Lücaîtüs^M. Annæus). Pbarsalia. Manuscrit du
XV* siècle, in-8 sur vélin, bordure, init. mar. br. dent, à fr. fil. 600 fr.
Bean inaDuscrit ; écritare italienne ; vélin d’une finesse et d’une blancheur remarquables. La première page est ornée d’une majuscule en or et d'un encadrement formé d*entrelacs semblables à ceux que nous avons déjà signalés dans plusieurs manuscrits italiens de la même époque. Les premières lignes du poëme sont écrites en lettres d’or.
Le texte de la Pharsale est précédé de cinq feuillets préliminaires contenant une notice sur la vie et les ouvrages de Lucain, et un récit sommaire de la guerre qui a fourni le {nijet du poëme.
On recherche avec soin les manuscrits anciens des auteurs classiques, parce qu’on y trouve souvent des variantes utiles pour la correctioii des éditions imprimées. Ces manuscrits deviennent précieux lorsqu’ils sont enrichis de savantesrtinnotations. Or notre manuscrit de Lucain renferme une foule de notes interlinéaires, et les marges des cinq premiers livres sont littéralement couvertes de longues notes, d’une écriture du temps, microscopique, et cependant nette et très-Ksiblc.
101. Maiittbwon (madame de). Le Caractère de la princesse reine Silviane. Manuscrit autogr. pet. in-4 de a8 feuillets, mar. r. large dent. tr. dor. (Reliure du temps) (dans un étui Biaroq. \ert, aux armes de la maison de Sainl>Cyr). i,A>oo fr.
Tmès-PRiSCIEUX MANÜSGAIT AUTOOBAPHE ET SIOWIÉ DE MADAME DE
MAiirrÉNON : ouvrage inédit composé pour le roi Louis XIV par madame de Maintenon.
Les Caractères de la Bruyère y publiés en 1687, obtinrent bientôt une si grande vogue qu’une foule d’imitateurs écrivirent des Caractères : la cour et la ville en furent inondées. 11 paraît que Louis XlV avait du goût pour ce genre d’ouvrage; car c’est pour lui plaire que madame de Maintenon composa le Caractère de la princesse reine Silviane.
Voici quelques passages de la préface : « C’est de l’histoire de la princesse reine Silviane et du Maure Malique Âbenamar, laite par le Maure Mansor, que j’ay tiré ce caractère. L’original est en langue orientale. Quelque soin que j’aye pris pour sçavoir s’il ve-
MANUSCRITS. m
noit'^0^ débris de la fameuse bibliothèque de Vélecteur palatin^ ou s’il n’avoît point esté apporté du Leyanipar quelque curieux conuoisseur, je n’ay pu aprendre comment il est passé en France.»— « Quand même ce que j’ay déjà traduit de l'histoire de la princesse reine Silriane et du MaHque Âbenamar ne me prieroit pas de le continuer, tout ee que f honore le plus le désire^ et f obéis. » il résulte de ces citations que cet opuscule a été écrit pour le roi Louis XIV, et qu’il peut être daté vers 1690, puisque la bibliothèque de rélecleur'palaiin fut dévastée et dispersée en 1689.
11 est évident que ce manuscrit n’est point une traduction de l’arabe, mais une oeuvre originale. Si nous connaissions mieux les grandes^ dames qui vivaient sous le règne de Louis XIV, nous pourrions aîÆment substituer un nom historique à celui de la belle Silviane, aux cheveux blonds, à la taille élancée, et dont on vante en ces termes les rares qualités : « Son esprit éclairé, pénétrant, Solide; la pureté, l’agrément de ses mœurs, sa facilité à bien penser, la netteté avec laquelle elle s’explique, le tour aisé qu^elle donne à tout ce qu’elle dit, ses expressions vives et sûres, sa politesse naturelle, rélévation de son cœur, la fine, la tendre délicatesse de ses sentimens, ne se peuvent ny bien imaginer, ni bien dire... Je doute qu’on puisse escrire avec autant d’esprit qu’elle et avec une faciKté aussy surpren<inle. »
Nous ferons remarquer que trois feuillets ont été remplacés par des carions autographes, et qu’on a fait subir au texte de nombreuses corrections : ceci prouve que nous possédons la minute de ce curieux ouvrage de madame de Maintenon ; et >1 est probable que ce Caractère^ destiné au roi, n’a jamais été copié pour d*autres personnes.
Afin de ne laisser aucun doute sur le nom de l’auteur, le manuscrit est signé, aux deux derniers feuillets, du monogramme en forme d’F placé entre deux M. Oc monogramme sé trouve eneore au eommeneement et à la fin de la préface.
