LE JUIF PRISCUS
Grégoire de Tours se trouvait à Paris en 581 ' ; il fit plusieurs visites
' D, Bouquet, t. 111, 40i.
2 Vie de S. Wilfrid. [Mém. de la Soc. de Num.) — ^ L. VI, ch. v.
au roi Chilpéric, à sa villa de Nogent. Le roi lui montra un grand bassin d'or orné de pierres précieuses et pesant 50 livres, qu'il avait fait fabriquer pour donner de l'éclat, disait-il, à la nation des Francs, et il ajoutait : « J'en ferai bien d'autres, si Dieu me conserve la vie. » Celte face du caractère de Chilpéric n'est pas la moins curieuse ; il avait le goût des objets d'art précieux; il montra encore à Tévêque beaucoup de joyaux rapportés d'Orient par ses ambassadeurs, et des pièces d'or que l'empereur lui avait envoyées par la même 0(;casion; elles étaient chacune du poids d'une livre et portaient pour types d'un côté le buste de l'empereur avec la légende TIBERll CONSTANTINI PERPETVI AVGVSTb et de l'autre un personnage conduisant un char à quatre chevaux, avec la légende GLORIA ROMANORVM. Dans une visite d'adieu, Grégoire trouva près de Chilpéric un juif nommé Priscus, familier du roi. C'est lui qui procurait au roi des joyaux d'or et d'argent *. Aimoin se sert même de l'expression sibi familiarissimo, pour indiquer que Priscus avait les bonnes grâces du roi.
Ces textes semblent laisser voir assez clairement que c'était ce Priscus qui avait fourni le fameux bassin d'or.
Voyant le juif en présence de l'évêque, Chilpéric voulut sans doute être agréable à Grégoire en cherchant à convertir Priscus. Il le prit doucement par les cheveux ^, et se tournant vers le pontife : « Viens, prêtre de Dieu, lui dit-il, et impose-lui les mains \ » Comme Priscus résistait *, le roi reprit ; « Esprit dur et race toujours incrédule, qui ne comprend pas le Fils de Dieu promis par les prophètes, et les mystères figurés par les sacrifices de l'Eglise! » Alors s'éleva, en présence du roi, une discussion théologique entre Grégoire et Priscus. L'historien la raconte tout au long et avoue qu'il perdit sa peine, car il termine en disant ; «Le malheureux juif ne fut pas touché. »
L'année suivante ^, Chilpéric fit baptiser beaucoup de juifs, et il en présenta lui-même plusieurs aux fonts sacrés ; mais aucun raisonnement ne put vaincre Priscus % et, fatigué de sa résistance, le roi le fit mettre en prison, espérant le toucher par ce dernier argument. Priscus fit
' Qui ei ad species coemendas familiaris erat(Greg.).
^ Gesarie blande adprehensa manu (Greg.)-
^ Ulcuidana Jud;co nomiiie Prisco, sibi familiarissimo, maiius imponeret. (Aimoin - D. lîouqucl, III, 87 E.)
* Illo aulem renitente. (Grcg., ioc. cil.)
^ Grég. L. VI, cil. XVII.
^ Nullatenus Priscum familiarem suum ad credendum converlere polerat.
(Aimoin. — D. Bouquet, lll, p. 89 A.)
quelques présents, demanda un sursis pour marier son fils à une juive de Marseille, et promit ensuite d'accomplir Tordre du roi. Dans l'intervalle, une querelle s'éleva entre lui et Phatir, juif converti, que le roi avait présenté lui-même aux fonts baptismaux. Le jour du sabbat, Priscus, sans armes, s'était retiré dans un lieu secret, pour y accomplir la loi de Moïse. Phatir Tassaillit, une épée à la main, et Tégorgea avec ses compagnons. Cette scène se passait à Paris; l'assassin s'enfuit dans la basilique de Saint-Julien, aujourd'hui Saint-Julien-le-Pauvre, près l'Hôtel- Dieu. Ses serviteurs, qui se tenaient sur la place voisine, s'enfermèrent avec lui dans cet asile; mais le roi, qui aimait Priscus, ordonna d'arracher de la basilique Phatir et ses serviteurs, et de les faire périr comme des criminels. Phatir parvint à s'échapper. L'un de ses serviteurs tua lui-même tous ses camarades, et comme il sortait de la basilique avec son glaive sanglant, le peuple se jeta sur lui et le massacra. Quant à Phatir, il obtint du roi la permission de retourner dans le royaume de Contran, d'où il était venu; mais peu de jours après il fut tué par les parents de Priscus.
