‹ Description topographique et économique de la mairie de Neuchâtel, avec des notes historiquesChapitre 87 sur 93 · MOEURS DOMESTIQUES · texte numérisé non relu

MOEURS DOMESTIQUES

A larticle de la maison des comtes, on a pu juger , quant au physique, de leurs mœurs domestiques : une vie extrêmement active, une nourriture simple et abondante, des serviteurs assez nombreux , mais ayant tous leur département à part ; il n y avait pour la représentation que quatre demoiselles dans Tétat ordinaire pour la comtesse et trois ou quatre pages pour le comte ; encore étaient-ils employés à d'antres usages. Les demoiselles (disaient les ouvrages de leur sexe , et des confitures dans la saison avec la comtesse. Le comte envoyait dans l'occasion ses pages faire des commissions éloignées.

Le même esprit régnait dans les ménages particuliers, dans la proportion de leur état ; mais une stricte économie en fit long-temps la base. L'on ne peut juger que par approximation du genre de vie des particuliers et de leurs mœurs, d«rant les XV« et XV1« siècles ; il en existait encore des traces au commencement du XVIll*^ qui prouvaient que le XVII* avait du ressembler sous beaucoup de rapports aux précédens.

Le travail des terres, c'est-à-dire de la vigne, était l'occupation du plus grand nombre, tout le terrain qui environnait la ville étant en vignoble , à la réserve de quelques jardins. Les femmes partageaient les travaux de leurs maris ; elles cultivaient le jardin , soignaient le bétail (car il y en avait beaucoup anciennement dans la ville , au moins en vaches, tant pour Tapprovisionnement de lait des babitans que pour les engrais]. Elles faisaient le ménage et vaquaient aux ouvrages de leur sexe, comme filature, couture, tricotage. Si l'ouvrage des terres était trop considérable, on engageait un domestique ou une servante pour aider les maîtres. Ils mangeaient à la même table, la nourriture était la même. On se bornait à ce qui était absolument nécessaire , et les domestiques de luxe n'étaient pas encore connus. Le gage d'une servante en J490 était de 3 L. faibles par an ; en 1491 de 4 L., deux chemises et une paire de souliers à 5 sols ; celui d'un valet, en 1490, était en tout de 19 L. faibles; en 1495, de 10 L., plus un chapeau de 5 sols, une paire de chausses jusqu'à 1 5 sols Taune, un pourpoint (sarreau) de triége blanc, deux chemises et quatre paires de souliers par an (dj. Le peu de ressources hors du travail pénible des terres, ne permettait pas l'excès du luxe ; tout était simple et dirigé par l'économie, et la rareté de l'argent ne donnait pas les moyens d'acquérir des choses superflues. Cependant , malgré cette simplicité , et quoiqu'il se fabriquât des draps à Neuchâtel, l'on y faisait usage de draps de France de couleurs, puisque la charte de 1454 les assujettit à un droit.

Un article de dépense pour les hommes, était le vin. Il y avait au XV^ siècle plusieurs auberges ou cabarets, dans lesquels les hommes se rendaient au retour du travail , pour se

(d) Dix-neuf Liv. équivalaient à qaaranto-deax émincs froment, prix de i49i. En 1495, L. iO à soixante ëmines froment h 2 gros ri'minc. prix do 1497.

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délasser ou pour parler des affaires de la commune ; car les comptes de l'administration municipale fourmillent d'articles de cette nature. Ces aubcr{][es n eurent une enseigne que vers le milieu du XV I« siècle ; antérieurement elles étaient désignées par le nom de ceux qui les tenaient. Ce métier ae dérogeait point, soit qu'on Tenvisageàt comme un moyen de tirer parti du produit de ses terres, soit que les repas qui se prenaient chez quelques-uns des aubergistes par radministration, au commencement du XV« siècle , ne fussent qu'un ar rangement du moment (e),

(t) En 4398, les goaverDcurs de la ville donnèrent un repas à Conrard de Fribourg chczMcoIct de Grandson. Il était alors maire de IS'euchite) et remplissait les fonctions de trësoricr-général , car il recevait les soldes en argent de tous les receveurs du comté ; son office correspondait bieoè soo nom de vHUcus, ou receveur des revenus du seigneur. Les maires des districts qui appartenaient encore au comte dans le comté de Neuchàlel, remplirent long-temps cet emploi, qui se divisa ensuite, et le maire fut restreint aux. fonctions de judicalure. A cette épo()ue et jusqu'en 4400, Kicoletde Grandsoa était à la tête de la commission du comte , à laquelle les comptables àUidressaient. Elle est quelquefois appelée le conseil du comte, et leUe recevait les comptes des autres terres.

