‹ Description historique et géographique de l'Asie Mineure, comprenant les temps anciens, le moyen age et les temps modernes, avec un précis détaillé des voyages qui ont été faits dans la péninsule, depuis l'époque des croisades jusqu'aux temps les plus récents; précédé d'un tableau de l'hstoire géographique de l'Asie, depuis les plus anciens temps jusqu'à nos joursChapitre 99 sur 189 · CONTRASTES ENTRE LES IONIENS ET LES DORIENS · texte numérisé non relu

CONTRASTES ENTRE LES IONIENS ET LES DORIENS

de la tribu ionienne avait quelque chose de plus mobile , de plus irritable ; elle ne portait pas aussi loin que la tribu doriunne le respect pour les anciennes mœurs , et se montrait aisément disposée à s'en écarter lorsque son plaisir ou son inclination y étaient intéressés. Ses occupations principales étaient la navigation et le commerce. Elle voulait la jouissance de la vie , et cette jouissance elle la cherchait dans les plaisirs de l'esprit et des sens, où elle se complaisait. Elle vivait pour les fêles ; pour elle point de plaisir sans la danse et les chants. La mollesse de sa langue rappelle à peu près les dialectes adoucis des peuples du Grand Océan; mais aussi chez ces derniers, de même que chez les Ioniens, nous trouvons la confirmation de cette remarque , que la mollesse de la langue ne prouve nullement l'absence du courage. Ils ne tenaient pas de leurs institutions politiques des droits héréditaires; ou du moins si ce principe exista chez eux, ils ne le conservèrent pas longtemps La démocratie , quoique restreinte par quelques institutions , était la forme particulière de leur gouvernement. Le peuple avait la souveraineté. L'Ionien ne croyait rien au-dessus de ses forces, et par cela même il parvint souvent à faire des choses incroyables. »

On nous pardonnera de nous être arrêté un moment sur un fait qui semble ne se lier que d'une manière indirecte à l'histoire géographique de l'Asie-Mincure ; la civilisation brillante des colonies ioniennes, en si parfait contraste avec la civilisation austère et moins rapide du peuple dorien, fait réellement une partie essentielle de l'ancienne histoire de la Péninsule, de quelque point de vue qu'on l'envisage.

Sans doute les Ioniens avaient apporté d'heureux germes de la mère patrie; ces germes féconds, le beau ciel de leur patrie nouvelle les développa avec une merveilleuse rapidité, ("est vers Tan 1080, nous l'avons vu, que les colonies d'Athènes touchent le sol de la côte asiatique; un siècle et demi est à peine écoulé , que le plus beau génie des temps antiques , Homère , écrivait ses chants immortels sur les bords limpides du Mêles, qui baigne les murs de Smyrne, et sous les frais ombrages de l'ile de Khios. Les deux poèmes du chantre d'Ilion et des courses d'Ulysse nous disent assez à quel développement la vie sociale et le raffinement des mœurs étaient arrivés dès lors chez

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les Ioniens. Leurs frères de TÉolide et de la Doride avaient dû suivre, quoique à des degrés différents, la même progression. Tout indique, au surplus, que dans l'intervalle de trois cents ans qui sépare l'époque de Troie de l'âge d'Homère , un immense progrès de civilisation s'était étendu sur une partie considérable de l'Asie-Mineure. Quoique aucune lueur ne perce encore la profonde obscurité qui enveloppe l'histoire de la Péninsule jusqu'au sixième siècle avant noire ère, on a tout lieu de supposer, ou pour mieux dire on peut affirmer hardiment, en présence des vieux monuments dont les vestiges frappent aujourd'hui les regards du voyageur, que le contact de la civilisation assyrienne exerça une puissante influence sur ces premiers développements de la vie intellectuelle chez les populations de ^ang ihracique fixées en Phrygie et dans tout le pays compris entre le Halys et la mer Égée. Les Phrygiens, à peine établis en Asie à l'époque de la guerre de Troie, nous apparaissent, dans les deux ou trois siècles qui suivent cette ère fameuse, comme jouissant déjà d'une civilisation assez avancée. Tels nous les voyons, du moins , à travers le voile encore incertain des traditions ; tels aussi nous les trouvons dès que l'aube de l'histoire se lève pour nous sur ces belles contrées. Nous savons d'ailleurs par ce que la tradition nous raconte de Pélops et de Tyrrhenos (0, que longtemps avant l'apparition des colonies helléniques sur les côtes de la Lydie et de la Carie , ces provinces que baigne l'Égée étaient arrivées déjà à un degré notable de civilisation et de richesse; et cette circonstance ne fut sûrement pas non plus sans influence sur la marche rapide de la civilisation ionienne.

