‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 91 sur 189 · LE SKAMANDRE ET LE SIMOÏS · texte numérisé non relu

LE SKAMANDRE ET LE SIMOÏS

l'application au local des dénominations fournies par l'Iliade. Une confusion déjà ancienne entre le nom du Simoïs et celui du Skamandre , confusion dont un voyageur moderne nous paraît avoir expliquél'origine d'une manière au moins très-probable (0, ne saurait l'emporter sur la description aussi claire que positive qu'Homère en a tracée. Le Simoïs est le fleuve qui prend au loin sa source dans les flancs de l'Ida , au pied du Gargara ; le Skamandre véritable, non le Skamandre des commentateurs, mais celui d'Homère , est le cours d'eau qui se forme de la réunion de deux sources , sous les murs de l'ancienne II ion W.

L'emplacement à' Mon elle-même, tel que le voyageur français Lechevalier l'a retrouvée à la fin du dernier siècle , répond exactement à la description qu'en donne le poète. La capitale du royaume de Priam , — Homère la nomme indifféremment Troie ou Ilion , de même qu'il appelle tantôt champs troyens, tantôt champs iliaques , la campagne environnante,!— était assise sur une émineuce qu'enveloppait de deux côtés, au nord et au levant, un repli du Simoïs. De ce côté où la ville regardait le fleuve , la hauteur qui lui servait de base se terminait par des rochers à pic d'un abord inaccessible; du côté du couchant seulement on y arrivait par une pente aisée (*). Les épithètes toujours caractéristiques dont Homère accompagne fréquemment le nom d'Ilion , nous la représentent comme une grande et belle cité aux larges rues , qu'environnaient de fortes murailles flanquées de tours et percées de portes élevées. Il la nomme souvent aussi fertile Troie, par allusion à l'excellence du sol alluvial qui s'étendait de la ville à la mer(5>. L'Acropole ou citadelle , occupant le point le plus haut de la ville , portait le nom particulier de Pergame; c'était là que s'élevait le temple d'Apol-

1 Choiseul-Goufïïcr, Voyage pittor. de la Grèce, t. II, 223 et 271 ; cité et complété par Mauduit, Découvertes dans la Troadet 1840, in-4°, p. 115 frl suiv.

* Lorsque nous aurons à tracer l'historique des explorations récentes dont la Troadc a été Pobjct , nous entrerons à cet égard daus les détails de géographie comparée que nous ne pouvons aborder Ici.

s T>o(r, , Troie.

* lliad. VI, AÎ3. — Dans une foule de passages, Homère emploie les expressions de haute lllon , Ilion exposée aux vents. Id. III , 305 ; XV, 71 , etc.

' Jd. III, 74, etc. Comparez XVIII, 250.

Ion , le dieu protecteur des Troyeas (r. Une des entrées d'Jlion , située au couchant vers les sources du Skaïuandre, était connue sous le nom de portes Scéet, ou plutôt portes skaknnss nom que probablement elle avait pris d'un petit peuple ou d'une tribu voisine, qu'Homère ne mentionne pas, mais qui était cité par un ancien historien 3 . Parmi les localités des environs d'Jlion , Homère nomme Thymbrè M : c'était sûrement une bourgade ou une petite ville. Un ruisseau de la plaine troyenue, que les habitants actuels du pays appellent Thumbrek-tohaï, représente probablement, par l'emplacement comme par le nom, la Thymbrè de la Troade homérique.

Les différents peuples et les petits États que le poète énumère au voisinage de la Troade , occupent le pourtour maritime du pays depuis le fond du golfe qui prit plus tard le nom d'Adramyttion jusqu'à l'issue de l'Hellespont sur la Propontide. Les CUitiens habitaient les bords orientaux du golfe adramy ttique , au nord du Caïque. Lors de l'arrivée des Grecs devant Troie, ils obéissaient à deux chefs , Mynès et Aétiôn ; le premier résidait à Lyrnésostt), le second à Thèbè, au pied de la montagne boisée de Plakos, d'où elle avait reçu le surnom d' Hypoplakïè W. Achille avait pris et saccagé ces deux villes, longtemps avant qu'il ion ne fût tombée au pouvoir des Hellènes. Une tradition moins ancienne qu'Homère , et dont nous avons déjà fait voir le peu de fondement M, conduisait ces Ciliciens, après la destruction de leurs villes, des frontières de la Troade aux confins de la Phénicie, où le pays maritime qui s'étend au sud du Taurus avait, disaiton , pris d'eux son nom de Cilicie. Deux villes sont encore mentionnées dans la Cilicie troyenne, Chrysè ^ qui avait un port au fond du golfe , et Kllla , à quelque dislance dans les terres W.

» Odyss. VIII, 504; Iliad. V, 446.

> Les Skaïens, d'après Hécatée de Milet cité par ÉUenoe de B^zance (voc. SxjtoO , habitaient entre la Troade et la ïhracc. * eyagar,. //. X, 430.