Voilà ce que Crégoire de Tours nous apprend de ce juif.
Le monétaire Priscus est-il le même personnage? Je ne saurais l'affirmer, mais je ne crois pas qu'on soit autorisé à le nier.
Le monétaire Priscus était en fonctions à Châlon vers 555. Le juif Priscus était l'ami de Chilpéric en 581 et mourut en 582. 11 n'avait pas moins de quarante ans quand il est mort, puisqu'il allait marier son fils; il pouvait être beaucoup plus âgé; la concordance de dates est donc irréprochable. Ajoutons que les positions sociales sont en parfaite harmonie. Les monétaires étaient orfèvres, on n'en saurait douter, puisque Abbon est appelé faber aurifex dans la vie de S. Eloi, et que S. Eloi luimême fabriquait toutes espèces d'œuvres d'or et d'argent; d'un autre côté, l'aptitude au commerce des métaux précieux semble être un des caractères spéciaux de la race juive, qui aujourd'hui encore en exerce presque le monopole.
D'ailleurs le fait d'un juif monétaire à Chalon-sur-Saône n'aurait rien d'étrange et ne serait pas isolé; à côté de Châlon, à Mâcon, précisément au temps de Priscus, il y avait un monétaire nommé Juse^, Ce nom n'est ni franc ni gallo-romain; il n'est porté ni par des guerriers, ni par des évoques, ni par aucun des personnages de ce temps-là auxquels l'Église a donné le titre de saints; il ne correspond qu'au nom de Joseph, qui appartient au vocabulaire Israélite; Juse, nous le savons, est l'équi-
valent de José, c'est encore la forme du nom de Joseph en Espagne. Il ne parnît pas que l'atelier de Châlon ait été dirigé par des juifs pendant le règne de Contran, ce roi ne l'aurait sans doute pas permis; mais après sa mort nous trouvons des noms sur lesquels j'ai déjà appelé l'attention, Jacoj Osias, qui paraissent encore tirés du répertoire des noms Israélites.
Comment Priscus aurait-il passé de Châlon à Paris? Rien n'est plus facile à expliquer : Clotaire ayant régné sur la Bourgogne, il est trèsnatuiel que le monétaire Priscus, devenu familier du roi, se soit attaché à la cour où il avait désormais ses intérêts, et ce qui rend cette exphcation de plus en plus plausible, c'est qu'un autre juif, Phatir, sans doute un concurrent jaloux de Priscus, puisqu'il l'a assassiné, était venu luimême de Bourgogne, comme Grégoire de Tours nous l'apprend. Enfin le juif Priscus était de tous les pays en sa qualité de négociant; il mariait son fils à Marseille, et Châlon, station d'embarquement entre Paris et la Méditerranée, était le Marseille de l'intérieur ^ .
DOMNOLE, évêquede Vienne,
Après la mortdu patrice Mummole, Domnole, domestique de Contran, et Wandalmar, chambellan, présentèrent au roi Sidonie, veuve du patrice, et tous les trésors trouvés dans sa maison d'Avignon ^
' Un autre personnage du nom de Priscus vivait à la môme époque et fut évêque de Lyon après S. Nizier, vers 563. Il n'est pas impossible qu'il ait été monétaire à Châlon, et a cause de lui on ne peut se prononcer définitivement pour l'identification de notre monétaire avec le juif Priscus. C'était un évéque peu édifiant, d'après la courte notice que lui consacre S. Grégoire de Tours (I. IV, cli. xxxvi), et il n'aurait guère mieux valu que Tlsraélite son homonyme. Il introduisit dans la maison épiscopale sa femme, Suzanne, et ses servantes, qui entraient juscjuc dans les cellules où dormaient les hommes consacrés à Dieu. H se montra cruel j)our ceux qui étaient lidèles à la mémoire de son prédécesseur, et tenait pour ami quiconque se répandait en invectives contre S. Nizier. Il en fut puni : la peu chaste Suzanne tomba en possession du démon et parcourut toutes les rues, folle, les cheveux épars, demandant grâce a S. Nizier et le proclamant ami de Dieu, et Priscus, k la suite d'une fièvre violente, demeura tremblant et hébété. Le jugement de Grégoire de Tours sur l'évoque Priscus est beaucoup trop sévère. L'Église de Lyon a conservé un bon souvenir de ce pontife.