102 . MAiifTEiîoiT (madame de). Très-belle lettre autogr. signée, de 4 pages pleines, in-4, à ..., Versailles, a6 janvier. 1 5 o fr.
Cette curieuse lettre, signée Maintenon^ avec son monogramme habituel en forme dT, a été écrite vers 1707. En effet, elle cite les deux intendants de finance, d’Armenonville et Desinarets, qui ont occupé ces emplois depuis la fin de 1708 jusqu’au 27 février
1708, et elle parle de la rareté du numéraire qui donna lieu, on 1707, à la création des billets de la caisse d*emprunt.
« Yoicy une si longue histoire que je ne saurois vous la faire sans la commencer par des excuses. Du tems de Noisy (atfant 1686), je mariay huit ou dix filles qui nous etoieni venues un peu grandes à des gens d’affaire, et on leur donna des emplois. Les fermiers généraux furent effrayés du grand nombre, et prièrent le contrôleur général de m’engager à donner ma parole de n’en plus demander ; je la donnay et je l’ay tenu jusqu’ioy. »
Mais, se trouvant chargée de deux gentilshommes pauvres et de toute leur famille, elle les fit recommander aux intendants de finance par madame de Montgon (dame du palais de la duchesse de Bourgogne). On s’empressa d’employer ces gentilshommes à cent livres par mois, quoiqu’on fût obligé de faire apprendre l’orthographe Il l’un d’eux avant de pouvoir lui confier des écritures.
« Mais, Madame, ce qu’il y a de fâcheux, c’est que la rareté de l’argent fait qu’on ne les paye plus; j’ay donc recours à votre savoir-faire... Ne vous effrayez pas. Madame, de ces deux commissions ; il ne s’en trouvera pas souvent de pareilles. »
On a joint à cette lettre les empreintes de trois cachets de madame de Maîntenon : le premier, avec les armoiries de d’Aubigné, surmontées d’une couronne de marquise; le second,avec son chiffre F. A.; le troisième, avec un niveau posé d’aplomb, et la devise : JSreete,
103 . La MarrDARiiraDE, ou Histoire comique du mandarinat de l’abbé de Saint-Martin, marquis de Miscou, conseiller d’Etat. Manuscrit du xviii® siècle, pet. in-4î V. br. 60 fr.
L’auteur de la Mandarimade est Charles-Gabriel Forée, frère du célèbre jésuite Charles Forée. Cet ouvrage fut imprimé à la Haye (Coea), 1738^ 3 parties en a volumes in-ia, avec un portraitcaricature. Ce livre est rare.
Michel de Saint-Martin, écuyer, sieur de la Mare du Désert, marquis de MiscoUy docteur en théologie et protonotaire apostolique , premier médecin du roi de Siam et mandarin de première classe^ fit les délices de la villede Caen, pendant trente ou quarante ans, par ses excentricités et par les nombreuses mystifications que lui attira une ridicule et excessive vanité. Fils d’un marchand qui, après s’étre enrichi par le commerce, acheta des lettres de noblesse
MâNCSCRITS. 157
du Canada, il naquit à Saint-Lô, le i«'mat*$ i 6 i 4 « Quoiqu’il (ttt d*une laideur repoussante et qu’il n’eût qu’une intelligence médiocre, il était aussi fier de sa figure et de son esprit que de sa noblesse. Il fit un voyage à Rome, et y reçut les titres de docteur en théologie et de protonotai re apostolique. A son retour, il s’établit à Caen, se fit agréger à l’université en i 65 o, et fut élu recteur en i 653 . L’abbé de Saint-Martin se plaignait toujoui's du froid; et, pout ^’en garantir, il portait sept chemises, sept paires de bas, et huit calottes de laine qu’il recouvrait d’une perruque ; puis, ainsi vêtu, il se faisait traîner, par son laquais, dans une vinaigrette fourrée, et ornée d’une croix. Il couchait dans un lit en briques, sous lequel on avait établi un fourneau pour entretenir la chaleur.
Dès qu’il fut recteur, il intenta un procès à l’univeriiité, pour l’obliger à accepter les réformes bicarrés qu’il avait imaginées : ainsi, il voulait que les étudiants portassent des robes grises et des toques. Il poursuivit en justice le docteur Datige, qui refusait d’approuver un de ses ouvrages dans lequel il louait un curé de se tenir bien à cheval et d’aller toujours au galop, comme il convenait à un prêtre gentilhomme, et ce qui faisait beaucoup d’honneur à l’Église. 11 présenta requête au bailli de Caen contre les Cordeliers, qui possédaient, disait-il, des rentes et des biens-fonds, au mépris de la règle de leur ordré, etc., etc. M. Foucault, intendant de la province, avait recueilli toutes ces plaisantes anecdotes et composa un Sammartiniana^ qui est resté inédit.