8 IL II , 6*0 seqq. ; XIX , 296.

« //. VI, 396, 416; XXII, 479; I, 366. 7 Ci-dessus, p. 1S6.

» 11. I, 37, 432; 38, 452. Cf. Strab. lib. XIII, p. 6! 2.

AS1E-MISELRE D'HOMÈRE. 247

On a lieu de croire que c'est aux confins méridionaux de la Cilicie Lyrnésienne, vers le cours inférieur du Caïque, qu'il faut placer un peuple qu'Homère nomme une seule fois, sans en déterminer la positionnes KêtèiensW.

Les Léléghes, limitrophes de la Cilicie, occupaient la côte septentrionale du golfe. Leur ville était Pèdasos, non loin du Satnioeïs, une des rivières qui sortent de l'Ida (2). Pêdasos avait été saccagée par Achille lors de son expédition contre Thêbê et Lyrnèsos.

Quoique les Dardaniens , au sein desquels était née la dynastie royale, fussent regardés, dans le sens le plus général, comme formant le fond de la nation troyenne , et que souvent les noms de Dardaniens et de Troyens fussent employés indifteremment l'un pour l'autre , cependant ils n'avaient pas cessé de constituer un peuple à part, dont le territoire avait sûrement pour capitale l'ancienne ville de Dardanos, à l'entrée de l'Hellespont. C'est presque toujours dans ce sens restreint que le poète emploie le nom des Dardaniens , et on nous les montre formant un corps distinct dans l'armée troyenne (3).

Le pays qui borde l'Hellespont au-dessus du canton des Dardaniens , s'étendant de là jusqu'à l'entrée de la Propontide , formait un petit État dont Arisbê parait avoir été la capitale. Arisbê, ville d'origine pélasghe située sur les bords du Selléis, était en effet la résidence du roi Asios, fils de Hyrtakès, qui commandait un des corps alliés de Priam. Asios comptait parmi ses possessions Perkôtès , Praktios, Sestos et Abydos , villes situées sur les bords de l'Hellespont (*).

Après le territoire du roi d' Arisbê , plus à l'Est sur les rives de la Propontide et vers les bords du Granik, venait XAdrtetèe, canton qui renfermait, outre la ville royale du même nom, celles d'jfpaïsos et de Pituèa , assises l'une et l'autre sur la côte. Piluéa, nous l'avons vu, était déjà mentionnée dans l'ancien poème argonautique , ainsi que plusieurs des villes de l'Helles-

1 Odyss. XI, 521. — Voy. Strab. lib. XIII, p. 616 A.

* ld. XXI, 86;VI,35;XX,92.

» M. II, 819 à 823. Cf. VII, 3W, 368 ; VIII , 173, 414, etc.

* ld. II , 835 à 839. Add. VI, 13 , et XII , 97.

|K>nt. Le mont Têréiè s'élevait dans le territoire d'Adrêstée 0\ Au-dessus de ce territoire, en tirant à l'Est dans l'intérieur du pays, était celui âeZéléia , que traversait l'Aïsèpos ou Ésèpc, au revers oriental de la chaîne de l'Ida. Les ZéléienB formaient un des corps auxiliaires de l'armée troyenne, sous les ordres de Pandaros, fils de LycaonC*). Homère les qualifie de TroyensW, et, dans plusieurs passages, il donne à leur territoire le nom de Lycie, LykièW.

Les différents peuples et les territoires que nous venons d'énumérer semblent avoir relevé directement de l'autorité des derniers rois d'ilion , « dont la puissance s'étendait depuis Lesbos , demeure de Makar, jusqu'à la Phrygie et au vaste HellesponK5). » Nous savons d'ailleurs que Laomédon, un des prédécesseurs de Priam , avait porté la domination troyenne au delà de l'Hellespont , sur les côtes de la Thrace ; et nous voyons en effet figurer parmi les auxiliaires de Priam les Kikones,les Thraces et les Péoniens: — «les Thraces, que sépare l'orageux HellesponU6); » — « les belliqueux Kikones, qui habitent la ville d'Ismara (7- ; » — « les Péoniens à l'arc recourbé, venus d'Amydône sur les bords de l'Axios au large cours, dont les flots limpides se répandent au loin dans les campagnes (*\ »•

Les Mysi, dont le poème argonautique nous a montré les demeures sur les rives de la Propontide , vers la bouche du Rhyndak , sont seulement nommés par Homère , qui n'ajoute à leur nom aucune particularité géographique (9>. Le poëte connaît aussi les Mysiens de la Thrace , souche originaire de la branche asiatique 0°).

» Jliad. II, v 828 à 834.

* Jd. II , v. 824 à 827. » Ibid. v. 826.

* Jd. v. 105, 173.

» Jd. XXIV , : 43 et sul?. Voy. Rich. Chandler, The History of Ilium or Troy. Lond. 1802 , in-4° , p. 10 ; et surtout Cholseul-Gouflier, Foyage pittoresque delà Grèce, t. II , ch. 14.

« //. II , v. 846.

