‹ Description physique des Iles Canaries, suivie dʾune indication des principaux volcans du globeChapitre 13 sur 48 · F LOBE · texte numérisé non relu

F LOBE

H Euphorbe. La plante entière est fort singulière , peu connue des botanistes , et n'a, pour ainsi dire , pas encore été décrite. La tige s'élève d'abord ou se courbe , entièrement dépourvue de branches ; puis elle se partage en un grand nombre de branches disposées en cercle , lesquelles se subdivisent en d'autres plus petites et innombrables. 11 ne se montre de feuilles que tout-àfait à l'extrémité des rameaux qu'elles entourent. Elles sont courtes, étroites , lancéolées , grises et munies à leur extrémité d'une petite épine. Celles qui sont immédiatement situées sous la fleur, sont un peu plus larges , ovales , plus pâles , un peu charnues , et se détachent après la fleur. Celle-ci est solitaire, jaune, avec des pétales ronds , et il en sort un fruit gros comparativement à celui des autres espèces de ces îles. La surface de ce fruit est couverte de poils courts.

Le Cardon appartient plus encore aux formes biaarres de la nature. Plusieurs tiges privées tout-à-fait de feuilles s'élèvent ensemble d'une racine commune, se courbent en demi-cercle sur le sol , et à quelque distance de leur point d'origine se dressent de nouveau, de telle sorte , dit Viera , qu'elles donnent à l'arbre l'aspect d'un monstrueux candélabre , avec une grande quantité de cierges fichés et en feu. Leurs branches considérées à part, ont bien un demi-pied de circonférence , et sont des prismes à quatre ou plus communément cinq côtés. Les angles sont dans toute leur longueur armés de courtes épines réunies deux à deux. A l'extrémité de ces branches épaisses , anguleuses et charnues , poussent les fleurs écarlates , qui , dans l'éloignement , ressemblent à un charbon ardent. Les vieilles branches se subdivisent plus haut et forment des candélabres plus petits et séparés sur l'appareil commun. Tantôt l'arbre se trouve sur le penchant d'un rocher, d'où les branches tombent avec les courbes

les plus bizarres , pour se redresser ensuite. Tantôt iJ croît sur une plaine unie, et les branches, appesanties sur le sol par leur vieillesse et leur grosseur , ne commencent à se relever qu'à une distance considérable du centre , d'où résulte l'aspect singulier d'un petit bois de prismes pentagones. Il n'y a rjen là qui puisse rappeler la forme habituelle d'un buisson ou d'un arbre , même les fleurs au sommet des branches ; car, même de près , on les prendrait pour des boutons garnissant ces branches extraordinaires.

Les envoyés de Juba ayant pour mission expresse de visiter les îles Canaries , il était tout natûrel que leur attention fût plus particulièrement attirée par les propriétés si remarquables et si intéressantes des deux espèces d'Euphorbes. Dans les récits de Meia, ces deux plantes se sont changées en deux sources différentes, dont l'une contracte les nerfs de la bouche et cause la mort, tandis que l'autre rappelle à la vie.

D'après le passage de Pline , au milieu des montagnes de l'île d'Ombrios se trouvait une lagune. Yiera pense que cette lagune se rapporte au marais qui se trouve à Lancerote , à la Gran Marcta plutôt qu'à tout autre localité de ces îles. Cependant les éruptions du volcan de 1730 , qui ont ravagé et couvert à peu près le tiers de toute la surface de l'île , doivent avoir apporté de grandes modifications à l'état de cette surface.

Si Ton admet que Ombrios et Nivaria sont deux points bien déterminés, les autres îles se reconnaîtront avec la plus grande facilité , surtout si nous supposons qu'on les ait nommées dans l'ordre où elles se présentent ; ce qui a lieu généralement.

Juniona Magna, la deuxième île , doit, d'après cela, être l'île de Fuertavenlura. En effet, après Ténériffe, cette île est la plus longue et la plus considérable de toutes les Canaries.

ri.otiE* 429

Janiona Minor serait File de Canaria ; elle est tout près de la précédente et aussi plus petite. Pour un observateur placé dans l'île de Fuertaventura , l'île de Canarie , qui est tout-à-fait rojide , doit paraître beaucoup plus petite.