La plus extraordinaire et la dernière mystification que subit l’abbé de Saint-Martin est sa réception de mandarin et de premier médecin du roi deSiam. Voici l’histoire de ce prétendu mandarinat.
De Saint-Martin, étant aux eaux de Bourbonne, consulta Delorme, médecin du roi; celui-ci lui donna par écrit des conseils et des recettes pour la conservation de sa santé. L’abbé s’empressa de faire imprimer ce recueil sous le titi'e de : Moyen facile etéprouçé par Af. Delorme pour viore cent ans, A cette époque, le chevalier de Chaumont, nommé ambassadeur à Siam, faisait ses préparatifs pour quitter la France. Quelques plaisants formèrent le projet de profiter de cette circonstance pour mystifier l’abbé de Saint- Martin. On fabriqua des lettres par lesquelles le chevalier de Chaumont priait instamment l’abbé de lui donner des conseils pour sa santé et pour la conduite politique qu’il devait tenir à Siam. L’abbé, transporté de joie, s’empressa d’écrire un long mémoire qu’il fit imprimer et qu’il envoya, avec son livre de médecine, à l’adresse indiquée : Paris ^ chez Bujot P Indien ^ me de la
MANUSCfUT&
IM
VmUe-Monnoyey au Tabovaret verL M. de Chaumonl partit, inaiâ la correspondance ne cessa point. On écrivait de Siam à Tabbé que le roi était enchanté de sa personne et de son livre, et qu’il désirait avoir son portrait : on flatta ainsi la vanité de l’abbé jus* qu’au retour de M. de (Chaumont en France, avec les ambassadeurs du roi de Siam. C’est alors qu’on persuada à de Saint-Martin que ces ambassadeurs devaient venir à Caen, pour emmener avec eux l’abbé, en qualité de premier médecin du roi, aux appointements de cinquante mille écus par an, toutefois après lui avoir cpnféré .l’émiaente dignité de mandarin de première classe. Les prétendus ambassadeurs arrivèrent bientôt à Caen; des étudiants s’habillèrent burlesquement et se barbouillèrent le visage pour ne pas être reconnus. La mysUûcation réussit parfaitement. On affubla, en grande cérémonie, l’abbé de Saint-Martin du bonnet pyramidal de mandarin. Il y eut, à cette occasion, un splendide festin aux dépens du nouveau mandarin, et une fête très^ivertissante. Mais, le lendemain, l’abbé avait réfléchi; il ne voulait plus faire le voyage de Siam. H mit en avant son grand âge et ses infirmités. Cependant, comme les prétendus Siamois exigeaient qu’il partit, conformément aux ordres qu’ils disaient avoir reçus de leur maître, on dit à l’abbé qu’il fallait obtenir un certificat d’ignorance en médecine, et des lettres du roi de France qui lui défendraient de sortir de Caen ; on lui donna meme des gardes pour empêcher son enlèvement. L’abbé reçut promptement les lettres royales de eauvegarde. Enfin les^ ambassadeurs de Siam quittèrent la ville, et l'abbé mandarin dormit tranquille.
Les parents de l’abbé de Saint-Martin le poursuivirent alors par devant le lieutenant général de Caen, dans le but de le faire interdire comme fou et comme prodigue; mais ils perdirent leur procès, qui finit par un immense éclat de rire. Lorsque l’avocat de l’abbé eut annoncé gravement que, voulant rendre le bien pour le mal, son client abandonnait généreusement à ses parents, en avancement d’hoirie, son riche marquisat de Miscou en Canada, l’avocat de la partie adverse eut beau crier que le marquisat de Miscou n’existait ni au Canada ni ailleurs, les rires étouffèrent sa voix, et le lieutenant général renvoya de la plainte l’abbé de Saint-Martin, en lui donnant acte de l’offre qu’il avait faite de céder son marquisat de Miscou.
