DORIENS. DIALECTES HELLÉNIQUES
distinctifs des trois immigrations helléniques de l'Asie. Les Éoliens, les Ioniens et les Dorions avaient en effet conservé, dans leurs nouveaux établissements, les particularités d'accent et de dialecte qui distinguaient leurs tribus dans le corps de la nation pélasghe, et qui dominaient en Béotie, dans l'Attique et dans la Laconie lors de leurs émigrations respectives. Les Béotiens et les Lacédénioniens , qui revendiquaient la priorité ceuxlà du nom éolien, ceux-ci du nom dorique, conservèrent avec peu de changement leurs anciens dialectes ; mais les Athéniens, doués d'un esprit plus vif et plus enclin aux innovations, modifièrent leur orthographe et leur prononciation au point d'établir une distinction très-notable entre eux et leurs frères del'Ionie : d'où il s'ensuivit que la même langue originelle se trouva par la suite des temps modifiée en quatre subdivisions ou dialectes, encore reconnaissables daus les restes précieux de la littérature des Hellènes. Ajoutons que le nom d'Ioniens , ce dernier vestige delà dénomination primitive de la race pélasgique, répudié par le peuple de l'Attique qui sans doute y voyait un souvenir de l'antique barbarie, ne se conserva que chez les Ioniens de l'Asie qui le réclamaient au contraire comme un titre d'honneur, et qui bientôt l'entourèrent de tout l'éclat d'une haute civilisation (0..
C'est un fait bien remarquable dans l'histoire des branches diverses du tronc hellénique, que la différence d'aptitude aux perfectionnements de la civilisation qui se manifeste dès les plus anciens temps chez les deux divisions principales de la race, les Ioniens, d'une part, et de l'autre les Doriens, auxquels, sous ce rapport, on peut assimiler les Éoliens. Cette différence, il est plus aisé d'en reconnaître les caractères que d'en discerner la cause avec certitude ; mais elle est d'autant plus frappante , qu'elle se reproduit également et avec les mêmes oppositions chez les deux groupes fixés des deux côtés de la mer Égée, ici entre les Athéniens et les Lacédémoniens du continent grec , là entre les Ioniens et les Doriens de la côte asiatique. Un des plus profonds historiens de l'Allemagne moderne nous paraît avoir bien saisi et parfaitement exprimé les nuances de cet antago-
1 Herod. I, 143, 166. — Foy. John Glllies, the Hittory of ancient Greece, chapt. 3; William Mltford, the History ofGreece^ ch. 3, sect. 1.
nisme national , qui eut une si profonde influence sur toute la suite de l'histoire hellénique. « La propagation des colonies doriennes vers l'orient et le couchant fut vaste et rapide, dit Heeren(0- elles occupèrent bientôt plusieurs îles de l'Archipel, et des villes doriennes commencèrent à fleurir sur les côtes del'Asic-Mineure , sur celles de l'Italie méridionale et de la Sicile, et même à Cyrène en Afrique. La tribu ionienne ne se soutint sur le continent de la Grèce qu'en Attique ; mais l'Attique l'emporta à elle seule sur toute la Grèce par sa gloire et sa puissance. Sur lacôle de l'Asie-Mineure, ses colonies jetèrent pareillement un éclat qui obscurcit toutes les autres ; elles prirent la même supériorité sur les côtes de l'Italie et de la Sicile. Dès les temps les plus reculés , ces deux tribus restèrent séparées par des qualités différentes et particulières, que le progrès général de la civilisation ne put effacer. Le Dorien avait naturellement un caractère sérieux , et ce caractère se révélait dans sa langue sonore , dans ses chants, dans ses danses, dans la simplicité de ses mœurs et de ses constitutions politiques. Il conservait avec une grande prédilection les mœurs de ses ancêtres 5 et ce fut de ces mœurs, de ces anciennes habitudes, que sortirent presque toutes ses institutions sociales et domestiques : le législateur, aussi bien (pie le peuple , eut pour elles un respect religieux. L'agriculture, quoique exercée en général par les serfs, était son occupation principale. Les titres que donnait la noblesse , la famille et l'âge, avaient chez lui une grande valeur. Le gouvernement des villes doriennes était toujours plus ou moins entre les mains des familles riches et nobles; et ce fut là une des causes principales de la constance doses institutions. On cherchait un bon conseil dans l'expérience de l'âge; là où un vieillard apparaissait, les jeunes gens se levaient. La religion n'était pas chez les Doriens un objet de luxe, mais plutôt de besoin. Jamais le Dorien ne commençait quelque chose d'important sans consulter l'oracle. Mais tout changea plus tard. Lorsque le respect des anciennes mœurs eut une fois disparu, le Dorien ne connut plus de frein; et l'on vit Tarente par son luxe, comme Syracuse par ses révolutions, l'emporter sur toutes les autres villes. — Le caractère
1 De la Politique et du Commerce des peuples de l'Antiquité, t VII p. 57-; irad. fr.