Ensuite vient Gapraria ; cette île ne peut pas 6e rapporter à Ténériffe, que nous avons reconnue être la Ni varia des anciens ; d'après le nom que porte cette île , elle ne peut guère être que l'île Ferro ; celle-ci , en effet , s'aperçoit de l'île Canarie, et se trouve après elle dans l'ordre que suivent toutes les îles précédentes. Au temps de Pline , on y trouvait de grandes espèces de lézards, lacertis grandibus referta; ces animaux n'existent plus. Toutefois on doit remarquer que Bontier, le confesseur du premier conquérant de ces îles, Jean de Béthencourt, dans la description qu'il donne de l'île de Ferro à l'époque où il s'y trouvait , rapporte qu'on y voyait des lézards gros comme des chats , et bien hideux à regarder ; et rien dans tous ses écrits ne peut faire supposer qu'il eflt connaissance de la description de Pline , ou au moins qu'il l'eût alors sous les yeux. Il ne mentionne rien de semblable dans les autres Canaries.

En face de Junonia Major et de Capraria se trouve Nivaria. Nous avons vu que ce nom n'est applicable qu'à Ténériffe.

Enfin se présente Canaria , située tout près de Nivaria , et qui tirait son nom de la quantité considérable ue grands chiens et des vestiges d'habitations qu'on y trouvait. Ces deux circonstances ne caractérisent pas l'île ;mais cependant celle qui est ainsi désignée ne peut être que Palma,car cette île est trop élevée, trop considérable et trop facile à observer dans toute son étendue , de l'île de Nivaria , pour avoir pu être oubliée ou inaperçue.

Pline a évidemment passé sous silence l'une des sept îles principales du groupe des Canaries, car il n'en nomme que six. Un coup d'œil sur la carte de ces contrées suffit pour montrer que Gomera peut très facilement être masquée par l'île de Tépériffe , et a pu échapper ainsi aux observations des envoyés du roi Juba, qui probablement n'ont pas parcouru toutes les îles , et se sont bornés à visiter les plus importantes. Gomera est de trois côtés entièrement cachée par l'île élevée de Ténériife, et du côté de l'ouest aussi elle se confond avec cette île dont elle paraît ne former qu'une portion.

Je ne puis m'empêcher de faire remarquer combien il est surprenant que, d'après la description de Pline, il n'y eût alors aucun habitant dans ces îles : il n'y mentionne que des vestiges d'habitations , et l'existence d'une race de chiens , traces certaines du passage d'un peuple qui les avait amenés , car ces animaux n'ont pu être transportés que de cette manière dans ces îles si éloignées. Ce peuple n'étaient pas les Gouanches oo Berberen qu'on a trouvés plus tard dans les Canaries , car ceux-ci habitaient des cavernes creusées dans les rochers, et jamais dans des maisons. Quels ont donc été ces hommes ? Et quels motifs ont pu les déterminer à abandonner cet heureux climat? Peut-être ces habitants ne formaient -ils que quelques familles isolées jetées sur ce rivage et rentrées plus tard dans leur patrie.

hes pommes , les dattes et les pins croissaient autrefois , dit Pline , en grande quantité sur ces îles. Quand aux pins , nous savons que le Pinus canariensis couvrait les rivages des îles les plus grandes , même longtemps après. Nous reconnaissons les pommes dans les fruits de YArbutus callicarpa, qui étaient partout mangés comme ceux du -pommier. Que les palmiers s'y

soient trouvés dès-lors, et même en grand nombre , c'est ce qui est fort remarquable et rend vraisemblable que ces arbres , l'ornement du désert , trouvèrent d'euxmêmes leur cbemin jusqu'à ces îles , sans y être trans portés par les bommes. Peut-être est-ce la mer qui en cbarria des fruits.

Le peu de mots que nous trouvons dans Pline nous représentent donc avec assez d'exactitude l'état de ces lies au temps du roi Juba ; renseignements d'autant plus précieux , que pendant quatorze siècles ensuite nous ne trouvons plus sur leur compte un seul témoignage. Dans cet intervalle, s'y était établi un peuple pauvre , sortant sans doute du désert , et venant de la côte d'Afrique la plus voisine ;* il s'était creusé des retraites dans les rocbers , vivait des fruits de l'île , du lait des cbèvres qu'il avait amenées avec lui , et des produits d'une faible culture. Ces habitants devaient cultiver du froment, puisqu'on dit qu'ils nommaient le fromenty richen. Cependant , Cadamosto dit, au contraire, èxpressément (Éamusio, i , 98) , que sur toutes les Canaries on ne mangeait que de l'orge , et pas du tout de froment , même à Lancerote , et il répète qu'à Ténériffe (qui alors n'était pas conquise) les habitants vivaient d'orge , de la chair et du lait des chèvres , et de quelques fruits , notamment de figues. Il serait presque permis de croire que le célèbre voyageur se trompe en ce point , car Bontier nomme en propres termes , le froment parmi les céréales des habitants de la grande Canarie (p. 127). Viera, de son côté, nous apprend que Jean de Béthencourt envoya à la terre ferme d'Afrique, probablement à Mogador, deux vaisseaux pour en rapporter du blé à Lancerote. Le P. Espinoza , qui écrivit peu de temps après, nie aussi qu'on y cultivât du blé. On pourrait supposer que cette céréale y avait postérieurement disparu , mais cette