Maîtres d'une des plus belles côtes du monde , où de grandes rivières apportent le tribut des eaux de l'intérieur, et que la nature a découpée en ports vastes et commodes, ayant devant eux une mer parsemée d'îles sans nombre , et derrière eux les riches et populeuses nations de l'Asie, les Ioniens, de môme que les autres Grecs des colonies voisines , durent tourner de bouue heure toutes leurs pensées vers le commerce et la navigation. Le génie de ce peuple si heureusement doué prit en peu de

i Herod. I, 94.

CIVILISATION ET COLONIES DES GRECS d'aSIE.

temps un prodigieux essor dans cette carrière que sa position lui avait ouverte. Bientôt ses principales cites, Smyrne, Milet, Phocée, Kolophôn, s'élevèrent à un degré presque incroyable de richesse et de grandeur. La population rapidement agglomérée de ces villes opulentes, non moins que le besoin de se créer des entrepôts ou des points de relâche partout où les portaient leurs courses commerciales, devinrent l'occasion d'un très-grand nombre de colonies répandues sur les rivages du Pont-Euxin et d'une grande partie de la Méditerranée. Milet et Phocée surtout se placent au premier rang parmi ces cités-métropoles qui versent au loin le trop plein d'une population surabondante. C'est vers le Couchant que se dirigent principalement les navigations des Phocéens ainsi que leurs colonies; les côtes jusque-là presque inconnues de l'Italie, de la Corse, de la Gaule méridionale et de l'Hispanie jusqu'au détroit de Gadès, apprennent à connaître le nom des Hellènes et voient s'élever des marchés florissants.

C'est vers le Nord que se portent les colonies de Milet. Dans le cours du huitième et du septième siècle, elle couvre de ses riches établissements les bords de la Propontide et du Pont. La fondation de Cyzique et de Sinope remonte au milieu du huitième siècle. A peine établis sur la côte paphlagonienne, les colons de Sinope vont à leur tour fonder Trébizonde, presque à l'extrémité du Pont-Euxin, dans ta région sauvage habitée par les Khalubes, non loin de ces profondes vallées où les vieilles traditions plaçaient les Amazones. Kérasos, Amisos, et beaucoup d'autres villes des mêmes parages, datent de celte époque (0.

1 Voici la nomenclature des établissements coloniaux de Milet sur le pourtour de l'Asie Mineure. Sur les bords de la Propontide: Cyzique, Artakê, Abydos; — sur les côtes et aux environs de l'Hcllespont : Priapô, Kôlonai, Parion , Pesos, Lampsakos, Gherghêtliion , Arisbé, Limnê, Perkotê; — sur les côtes du Pont, ou à peu de distance dans l'intérieur des terres : Kios, Héraklela , Khersonèsos , Téion , Sinopô , Kytôrt , Kotyôré , Sêsamos , Krômna , Mastyc, Olbic, Amisos, Kherrhaïdal , Amestris, Lykastos ou Lykasté, Karussa, Kérasous, Harmênô, Trapezous; — en Mysie, Milétopolis ; — au pied de l'Ida , Zclela , Sképsis ; — près de Milet : Iasos , Latmos, Hlrakleïa ; — dans les Iles : Ikaré , Llros. La liste des colonies de la Colchide , de la côte scythlque, du Bosphore Cimmérien, de la Thracc, etc., doublerait cette nomenclature. Quand plus tard le luxe et les vices qu'il enfante eurent énervé les Mlléslcns , la