En 4408 ,* à M. Jaques Leschct pour dépenses faites chez lui dorant no^ année, L. 43»4'»7<1. L'on ne sait si le comte remployait encore; maisen 4397 et années suivantes, il était le second membre de la commission dont on \ient de parler. Il occupait alors la place de receveur-général des articles en denrées, que les autres receveurs du comté n'employaient pas daas leurs districts lors des séjours du comte , ou en les vendant. Ce chanoine était en 4408, h ce qu'i! parait, membr-c de Tadministration municipalP- Dans la commission sus-indiquée se trouve encore un autre membre de la municipalité appelé NicholetChoudericr. Il parait que ce Ni coiet de Grandson avait été membre de la municipalité avant 1 598, car il est Indiqué coaune comptable de 1382 à 4387. Peut-être le comte Conrard lui Irouva-t-il as^ex d'habileté pour le mettre à la tête de ses finances.

Un autre ecclésiastique chez qui le Magistrat paya des repas en 140S, était mo^ire Guillemin, chanoine ou chapelain. Voilà donc deux rcligicfli chez qui l'on mangeait pour de l'argent.

En 4444, « Repas faicts chez Loys de Valmarcus en faisant les comptes^ 40 sols. • Il était de la maison des seigneurs de Vauxmarcus ; mais on voit par là cpic ces repas n'étaient point considérés comme dérogeans; peut-être n'en faisait- il que pour le Magi:>lrat.

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II y eut peu de cbangement dans Tintérieur des maisons durant le reste de ce siècle et une pariie du XVI« ; même économie, même esprit de travail ; mais il se formait des familles plus riches, qui cependant ne paraissent pas avoir dérogé à lesprit général.

Avant la réformation, Ton ne voit pas que Téducation publique fut prise en objet : peut-être les enfiins de chœur seuls recevaient-ils quelque instruction des chapelains ; mais elle ne pouvait s'étendre bien loin. Cependant il parait qu'il se formait à Neuchâtel des sujets pour le chapitre et pour le notariat , ce qui suppose une éducation soignée. Les marchands aussi devaient posséder récriture pour tenir leurs comptes ; hors de là il ne restait aux enftms que les travaux de leurs pères en fait d'agriculture et de métiers , et Ton peut supposer qu'ils étaient simplement élevés au travail, comme le sont encore la plupart des enfans des villages , et qulls jouissaient à côté de cela de la plus grande liberté.

Une grande occupation pour les hommes , dans les XV« et XVI<^ siècle, furent les guerres auxquelles ils durent prendre part en vertu de leur combourgeoisie avec Berne. La gloire et la fortune les y appelaient, et la seconde mit plusieurs familles dans l'aisance. Ils avaient d'antres objets de distraction dans les jeux militaires de l'arquebuse, de la coulevrine, dans les fêtes des Bénissions et des Royaumes ^ on voit même qu'ils étaient adonnés aux jeux de cartes et de dés, car le conseil de ville défendit en 1454 « de jouer aux » cartes et aux dés, et en général déjouer après l'ouvrage de » la journée fait. » Il parait assez étrange qu'après l'incendie qui, en 1450, n'avait laissé subsister que treize maisons , il ait fallu interdire les jeux de hasard , ensuite des pertes essuyées. On pourrait en conclure que les maisons étaient déjà rebâties , et que leur reconstruction n'avait pas exigé beaucoup de temps ; qu'elles étaient conséquemment d'une cons-

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truction fort légère, c'est-à-dire, où le bois entrait plas que la pierre.

Les nombreuses fêtes du culte catholique , les grandes messes avec musique, les mystères, les miracles, étaient des spectacles et des distractions pour les femmes. Elles en jouirent jusqu'en 1530, et ne furent pas un des moindres obstades à rétablissement de la réforme. Cependant elle eut lien ; alors tout fut changé et prit la teinte rembrunie des iastituteors du nouveau culte , et de leurs préceptes dépouillés de toute apparence extérieure ; les femmes , privées de ce qui faisait auparavant leurs plaisirs, durent les restreindre à ce qui leur en retraçait Tidée; elles fréquentaient le service divin; quelque sérieux qu'il fût, il occupait leur ame, et, quant au monde, devenait un point de réunion pour elles qui en avaient pei d'autres ; et si dans ces temps de ferveur, jusque bien avant dans le XYIII^ siècle , les prédications étaient longues, les femmes les supportaient parce que la sortie de l'église leur offrait une occasion de conversation. D'ailleurs, hors des noces, elles avaient peu de moyens ou d'occasions de se voir en société , surtout avec des hommes qui ne leur étaient pss parens. Lorsqu'il se présentait quelque prétexte pour sortir d'une retraite pénible à endurer , il était saisi avec ardeur; les complimens de félicitations ou de condoléances devenaient des motifs de visites, que Ton négligeait d'autant moins, que l'on aurait craint par le moindre retard de manifester peu d'intérêt pour ceux que Ton visitait.