153 DESCRIPTION DES tf.ES CANARIES.

supposition serait peu admissible. En tous cas , cette culture ne doit avoir été que bien insignifiante et bor^ née exclusivement à Canaria; car l'expédition Béthencourt prouve assez que dans Lancerote , cette terre du froment, il n'y en avait pas alors en abondance. Il est certain , dit Yiera , que les Gouanches connaissaient la vesce et la fève, mais rien de plus. Pendant quatorze siècles de possession, ils n'ont donc eu que peu d'influence sur la Flore des îles ; ils ont introduit peut-être quelque culture de l'orge, peut-être quelques plantes herbacées ; comme l' Heliotropium plebeium, le Buphtalmum aquaticum , ou le Teucrium iva , ou encore Te Chenopodium ambrosioides , dont on bourrait les momies , et qui , croissant dans la partie la plus voisine de l'Afrique , ne se rencontre sur les îles qu'au voisinage des lieux cultivés ; mais ils n'ont introduit aucun arbre. C'est un phénomène digne de remarque dans l'histoire des hommes, qu'un peuple, qui n'était pas nomade, mais fixé nécessairement sur un lieu borné, ait pu y rester tant de siècles sans faire le moindre pas dans l'agriculture. N'est -il pas surprenant que ces hommes pussent voir ces îles autour d'eux , sans concevoir la pensée de creuser les arbres de leurs forêts et de passer d'une île à l'autre sur cette mer trranquille? L'état différent, le dialecte entièrement distinct de chacune des îles , le peu de part que chacune prenait au sort des autres , montrent suffisamment qu'il n'y avait aucune communauté entre elles , et dans l'histoire de Béthencourt ou de Pierre Viera , nous ne trouvons pas une seule fois la plus légère mention faite d'un canot. Ce qu a produit l'industrie de ces hommes est du genre le plus grossier et le plus simple. Des fibres végétales , qui n'ont subi aucune préparation, sont réunies en un tissu lâche. Il ne nous est resté aucun instrument qui indique le plus faible degré d'invention. Et cepen-

dant, il» ne manquaient pas de coeur, comme le prouve assez leur courageuse résistance contre les Espagnols à Canarie , à Ténériffe et à Palma.

Une tradition rapporte que, dans le milieu du quatorzième siècle, des Majorquains vinrent dans lajplus grande des Canaries, mais qu'ils y furent retenus et enfin mis à mort par les habitants , qu'ils avaient des figues sur leurs vaisseaux , et que ce fut par eux que les figuiers se répandirent sur cette île ; c'est ce qui n'est nullement dépourvu de vraisemblance. Ce ne fut en effet que soixante ans plus tard , que les Français parurent pour la première fois sur la côte de Canarie , et ils peuvent ainsi avoir appris, par des témoins oculaires même, le sort des Majorquains. Les indigènes qui vinrent pour les recevoir sur la côte leur apportèrent des figues. Mais comment le figuier serait-il passé à Ténériffe , car Cadamosto dit que la figue est la principale nourriture des habitants de cette dernière île ?

La relation de Bontier^de l'an 1403, nous fournit, depuis Pline , le premier tableau un peu fidèle de ces îles , et nous y apprenons quelques faits très importants pour l'histoire de la Flore.

Après la soumission presque pacifique de Lance ïote, les aventuriers français n'essayèrent pas encore de se saisir des îles plus grandes; mais Gadifer de La Salle alla à l'île Ferro, qui était trop petite pour opposer de la résistance. Là il trouva sur la côte un pays stérile , mais à l'intérieur montueux , beau « et bien délectable » , garni de bois toujours verts, en grande partie composés du Tilèaum ( Lawus fœtens) et d'une si grande quantité de pins, qu'il estime leur nombre à cent milliers, si gros d'ailleurs que deux hommes ne pouvaient les embrasser. Il n'y a plus maintenant que peu de pins à Ferro , et le temps n'est peut-être pas bien éloigné où l'on se demandera si ces arbres ont pu se

répandre si loin à l'ouest , et dans une île aussi petite, Parmi les animaux domestiques des rares habitants , outre les chèvres , on nomme encore les porcs et les . moutons; et lorsque de La Salle, en juillet 4404, aborda près d'Arguaneguin, dans la grande Canarie, les habitants promirent de lui amener des cochons. On ne nomme pas en général ces animaux parmi ceux que possédaient les Gouanches. Les moutons sont encore maintenant rares dans les îles , où leur utilité ne se fait pas sentir.