7 Jd. II , 845 ; Odyss. IX, 30 et sulv., et 164.

8 Jd. II , 848 et suiv. ; XVI , 287.

» Id. II, 858; X, 430.

«o Jd. XIII, 5.

ASIE-MINEURE d'iIOMÈRE.

Homère s'est également borné à nommer les Kaukones parmi les auxiliaires de l'empire de Troie (O ; ce n'est pas de lui que nous apprenons que ce peuple , de sang pélasghc , habitait sur les rives du Pont-Euxin , aux confins orientaux du pays des Mariandyniens W.

C'est entre les Kaukones et les My siens qu'il faut placer les Phrygiens de l'Iliade, « habitants de la fertile Askanie, vers les bords du Sangarios (*). » Les Phrygiens , qui tinrent par la suite une si grande place dans l'histoire de l'Asie-Mineure et dans sa géographie, sont loin encore , à l'époque de la guerre de Troie, d'avoir acquis cette prééminence à laquelle ils devaient atteindre plus tard; on a même tout lieu de croire, d'après les expressions d'Homère aussi bien que d'après ce fait qu'il ne sont pas mentionnés dans le poëme argonautique d'Orphée , que leur passage en Asie, récent encore à l'époque du siège de Troie, , avait eu lieu dans l'intervalle d'un demi-siècle compris entre ce grand événement et l'expédition des Argonautes.

La géographie homérique, non plus que le poëme d'Orphée, ne connaissent pas les Bithyni, venus se fixer plus tard dans le pays maritime qui s'étend des deux côtés du bas Sangarios. Le nom de Thuneïs ou Thyneïs, que porte déjà, dans l'ancien périple des Argonautes , une petite île de cette côte (*) , donne cependant lieu de supposer qu'une tribu de la nation thracique des Thyni avait franchi le Bosphore dès longtemps avant le temps de Priam , immigration partielle, précurseur de la migration générale du gros de la nation , dont l'époque est beaucoup moins ancienne.

Au delà des Kaukones, sur la côte que baigne l'Euxin, Homère ne mentionne plus que les Paphlagons et les Halizônes. Plus loin, le royaume d'Aétès apparaît vaguement au poète à travers le nuage des traditions mythologiques, bien que la renommée du voyage de Jason soit arrivée jusqu'à lui («).

i //. X, 429 ; XX, 329.

• Slrab. lib. XII, p. 542 C; add. 544 B. Foy. ci-dessus, p. 234. 3 Voy. ci-dessus, p. 172.

* Ci-dessus, p. 216. Cf. p. 109.

» Ce n'est pas dans l'Iliade , mais seulement dans l'Odyssée qu'Homère fait mention d'Aétès, « 01s du Soleil cl de Perse. » X, v. 137 à 139. Add. XII, 70. Homère ne nomme ni la Colchldc ni le Phase.

ASIE MINEURE. [12e SIÈCLE AV. J.-C

Homère est plus circonstancié dans le détait du pays des Paphlagons que pour aucune des autres contrées qu'il nomme sur cette côte inhospitalière. Voici en quels termes il les mentionne dans son énumération des auxiliaires de Priam : «Pvlaïmène, au cœur intrépide, commande les Paphlagons, venus du pays des Enètes^ où naissent les mules sauvages; il guide aussi les hommes de Ày/dr, et ceux qui habitent Sésame, et les guer* riers qui possèdent les riches demeures aux rives du Parthemos, dans Krômna, dans Aighialos, et sur les hauteurs d £rythineW. Nous avons tait ailleurs sur ce passage des remarques que nous ne répéterons pas ici W.

« Les Halizônes , ajoute le poète , poursuivant son énumération ont quitté la région lointaine à'Alybè, où naît l'argent. » Alybè ou Alubè, plus communément écrit avec l'aspiration rude, Khalubè (ou, selon la transcription commune. Chalybes), se montre déjà, nous l'avons vu, parmi les tribus nommées dans l'ancien périple des Argonautes sur la côte sauvage qui se prolonge à l'est du Halys jusqu'à la Colchide , et se retrouve d'âge en âge jusque dans la géographie contemporaine de celte région riche en métaux * . Plusieurs commentateurs ont dérivé le nom des Halizônes de celui du fleuve Halys, qu'Homère ne mentionne pas, mais qui est antérieurement cité dans le poème orphique; une autre opinion, que nous inclinerions à partager, a été proposée récemment par un savant explorateur des pays caucasiens. M. Dubois de Montpéreux (*) voit dans les Halizônes un peuple sorti d'Alazan, grande et belle vallée du Kour, au cœur même de l'isthme du Caucase. La dénomination de cette vallée est ancienne en effet, car Strabon mentionne sous le nom identique d'Alazônios la rivière principale qui la traverse Hérodote cite d'ailleurs une tribu scythique d'Alazons, qui de son temps nomadisait au voisinage du Boryslhènes<7 ;

» Il II, 851 etsuîv.

* Ci-dessus, p. 179. On peut voir aussi les commentaires de Schœnemann » De Geographiâ Homeri, p. 10.

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