"^ Fred. c. iv. — Aimoin. — Ejus vero uxor Sidonia cum omni the saurorum copia
On sait ce qu'était alors un domestique ; c'était un personnage de haut rang, un homme de la maison. Le maire du palais, major domus, n'était que le premier des domestici ; le domestique était au rang des comités y compagnons du roi, et avait sur eux l'avantage de faire partie du personnel du palais.
Plus tard, en 591, Wandalmar fut nommé duc du pays situé au delà du Jura, et en 603 Domnole fut nommé évêque de Vienne à la place de Didier, que le synode de Châlon venait de déposer et d'exiler à la suite d'intrigues de Brunehaut et de l'évêque de Lyon Arédius ^
Domnole est qualilié nir apostolicus nomine meritisque dans la vie de Ste Rusticole, rehgieuse à Arles, sous Clotaire II ^.
Si l'on suppose que Domnole ait eu cinquante ans à la mort de Mummole, et soixante-huit ans quand il parvint à Fépiscopat, il aurait eu vingt ans en (355 au moment où son nom s'est trouvé associé à celui de Priscus sur une monnaie. L'identification peut donc être soutenue. L'avancement de ce personnage, moins rapide que celui de Murnmole, aurait été normal ; il aurait fourni une carrière longue et peu agitée \
BAUDULFE, leude de Bourgogne,
Brunehaut et Thierry II, ne pardonnant pas à S. Colomban ses avertissements et l'indépendance de son caractère, résolurent de le chasser de Luxeuil. C'est en 609 que Baudulfe fut chargé par Thierry de cette exécu-
Domnolo domeslico, ac Wandalmaro canierse régis prœfeclo, Gunlramno prsesentatur (D.Bouq., III, 104, C).
» V. D. Bouq., III, 494 G. — Chron. dllermann. (D. Bouq., III, 325, G.)
2 Vita sanclœ Rusticolœ. (D. Bouq., III, 494, G.)
3 Un autre Domnole, qui fut évêque du Mans en S60, ne saurait être identifié avec le monétaire de Cljâlon, par la raison qu'il a résidé longtemps à Paris avant d'être élevé k l'épiscopat. Sous Ghildebert I, il avait servi la cause de Glotaire l et caché souvent les messagers que le roi de Neustrie envoyait pour épier ce qui se passait. 11 gouvernait alors la basilique de Saint-Laurent. Le roi, pour récompenser sa fidélité, lui chercha un siège épiscopal et lui donna Avignon; mais Domnole supplia le rui de ne pas Téloigner de lui; son esprit simple, disait-il, ne pouvait être a la hauteur de sénateurs sophistes et de juges philosophes; Avignon serait pour lui un poste d'humiliation plutôt que d'honneur. Le roi céda a son désir, et, le siège du Mans se trouvant vacant, il y plaça Domnole, qui fui évêque pendant vingt-deux ans et mourut en 582.
MONNAIES MÉROVINGIENNES DE CHALOX-SUR-SAONE. 97
tien ^ La vie de S. Colornban le qualifie unuse proceribus recjni Théodorici.
Le saint fondateur de Luxeuil était tellement vénéré que personne n'osait lui faire violence. Baudulfj pourtant le conduisit à Besançon, mais le garda si peu strictement que le religieux, entouré de ses compagnons, quitta la ville en plein jour et retourna à son abbaye. Brunehaut et Thierry entrèrent en fureur à cette nouvelle, et renvoyèrent le comte Berthaire avec Baudulfe et une troupe de guerriers pour mieux exécuter leur volonté. Personne n'osait mettre la main sur le saint moine, et les plus hardis, en saisissant son manteau, le suppliaient à genoux de leur pardonner leur crime, puisqu'ils exécutaient malgré eux Tordre du roi. Colomban, ému, sortit volontairement et fut conduit h Nantes par un des chefs nommé Bagamond.
Pour ceux qui ont Thabitude des textes et de l'onomastique des iMérovingiens, Baiulfus est une des formes du nom de Daudulfas ; il est donc très-permis d'identifier le monétaire qui signait des espèces vers l'an 570 avec le leude Baudulfe.
LE DUC BAGNOVALD.