Dans les circonstances à félicitations , personne ne se plaignait de cet empressement , lors même que la conversatioo générale et bruyante n'aurait pas eu de rapport aux objets des visites ; il n'en fut pas de même dans les cas de deuil Alors les relations de parenté les plus éloignées étaient recherchées avec soin et donnaient quelquefois lieu à des contestations assez vives pour le rang à observer dans la marche du coovoi

funèbre, chacun voulant s approcher le plus du corps insensible du défunt , pour paraître lui montrer Tintérét le plus vif. Quelque grande que fà( la douleur des parens les plus proches, ils ne pouvaient refuser ces visites , qui enfin devinrent universelles par la crainte qu avaient ceux qui ne se seraient pas présentés , de paraître indiflerens , et par le besoin du grand nombre de saisir cette occasion de conversation. Quoique le premier motif de cette attention fût précieux et louable, cependant les suites en devenaient pénibles. Celte aiDuence de visites et de conversations, souvent longues, ordinairement froides, et dans lesquelles il fallait répéter pour chaque nouvel arrivant les circonstances douloureuses de Tévènement qui lattirait , ne faisait que retourner le poignard dans le cœur saignant d'un époux qui venait de perdre une femme adorée, d un père pleurant un enfant chéri, d'enfans désolés de la mort d un père ou d'une mère aimés et vénérés. L'impérieux usage défendait de se refuser à ce concours ; il ne resta donc pour y mettre des bornes , que Tautorilé du Magistral , qui arrêta le 1^^ octobre 1710 : « que désormais » les dames n'iraient plus dans les maisons pour plaindre le » deuil , mais que Ton se contenterait de le plaindre devant » les maisons. » Pour expliquer ce décret de police , non quant au terme de dames , mais quant à Tobjet même, Ion rappellera ici Tancien usage. Lorsque le moment d enterrer le mort était arrivé , les parens rangés en ligne dans la rue, au devant de la demeure du défunt, y attendaient la dernière marque d'intérêt des survivans , qui le témoignaient par lattonchement dans la main des plus proches parens. Les femmes faisaient partie du convoi à la suite des hommes , et quand elles eurent été réduites au silence dans les maisons , elles purent s'en dédommager en faisant leurs doléances dans la rue. Le mort enterré, le convoi retournait devant la maison, où un pasteur faisait une oraison funèbre. Quelques années

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après, les femmes, dispensées de faire cortège, reprirentles visites , les circonstances ayant changé ; mais à la fin , Tesprit de société plus répandu a plus fait que les décrets; chacun a eu une portion plus grande de liberté ; on a pa d'autant mieux se délivrer des entraves de Topinion, qu'il n'était plus besoin de ce prétexte pour se ^oir et se réunir. L'od fait donc aujourd'hui annoncer à sa porte, que rafllictiondaos laquelle on est ne permet pas de recevoir des visites; et ce motif, après quelque blâme dans Torigine, a fini par être respecté. Actuellement on ne fait plus d'oraison funèbre avant l'enterrement ; à la suite de la prière du soir qui le précède , il se fait un service dans l'église, et les parens reçoivent toujours devant la maison l'attouchement de ceux qoi veulent se joindre au convoi, lequel se sépare lorsqu'il est de retour de la cérémonie funèbre.

Le peu de communication des femmes avec les hommes au commencement du XYII^ siècle, n'avait pas encore coatribué à adoucir les mœurs de ceux-ci. Il en résulta qoelqœ désordre à la sortie de l'église le jour du jeune de 1603. Des jeunes gens insultèrent sans doute des femmes honnêtes, car le conseil de ville décréta : « que désormais les hooHBes » sortiraient les premiers du temple , et les femmes ensuite. * La facilité de se voir et de communiquer ensemble tous les jours , a rendu aujourd'hui ce décret superflu , et les deai sexes sortent ensemble de l'église sans désordre.