J. de Béthencourt , ne resta que peu de temps sur la côte occidentale de Palma. Là Bontier vit le sang-dragon et autres arbres « portant lait de médecine. » Ceuxci étaient le Tahayba dulce (Euph. bahamifera) qu'il connaissait déjà ds Lancerote et de Fuertaventura, car, ainsi qu'aux envoyés de Juba, ces Fenda lui parurent fort remarquables. « Le pays est moult garrii de bois qui porte lait de grande médecine , en manière de baume » ( usage auquel les pharmaciens l'emploient encore aujourd'hui ) , « et autres arbres de merveilleuse beauté, qui portent beaucoup de lait et sont carrés de plusieurs carres» (p. 429), ce qui s'applique au Cardon ( Euph. canaricnsis \ Les sang- dragonniers étaient parmi les arbres venant également de Canarie , et , en effet , les habitants de cette île , dans leur première rencontre avec les nouveaux venus , apportèrent pour la valeur de 200 doublons d'or de sang-dragon, qu'ils donnèrent pour des hameçons et autres ouvrages en fer. Ainsi , ces arbres remarquables y croissaient vraisemblablement sauvages dans l'origine , ou bien y avaient été amenés par le peuple venant du continent; mais, en tout cas, ils ne le furent pas par les Portugais ou les Espagnols des Indes-Orientales , où se rencontrent pour la première fois des formes semblables , et où l'on a même cru retrouver ce même arbre.

FLORE. iùi)

Bontier vît aussi l'olivier à Canarje et même à Fuertaventura. Maintenant il est rare partout. C'est près du village de Tamisas , au milieu de la grande Cauarie, qu'on peut en trouver d'une beauté particulière. Là , ils sont grands et hauts comme des saules ( Stralauer weiden), et en quantité assez considérable, ce qui autorise à croire qu'ils appartiennent primitivement au pays.

. Ce qui le frappa le plus vivement à Fuertaventura , ce furent des arbres , croissant en épais buissons , au bord des ruisseaux et sur les rivages. Ils laissaient suinter de la gomme, avaient un bois de mauvaise qualité , ressemblaient , par leur feuillage , à la bruyère , et étaient appelés tavhais, et même encore cette espèce d'arbre est particulièrement abondante à Fuertaventura. C'est un Tamanx que de Candolle ne croit pas distinct du T.gallica, mais que Willdenow, avec plus de raison probablement, a décrit comme une espèce différente , sous le nom de T. canariensis.

Ténériffe resta une île impénétrable et fermée aux Français. Us avaient navigué autour, mais ne l'avaient jamais vue que de loin. Bontier en parle comme d'une terre couverte partout jusqu'au bord de la mer, de bois épais. On ne l'avait donc pas encore décrite.

Le 29 avril 1483, quatre-vingts ans après la première invasion , Pierre de Yiera compléta la conquête de Canarie. Les Gouanches furent chassés alors de leurs possessions , et la terre fut distribuée aux soldats et aux Espagnols. Avec cette étonnante activité et cette indus trie qui signalait autrefois les Espagnols à la tête des autres nations , le général y fit transporter de l'Espagne et de l'île Madère toute espèce d'arbres fruitiers, de potagers et de plein champ , mais notamment la canne à sucre. Le prince Henri le navigateur, l'avait transplantée de Sicile à Madère ; le climat de Sicile ne lui était

pas très favorable ; elle réussit mieux à Madère, mieux encore à Ganarie. En peu d'années , on vit des plantations de sucre sur tous les terrains où l'on pouvait diriger un cours d'eau , et onze moulins étaient continuellement en activité. Les bois de pins, de lauriers, de thérébinthes et de lentisques, firent place à la culture , et les vallées se remplirent de caroubiers , de pêchers, de grenadiers et d'orangers. Avec les céréales d'Espagne , en parurent les herbes , et la Flore européenne vint s'y mêler pour la première fois à la Flore d'Afrique.