En 581, Bagnovald était duc de Goniran pour toutes les cités du sudouest qui appartenaient au royaume de Bourgogne, Périgueux, Agen, etc. Quand Chilpéric vit son neveu Childebert en guerre avec son frère Contran, il ordonna au duc Didier de causer quelque préjudice à son frère. Didier mit en fuite Bagnovald, prit Périgueux et Agen, et soumit à Chilpéric tout ce que Contran possédait dans cette région. La femme de Ragnovald, apprenant la défaite de son mari, se réfugia dans la basilique de Saint-Gaprais à Agen ; elle en fut arrachée, dépouillée de tout ce qu'elle possédait, privée de ses serviteurs et envoyée à Toulouse, après avoir donné caution. Elle se retira dans la basilique de Saint-Sernin -.
Dans un autre passage ^ Grégoire de Tours dit qu'en 584 la femme de Ragnovald était dans la basilique de Sainte-Marie avec Bigonthe, fille de
' Fred. c. xxxvi. — Vila S. Columh., apiid D. Boiiq., t. 111,479, D. 2 Greg. 1. VI, c. xii. — Ainioiii, c. xxxviii, apud D. Bouci-, II, 8:i, A. ' L. Vil, c. X.
ANNUAIRE DE LA SOCUni: DE NUMlSMATIUf K.
Chilpéric. Ragnovald, revenu d'Espagne, reprit sa femme et ses biens ; il avait été envoyé en ambassade par Contran chez les Goths.
Le nom de Ragnoald est le même que Rignoald, qu'on trouve inscrit sur des monnaies de Châlon vers 575. L'idendification du monétaire et du duc est donc très-soutenable.
VYINTRION, duc de Champagne et patries.
Wintrion était déjà duc en S85. Chassé à cette époque par les gens du pays qu'il gouvernait, il perdit son duché et aurait été mis à mort s'il n'eût cherché son salut dans la fuite j mais plus tard le peuple s'apaisa et il recouvra son duché *.
En 590, Childebert II envoya une armée contre les Lombards ; le duc Audovald, de concert avec Wintrion, fit marcher les gens de la Champagne ^.
En 593, le même roi, maître de l'Austrasie et de la Bourgogne, veut venger la mort de son père et de son oncle, que des indices certains lui font attribuer à Frédégonde. il assemble l'armée austrasienne et des renforts considérables de Bourgogne, et met à leur tête les ducs Gondoald et Wintrion. Ordre leur est donné d'envahir le royaume de Neustrie, de piller, dMncendier et de faire des captifs. De la Champagne de Reims, ils pénètrent dans le pays de Soissons. Frédégonde confie sa défense à Landry, que Contran avait désigné comme tuteur du jeune Clotaire II ^ Wintrion est battu àDroisy {Druciaeum), et, poursuivi par Landry, il ne doit son salut qu'à la vitesse de son cheval. Dans le récit de cette campagne, Frédégaire et Aimoin donnent à Wintrion le titre de duc, mais il est qualifié de patrice dans les Gesta regum Francorum, écrits par un auteur anonyme contemporain de Thierry IV.
W'intrion fut tué en 598, à l'instigation de Brunehaut *.
Il laissa, de son mariage avec Codila, une fille nommé Clodesinde
> Greg.) 1. VllI, c.xviii. — ^ Greg.,1. IX, c. m.
^ Aimoin^ c. lxxxi. — Fred.,c. xiv. — - Gest. reg, Francorum^ c. xxxvi.— Chron. Ûe Saint-Denis, VU.
♦ Fred. c. xviii. — Aimoin, lxxxv.
MONNAIES MÉROVIXGIEXNES DR CHALOX-SUR-SAO.\E. 99
qui fut supérieure d'une abbaye de Metz et que l'Eglise a mise au rang des saintes ^ .
Wintrion est appelé Wintrio par Grégoire de Tours % Frédégaire \ les Gesta regum Francorum *; Vinthrio par Grégoire de Tours ^; Quintrio par Ainioin \ la Chronique d'Hermann \; llïn/fro, dans la vie de Sle Glodesinde; Guintrion etWiirice, dans la Chronique de Saint- Denis % écrite en vieux français.
