C. LX
levier, car nous y avons vu grandir le lâche Wintrion, probablement l'instigateur des conspirateurs austrasiens, et nous allons y voir la rapide fortune du traître Mummole.
Il y a encore une contradiction flagrante dans les récits historiques relatifs à Ballonier. Peut-on admettre que, privé de sa part d'enfant de Clotaire, réduit à la profession de barbouilleur d'églises, Gondovald ait été cependant mis en possession d'une immense fortune, héritage de son père? qu'à Ravenne, près de Narsès, à Constantinople, près de Tempereur, il ait eu presque le rang d'un roi? A-t-on seulement d'autre preuve de son voyage à Gonstantinople, que Fafîîrmation suspecte de Gontran-Boson ? N'est-il pas naturel de se demander d'où lui venaient ses trésors, et n'aurait-on pas la solution du problème dans ce simple fait numismatique, qu'après Wintrion et Mummole, c'est Baudomer qui, à Châlon, a fabriqué la plus grande quantité de monnaies ?
La différence qui existe entre les deux formes Ballomer et Baudomer n'est qu'apparente; la forme normale du nom franc est Baldomev, mais on avait Tusage dans répigraphie des monnaies mérovingiennes de remplacer le préfixe Bald par Baud; c'est ainsi qu'on écrivait Baudericus^ Bautharius, Baudulfm^ BaudegiseluSy au lieu de Baldericus, Baltherius^ Baldulfus^ Baldegiselus. Dans le langage vulgaire, la tendance constante à adoucir les dentales transforma Baldomer en Ballomer. On peut encore remarquer que Frédegaire dit Ballomer et Aimoin Ballomires, et que les monnaies donnent aussi les deux mêmes formes de la troisième syllabe : Baudomeres et Baudomir.
J'ai communiqué à la Société de numismatique, le 7 mars 1873, ces rapprochements de faits et de dates, et, sans oser me prononcer, je priai mes confrères d'être les juges du procès. Mais le dossier de Baudomer s'est enrichi depuis d'une pièce qui ne laisse plus de place à l'hésitation. Baudomer efface le nom de la ville de Châlon pour mettre en relief son propre nom; il s'inscrit sur le droit de la monnaie, à la manière d'un roi, prenant cette place d'honneur dont Wintrion, parvenu au rang de duc, s'empare presque en même temps dans un autre atelier. (Voy. 11°' 30 et 91.) Baudomer fait plus, il profite de la terminaison de son nom pour prendre subrepticement sur sa monnaie le titre de roi, par un jeu de légendes qui lui permet de donner le change à ceux que cette audace offusquerait, et de faire passer l'X pour une croix; en réalité il y a un X et non une croix; la légende est incontestablement +BAVDEMIREX^ et au revers le nom de Baudomer est répété uni à celui de Rignoald, son associé monétaire. Le buste gravé sur cette monnaie n'est pas moins significatif que la légende; il est à mi-corps, copié avec un soin rcmirquablc sur ccriainos monn:iies d'or impériales où le bras
MONNAIES MEROVIN^GIENNES DE CHALON-SUR-SAONE. 105
apparaît dans des proportions réduites; ce bras tient une croix, ou plutôt un globe crucigère réduit; dans l'intention du graveur, c'est le busle du souverain dont le nom est inscrit au pourtour, c'est le roi Baudomer. Certes M, le marquis de Lagoy n'avait aucun préjugé quand, publiant en 1856 cette précieuse monnaie trouvée près de Genève, il disait : « J^û chcrclié vainement à faire de Baudomir quel(jue souverain burgonde ou autre, o J'ignore dans quel cabinet est aujourd'hui le triens du roi Baudomir, mais on ne pourra pas dire qu'il a été inventé pour les besoins de la cause. Quanta moi, je répéterai ce que je disais (p. 67), en proposant un autre rapprochement: «Si tant do coïncidences étaient l'effet du hasard, il ne faudrait plus croire à rien. »
L'ÉVÉQUE BEUTBAMN.
On connaît par l'intéressant récit d'Augustin Tliierry l'affaire de l'évêque de Bouen, Prétextât; poursuivi par la haine de Chilpéric et de Frédégonde pour avoir marié Brunehaut avec Mérovée, fils de Chilpéric, il fut jugé dans un synode d'évêques tenu à Paris en 577. Grégoire, évêque de Tours, prit la défense de Prétextât; deux prélats allèrent trouver le roi et lui dénoncèrent Grégoire comme son plus mortel ennemi; c'étaient Bertramn, évêque de Bordeaux, et Bagnemode, évéquc de Paris '. Dans le procès, Bertramn abandonna lâchement le malheureux évêque de Bouen, qui fut dépouillé de son siège et exilé.
En 580, le comte de Tours, Leudaste, dénonce Grégoire à Chilpéric, comme ayant diffamé Frédégonde à propos de rapports intimes qu'elle aurait eus avec l'évêque Bertramn -. Le roi réunit un synode à Braine, Bertramn se fait accusateur de Grégoire en présence même de Chilpéric ; mais l'évêque de Tours se justifie, et le métropolitain de la seconde Aquitaine n'évite d'être exclu de la communion comme calomniateur qu'en rejetant la culpabilité sur Leudaste, alors en fuite.