Alphonse Lugo devint, par le combat de Vittoria, maître de l'île de Ténériffe , et aussitôt , le 25 juillet 1495, il jeta les fondements de la nouvelle ville de Saint- Cristo val de la Laguna. Ainsi que cela s'était fait à Ganarie, il partagea les propriétés des Gouanches entre ses soldats , et obligea les anciens possesseursà devenir les serviteurs des nouveaux. Ses règlements pour le défrichement de la terre , seraient encore aujourd'hui fort sages. On ne laissa, sans l'essayer, rien de ce qui paraissait susceptible d'être cultivé avec avantage; des châtaigniers même furent introduits et plantés sur le terrain où est aujourd'hui la ville d'Orotava. Les bois de pins eià'Erica y furent détruits, et les châtaigniers y forment encore aujourd'hui un bois, qui, par la quantité de plantes européennes croissant sous son abri, trahit son origine. Ce n'est qu'au milieu de ces châtaigniers qu'on trouve le fraisier des bois, qui produit là seulement des fruits mûrs et mangeables (ils ne le sont plus à Sainte-Hélène) ; ce n'est aussi que là que croissent le Valerianella olitoria , le Myosotis oblongata, le Satyrium diphyllum,etf en plus grande abondance, Yflelianthcmum guttatum. Sur les champs de la hauteur se montrent les Skerardia arvensis, Silène maritima, Papayer somniferum , Myagrum hispanicum, Rapha-

nus sativusj plantes entièrement étrangères àja nature de ces îles.

L'an 1505, Alphonse de Lugo partagea tout le Val- Taoro, la vallée d'Orotava, en petites portions, et la donna à ses officiers , avec l'injonction expresse d'y planter la canne à sucre. Cependant elle n'y réussit pas aussi bien que sous le climat plus chaud de Ganarie. En l'année 1507, le gouverneur se convainquit luimême que la vigne y était plus susceptible d'acclimatation , et toute la vallée fut plantée de vigne. On la fit venir de Madère , où elle avait été transportée de Candie et du Péloponèse par le prince Henri. Les noms Malvasiers d'Icod, vignes de Malvoisie, ont encore trait à ces plantations. Des plantes de Grèce firent roule , avec ces plants aux Iles Cararies. Telles sont les Anethum fœniculum, Coix lac/y ma, Bumex bucephalophorus, Bumex spinosus , Panicum crus-galli, et vraisemblablement aussi Dclphinium staphysagria.

Alphonse de Lugo eut le mérite d'avoir le plus rapproché les vignobles du climat des tropiques. On voit subsister encore maintenant les vignes productives de Golfo, dans l'île Ferro, sous le 27° 48', point le plus méridional de l'hémisphère boréal, et le plus voisin de la ligne , où la culture de la vigne s'avance , car les vignes d'Abuschar sont situées sous le 29° 2', et on les cache dans les puits pour les protéger contre le soleil ( Voy. deNiebuhr, 2 , 99). Schiraz est sous le 29° 36', et au Cap de Bonne-Espérance la culture de la vigne a peine à réussir au-delà du 52e degré.

D'autres produits des contrées plus australes furent aussi de bonne heure transplantés dans nos îles. Le travail des plantations de sucre et des moulins , en si grand nombre à Canarie , demandait plus de bras que le pays n'en pouvait fournir. On fit en conséquence venir des csdavesde la côte de Guinée, et avec eux fut apporté

l'utile bananier. Gonzalo Fernando Oviédo raconte* dans sot&fistoire des Indes , que, dans l'année 1516, vingt-deux ans seulement après la conquête de l'île , le P. Thomas de Bcrlanga , évêque de Castillo del Oro , dans son voyage à Saint-Domingue , y porta avec lui cet arbre, acquisition d'un prix indicible pour l'Amérique , où il est maintenant répandu sur tout le continent. Combien cette tradition donnerait de satisfaction à l'esprit , en lui présentant ce bananier comme un riche équivalent donné à l'Amérique en échange de la pomme de terre, si de Humboldt n'avait montré que plusieurs espèces de Musa , et , probablement en particulier la plus précieuse de toutes, l'arton, y étaient déjà naturelles et employées avant la découverte ( Nouveau-Mexique, 3, 24). Oviédo dit avoir vu le bananier au couvent des Franciscains à Las Palmas, dans l'île de Canarie. Il pouvait donc y avoir déjà longtemps qu'on Py eût importé. Maintenant, dans toutes les parties les plus chaudes des îles , partout où coule un ruisseau , où jaillit une source , on est sûr de voir des bananiers à l'entour ; dans plusieurs vallées , ils semblent même venus spontanément. C'est ce qu'on trouve sur la rive , riche en sources , de la Rambla , près Orotava à Ténériffe, ce qu'on observe dans la délicieuse vallée d'Yguesta. L'esclavage , avec lequel ce bel arbre fut transporté dans nos îles , en fut heu reusement banni et renvoyé en Amérique ; car la culture du sucre fut bien vite établie à Saint-Domingue, et avec tant de succès et d'avantages , que les planteurs des Canaries ne purent plus soutenir la concur rence avec ceux d'Amérique. Après cent ans, presque toutes ces plantations furent changées en champs de maïs et de froment. Les nègres disparurent ; il n'en resta qu'une petite colonie , qui se maintint entièrement isolée dans les cavernes des rochers de Tiraxana,