La cérémonie du mandarinat eut lieu péiidant le carnaval de l’année 1687; et Michel de Saint-Martin mourut le 14 novembre de la même année.
tS9
i 04 . Mandevizxe. Cbi coramenche et apres seosieut le liure des parties doultre oaeir li quels fu fais ordines et complis par homme tresüaillant signeur Jehan de Mandeville, cheualier qui fu neis en engleterre de la ville con dist Saint>Âlbain. Manuscrit de la fin du xiv° siècle, sur vélin, in-fol. de ii8 feuillets, minialure, majusc. bordures, rubriques, fig. dans le texte, mar. br. doublé de vélin, tr. dor. {Trautz-Bauzonnet.) fi*-
Superbe et TRis- précieux manuscrit, d*UDe belle écriture» La première lettre du volume est une majuscule de sept ceoti* mètres carrés ou environ, ornée d'une miniature à fond de damier, qui représente J. de MandeviUe, debout, expliquant la forme de la terre. Cette page est entièrement encadrée de branches et de feuillages. Dans la marge inférieure on voit un écusson armorié, soutenu par deux anges, qu*oa pourrait attribuer à la famille de Ghistelles en Artois i * De gueules^ au che» vron d'argent^ ou d*hermines. •
Les nombreuses majuscules que renferme ce manuscrit sont en or à fond de couleur, et s'appuient sur des appendices droits et roides, qui bordent souvent la marge entière»
C'est le maeuscrit le plus complet et L’mr DEê plus amcieiis DU CÉLÉBRÉ VOYAGE DE Mahoeville. Il cst divisé eh cinq livi'es. Le premier et le seul qui ait été imprimé, faisant mention des par* ties de outre^meir et des diuersités qui y sonty occupe 74 feuillets} le deuxième livre fait mention de la forme de la terre et comment et par quel manière eüe fut faite; le troisième livre fait mewdon de la forme del ciel; la quatrièmeySuV mention des herbue selon les yndois et les philosophes par de là; le rinquième, intitulé ly Lapidaire^ qui fait mention des pierres prédemses^ a été imprimé séparément et plusieurs fois dans le seizième siècle, sous le titre de Grand Lapidaire* £n 6 n, uik sixümè partie, qui paraît avoir été également écrite en français par J» de Mander ' ville, et dont voici la rubrique t « Cbi en droit eooimenche la Yenianche de nostre Signeur Ihesu-Ciist fajte par Vespasian fil del empereur de Bomme et comment lozepli daramathye fa deliures de la prison, » est la légende de la Véronique et de Joseph d’Arimathie, qu’on trouve rarement ailleurs que dans le Saint-Graal»
La première page de chaciué livre est élégamment encadrée de branches de houx feuillées d*or et de couleur.
On remarque, dans le premier livre, huit alphabets figurés, savoir : égyptien, arabe, persan, chaldéen, syriaque, tartare, chinois et turc ; dans le second livre, deux figures circulaires représentant la forme de la terre, la position du paradis terrestre et la ligne équinoxiale : Chest li ligne qui part la terre par mi. Cest là que Mandeville établit Texistence des Antipodes, quy es* toyent contre nous et nous contre euls piet contre piet que moult de gens qui ne seuent mie la forme de la terre croyroyent moult envis.
Jehan de Mandevile noos apprend qu’il composa son quatrième livre, des Herbes, en i357 :« Par quoy ei meil favre mon petit traytiet pour la renerenche de tresexellent trèspoissant et tresnoble signeur mon treschier et tresredoubtet signeur naturel Edwards par la diidne disposition roys Denglctcrre et Descoche, signeur de Ir^ lande, dux de Gyenne, souuerain de la mer de Occident et de ses ysles, et signeur redoubte et renomme par uniuerse monde régnant en ces partyes lan de grasce mil trois cens lvij\ »
Ce manuscrit est d’autant plus précieux qu’il fournit le texte original, qu on a rajeuni dans les manuscrits postéiieurs et dans les éditions imprimées. Nous avons parlé de J. de Mandeville (Bulletin du Bibliophile, 1849, p. 107), à l’occasion d*une fable de La Fontaine, le Vieillard et ses Enfants, qu’on retrouve complètement dans le premier livre de ce voyage. Nous avons reproduit le texte d’une édition de 14S7 ; mais il ne ressemble nullement au texte de notre manuscrit. Nous ne citerons que la première phrase. Manusceit : « Apiès quant can ôs tout conqueste, sy chay en maladye de la quelle il moru, » iMPaiu^ : « Et quant le grant can eut gaignee la terre de Katay et mis tout le pays denuiron en sa subiection, fai malade et sentoit bien que il debuoit morir, »
Mandeville a-t-il écrit originairement la relation de son voyage en français ou en anglais? Cette question, restée indécise jusqu’à ce jour, est autbemtzqubment aisoLUE par notre manuscrit : « Icuisse cest mien liurs fet en latin pour plus brief ment faire et orrUneir^ mais partant que pluseurs nentendent le latin si bien com le romans si lai enü deuise afin que chacuns lentende ; et tous singneurs, cheualiers et autres nobles gents qui ne seuent le latin ou pau et qui este oultre mer puissent sauoir et entendre se ei di voir (vrai) ou non... Car chose de lonc tampspassée parveue tome en oubli et aussi mémoire domme ne peut mie tout retenir ne com» prendre. »
Ainsi, Mandeville a écrit son voyage en roman, afin d*étre compris de tout le monde: ce qui prouve qu’au quatorzième siècle, la langue française était déjà universelle. On voit, de plus, qu’il ne songeait point à l’écrire en anglais, mais en latin. — Enfin, après avoir lu la dernière phrase, on ne doit pas être étonné que ce curieux voyage renferme tant de faits singuliers et fantastiques, puisque chose de lone tamps passée par veue tome en oubliy et il faut se rappeler que ces longues pérégrinations, dont Mandeville rédigeait le récit en i357, avaient été entreprises dès l’année i 3 aa.