En 584, Bertramn a complètement épousé la cause du prétendant
' Grég., I. V, ch. xix.
^ Id. L. V., cil. xLVUi.
Gondovald. Tout en servant Tiisurpateur, il veut servir sa haine personnelle contre un marchand syrien nommé Euphrone, qui ne lui pardonnait pas de l'avoir tonsuré pour s'emparer de ses biens. Cet Enphrone possédait une rehque de S. Serge. Bertramn faitraconter à Gondovald qu'un roi d'Orient s'étant procuré un pouce du martyr S. Serge, se Tétait implanté dans le bras, et que, lorsqu'il était en présence d'ennemis, il lui suffisait de lever le bras pour être invincible. Gondovald ne songe plus qu'à se procurer une relique de ce martyr. Bertramn lui dénonce Euphrone et court avecMummole chez le pauvre marchand pour voler sa relique, son trésor le plus précieux \
Gondovald nomme un évêque à Dax; c'est Bertramn, en qualité de métropolitain de la seconde Aquitaine, qui doit consacrer le prêtre nommé Faustian; mais, trop rusé pour se compromettre, il s'excuse sur ce qu'il est chassieux, et désigne Pallade, évêque de Saintes, pour faire la cérémonie. Bien lui en prit, car l'année suivante il fut cité avec Pallade à comparaître devant ses collègues et les dignitaires de la cour de Gontran, pour répondre à l'accusation d'avoir embrassé le parti de Gondovald et sacré Faustian. Bertramn se mit à couvert derrière Pallade; celui-ci sauva son métropolitain en convenant qu'il avait tout fait, et parvint à s'excuser sur ce que, contraint, insulté, dépouillé même, il n'avait cédé qu'à la violence ^.
Le roi Gontran, à Orléans, invita les évêques à sa table; il n'avait pas vu Bertramn depuis longtemps et ne le reconnut pas de suite; quand on le lui eut présenté, il se souvint que l'archevêque avait embrassé le parti de Gondovald et l'accueillit par ces paroles un peu amères : « Nous te rendons grâces, très-cher père, de la manière dont tu as gardé fidélité à ta famille. Tu devais savoir que tu étais notre parent par notre mère, et tu n'aurais pas du attirer sur ta race une peste étrangère ^. » Quelques jours après, Gontran oiïrit encore un repas aux évêques. Bertramn et Pallade se prirent de colère l'un contre l'autre, et se reprochèrent mutuellement beaucoup d'adultères, de fornications, ainsi que des parjures. « Les uns riaient, ajoute le bon évêque chroniqueur, les autres s'affligeaient de voir des prêtres donner ce triste exemple. »
Ingeltrude, mère de Bertramn, avait fondé un monastère à Tours, et avait auprès d'elle sa fille Berthegonde qui, quoique mariée, refusait
' Grég., 1. VII, ch. xxxi.
2 Grég., I. VIII,ch. ii.
' Grég., 1. VllI, ch. ii.
d'habiter avec son mari. L'évêque de Tours ne pouvait permettre cela dans son diocèse. Bertramn fit venir sa sœur près de lui et la séquestra, malgré toutes les réclamations de son mari, qui l'avait épousée depuis trente ans. Cet infortuné mari vint porter ses plaintes à Orléans quand révêque et le roi s'y trouvaient : g Tu m'as enlevé ma femme et ses servantes, lui dit-il; il n'est pas convenable pour un évéqueque, toi avec mes servantes et elle avec tes serviteurs, vous vous livriez à la honte de l'adultère. » Le roi irrité fit promettre à Bertramn de rendre sa parente à son mari ; mais en même temps l'éveque fit dire à sa sœur d'aller de suite prendre le voile à Tours, et quand le mari vint pour l'emmener, il ne la retrouva que vêtue de l'habit religieux et alléguant pour ne pas le suivre son vœu de pénitente.
Si le récit de Grégoire de Tours est impartial^ on voit que Bertramn était un triste évêque.
Il y a loin de l'atelier de Châlon à l'évêché de Bordeaux; mais comme Bertramn était parent de Contran et que c'est sans doute à cette parenté qu'il dut son élévation au siège de Bordeaux, il y a tout lieu d'admettre qu'il résidait auparavant à Châlon, où le roi était luimême le plus souvent. Tout cela concorde parfaitement avec les dates : le texte de Grégoire de Tours nous apprend qu'en r385 Contran ne reconnut pas de suite Bertramn parce qu'il ne l'avait pas vu depuis longtemps; en effet Bertramn était déjà évêque en 577, il y avait donc au moins huit ans qu'il ne pouvait plus être sous les yeux de Contran; et en même temps que le texte nous apprend que Contran l'avait connu autrefois, les monnaies nous montrent un Beriheramnus monétaire vers 570. Le lecteur se prononcera sur fidentification ^