mr la grande Canarie. Ils y demeurent encore; rarement , une seule fois peut-être dans le cours d'une année , on en voit descendre un à la ville de Las Palmas , et la présence du noir canarien y réveille un étonnement toujours nouveau; car leur origine est entièrement sortie de la mémoire avec le souvenir de la culture du sucre. Maintenant, on cultive encore la canne à File de Pal ma, seulement pour fournir aux cloîtres des religieuses de la ville les matériaux nécessaires pour la confection de leurs confitures.

Les vaisseaux revenant d'Amérique ne tardèrent pas à répandre deux plantes, qui se sont maintenant naturalisées dans tout le sud de l'Europe , et appartiennent réellement , dans l'état actuel , à la Flore des Canaries , savoir le Cactus opuntia et X Agave americana. La première , qui paraît rechercher de préférence un sol sec et aride, fournit, pendant les mois chauds de la fin de Tété , dans son fruit plein de suc , un rafraîchissement précieux aux habitants de la campagne, qui sont obligés d'aller chercher à plus d'un mille l'eau de leur boisson. UÀgave a aussi son utilité. Ses feuilles servent fréquemment à la couverture des petites huttes; ses fleurs sont mangées avec délices par les enfants , et les fibres des feuilles travaillées forment des tissus variés. Dans l'intérieur de la grande Canarie , les chemins sont , des deux côtés , plantés de ces végétaux , dont les feuilles , du milieu de leur large rosace , lancent leurs longs pédoncules , semblables à des candélabres. Beaucoup d'habitants de la ville souterraine d'Atalaya, où deux mille personnes habitent dans les entrailles de la terre, sans qu'il existe une seule trace de maison , recueillent les feuilles , les préparent et en forment des nattes, des sangles et des cordes, qu'on porte ensuite dans toutes les îles.

Elles sont encore redevables, à leurs rapports avec

140 DESCRIPTION DBS ILES CÀXAMKg.

l'Amérique, de l'acquisition de la patate ( Convolvulm batatas ) , qui n'a pu cependant jamais encore se répandre au loin , car elle demande pour réussir une terre fréquemment arrosée et une température moyenne qui ne s'abaisse jamais au-dessous de 14° R. , deux conditions qu'il est rare de pouvoir trouver réunies. Ce n'est qu'à Saint-André de Ténériffe, à Tazacorte de Palma et dans quelques campagnes de Canarie, qu'on cultive ce légume , et je n'ai pas remarqué que d'autres plantes d'Amérique y aient été transportées avec lui ; elles ne pourraient subsister que difficilement, à cause des remuements qu'exige la terre pour la culture des patates. Serait-ce cependant avec elles qu'aurait été introduit ce singulier Bowlesia ( Drusa) oppositifolia , dont un petit nombre d'espèces analogues s'observe seulement au Pérou , et qui ne se trouve pas à Ténériffe avec les plantes sauvages , mais seulement avec celles des décombres ; genre caractérisé par une forme si particulière, qu'on se résoudrait difficilement à croire que la nature en eût jeté des espèces diverses sur des points du globe si éloignés entre eux ?

Enfin , et peut-être après toutes les autres plantes*, la pomme de terre y fut aussi cultivée. C'est une tradition qui s'est conservée , que Don Jean-Baptiste de Castro l'apporta avec lui, en 1622, du Pérou, et la planta dans ses propriétés à Icod el Alto. On l'y cultive encore en très grande abondance et avec beaucoup de soin , et de là elle fut répandue à Canarie , Palma et Ferro ; cependant elle ne prospère pas.

