PAYSAGE ET ANIMAUX
Pour se conformer aux règles et au style du paysage, le peintre doit représenter la nature dans toute sa simplicité , telle qu’elle s’offre à ses yeUx.
Voyez les ouvrages que nous possédons de Ruisdaal, de Van Velde, de Moucheron, de Claude Lorrain, etc. Sur toutes choses, le ciel doit être particulièrement étudié par le peintre, parce que c’est lui qui colore la nature ; ainsi, il l’observera d’abord le matin, avant et après le lever du soleil , ensuite à l’heure de midi , puis au soleil couchant, et enfin après qu’il a disparu de l’iiorison. Il ne négligera pas non plus les temps de brouillard et de neige , et les nuits éclairées par la lune. Il est inutile sans doute de faire observer que la couleur du ciel varie suivant la température du heu oii le peintre transporte le spectateur. Voyez le ciel d’Italie, dans le Moucheron et le Claude Lorrain, et celui de la Hollande, dans les Ruisdaal , le Garée et le Van Velde.
Les arbres seront étudiés avec le plus grand soin; le peintre saisira leur allure^particulière , la différence de leur développement ,J.’âge qu’ils ont, la nature de leur écorce et la physionomie respective de leur feuillage. Il faut que, du premier coup d’œil, on voie que c’est un chêne, un orme, un érable, un marronnier, un châtaignier, un accacia, un sycomore , un platane , un peuplier , un saule , un pin , un cèdre du Liban ou de Virginie; enfin, tout autre arbre indigène ou étranger, qui, par une couleur ou une touche spécifique , puisse être immédiatement reconnu.
Quant aux fabriques qui appartiennent au style du paysage champêtre, c’est au peintre à les choisir
parmi ses études pittoresques. Les eaux auront aussi un ton particulier, parce que celui d’une mare bourbeuse n’est pas celui d’un ruisseau limpide et courant, d’une fontaine ou d’un fleuve. Ruisdaal , comme le prouvent les deux tableaux que nous possédons de ce grand maître , excellait dans les conditions que l’on exige du peintre de paysage. Il ajoutait un grand éclat à la vérité de la nature , par des oppositions de lumière bien contrastées. S’il peint la vue d’un hameau , il se place à la partie la plus isolée, c’est-à-dire devant une vieille masure de paysan située entre une masse d’arbres touffus et une mare : son coloris, alors, est exalté, son faire hardi et plein de feu.
Quel autre genre de beautés n’admirerez-vous pas dans les peintures de Claude Lorrain , célèbre dans le paysage pastoral ! . . . . Dans celui que nous possédons , n° 4^ ? voyez la belle nature se déployer à vos yeux ; ces lointains qui se fondent avec le ciel faiblement éclairé par le soleil couchant. Sur le devant du tableau, ce grand peintre a représenté le jugement de Midas ; une vue des environs de Rome lui a fourni le site grandiose , calme et sévère dont il avait besoin. Claude Lorrain a peint tous les effets possibles de la lumière, soit réfléchie dans les eaux , soit produite par la couleur du ciel. Il a parfaitement exprimé toutes les nuances accidentelles ou stationnaires du jour; au besoin, son coloris est chaud, frais ou vaporeux. Son pinceau vrai, brillant et harmonieux,
a su animer l’air , la terre et les eaux ; jamais il n’a craint de placer et de peindre le soleil au milieu de son tableau, et d’en répandre la lumière sur la totalité. Notre Garée , n® 44 9 nous présente un matin de printemps, et notre Van Velde , 43, une soirée
d’automne , si on se place à l’entrée d’une forêt.
Jacob RUISDAAL. (École hollandaise.)
4l et 4 2. Les deux tableaux peints sur bois, de Ruisdaal , que nous possédons , sont au nombre des plus précieux qui soient sortis des pinceaux de ce maître : ils sont de même grandeur, et représentent l’un une entrée de forêt, et l’autre l’extrémité de cette même forêt.
Ce peintre, dont on ignore l’époque de la naissance, est né à Harlem; il commença par étudier la médecine et la chirurgie ; dominé par un goût naturel qui le poursuivait, il abandonna l’étude de ces deux sciences pour cultiver exclusivement la peinture. Ruisdaal a peint avec un égal succès le paysage et la marine ; il s’adonna plus particulièrement au paysage champêtre , et devint le plus habile peintre de son siècle.
