FLOUE
ne point présenter le vague de celles de navigateurs qui auraient été accidentellement poussés dans ces régions ; et si Plipe avait cru devoir reproduire avec plus de détails qu'il ne Ta fait la description du roi Juba , nous y aurions probablement reconnu les différentes îles avec aussi peu de difficulté que dans la relation d'un voyage de Borda.
Voici le passage de Pline : Lib. vi , cap. 57 : Juba de Fortunatis ita inquisivit : sub meridie quoque posilas esse propè occasum à Purpurariis BCXXV mille yassuum stc ut ÇCL supra occasum navigetur, deindè yerLXXV mille passuumortus petatur. Primamvocari Ombrion, nullis œdificiorum vestigiis ; haberc in monlibus stagnum , arbores similes fcrulœ, ex quibus aqua exprintatur, ex nigris amara9 ex candi dioribus potuijucunda; aller am insulam Junoniam appel ari y in ea œdiculam esse , tantum lapide exstructam. Ab ea in vicino eodem nomine minorent. Deindè Caprariam îacertis grandibus refertam. In conspectu earum esse Nivariam, quœ hoc nomen accepita perpétua nive ncbulosam. Proximam eiCanariam vocari a rnultitudine canum ingentis magniludinis , ex quibus perducti sunt Jubœ duo : apparentque ibi vestigia œdificiorum, Cum autem omnes copiœ pomorum et avium omnis generis abundent, hanc et pal métis caryotas ferentibus ac nuce pinça abundare. Esse copiant et mellis. Papyrum quoque etsiluros in amnibus gigni.
D'après le P. Hardouin , Junonia Magna serait l'île de Gomera, et Junonia Minor serait probablement recouverte par les eaux de la mer (forte jam aquis obruta ). Capraria serait l'île de Palma , Nivaria Ténériffe, Canada l'île à laquelle nous donnons le nom de Canarie, enfin Ombrios serait l'île Ferro. Au contraire, d'après deux auteurs du pays, le P. Galindo et Nunez de la Penna, Junonia Magna serait l'île de
Palma, et Junonia Minor l'île de Goméra; mais ils s'accordent également à dire que Ombrios pourrait être File Ferro.
Il y avait autrefois dans l'île Ferro un til (Laurus fœtens) gigantesque, dont les feuilles charnues étendaient au loin leur épais ombrage. Chaque jour, deux ou trois heures après le lever du soleil, les feuilles de cet arbre commençaient à condenser de l'eau qui , tombant de feuille en feuille comme des gouttes de pluie, se rassemblait au pied de l'arbre en un ruis seau très pur. Les habitants de l'île, complètement dépourvus d'eau de sources , venaient vers le milieu du jour puiser cette eau , et retournaient le soir à leurs habitations avec leurs cruches pleines. L'arbre regardé comme sacré passait pour une merveille du monde : un gardien établi par les habitants avait soin de rassembler l'eau dans des citernes et présidait à sa répartition entre tous ceux qui venaient y puiser. Cet arbre remarquable existait encore en 1689, et était situé à Test au-dessus de la petite ville de Valverde ; et le P. Galindo qui l'a observé en donne une description détaillée. Il vécut encore long-temps après cette époque ; mais bientôt ses feuilles diminuèrent, et il perdit ses propriétés bienfaisantes. La nécessité força les habitants de recourir à une autre source d'eau , et l'arbre fut oublié. Cependant tous les voyageurs qui accourent vers le nouveau continent de l'Amérique n'oublient jamais , malgré le nombre et la diversité des objets qu* frappent l'imagination dans ces contrées , de parler de l'arbre de l'île Ferro : aussi a-t-il conservé en Europe une grande célébrité.
On pensait que cet arbre représentait la Ferula à où l'on retirait une eau potable, qui caractérise l'île d'Ombrios.