Quelle terre des Hespérides Ténériffe ne fût pas restée , ne fût de plus en plus devenue , si le zèle d'Alphonse de Lugo , pour le défrichement de l'île , eût mieux consulté l'économie de la nature ! Il fut luimême forcé de faire quelques ordonnances pour réprimer la rage avec laquelle on détruisait les' bois;

maïs il eût pn vivre assez pour ne plus apercevoir que de loin les bois qui auparavant touchaient à sa nouvelle ville de Laguna. Le chevalier Scory (Purchas' Pilgrimsj v. 7 , B. 12. cap.) qui s'arrêta, en 1582, à Ténériffe, décrit encore la lagune , dont la ville a tiré son nom , comme un grand et charmant lac qui était couvert d'une grande quantité d'oiseaux aquatiques, audessus duquel des faucons sauvages venaient se réunir chaque soir, et donnaient aux nègres l'occasion d'une chasse amusante. C'est maintenant un petit marais, que peu de voyageurs voient , et où il ne s'amasse un peu d'eau qu'en hiver. Il ne descend plus de sources , plus de ruisseaux des bois des hauteurs pour remplir ce bassin. Quand Édens, en 1713, gravit le sommet du Pic , il trouva encore , à cinq ou six mille pieds d'élévation , un bois de pins , dont un arbre , par l'extension de ses branches , ressemblait à un petit vaisseau , et était , pour cette cause nommé la Caravela. Maintenant, toute la hauteur est dépouillée d'arbres et desséchée. Autrefois , quand les couches échauffées de l'air et les vapeurs s'élevaient de la zone inférieure de la mer et atteignaient la région supérieure du bois, elles n'y trouvaient pas sur le sol de surface qui pût s'échauffer par l'action du soleil et renvoyer cette chaleur par le rayonnement. L'humidité devait, au milieu d'une température plus froide, s'arrêter sur ces arbres ; les gouttes s'amassaient sur léurs feuilles encore plus froides, tombaient sur la terre et formaient des sources. Maintenant le rayonnement du sol pelé est tellement fort , que les nuages en général ne viennent presque plus sur l'île, et l'humidité que l'abaissement de température pourrait produire trouve, dans la grande sécheresse de cette hauteur , de quoi l'absorber et la neutraliser. Cetle humidité , qui , produite sur l'île, y retombait pour la fertiliser , est maintenant emportée

ïi% DESCRIPTION DES ILES CANARIES.

des hauteurs dans des zones peut-être bien éloignées, ou rejetée sans aucune utilité dans la pleine mer. Ainsi, Ténériffe où, pendant un temps, on admirait un miracle de la nature, deviendra comme Santiago, Tune des îles du Cap-Vert, et par suite d'une semblable imprudence, un rocher aride en mer; Nos Flores rapporteront quels arbres et quelles plantes couvraient, à une certaine époque , Ténériffe , et la postérité aura peine à y ajouter foi.

De la Flore primitive.

Cinq des îles Canaries s'élèvent à des hauteurs assez considérables, pour que, sur le penchant des montagnes, on puisse trouver le climat de régions très différentes. Ce sont Ténériffe , Palma , Canarie , Gomera et Ferro. Là, sur le rivage de la mer, mûrissent les fruits des palmiers, ce qui demande une chaleur à laquelle n'atteint pas même la partie nord de Maroc, et, sur les sommets des montagnes, Y Arabis alpina accuse le climat du nord tempéré. Les produits du sol sont analogues à ces climats divers , et c'est pourquoi la Flore de ces îles est beaucoup plus riche qu'elle ne le serait, si , comme Lancerote et Fuertaventura, elles ne pouvaient , en raison d'une moindre élévation , jouir de la température que d'une seule région , fût-ce même la plus chaude.

Il semble que la végétation de ces îles peut convenablement se distribuer en cinq régions qui se distinguent entre elles d'une manière sufûsante et même frappante par la nature et le port des plantes qui y croissent le plus abondamment.

1° La région africaine ( de l'Afrique intertropicale) , jusqu'à 1,200 pieds de haut. Région des bananiers et des palmiers. s

à° La région de la culture européenne (méditerranéenne), jusqu'à 2,600 pieds. Elle renferme les vignes et blés importés, comprend par suite la plupart des plantes qui s'y sont introduites d'Europe, et rappelle par-là , ainsi que par ses plantes aborigènes , la nature de l'Europe méridionale.

3° La région des bois, des arbres à feuilles épaisses et persistantes. Lauriers , Ardisièes > Mocanera , Ilex ftrado, Olea excelsa et Mjrica Jaya. Les nuages reposent pendant le jour sur cette région , dont les vapeurs entretiennent l'humidité, et c'est à leur ombre que croissent les plantes forestières propres à ces îles : Digitalis, Dracocephalum j Sideritis , Ranunculus Te*neriffœ, Géranium anemonifolium, Convolvulus canariensis.