Les deux chefs-d’œuvre que nous avons à décrire peuvent servir de modèles aux peintres qui s’occupent du même genre. S’ils les examinent avec attention, ils verront avec quel art ce grand maître a rendus intéressans, par des effets hardis et certains, les deux points de vue qu’il a peints. Admirez prin-
cipalement les chênes , dont la grosseur des troncs et le déploiement des branches annoncent une an^ tiquité qui semblerait remonter aux temps où cet arbre magnifique, consacré au dieu Tamnnis, recevait les sacrifices des druides et les hommages des Gaulois; voyez la variété du feuillage, la force et la vigueur de celui qui est placé à droite dans le tableau n® 4* ? à gauche dans celui numéroté 4^ ; voyez ensuite la légèreté des tiges, des branches et des feuilles , qui , placées dans les fonds de chaque tableau , se détachent sur un ciel clair et lumineux , ingénieusement choisi pour fournir aux premiers plans une demi-teinte , suivant le système que Paul Véronèse et Rubens avaient adopté.
Ici vous observerez que Ruisdaal, en copiant la nature, a parfaitement imité le coloris brillant, la touche spirituelle et animée que l’on trouve dans les paysages de Rubens. En voyant ces admirables tableaux, vous ne négligerez pas de jeter un coup d’œil sur les vaches et les troupeaux de moutons, qui sont d’une vérité telle que l’on croit entendre le mugissement des unes et le bêlement des autres ; celles surtout du n° 4^ y qui traversent une mare accompagnées de quelques moutons et d’une chèvre noire , sont admirables pour la vérité du dessin et du coloris. Dans le tableau numéroté 4îj les mêmes animaux , le pâtre endormi au bord d’un tertre, et celui qui veille présentent autant de perfection.
Maintenant si vous examinez les lointains de nos
deux tableaux, vous comprendrez qu’ils sont aussi une partie essentielle du paysage : les fuites adroitement prolongées et les lignes simples qui forment les fonds en font le charme. Une route tortueuse, qui s’enfonce graduellement entre deux tertres prononcés ; des terrains éclairés par le soleil ou privés de sa lumière, ainsi que la mousse, les brins d’herbe qui les couvrent, y sont parfaitement rendus. Les ouvrages de Ruisdaal prouvent qu’en général le coloris vrai , ménagé ou vigoureux des terrains , contribue à la dégradation et à l’enfoncement du paysage que l’on a peint; qu’ils produisent plus ou moins d’effet, en raison de la forme, du clair-obscur, qui les distinguent des plans et aussi des autres parties du tableau. Enfin le coloris de ce grand peintre est fortement prononcé ; sa touche est vigoureuse et franche ; il a surpassé non seulement ses contemporains , mais encore ceux qui l’avaient précédé. Les tableaux de la force de ceux que nous possédons sont rares, en ce que la mort vint arrêter le cours des succès de Ruisdaal, qui mourut dans la force de l’âge, en i68i ; ils sont signés de sa main, de i645; d’ailleurs la plupart de ses ouvrages étant passés en Angleterre et en Allemagne, il en reste fort peu en France, (i)
(i) Les deux tableaux de Ruisdaal que nous possédons ont été achetés en Hollande par un amateur français qui , en les apportant à Paris, a enrichi la capitale de deux chefs-d’œuvre de plus. En effet, ils sont préférables à celui du Musée connu sous le nom de Coup de vent.
Adrien VAN VELDE. (École hollandaise*)
Van Velde, fils de Guillaume Van Velde, dit le Vieux, très habile peintre de marine, fut Fun des peintres les plus célèbres de son temps : né à Amsterdam en 1639, élève de Winants, il a peint le paysage et la marine avec succès. Van Velde fut choisi par Winants et Vander Heyden pour orner leurs tableaux de figures et d’animaux , dans lesquels il excellait, et qu’il savait placer avec beaucoup d’adresse. Cette occupation continuelle, jointe à la brièveté de sa carrière, a rendu ses tableaux fort rares. La délicatesse et la légèreté de sa touche, sa couleur fraîche et vigoureuse, font regretter que ses tableaux n’aient pas été plus nombreux, et qu’il ait si tôt fini sa carrière : il mourut à l’âge de trentetrois ans, en 1672.