C'est entre les années 560 et 580 que le monétaire Wintrio a dirigé l'un des ateliers de Châlon ; il signa une quantité si prodigieuse d'espèces, que ses produits sont presque les plus communs de toute la série des monnaies mérovingiennes; son nom se rencontre aussi sur des produits de l'atelier dTsernore; il eut pour associés Bonefacius, Betto et un troisième personnage dont le nom nous échappe; le rang magistral qu'occupe son nom sur les derniers produits de sa fabrication ne permet pas de douter que le monétaire Wintrio ne fut déjà un personnage considérable, et aucune identification ne se présente avec plus d'apparence de raison que celle du monétaire Wintrio, avec le duc et palrice du même nom.
Le comte BETTON.
La Vie de S. Loup, archevêque de Sens, fait mention d'un personnage appelé Betton ^ S. Loup, issu d'une famille distinguée et presque de sang royal *<> qui habitait la partie de la Bourgogne voisine d'Orléans ", était fils de Betton et d'Austrechilde. Cette Austrechilde avait pris d'un oncle le surnom d'Aga, et se distinguait ainsi d'une autre Austrechilde femme du roi Gontran, qui, elle, était surnommée Bobila; la femme de Betto était sœur d'Austrinus, évêque d'Orléans, et d'Aunarius, évêqae d'Auxerre.
S. Loup fut nommé évêque de Sens en 000; il devait être jeune, car son oncle Austrinus était encore évêque d'Orléans en (iOi
iJ! <2
' Pâtre illustrissimo eodeinque duce clarissimo, cui vocabiiluiu Winlrio, nuire Godila. {Vila sanctœ Glodesindis, apud 1). Bouq., III, 401, C.) 2 VIII, 18. — ^ (xviii.) — * Gh* XXXVI. — ^ X, 3. — •' lxxxv.
' DXCIV, DXCIX. — * VllI.
'' Ap. D. Bouquet, t. III, p. 491 A.
" Parentibus inclytis, ex parte regalis sanguinis conliguus. " Vicina amnis Ligeris provincia, Aurelianensium civilalis. '^ Fred., ch. xxv.
Nous trouvons dans la Vie de S. Didier, évêque de Vienne % la mention d'un comte Betton, qui est, selon toute apparence, le même que le père de S. Loup. Les trois comtes, Betton, Bessanus et Gasifredus, reçurent, en 607, de l'implacable Brunehaut, Fordre de mettre à mort le saint évêque, que, dans un synode tenu à Châlon en 603 *, cette reine avait déjà fait déposer et exiler.
Le monétaire Betton dirigeait un des ateliers de Châlon vers 574 et associait son nom à celui de Wintrio. Les dates et l'ordre des faits concordent parfaitement et nous permettent de proposer l'identification du monétaire et du comte. Le lecteur appréciera. Le monétaire Betto n'a pas fait un long séjour à Châlon.
Parmi les signataires d'un concile tenu à Châlon en 644, on trouve un Betton, évêque de Lillebonne {Juliobona ) \ Il n'est pas probable que ce soit le même personnage, car pour qu'il ait pu exercer le monnayage en 574 et être évêque en 644, il aurait dû être âgé d'au moins 90 ans à cette dernière date. Ce n'est pourtant pas impossible.
On devra aussi avoir recours à l'examen critique de toutes les espèces signées du nom de Betton, pour savoir s'il ne faut pas les attribuer à plusieurs monétaires homonymes; en elîet, les ateliers où l'on rencontre cette signature sont nombreux, et nous pouvons dès aujourd'hui citer, outre l'officine de Châlon, celles de Ballan (Balaionno), Bordeaux, (Burdegala]^ Huy [Choœ), Essonne {Exsona), Le Mans {Cenomannis), Meaux (Meldis), Mons? {Castro Lucidu), Reims (Remus civitas), Saint-Remi {Santi Rémi vico], Salagnac [Selaniaco), Senlis {Silvanectis) et Soissons (Suessioms).
LE PRÉTENDANT BALLOMER, connu sous le nom de Gondovald.
La révolte de Ballomer qui, sous le nom de Gondovald, se fit passer pour fils de Clotaire l^"", fut proclamé roi, et tint un moment en échec les rois Contran et Childebert, est un des principaux épisodes historiques des temps mérovingiens.
D'après Ruinart *,le nom de Ballomer était une façon de désigner
' Ap. de Bouquet, t. III, p. 485. - BoU., 23 mai.
2 Fred., ch. xxiv. — ^ Cité par M. Voillemier. {Hev. Niun. 1841, p. 99.)
^ V. Gre^'. de Tours. Édit. Guizot, t. I, p. 427, noie.
