CHAPITRE Vin
80 (86). L'expédition d'Almagro au Chili est traitée d'une façon trèsincomplète dans ïHistoire de la conquête du Pérou par Prescott. Il semble que l'auteur ne connaissait pas la direction de la route et a dû se contenter d'indications vagues. J'ai traversé les Cordillères tout près de la route suivie par .\lfflagro et puis en rendre un compte assez exact. Mes observations personnelles ont été consignées dans mon Reise durch die la PlatOrStaaten, loffl. Il, p. 245 et suiv. et dans Petermann*s geog. Mitth.y 1860. p. 139; 1864, p. 86 et 1868, p. 4. Malheureusement les anciens écrivains ne contiennent que de courtes indications. — La première partie de la route de Cnzko, jusqu'à la région actuelle de Tupiza, traversait un pays bien peuplé soumis aux Incas et ne présenta aucune difficulté. Au sud de cette contrée commence le plateau de Despoblado ; mais une route bien frayée et trèsfréquentée conduisit l'armée dans la région des villes actuelles de Jujuy et Salta. C'était la route d'étapes des armées des Incas et elle se fit sans obstacles. Au sud de Salta, on rencontra le Rio Guachipas et on le remonta au sud-ouest. La population était encore assez dense, mais moins bien disposée. Le caractère belliqueux des Calchaquis se montra contre les Espagnols et l'on dut s'ouvrir une route l'épée à la main. On arriva jusqu'à l'embouchure du Rio Sa Maria dans le Rio Guachipas. Celui-ci reçoit ici du nord-ouest un affluent encore appelé aujourd'hui Rio Calchaqui. On suivit la vallée déserte du Rio Sa Maria jusqu'au point où il décrit une forte courbe du nord-ouest. On le quitta en cet endroit ^'ten même temps les villages indiens. L'expédition s'avança sur le désert du Campo del Arenal et arriva au pied de la Sierra Gulumpaja, qu'il fallut franchir avant d'atteindre les Cordillères. On arriva à leur pied près •leIaLagunaBlanca,après avoir franchi plusieurs petites chaînes secondaires.
iiO NOTE SO.
La grande montagne forme dans cette région un plateau large d'environ trente lieues, qui s'abaisse un peu vers le nord et se continue avec le fameax désert d'Atacama. L'altitude jnoyenne est de 12 à liOOO pieds. Plusieurs gorges étroites, profondément encaissées (quebradas), conduisent à ce plateau. Une d'elles est la quebrada de S. Francisco, à peu près sous 26'' 50'^ 27'' de L. S. Âhnagro la choisit pour sa route et j'ai passé un peu plus au sud (28) par la quebrada de la Troya. Sur le plateau tout est nu, sans végétation, à l'exception de quelques rares buissons d'Ombellifères rabougries, qui croissent seules dans ce désert. 11 ne faut compter sur aucune espèce de vivres et le voyageur doit tout emporter avec lui.Lesbétes de somme ellesmêmes ne trouvent qu'une misérable et rare pâture. Se lancer dans une pareille route de trente lieues de long avec 20 000 hommes était une entreprise d'une audace insensée, surtout en hiver, de mai à octobre, où de violentes tempêtes de neige se déchaînent, arrêtent la marche pendant des jours et tuent parle froid hommes et animaux. Oviedo {HisL gen.^ lib. XLVU, cap. n) parle de neige et de froid dont l'expédition d'Almagro eut à souffrir et Herrera (Décad. V, lib. XIX, cap. ii) reproduit ses indications, .