Malgré ses défauts, ou peut-être à cause dé ses défauts, car nous aimons tous le merveilleux, le voyage de Mandeville obtint un grand succès et fut imprimé plusieurs fois dans le quinzième siècle. Nous devons encore rechercher cet ouvrage, comme l’une des plus anciennes relations écrites en français sur les pays de l’extrême Orient. Les légendes que le voyageur rapporte et les faits singuliers qu’il assure avoir nous font connaître l’esprit du temps, et nous prouvent que les Anglo-Normands s’enivraient quelquefois de l’eau de la Garonne aussi bien que des vins qui croissaient sur ses bords.
105. Marie des Vallées. Recueil de pièces relatives à Marie des Vallées, de Coulances. Manuscrit du XVII® siècle, in-4 de 3i8 feuillets, v. br. ia5 fr.
Manuscrit provenant de la bibliothèque de l’abbé Sepher, qui .a écrit la table des matièi*es et quelques notes sur les gardes du volume. — C’est un curieux monument de fanatisme et d’hallucination religieuse. Marie des Vallées était une émule distinguée de Marie Alacoque \ mais le P. Eudes, successivement jésuite, oratorien, fondateur de la congrégation des Eudistes, puis apétre, évangéliste et historien de Marie des Vallées, était encore plus extravagant que liaiiguet, évêque de Laugres, auteur de la vie de Marie Alacoque.
Marie des Vallées, née en iSpo, était fille d’un pauvre paysan du diocèse de Coutances. A l’âge de dit-neuf ans, elle fut possédée du diable. On l’exorcisa ; mais, au milieu de ses contorsions, elle commit l’imprudence d’accuser un grand seigneur d’étre magicien. Celui-ci porta plainte au parlement de Rouen, qui décerna un mandat d’arrêt contre la possédée. On l’emprisonna, et on lui fit son procès comme sorcière. Elle eut la chance d’éviter
le bûcher. Le parlement jugea qu*elle était folle, et la renvoya à son évéque pour être exorcisée. Attendu que Marie des Vallées ne tenait pas essentiellement à être brûlée vive, elle cessa d’étre possédée dès qu elle fut de retour à Coutances. Mais alors, par une grâce spéciale de Dieu, elle parvint à une telle perfection, qu'elle conversait librement avec la sainte Vierge, avec Jésus- Christ, qu elle appelait son mari, avec les Anges et tous les saints du paradis. Elle s’était identifiée avec l’essence divine ; elle se soumit à endurer toutes les tortures de l’enfer, afin de compléter la mission de Jésus-Christ et d’assurer ainsi la rédemption de tous les hommes. Effectivement, Dieu, ayant égard au mérite de ses souffrances prodigieuses, lui accorda le privilège de préserver les pécheui*s de l’enfer par le moyen d’une conversion générale. Le P. Eudes prétend que l'arrêt de cette conversion et de la destruction radicale du péché a été prononcé dans le ciel, que le Fils de Dieu l’a signé manu propridy et qu’il ne reste plus qu’à y apposer le sceau du Saiut-Esprit. Cette fille-Dieu passa dix-sept années dans l’abiine le plus profond de l’Enfer, quoique, pendant ces dix-sept ans, on l’ait toujours vue à Coutances, où elle faisait le ménage de deux prêtres. Enfin, après avoir voyagé au ciel et en enfer, après avoir causé familièrement avec Dieu et avec le diable, et après avoir cessé de fréquenter les sacrements pendant trentecinq ans, Marie des Vallées mourut paisiblement et sans opérer aucun miracle, le a6 février i 656 , à l’âge de soixante-six ans.