MONNAIES MEROVINGIENNES DE CHALON-SUR-SAONE. 101
un faux prince. M. Guizot déclare qu'il ne sait pas pourquoi. Pour moi, c'est une forme populaire de Baldomer, nom équivalent à Baiidonier, et pouvant parfaitement s'identifier avec le nom du monétaire Baudoweres. J'avoue que je ne songerais môme pas à faire figurer Gondovald dans mon enquête, si je ne voyais parmi ses complices deux hommes dont les noms se retrouvent dans la liste des monétaires de Ghâlon, le patrice Mummole et Tévêque Bertrand.
Ballomer, prétendu fils de Clotaire, désavoué, déshérité, tondu et exilé, devint l'instrument d'une formidable intrigue ourdie par le patrice Mummole, de connivence avec les principaux leudes d'xVustrasie et le duc de Neustrie Didier. Il arriva un jour à Marseille, amené de Constantinople, croit-on, par Gontran-Boson. Il trouva un puissant appui à Avignon dans la complicité et les immenses richesses du patrice Mummole qui s'était retiré dans cette ville. Il se mit à la lete d'une armée, se fit proclamer roi à Brives-la-Gaillarde, eut des ducs et des évêques à sa dévotion, régna un moment sur tout le Midi, et finalement, assiégé dans Comminges par l'armée de Gontran, lâchement trahi par tous ceux qui avaient favorisé sa tentative, livré par Mummole, il fut massacré à la porte de Comminges en 585 ^
Quelques fragments épars de la Chronique de Grégoire de Tours donnent des renseignements sur l'origine de Gondovald. Il avait été convenu entre Chilpéric, Sigebert et Gontran, à la mort de Caribert, qu'aucun des trois frères survivants n'entrerait à Paris sans le consentement des autres, sous peine de perdre sa part de la succession de Caribert. Sigebert et Chilpéric violèrent successivement le traité ; quand Chilpéric mourut,en 584, Gontran, en vertu de la convention, s'attribua tout le royaume de Caribert et vint prendre possession de Paris '. Cependant Childebert, fils de Sigebert, envoya à ce roi une députation conduite par ^gidius, évêque de Reims, Gontran-Boson et autres, pour porter ses protestations. Après avoir redemandé sans succès les cités du royaume de Caribert dont Sigebert avait hérité, et Textradition de Frédégonde, réfugiée dans l'église cathédrale de Paris, Gontran-Boson s'approcha du roi Gontran et lui annonça, comme une menace, l'insurrection de Gondovald. Le roi, qui était déjà au courant de tout, lui répondit : « Ennemi de notre pays, tu es allé en Orient exprès pour eu ramener un Ballomer. » Gontran-Boson affirma qu'il était innocent de cette imputation et demanda le jugement de Dieu. Le roi Contran
' Gr., I. VII, cil. xxxviii, t. I, p. ioO. ' L. VII, ch. VI, t. 1, p.ili^.
reprit : « Tous les guerriers sont intéressés à repousser de nos frontières un étranger dont le père a tourné la meule et manié la carde pour faire de la laine. » Bien qu'il puisse arriver, dit l'historien, qu'un même homme ait exercé ces deux métiers, Tun des députés répondit au roi : c( Est-ce que cet homme aurait eu deux pères, Tun cardeur et l'autre meunier? » Un autre reprit : « Retirons-nous; puisque tu ne veux pas rendre les cités de ton neveu, nous savons, ô roi, où est la hache encore affilée qui a tranché la tête à tes frères; elle te fera bientôt sauter la cervelle. » Contran, enflammé de colère, ordonna qu'on leur jetât au visage du fumier de cheval et de la boue puante des rues de la ville. Couverts d'ordures, les députés se retirèrent avec cet immense outrage ^