Dans le môme temps , une ville du continent hellénique qui fut portée de bonne heure aussi par sa position aux entreprises maritimes, Mégare, fondait des établissements nombreux parmi les établissements milésiens. Héraclée du Pont (Hêrakleïa) , Calcédoine (Kalkhôdoniô) et Byzance (Buzantion), lui appartiennent. Bientôt les courses des marchands milésiens s'étendirent plus loin encore ; et leurs colonies couvrirent les côtes orientales, septentrionales et occidentales du Pont, comme elles en couvraient déjà les côtes méridionales (0.

Cette mer naguère encore si redoutée , et dont les rives inhospitalières n'apparaissaient aux peuples voisins de l'Égée qu'à travers les nuages des traditions mythologiques, sillonnée maintenant par les hardis navigateurs de Milet et de Mégare , est entrée dans le domaine chaque jour plus étendu de la géographie positive.

Près de six siècles s'étaient écoulés depuis les expéditions à demi-fabuleuses de Phryxos , de Jason , de Thésée et d'Hercule 5 si , dans ce long intervalle , des navigations helléniques avaient préludé aux entreprises des Milésiens et préparé leurs relations avec les peuples barbares des côtes pontiques, ni l'histoire ni la tradition n'en ont gardé le souvenir.

C'est à cette époque où la mer du Pont, habituellement fréquentée par les navigateurs de l'Ionie et de la Grèce , perdit ce prestige de mystérieuse terreur dont elle était environnée , que le nom de Pontos Axeinos s'effaça peu à peu de la langue usuelle, remplacé par celui de Pont-Euxin , Pontos Euxeinos , qu'elle a conservé. La tradition unanime de l'antiquité attribuait ce changement aux Milésiens (2).

Il est difficile de déterminer avec certitude l'origine du nom à' Axeinos que portait le Pont dans les anciens âges, et dont la tradition se conserva longtemps encore chez les poètes et chez

Grèce conserva le souvenir de cette brillante période d'activité dans cet adage passé en proverbe : « Les Milésiens furent autrefois courageux , zs&at wî'

1 Toutes les autorités anciennes sont recueillies et discutées par le savant auteur de Y Histoire des colonies grecques , M. Raoul-Rochette , t. III , p. 169 et suiv.

* Scymnus de Khios, IUpin^at; , v. 73ft sqq.; Strab. lib. VII, p. 298 D, 1020,

SUR LES NOMS DE PONT AXENE ET d'eUXIN. 27 1

les historiens (O. Il n'est pas hors de vraisemblance que ce nom ait eu un rapport originaire avec celui tfAskhènaz qui désigna anciennement la partie de l' Asie-Mineure où vinrent s'établir les Phrygiens, et dont la renommée s'était répandue assez loin parmi les nations environnantes pour qu'on le trouve mentionné dans les livres de Moïse (*) ; mais cette origine , si elle est réelle, demeura ignorée des Hellènes. Pour ceux-ci , le nom d'Axeïnos ou Axenos (Ageivo*, Açsvoç), comme qualification de la mer qui baigne au nord la cote de l' Asie-Mineure , n'eut jamais d'autre signification que celle d'inhospitalière , qui dans leur langue est le sens propre du mot, soit qu'en effet cette qualification ait été donnée par eux à une mer d'une navigation souvent pénible et dont les rivages n'étaient originairement habités que par des peuples barbares <3) , soit que l'application leur en ait été suggérée par une consonnance accidentelle.

Ce qui est certain , c'est que les navigateurs de l'Ionie, lorsqu'ils changèrent en Euxène ou Euxin la dénomination d'Axène donnée avant eux à cette mer, ne voulurent que substituer à un nom sinistre uo nom d'heureux augure (*); de même que bien des siècles plus tard un roi de Portugal saluera du nom de Bonne-

* Pindar. Pyth. IV; Àpollod. Rhod. H, v. 984. Cf. Diod. lib. IV , c. 40. Pompon. Mêla, 1,10; Plin. VI, 1.