On lit dans la Biographie unwerselle de Michaud ; « Le P. Lelong attribue à Eudes, avec assez peu de fondement, l’histoire, restée manuscrite, d’une paysanne de Coutances, laquelle s’appelait Marie des Vallées. » Notre manuscrit prouve que le P. Leloug ne s’est point trompé,et qu’il a signalé le véritable auteur de ces rêveries.
Jean Eudes, frère aîné de l’historien Mézeray, naquit le i4 novembre 1601, et mourut à Caen en 1680. Exalté et visionnaire, il abandonna d’abord les Jésuites, puis les PP. de l’Oratoire, pour se livrer entièrement à sa monomanie ascétique. Il fonda une congrégation de missionnaires, sous le titre de Jésus-Maria; mais bientôt on ne connut ces prêtres que sous le nom d'Eudistes. Cette fondation fut accompagnée d’incidents bizarres. Le P. Eudes avait présenté au pape une supplique qui contenait une certaine clause par laquelle la nouvelle congrégation s’engageait à soutenir trmtes les opinions, même douteuses^ établies par l’autorité du saint-siège. Cette supplique fut déférée au parlement
de Rouen, et le P. Eudes se vît obligé de désavouer son œuvre, ^en présence des juges de Caen. Les vœux d’obéissance et de stabilité en la congrégation des Eudistes, rédigés et signés par le P. Eudes, sont des pièces très-singnlières. 11 composa un traité de la dévotion et de FolBce du Cœur de la sainte Vierge, qui causa du scandale lors de son apparition. Nous citerons encore rOraison du P. Eudes à la sœur Marie des Vallées ÿ mais le comble de l’extravagance^ c’est le contrat d’une sainte alliance avec la très-sacrée vierge Marie, mère de Dieu, signé J. Eudes, prêtre missionnaire.
Le P. Eudes recherchait avec empressement tous les visionnaires; il les logeait dans sa communauté, les écoutait comme des oracles et les respectait comme des saints. La plus célèbre est, sans contredit, Marie des Vallées. Aussi le P. Eudes a-t-il écrit sa vie eu 3 volumes in-4% qui, heureusement, n’ont jamais été imprimés. Cette biographie est un tissu d’hérésies, d’extravagances et de faits scandaleux pour la religion. Nous n^en transcrirons qu’un passage : « Un jour la sœur Marie étoit bien triste et pleuroit. Notre Seigneur lui dit : Votre feu fait bien de la fumée; il vous fera mal aux yeux. Prenez votre soufflet et le faites flamber plus clairement. Lorsque j’étois au jardin des Olives, mon père m’envoya une grande charretée de bûclies vertes pour mettre à mon feu. Ce feu jeta une grande fumée; je pris mon soufflet en disant : Non ma volonté, mais la vôtre soit fuite, ujl ne faut pas oublier que cette histoire édifiahte est revêtue de l’approbation de la sainte Vierge, qui déclare « que tout y est conforme à la vérité et à la volonté divine, et que le même esprit qui a dicté le saint Évapgile, avait dicté toutes ces choses. »
Après la mort de Marie des Vallées, le P. Eudes distribua aux couvents de filles les hardes de la prétendue sainte; on en fit des reliques et on les adora. Enfiu la chemise de Marie des Vallées fut portée en procession par les religieuses de Sainte-Marie de Caen, et déposée dans une chésse.