D'autres personnes cherchent ces îles plus près du
continent de l'Afrique ; Moreri et Ëckardt prétendent que Junonia Magna serait Lancero te, et Junonia Mipor* la petite île deGraciosa ; mais d'Anville pense que les îles de Lancerote et de Fuertaventura sont celles connues sous le nom de Purpurariœ, que Canada serait l'île qui porte encore ce nom , Nivaria Ténériffe , Pluvial ia l'île de Fer, Junonia l'île de Gomera , et Capraria celle de Palma. D'après Malte-Brun , qui a comparé et discuté un grand nombre d'opinions différentes, les deux Junonia ne seraient autre chose que les deux petits rochers de Clara et de Lobos , Ombrios serait l'île de Lancerote, Capraria celle de Fuertaventura, Canaria la Canarie , et Nivaria l'île de Ténériffe : il suppose que les îles situées plus à l'ouest n'étaient pas connues des anciens. Cependant , les îles situées vis-à-vis les unes des autres ne sont jamais fort éloignées , et principalement celles qui se distingnent par leur hauteur et par la rapidité de leurs pentes. Dans le voisinage de ces îles élevées, Clara, Alegranza et Lobos ne peuvent évidemment paraître , même aux navigateurs les moins exercés , que ce qu'elles sont réellement, c'est-à-dire, de simples rochers sortant de la mer.
Quand on étudie de plus près les places assignées aux différentes îles par Pline, on en trouve parmi elles , deux qui se distinguent par des caractères toutà-fait particuliers, inhérents à leur nature et qui ne peuvent en être séparés en aucune manière : Nivaria caractérisée par la neige et les nuages qui la recouvrent perpétuellement, et Ombrios par son nom même. La première ne peut être que Ténériffe : la neige, en effet, reste souvent sur le sommet du Pic jusqu'au mois de mai. Dans la grande Canarie on ne voit jamais de neige, ou quand il s'en forme dans quelques années rigoureuses , mais toujours fort rares , elle ne reste jamais que quelques jours. Dans l'île de
Pal ma la neige ne paraît que que|ques semaines dars - le #mois de janvier. Pendant tout Tété , les nuages s'élèvent chaque jour de la mer et couronnent le sommet du Pic entre huit et neuf heures. L'île de Ténériffe, vue de la Canarie ou même de Fuertaventura, semble donc toujours être recouverte de nuages, et elle mérite ainsi à juste titre le nom d'Ile des nuages et des neiges. Certainement il serait impossible d'appliquer ce nom même à l'île de Palma. Quant aux îles de Ferro, de Lancerote et de Fuertaventura, la neige y est aussi inconnue que dans les déserts de la Libie.
11 est à peine douteux que Ombrios soit la même île que Pline, dans un autre endroit, désigne sous le nom de Pliwialia ; nom qui lui aurait été donné parce qu'elle ne fournit aux besoins de ses habitants d'autre eau que celle qui provient des pluies : in Pluvialia non esse aquam nisi ex imbribus. C'est le cas à Lancerote et à Fuertaventura. Dans la première de ces îles, surtout , l'eau que l'on conserve dans des citernes se vend cher à la fin de l'été , et il n'est pas rare que la disette d'eau force des milliers d'habitants , dans quelques cas même , la population tout entière , à une prompte retraite vers Canarie ou Ténériffe , ou même n'en détermine à émigrer jusqu'à Buénos-Ayres , où ils sont reçus à bras ouverts , parce que ce sont des travailleurs actifs et infatigables. Plus de 5,000 personnes qui habitent les environs de Téguize et de Porto-de- Naos, n'ont vraisemblablement jamais bu de l'eau d'une source ou d'une fontaine, On se demande avec étonnement ce qui peut déterminer des hommes à habiter une terre si brûlée et si repoussante, où un arbre ne peut subsister sans être abrité du souffle destructeur du vent de mer et abreuvé comme un animal, où le petit nombre de plantes croissant sur un désert desséché,