* Gen. X, 3. — Gorap. Jercra. LI, 27. Voy. ci-dessus, p. 177.

* C'est ainsi que Sophocle (OEdipus Rex^ v. 196) emploie, en parlant du rivage du Pont , l'expression d'àrdÇevoç , inhospitalier, et l'archaïque Lycophron (Cassandra>y. 1286) celle de KaxdÇevoç xXù&ov , le flot inhospitalier. Qui ne se souvient de ces beaux vers d'Ovide, ce poète nourri des vieilles traditions de l'HellénieT

Frigfda me cohlbent EuxinI liuora Ponli.

Diclus ab antiquls Axenus i I le fuit:

Nam neque jactantur modéra Us «qnora rends,

Nec plarldos poilus hospita navls habet. Sont clrcà gentes qaa> pradam sanguine quœrunt ,

Kec minus Infldà terra limetnr aqnâ. (Trist.)

Et l'exilé ajoute :

Euxlnus falso noraine dictas adest.

Les anciens donnaient aussi parfois au Pont-Euxin des noms tirés des contrées riveraines. Tbéocrite (Mil. XVI , v. 99) la nomme Mer Scythique, et le tragique Sophocle (loc. cit. v. 197) Mer de Thrace.

* IIoVcoç EOÇtvoç, mer Hospitalière.

272 AS1E-JIINEIRE. [6e SIECLE AV. J.-C.

Espérance un cap fameux qui ouvrait à ses flottes l'entrée des mers de l'Asie , et que ses marins intimidés venaient de nommer Cap des Tempêtes.

Cependant le temps approchait où une grande révolution allait s'opérer dans l'état politique d1 la Péninsule. Les souverains d'Assyrie, qui avaient presque toujours compté au nombre de leurs sujets immédiats les populations araméennes de la Cappadoce, c'est-à-dire le haut pays compris entre l'Euphrale et le Halys, avaient aussi à diverses reprises, depuis les temps les plus anciens, étendu leur domination à l'ouest du Halys jusqu'à l'Hellespont et à la mer Égée, sur les peuples d'origine différente que la Thrace avait autrefois versés dans cette partie de la Péninsule. La domination assyrienne sur l'Asie-Mineure, soit à l'est, soit à l'ouest du Halys, paraît du reste avoir été soumise à des fluctuations qu'expliquent aisément l'état de civilisation peu avancé encore et le caractère belliqueux des populations tributaires , aussi bien que les phases diverses de puissance et de faiblesse de l'empire assyrien , mais dont il ne nous reste aucune notion suivie. C'est seulement à dater du milieu du sixième siècle avant notre ère que les premières clartés historiques commencent à luire sur ces contrées. A cette époque, c'est-à-dire vers 555(0, nous voyons s'élever dans la région occidentale de l'Asie-Mineure une nouvelle puissance politique, celle des Lydiens, que Crésus leur roi porte de la mer Égée au Halys. Les villes helléniques de la côte reconnurent la suprématie du roi lydien , mais elles conservèrent ce que nous pourrions nommer leurs franchises municipales. Lorsque Cyrus (Khosrou) , quelques années plus tard (547) , renversa le royaume de Lydie comme il avait mis fin, sur les bords de l'Euphrale et du Tigre , aux deux monarchies de Médie et de Babylone formées des débris de l'ancien empire assyrien , l'Ionie dut subir le joug de cette nouvelle puissance persane qui s'élevait sur toute l'Asie antérieure, et réunissait encore une fois sous un lien commun les pays qu'avaient jadis conquis les armes des rois de Ninive. Mais les colonies helléniques, celles de l'Ionie

* Il y a sur la fixation précise de la chronologie du règne de Crésus une variation de quelques années dont nous n'avons pas à nous préoccuper, et qui u'im porte en rien à notre sujet.

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