Cependant le P. Eudes n’était pas encore satisfait. Marie des Vallées avait été inhumée dans l’église Saint-Nicolas, sa paroisse. Le rêve du P. Eudes était de posséder le corps de la sainte dans sa maison des Ëudistes. A cet effet, il endoctrine un conseiller de ses amis, qui surprend un arrêt du parlement de Rouen, en vertu duquel, le 4 décembre i 656 , à quatre heures du matin, quarante ou cinquante hommes armés envahissent l’église Saint—Nicolas, exhument la sceur Maria et la transportent en triomphe chez les
Endistes. Toutefois Thistoire rapporte que peu de jours après Tinhumation de Marie des Vallées, on avait déposé dans la même fosse le c orps d’un sergent royal ; que les violateurs des tombeaux de l’église Saint-Nicolas n’y regardèrent pas de si près, et que les Endistes prodiguèrent leur encens à un huissier et non pas à une sainte. Il ne serait pas étonnant que cet huissier, charmé d’être adoré, au moins après sa mort, eût opéré quelques miracles. Quelle mortification pour Marie des Vallées I
Les six premières pièces de notre recueil sont des procès-i>er^ baux^ des téquisitoiresy des informations et des interrogatoires relatifs à Texhumation scandaleuse de Marie des Vallées. On trouve ensuite une Lettre adressée à un docteur de Sorbonne, au sujet de plusieurs écrits composés sur la vie de Marie des Vallées, Charles du Four, abbé d’Aunay, trésorier de l’église cathédrale de Rouen, écrivit cette lettre en 1676, et elle fut imprimée à Paris. L’auteur passe en revue les hérésies, les impiétés, les rêveries, les extravagances que renferme la vie de Marie des Vallées. On chercha à réfuter cette lettre par une Apologie du P. Eudes et de Marie des Vallées, qui est insérée dans notre volume. Cette Apologie est pâle, froide et ne détruit aucun des arguments de l’abbé d’Aunay. Néanmoins VApologie ne resta point sans réplique. On fit imprimer un Faetum pour la défense de la lettre à un docteur de Sorbonne, contre les invectives du P. Eudes^ou de ses amis* et une Briève réponse à un écrit quon fait courir contre la dite lettre. Ces deux pièces ne sont point reproduites dans notre manuscrit ; mais nous possédons des oeuvres beaucoup plus rares. En voici rénuméralion ;
I® La Supplique adressée au Pape pour obtenir la. confirmation de la congrégation des Endistes, et le Désaveu juridique du P. Eudes ;
a® Une Èpître satirique en vers latins, sur les jarretières de Marie des Vallées;
3® Deux cantiques en forme de colloque entre Marie des Vallées, Jésus-Christ et la sainte Vierge :
SœUR MARIS.
« Mon époux très-fidèle, où êtes-vous P De grâce, je vous prie,.dites-Ie nous.»
JSSUS-CHRIST.
« Je suis dans la fournaise de mes amours,
Pour aux âmes perdues donner secours. »
Ce colloque continue sur le même ton pendant six pages;
4 *^ La formule des Vœux d*ohéissance et de stabilité, imposée aux Eudbtes. Voici le dd^ut de ces deux formules :
voBU d’obeissàkge.
« En l*honneur du mystère de la très-sainte Trinité, et en iceluy de la subordination ineffable et adorable, subsistante en égalité parfaite et indépendante absolue des personnes divines en elles-mêmes. »
VŒU DR STABILlTll.
« En l’honneur de la stabilité de Dieu en soi-même, du Verbe en l’humanité et la persévérance éternelle du mystère de l’Incarnation, par lequel il y aura éternellement un homme-Dien. »
5 ^ Une Chanson en quatorze couplets sur la chemise de Marie des Vallées ;
« Les filles de Saiote-Marie Ont un reliquaire nouveau, etc. »
6 ^ Une Lettre du jésuite Delamarre à un autre jésuite pour lui défendre de réfuter les historiens de Marie des Vallées : « Vous fîtes plus, dit-il, qu’il ne vous est permis par notre commun père Escobar. Je l’ai lu exprès sur cela. Ne franchissons point ses bornes ; elles sont assez larges pour vivre honnêtement en faisant notre salut. » Cette lettre est très-curieuse;
7® Le fameux Contrat de sainte alliance^ passé entre le P. Eudes et la sainte Vierge. C’est tout simplement un contrat de mariage en douze articles ; « O admirable et très-agréable Marie, mère de Dieu, fille unique du Père éternel^ mère du fils de Dieu, épouse du Saint-Esprit, reine du ciel et de la terre, ce n’est point merveille que vous vouliez bien être l’épouse du dernier de tous les hommes et du plus grand de tous les pécheurs, qui a ^ bien osé vous choisir .dès ses plus tendres années pour sa trèsunique épouse, et vous consacrer entièrement son corps, son coBur et son âme... Puisque vous avez eu tant de bonté, 6 la plus charitable de toutes les créatures ! ayez agréables, s’il vous plaît, les conditions de notre sainte alliance que je vais écrire sur ce papier qui en sera comme le contrat, ou plutôt comme une copie du contrat, dont je supplie le Saint-Esprit d’ètre le notaire. »
8 ^ Une Épitaphe latine de Marie des Vallées, dans laquelle on lit : « Obiit ætatis anno 66®, an in Cliristo quem rarius accepit, an diabolo quem diutius bospitavit, mysterium. »
9* Et enfin, VOraison du P. Eudes à la sainte Marie des Vallées, commençant par ces mots : *« Ave Maria, sponsu Jcsu carissima. »
• Les biographes x)nt traité le P. Eudes beaucoup trop légèrement ; ils refusent de le reconnaître comme auteur de la Vie de Marie des Vallées : en vérité, ils ne lui rendent pas justice. Bien plus, ils ont poussé Tirrévérence jusqu’à passer sous silence la fille-Üieu, Marie des Vallées. Nous espérons que l’analyse de ce manuscrit, qui renferme tant de pièces singulières, suffira pour faire restituer à ces deux personnages le rang distingué qu’ils doivent occuper dans la galerie des visionnaires. Nous regrettons que M. Louis Figuier n’ait pas connu Marie des Vallées. 11 l’aurait enchâssée dans son Histoire du men^eilleux aux temps mo^ dernes ; car Marie des Vallées florissait à la même époque que la sœur Jeanne des Anges.