4° La région des pins , du Pinus canari émis, jusqu'à d,90G pieds. Presque tous les arbres à grandes feuilles s'arrêtent assez loin au-dessous de cette région. Le Brezo ( Erica arborea ) monte presque- jusqu'à sa plus grande hauteur.

3° La région du Spartium nubigenum (Rétama blanca ), la Cumbre, jusqu'à 10,580 pieds. Elle commence à peine où disparaît le pin , et couvre de ses fleure odoriférantes les champs de ponce et de lave.

1,000 pieds au-dessous du sommet du Pic sont entièrement dépourvus de végétation.

Les deux dernières régions sont très élevées audessus de la limite habituelle des nuages. Elles restent donc, à l'exception de peu de mois de l'année, dans un état de sécheresse constant et particulier à ces îles. C'est pourquoi il n'y a qu'un petit nombre de végétaux qui puissent s'y maintenir, et, quand la liste des espèces qui y croissent présente une somme de 23 seulement, ce n'est pas parce qu'on a choisi celles qui s'y rencontrent le plus communément , c'est bien réellement la totalité

de ce qu'on a rencontré jusqu'ici entre £,000 et 10,000 pieds. Les conditions extraordinaires dans lesquelles cette station se trouve placée, sont cause que, des 23 espèces, 19 sont entièrement propres à ces Iles, et jusqu'à présent n'ont été trouvées nulle autre part. On ne peut en aucune manière comparer cette Flore à celle des Alpes , plongée dans une perpétuelle humidité.

La somme des plantes phanérogames que nous avons vues dans ces cinq régions 9 savoir de toutes celles qui croissent sans le secours de l'homme, s'élève à 535 espèces. De ces espèces, 158 sont vraisemblablement importées , de sorte que la Flore propre et originelle des Canaries se compose jusqu'ici de 577 espèces. Il est difficile que des découvertes ultérieures augmentent cette somme d'une quantité notable.

Ce nombre aussi petit dans un climat dont les conditions sont si favorables et si variées , pourrait étonner beaucoup de personnes , surtout quand on pense que le terrain ingrat et uniforme des environs de Berlin nourrit 874 plantes phanérogames. Mais ce résultat caractérise la nature des îles, où le nombre des plantes diminue en proportion de l'éloignement des continents, à moins cependant que par leur étendue , elles ne forment un petit continent elles-mêmes. Si nous avions un catalogue de la Flore primitive des Açores , nous ne le verrions certainement pas atteindre le quart de ce nombre. Le célèbre naturaliste français Du Petit- Thouars ne trouva, sur l'île de Tristan d'Acugna, située à 37° 21 de latitude australe, et dont les som^ mets se perdent dans les nuages , pas plus de 25 différentes espèces de plantes phanérogames, dont les unes rappellent la végétation du Gap , les autres celle de F Amérique, à peu près également distante, et leur nombre à Sainte-Hélène, d'après le catalogue deRox-

burgh , ne monte pas à plus de 36 espèces (*). Ainsi , dans celui des plantes canariennes , le voisinage d'un grand continent se fait encore sentir , et il ne devrait étonner que si les Àçores pouvaient en présenter un plus considérable ou seulement égal.

Des considérations sur le rapport des espèces entre elles ne peuvent donc servir à déterminer les lois générales de végétation , mais seulement le degré de facilité avec lequel ces espèces se sont répandues sur les îles ; ou bien encore on pourrait au plus en conclure quels sont les genres qui, sous ce climat, se divisent le plus aisément en espèces distinctes et permanentes. Encore , sous ce point de vue , paraîtrait-il bizarre de réunir ensemble dans de telles considérations l'enseaible des plantes de toutes les régions. Les conditions du développement et de la vie sont trop différentes dans chacune d'elles. Ce serait presque comme si , dans des recherches sur la Flore anglaise , on voulait introduire Malte et le Gap, ou faire entrer Tranquebar dans celle du Danemark.

Le rapport des plantes de la Flore (probablement originelle) dans les diverses régions, se déduit de la table suivante :

(') Beatson ( Tracts on St -HcUna , p. 195 et suit.) , De Candolle (Dieu fies Se. natur. , 18 ,p. et Schouw [Géogr, des Plantes, 4$4) <tanl 61 : mais ils n'en ont pas déduit les fongères.

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