\lmagro dut donc faire son expédition dans la saison d'hiver, car durant les mois d'été, de novembre en avril, l'atmosphère est toujours pure et claire, au moins pendant le jour; les nuits sont encore fraîches. Je fis mon voyage dans la première moitié de mars et malgré cela chaque nuit nous avions de la glace sur les nappes d'eau. Les pics élevés, tels que le Cerro de S. Francisco, le Cerro Boncte, le volcan de Copiapô, qui dépassent 15 000 pieè, conservent seuls toute l'année leur manteau de neige. Même sans froid, la marche pendant le jour est encore pénible, à cause du vent d'ouest sec et assez violent qui soufQe sans arrêt (contre-alisé), roidit les membres et gi^ne même les animaux. Les voyageurs habitués à traverser les Cordillères supportent eux-mêmes avec peine de rester exposés à un pareil courant d'air pendant quatorze lieues sur le dos d'un nmlct. Que put faire une grande armée de 20 000 hommes, presque sans nourriture, sans feu et en partie sans eau. On peut se représenter ce que durent souffrir dans de semblables conditions les pauvres Indiens à peine vêtus qui venaient des vallées chaudes du Pérou et combien il en périt au milieu de semblables privations. On ne rencontre sur ces hauteurs que de petites troupes devicuHas, et leur chasse est difficile à cause de la rapidité extraordinaire de ces animaux. Lorsqu'on a atteint le bord occidental du plateau, on descend rapidement dans les vallées désertes du Chili par des gorges presque toutes sans eau. On n'y voit ni arbres ni autruches, et encore moins de mammifères. I^ route du Cerro- Francisco, choisie par Almagro, conduit par la quebrada de Paipote i Copiapô, où Ton rencontra les premiers établissements indiens. On y fut accueilli amicalement par une partie de la population et par leur chef, parre que celui-ci vivait en hostilité avec son voisin et rival. iMais c'étaient de pauvres gens, qui avaient peu de choses et ne purent nourrir longtemps l'expédition, Almagro envoya des messiigers de tous côtés, mais les nouvelles rapportées lui donnèrent la conviction qu'il n'y avait rien à espérer
NOTES 81 — 84. \ii
et il se remit en route pour revenir en suivant la côte par le désert d'Atacaïua, où une grande partie des hommes périrent de faim. Tout co pays était inha))itc et n'avait de nourriture ni pour les hommes, ni pour les animaux. 11 est presque incompréhensihle qu'un tiers ait encore échappé et qu'ils n'y soient pas tous morts. — On a comparé cette expédition d'Almagro avec celle d'Annibal par-dessus les Alpes (Peschol, Gesch. d. geograph.y p. 258) et l'on ne saurait nier que l'audace des deux chefs n'ait été égale. Mais les conditions étaient très-diiférentes. Annihal eut à vaincre des diflicultés plus grandes qu'Almagro, qui marcha presque toujours sur des routes planes quoique peu frayées, et qui n'emmenait pas d'éléphants avec lui; mais Almagro fat absolument sans guides, dont Annihal put se servir, et il marcha à travers des pays inhabités tandis qu'Annibal fut presque toujours en relation avec des populations. La neige, la glace et le froid offrirent des obstaèles beaucoup plus grands à Annihal qu'à Almagro et la décision de l'Africain, qui par ses informations pouvait savoir à l'avance quelles diftH cultes il rencontrerait en franchissant les Alpes, est un coup d'audace plus grand que celui d'Almagro, qui, trompé par ce qu'il voyait autour de lui, nVut pas à compter sur les neiges et sur la famine puisqu'il n'a\«it personne près de lui pour le renseigner sur ces obstacles. A mon avis, .Annihal fat plus audacieux, mais Almagro se montra aussi énergique lorsqu'il se vit transporté avec ses hommes dans une situation qu'il n'avait même pu . soupçonner. S'il l'eût connue à l'avance, il n'aurait pas entrepris son expédition. Le plus grand des deux est donc Annihal.
81 (92). Le souvenir de cet homme s'est conservé dans la province de Tacuman, où un des plus grands affluents du Rio Dulce porte encore aujourd'hui son nom et s'appelle Rio Mcdina.