106. Martyrs (les deux), tragédie en cinq actes et en vers, suivie de plusieurs autres pièces; vers 1715 . Manuscrit sur papier, in-8 carré, v. ant.
- iSofr.
pièces de vers qui suivent la tragédie des Deux Martyrs^ sont : trois Paraphrases sur le cantique des enfants de Bahylone; trois Odes; le Resveur imaginatif; Ode à üf. de Schombergy sur la deffaicte qu*ilfit des Espagnols à Leucatte; l*Image de Narcisse, poëme; quatre Élégies sur la mort de Louis XIV ; Stances sur le Memento homo; sur la Mort d'une dame; Paraphrase sur le Cantique des enfants; autre Paraphrase sur le psautne Domine Dominust noster.
Ce manuscrit doit être un autographe de Fauteur. Ce poëte s’est exercé surtout sur des sqjets religieox ; mais nous croyons qu’il faisait des vers pour se distraire, sans songer un seul instant à la postérité. Cependant, ce recueil de poésies inédites est arrivé jusqu’à nous, et nous nous distrairons, à notre tour, en parcourant les vers de ce poêle anonyme du xviii® sièçle.
Les personnages de la tragédie sont au nombre de treize : point de femmes. La scène se passe à Thèbes, où résident l’empereur Maxime, un proconsul, un grand prévôt, un capitaine des gardes et un conseiller. On ne s’attendait guère à rencontrer dans la ville de Thèbes un empereur romain et des personnages de si haute qualité. Les deux martyrs se nomment Apollonne,
chrétien, fils d’un païen, et Philémon, païen, fils d’un chrétien. Or Maxime fait rechercher Apollonne, parce qu’il est chrétien. Philémon, l’apostat, est ami d’ApoHonne; il change d’habits avec lui et va se livrer aux soldats de l’empereur, sous le nom d’Apollonne. 11 sacrifiera aux dieux païens qu’il adore, et sauvera ainsi son ami. Mais les habits d’Apollonne produisent un effet merveilleux : Philémon devient un excellent chrétien, et refuse de renoncer à la vraie religion. On le jette dans un cachot, au sein tVun rocher; c’est envain qu’on le torture: il est inflexible. Sur ces entrefaites, Apollonne, honteux de sa lâcheté, se dénonce comme chrétien; il est arrêté et conduit devant l’empereur. Alors il déclare être le véritable A])ollonne : on se moque de lui, on le traite de fou. Toutefois on confronte les deux prisonniers. Chacun d’eux s’obstine à affirmer qu’il est chrétien et qu’il se nomme Apollonne. L^empereür, fort embarrassé, dit à son conseiller:
Loridan, cet affaire est assez embrouillé.
Il paraît qu’en 1715 le mot affaire était encore du genre masculin. Quoiqu’il en soit, l’empereur, pour les mettre d’accord, les fait mourir tous les deux. On apporte leurs têtes sur le théâtre, on les dépose sur un autel et on les honore. Tel est le sujet de cette tragédie. L’intrigue est peu compliquée, et l’action marche sans peine vers le dénoûment.
Voici le début de la première scène ;
C’est assez consulter, vengeons-nous, ma colère,
Vengeons^nous d’un tyran qui se dict nostre père.
S’il esloit un vray père, il m’auroit satisfaict ;
Il en porte le nom, et n’en a pas l’effect.
Les personnages de cette pièce sont toujonr» d’uuo extrême politesse:
Monsieur, arrestez«roas,
Mais, monsieur, agréez que je fasse un office Où le devoir m’engage...