Quand Condovald fut enfermé dans Comminges, des soldats de Contran montaient souvent sur la colline qui domine celte ville et injuriaient le prétendant, en lui disant : « Es-tu ce peintre qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouilla dans les oratoires les parvis et les voûtes ? Es-tu celui que les habitants des Caules appellent vulgairement du nom de Ballomer? Es-tu celui qui, à cause de ses prétentions, a si souvent été tondu et exilé par les rois des Francs?... Dis-nous qui t'a appelé, dénonce-nous tes complices? » Et Condovald leur répétait son histoire ou sa fable : « Je suis fils de Clotaire, mon père m'avait en aversion ; c'est vrai que j'ai été tondu, d'abord par lui, ensuite par mes frères. J'ai fui en Italie, près du patrice Narsès; de là j'allai à Constantinople ; Contran-Boson m'y a rencontré ; il m'a appris l'atïaiblissement de ma famille; mon frère Sigebert n'a laissé qu'un fils, Childebert, faible guerrier; mon frère Chilpéric n'a laissé qu'un petit enfant; mon frère Contran n'a pas de fils. « Viens, m'a-t-il dit, tous les seigneurs d'Austrasie « t'attendent. » Et je reçus son serment dans douze lieux saints; à Marseille, l'évêque qui m'attendait m'accueillit avec empressement; à Avignon, le patrice Mummole s'est fait mon champion. Contran-Boson, violant ses serments, m'a alors abandonné et s'est approprié mes trésors. Qu'on me confronte avec votre roi Contran, s'il me reconnaît pour son frère, je me mettrai à sa disposition; ou bien qu'on me laisse retourner à Constantinople, je ne ferai d'injure à personne. Interrogez Radegonde de Poitiers et Ingeltrude de Tours, elles vous affirmeront la Vérité de mes paroles ^. »
Prenons de ces faits ce qui peut servir à notre enquête : Les soldats de Contran disent qu'on a vu Ballomer décorer de peintures les inté-
L.VK, ch. xu, t. I, p. 4^8.— ^ Grég., 1. VII, cb. xxxvi, t. I, p. 4j3.
MONNAIES MÉROVIP^GIENNES I*E CHALON-SUR-SAONE. ]03
rieurs d'église du temps de Clotaire ^^ Ce fils de roi ou de cardeur ou de meunier a donc exercé la profession de peintre dans une ville de Bourgogne, entre les années 558 et 561. Sa révolte a éclaté en 584. Or c'est précisément de 575 à 580 que le monétaire Baudomeres figure sur les monnaies de Châlon, en même temps que le nom de Mummole s'inscrit sans lu qualification de monétaire sur des masses de monnaies d'or et d'argent, et qu'un autre monétaire, du nom de Bertheramnus, semble correspondre au peu recommandable évêque de Bordeaux. Tiendrions-nous la trame du complot si habilement ourdi? Les acteurs du drame qui s'est dénoué à Gomminges auraient-ils préparé leur coup et leurs moyens d'exécution dans l'atelier monétaire de Châlon? Voilà des questions qu'il est permis de se poser, mais dont la solution sera sans doute toujours un mystère.
Si Gondovald était le Baudomer de l'atelier de Châlon, on pourrait se demander pourquoi les soldats de Contran ne font pas allusion à sa profession de monétaire dans les paroles qu'ils lui adressent; mais on pourrait aussi répondre à cette objection que ces discours avaient le caractère d'injures à l'adresse de Gondovald, et par conséquent ne pouvaient faire allusion qu'aux circonstances les plus humbles de son passé : Gundoaldo convitiabantur ^ dit le texte d'Aimoin * : 0 silicerniurn, hœc tanta tibi prœsumptio ut vitam pictorum arte solitus transigerez nunc te regem audeas nominare? JSempe pro similibus ausis a dominis rerum, regibus scilïcet Francorum, sœpe attonsus, exiiioque es damnatus : te quippe unioersœ Galliœ Ballomirem vocitant cognomine. Ce qui ressort des textes, c'est que Ballomer a commencé par être peintre; que, se croyant ou se disant fils de roi, il était ou un prétendant malheureux ou l'un de ces hommes déclassés qui essayent de tous les métiers, jusqu'à ce qu'ils en trouvent un plus favorable à leur ambition; qu'il avait acquis une notoriété dans la Gaule (universœ Galliœ) par ses prétentions et ses disgrâces. Celte carrière d'infortune et d'aventure avait été longue, car l'épithète de Silicernium se traduit par vieux décrépit. En supposant qu'il ait eu soixante-dix ans au moment de sa tentative, en 585, il n'aurait pas eu moins de soixante ans quand il aurait signé des monnaies, et de quarante-cinq ans à la mort de Clotaire I^"", pendant le règne duquel il avait fait le métier de peintre. Enfin je crois qu'une enquête historique sérieuse sur la tentative de Gondovald établirait que cet infortuné a été l'instrument de tous les ambitieux do son temps; or si l'atelier de Châlon n'a pas été la coulisse de ce drame, il en a été le