82 (93). La ville actuelle de S. Miguel de Tucnman n'occupe pas le même emplacement où Villaroel l'avait d'abord construite, mais se trouve un peu plus au nord. Villaroel avait choisi une place malsaine à l'embouchure du Rio Monteros dans le Hio Sali, où est actuellement le village Tafi Viejo. Les habitants y souffraient beaucoup des changements brusques dans le régime des eaux de la rivière après les pluies. Elle changeait si souvent de lit qn'ils désespéraient de voir leur ville s'étendre. Beaucoup étaient en proie ides fièvres constantes et presque tous devenaient goitreux. On se décida i abandonner cet emplacement et à porter la ville plus au nord, sur la rive tlevée assez k l'écart de la rivière actuelle. Celte nouvelle fondation se fit 1? i octobre 1(585, sous la direction du capitaine Miguel Salas y Valdez, qui y avait été envoyé par le gouverneur de la province, Fernando Mendoza Mat*» de Luna. Voir Revista de Buenos AijreSy tom. VIII, pag. ii).
^î (9i). Le Gran Chaco est inhabité aujourd'hui et rarement visité. J'ai donné, dans mon Reise durch die la Plata-Sianten, t. Il, p. lOi, une description de sa végé'ation, d'après ce que j'en ai pu voir en passant.
81 {%). Les documents sur lu fondation de Cordova se sont assez bien conservés. Ils ont été publiés deux fois. D'abord dans la Revista del Piata, par (^rlos Pellegrini, page 31 i, ensuite par Vincentc G. (Juesada dans la
ii2 NOTES 85—87.
Revista de Buenos-AyreSy toiii. VII, pag. 346. Dans cette seconde publicatioD la date de la fondation est placée en 1563, mais probablement à la suite d'une erreur du copiste; car Cabrera, le fondateur, n'arriva dans la province de Tucuman que le 17 juillet 1572. Nous renvoyons pour les détails à la Revista de Buenos- Ayr es. Ajoutons simplement que Cabrera traversa tout ce pays jusqu'au Rio Paranâ, dans le voisinage de Corunda, et en prit possession. De là naquit le conflit avec De Garay, raconté dans le texte(p.75). Les deux chefs poursuivaient leurs projets. Cabrera fonda la ville de Cordova le 16 juillet et De Garay Sa-Fé le il novembre. Le premier voulait aussi fonder un port sur le Rio Paranâ pour sa ville et envoya des bommes avec des instructions écrites, pendant que lui-même dirigeait rinstallation de Cordova. Ces hommes, ainsi que Guzman le rapporte (HUt.j argent, RI, XIX), furent pris par De Garay, et de là naquit la quereUe entre les deux chefs.
85 (99). L'histoire de la fondation de Salta est racontée avec beaucoup de détails dans la Revista de Buenos AyreSy tom. YIll, pag. lil. Nous y renvoyons le lecteur sans examiner si la fondation de I^rma était entièrement nouvelle ou si elle n'était pas simplement le transport en cei endroit d'an ancien établissement, comme quelques écrivains l'affirment. D'après eux il existait déjà une jeune ville dans la vallée de Chicuana, sous le nom de S. Clémente, que Lerma transporta à Salta le 17 avril 1582. Le doyen Fanes
^ dit dans son histoire (Ensayo histor., tom. I, pag. 304, note a), que Gonialo Abreu de Figueroa avait essayé de fonder une ville, non pas à la même place, mais tout prés de l'emplacement choisi par Lerma; mais les Indiens la détruisirent bientôt complètement, en sorte qu'il n'en existait plus rien à Tépoque de la fondation de Salta.