au lien de se couvrir de feuilles , se hérissent de longues épines? C'est qu'au bout de neuf mois, sous ce ciel brûlant et constamment sans nuages , la pluie paraît enfin à la fin d'octobre et en novembre. Aussitôt la pioche est en travail pour entr'ouvrir le sol endurci en pierre ; ce labour est suivi immédiatement, et peut-être le même jour, de la semaille, et quatre jours à peine écoulés, comme par enchantement, le sol pelé s'est changé par la germination commençante du blé en une verte prairie; et là où il n'y a pas de blé, les vallées et les pentes se couvrent de la Glaciale (Mesembrianthemum cristallinum) aux feuilles parsemées de cristaux brillants. Trois mois plus tard, la terre donne trente ou quarante fois autant de blé qu'on en a employé pour la semence. La Glaciale incinérée pour faire de la potasse ( barilla) fournit des milliers de quintaux d'un produit lucratif, et un riche superflu de froment se transporte à Ténériffe, Palma et Ferro. Ainsi, c'est cette île privée d'eau et stérile, qui, avec un peu de pluie, devient un riche grenier pour les autres îles couvertes pourtant, pendant toute la durée de l'année, des riches productions de la nature. Qu'on ait nommé cette île desséchée Pluvialia, Ombrios, Ile de la Pluie, du nom de cette pluie bienfaisante qui la fait vivre, c'est une étymologie qui plaît et satisfait l'imagination
C'est dans cette île d'Ombrios que doivent se retrouver les deux Ferulœ, dont l'une de couleur foncée donne un suc amer au goût , tandis que l'autre plus claire donne un suc très agréable à boire.
Viera, qui est né dans ces îles et qui éh connaît parfaitement toutes les particularités , se demandait, il y a plus de quarante ans , pourquoi on n'admettrait pas que les Ferulœ ne sont autre chose que les plantes auxquelles on a donné les noms de Cardon et de 7abayba. Ces plantes sont deux espèces d'euphorbes, Y Eu*
phorbia canariensis et YEuphorbia balsamifera^ toutes deux particulières aux Canaries , et qui , d'après les assertions de Viera, ne se présentent nulle part aussi fréquemment et en pieds aussi considérables que dans la partie sud-ouest de Lancerote. Toutes deux croissent simultanément dans les régions chaudes et brûlantes, que je désigne par le nom de régions de nature africaine, et atteignent la hauteur de 15 pieds, et même celle des figuiers, dans les parties où le climat leur est assez favorable. Dans l'Ile de Ténériffe le climat n'est pas assez chaud pour ces plantes, et YEuphorbia balsamifera n'y est jamais que fort peu développée. A Palma elles se trouvent seulement dans la partie occidentale ; elles sont probablement très rares dans l'île Ferro ; et dans l'île de Canarie elles ne se présentent avec la même grosseur qu'à Lancerote , que dans la partie méridionale , dans les vallées de Arguaneguin et de Mogan.
Ces deux euphorbes sont remarquables par l'abondance de leur lait , que la plus légère blessure fait sortir et jaillir au loin comme un trait , surtout dans le Tabayba (E. balsamifera) dont l'écorce gonflée par celait, paraît entièrement blanche et luisante. Celui du Cardon (E. canariensis) est caustique, brûlant et âcre, et ne pourrait être avalé sans de fâcheuses conséquences. Celui du Tabayba, au contraire, par une propriété bien remarquable et tout-à-fait anomale dans cette plante, est si innocent et doux qu'on ne le craint nullement , et les habitants le font épaissir en gelée pour le manger ensuite sous forme de pâte dans l'occasion. C'est pour cette raison même qu'on le nomme Tabayba dulce. Le bois spongieux du canal médullaire est employé dans les contrées vignobles pour faire des bouchons aux bouteilles , usage auquel on ne pourrait sans inconvénients faire servir le bois d'aucune autre espèce