43- Le tableau d’Adrien Van Velde que nous possédons représente une entrée de forêt , .prise dans les environs d’Amsterdam. On voit un groupe de plusieurs chênes; un, plus élevé, étend ses rameaux au-dessus des autres. On remarque encore des arbres de la même espèce, d’une forme élégante, qui contrastent très bien avec le groupe du premier plan ; puis un pont de bois : ce pont , monté sur de simples piliers, établit la communication de la forêt avec le village voisin , qui en est séparé par une rivière. Par ce délicieux tableau,
Van Velde a rendu avec art un inatin d’automne; ii a parfaitement exprimé ce qui se voit dans un bois après la chute du brouillard, un peu avant l’apparition du soleil. Vous admirerez la délicatesse et la légèreté de la touche, le ton argentin du village et de son clocher, que l’on aperçoit dans le lointain; celui de la vapeur adroitement ménagée sur les arhres du fond, qui se lient à la forêt, et principalement cette demi-teinte qui s’étend sur une partie: de la rivière, ainsi que sur le pont, oîi se trouve un paysan, line vache brune et une chèvre noire. Une partie de la rivière reçoit une lumière vive du nuage clair qui passe dans le ciel encore chargé des vapeurs du matin. Get accident heureux produit un grand effet.
Michel CARÉE. (École hollandaise.)
44-= he coloris des tableaux de Michel Garée est toujours suave, argentin, et l’effet général vigoureux sans être noir. Celui que nous avons sous les yeux nous en fournil la preuve. Il représente des troupeaux de vaches , de moutons et de chèvres , passahh dans une vallée à l’entrée d’un bols. A la droite^dif spectateur , on voit un groupe d’arbres qui se lie a un vase et à une colonne tronquée, faible Veste d’un monument d’architecture antique.
gauche, sur le troisième plan, se trouve un rocher et un lac qui se prolongent jusqu’au terrain
du premier plan. Des troupeaux avec leurs pasteurs passent à gué une portion du lac, qui se rétrécit en traversant la vallée. Dans le fond on aperçoit des montagnes et un ciel chargé de nuages vaporeux; il indique le coucher du soleil, l’heure de la retraite du berger et des troupeaux.
Ce beau tableau est signé de la main de Garée. Remarquez la touche légère du feuillage des arbres ; voyez aussi la perfection du dessin des animaux ; ils sont rendus avec autant de finesse que de vérité, et sans avoir le mérite de ceux de Paul Potter, ils sont peints hardiment et d’une manière franche. Ne négligez pas non plus d’observer dans les ouvrages soignés de Michel Garée l’intelligence du clair-obscur et le choix des sites. Ainsi vous trouverez dans l’ensemble de notre tableau le charme de ceux de Winants réuni à la douce harmonie que nous admirons dans les ouvrages de Karel Dujardin.
Frédéric-ïsaac moucheron et Karel DUJAR- DIN. (École hollandaise.)
45. Charmant paysage représentant une vue de la cascade del Marmore ^ à Terni, dans les environs de Rome.
La principale partie de ce tableau rare et précieux se compose de rochers, de cascades, de montagnes garnies de verdure , et d’un beau ciel qui peint la fraîcheur du matin et annonce un beau
jour. Sur le devant se trouve un rocher, deux arbres chargés d’un léger feuillage , et plusieurs figures bien ajustées et agréablement peintes : placées au bord de l’espèce de torrent que produit la chute des deux cascades qui se précipitent du rocher principal, elles donnent la vie à ce beau site pittoresque. Ce tableau, l’un des plus considérables de ce maître , est digne des plus riches collections.
Admirez aussi la composition du groupe de figures peintes par Karel Dujardin, l’ami de Moucheron, qui sont parfaitement dessinées, ajustées avec goût, et d’un coloris parfait; elles seules formeraient un petit tableau très agréable.
Isaac Moucheron, né à Amsterdam en i633, n’a pas eu d’autre maître que son père, qu’il surpassa, quoique celui-ci fût considéré comme un bon peintre. Moucheron s’étant fixé a Rome, ou il se rendit avant d’avoir complètement terminé ses études, il s’établit a Tivoli, pour être plus à même de parcourir ses environs , et les peindre d’après nature. En ofénéral on admire la fraîcheur de son coloris et la finesse de son pinceau. Il mourut en 1686.
Karel Dujardin, né en Hollande en i635, fut élève de Paul Potter selon les uns, et de Nicolas Berghem selon d’autres. Étant en Italie , il s’appliqua à traiter des sujets de l’histoire sainte; mais son génie et son goût étant plus portés vers les sujets agréables et piaisans , il peignit les marchés de Rome et de ses environs, avec des charlatans et des ope-
rateurs; il peignit aussi des voleurs attaquant les passans et arrêtant les voitures publiques. Les tableaux de Karel Dujardin sont très recherchés et rares : ayant traité le genre historique, ils sont toujours bien composés, d’un coloris suave et vigoureux. Il mourut à Venise, dans la force de son âge, en 1678.