86 (99). Le nom du capitaine Tristan Tejoda et de sa famille reparaît souvent dans l'histoire de la province de Tucuman et surtout dans celle de Cordova, où sa famille s'était établie et où il résida lui-même longtemps comme regidor et lieutenant du gouverneur. On trouvera des renseignements détaillés dans la Revista de Buenos- AyreSyiom. XH, XIV et XV; principalement sur ses filles, qui ne se marièrent pas et fondèrent les deux clol* très de religieuses de Cordova. Le père vint en 1572 avec Cabrera dans la province et prit part à la fondation de Cordova. Après la chute de son chef, il sut se gagner la faveur des gouverneurs qui lui succédèrent jusqu'à ce qu'en 161!2 il abandonna les services publics et vécut comme homme privé jusqu'en 1617, et atteignit Tàge de quatre-vingt-cinq ans. Il avait épousé Da Léonora Mejia de Mirabel, et ses enfants portèrent le nom de Tejeda y Mirabel. 11 avait longtemps séjourné à Tucuman en qualité de commandant (1(*5 troupes, et une famille de son nom y vit encore. Elle parait être d'origine indienne et ses aïeux étaient probablement parmi les protégés du capitaine, car il était d'usage qu'ils prissent le nom de leur maître ou supérieur.
87 (1(X>). On trouve dans la Revista de Buenos- Ayres. y tom. Vil, p. 35i\ une courte notice sur la fondation de la Rioja, qui eut lieu le 20 mai lôîH. La ville fut tout d'abord bien construite et eut, en outre de la cathédrale, quatre cloître^ avec églises el un grand hôpital. Mais plus tard elle déchut
beaucoup de sa splendeur primitive, à cause de sa situation en dehors des routes principales de commerce et plus encore à cause de la rivalité des quelques familles importantes qui, par leurs inimitiés empêchèrent les progrès pacifiques. Santiago del Estero a eu le même sort; Tune et l'autre sont les moins importantes des villes intérieures de la République Argentine, S. Luis peut-être exceptée.
• 88 (iO!2). La guerre avec les Calchaquis se prolongea encore un demisiècle, non-seulement par suite du courage héroïque de ce peuple, mais encore à cause des difficultés naturelles de son territoire qui était trèslavorable à la guerre de défense. Un nouveau soulèvement général contre les Espagnols éclata en 1627, alors que Philippe Albornos était gouverneur de la province. Tous les Indiens qui habitaient le pays entre Jujuy et la Rioja y prirent part. Les Espagnols furent bloqués par les Indiens dans leurs villes et souffrirent de maladies et de la faim, jusqu'à ce qu'il leur arriva du Chili des secours commandés par le ûls du fondateur de Gordova, le second Hieronymus Luis Cabrera. Il dompta peu à peu la révolte après une lutte de dix ans. Mais la guerre éclata de nouveau trente ans plus tard (1659), principalement dans les vallées situées à l'ouest de Belen et de Sa- Naria, où les villages indiens de Gualfm et de Tolombon opposèrent une résistance désespérée aux Espagnols, jusqu'à ce que le gouverneur Alonzo Mercado les battit et s'en empara. Les Calchaquis firent encore une dernière tentative d'indépendance et restèrent vainqueurs dans plusieurs escarmouches jusqu'en 1664, année où le même gouverneur Mercado soumit le deruier rameau des peuplades Calchaquis, les Quilmes. Afin d'empêcher toute reprise d'hostilités, il déporta loin de leur patrie les derniers survivants et les établit dans le voisinage de Buenos-Ayres. Le joli village de Quilmes doit sou nom à ces infortunés. Le doyen Funes raconte les détails de cette longue lutte dans la seconde partie de son Histoire argenÙney lib. 1, cap. III, VI et ix, et le lecteur peut y lire les scènes de cruauté qui y abondent, l'n certain Ange! Raniirez Hazan ligure parmi les anciens chefs de cette guerre d'anéantissement. 11 était parent et peut-être fils de rhomnie audacieux de même nom (jui traversa in\ 1569 le Gran Chaco (p. 94). De lui date la soumission de la partie supérieure de la vallée de Calamarca. On voit encore aujourd'hui dans le village Palo Labrado une colonne de bois portant son nom avec les mots : Conquistador del Calchaquiy 1577. Lui-même les a gravés avec son poignard.