Dans les premières années du XYIIl^ siècle , 1 ancienne simplicité des mœurs domestiques s'était encore conservée; il y avait très-peu de dissipation chez Iqs femmes, lejeulesr était inconnu; quelques visites, quelques réunions entre psrens faisaient toutes leurs distractions. Laborieuses et économes, ce fut à elles que plusieurs ftimilles durent leur aisance- La prière se faisait en commun le soir par le chef de la famille , et dans les jours de fêtes les soirées se passaiaitsB

chant des psaumes ; usage qui subsista long>temps. Les domestiques, réduits au nombre nécessaire pour la plus grande utilité , remplissaient leurs devoirs avec ordre et exactitude. Trop occupés au dehors , ils ne contractaient pas les vices de Toisiveté. Les servantes, travaillant dans la maison sous les yeux d'une maîtresse qui n*en sortait que rarement , devenaient assidues et laborieuses , et s'accoutumaient à Tordre , à la propreté et à la vigilance. Les domestiques des deux sexes, traités avec bonté et confiance parleurs maîtres, qui ne les regardaient pas comme des étrangers , ne s'envisageaient pas non plus comme sans intérêt pour ce qui les concernait ; ils s'y attachaient et versaient sur les enibns l'affection qu'ils portaient aux pères et aux mères. Ils quittaient rarement une condition pour d'autres motifs que pour se marier, ou par grande vieillesse.

Les filles , élevées par leurs mères et toujours sous leurs yeux , apprenaient d'elles l'économie , Tordre , la vigilance, la modestie, Tamour du travail, la propreté et autres vertus qui font prospérer les familles. Assidues à la maison , elles avaient peu d occasions de sortir , à la réserve de quelques assemblées entr'elles ; mais les hommes en étaient exclus, et ne pouvaient les voir et les entretenir que dans les grandes fêtes auxquelles les deux sexes participaient. Leur éducation était sévère ; les mœurs , encore âpres et rudes , ne suggéraient d'autre moyen que la crainte pour se faire obéir des enfans ; on ne connaissait pas la douce communication de la confiance. Il résultait de ce système d'éducation , que les mariages étaient plus fréquens ; la jeune fille entrevoyait dans cet état une plus grande liberté , tandis que le mari savait que sa femme , loin de lui être à charge , contribuerait , par ce qu'elle avait appris , à faire prospérer ses affaires.

Les jeunes garçons étaient tenus avec une plus grande sévérité encore; ils devaient être exacts à leurs heures d'instruction,

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à la fréquentation des services religieux ; leurs récréations étaient des jeux d'exercice, qui fortifiaient d'autant plus leur santé qu'elle y était préparée par une nourriture bonne, mais simple et abondante.

Les hommes faits avaient un genre de vie très-actif; les jeux militaires étaient fréquens, et leurs délassemens étaient des exercices corporels. Les ordonnances ecclésiastiques de 4542, en renouvelant la défense des jeux de cartes et de dés de 1454, permettaient, mais sans aguets (sans fraude ou tromperie) « pour un repas seulement, Tarbàlèle, la paume » ( autre probablement que celle qui se jouait dans les murs, car il n'y eut à Neucbàtel de bâtiment pour la paume qu'en 1626) , « la boule, le palet, la trablie, le cornichon et le » chiffle; ces jeux cesseront à l'heure de la prédication. » A ces jeux, dont quelques-uns sont inconnus aujourd'hui, et qui ne se trouvent point dans la nombreuse liste de ceux de Gargantua, succédèrent les quilles et le mail, qui, ainsi que les autres, s'exerçaient en plein air. Les jeux non militaires avaient lieu dans plusieurs petites propriétés près de la ville, avec cabinet pour se rafraîchir ; le billard ne fut en usage que plus tard ; mais insensiblement les jeux de cartes ont remplacé ceux d'exercice.

Un des effets de l'éducation sévère du temps , de la crainte qu'elle produisait, et de l'esprit religieux que ranimèrent encore les réfugiés français à la fin XVII* siècle , était le respect que témoignaient publiquement tous les individus aux pasteurs de l'église et aux dépositaires de l'autorité. On se levait dans les rues à leur passage , et Ion se tenait devant eux dans une attitude décente et pleine d'égards. Un costume sombre , de grandes perruques , une démarche grave et composée , imprimaient ce respect ; et il se maintenait par l'éloignement de toute familiarité en public. Il est vrai qu'il existait entre les chefs de l'administration civile et les subor-

donnés, une sorte de clientelle , d'où résultaient à la vérité des partis distincts , tenant quelquefois de la iaciion , et des animosités entre des familles et des particuliers ; mais il en résultait aussi le dévouement des cliens à ceux qui les proiegeaient. Les pasteurs , à Taide des témoignages publics de considération qu'ils recevaient , crurent trouver des facilités pour étendre leurs fonctions : ils demandèrent à la fin du XVII^ siècle au conseil de ville, de pouvoir faire des visites domiciliaires, pour ramener, par leurs exhortations , la paix et Tordre dans les ménages où Ton s'en écarterait. Le conseil refusa cette permission, «pour bonnes considérations, » Les bourgeois ne se seraient probablement pas prêtés à cette inquisition domestique.

Un autre motif influait encore sur les égards respectueux des subordonnés envers l'autorité supérieure , et il avait déterminé la clientelle dont on a parlé. Quoique la noblesse ne donnât qu'un droit honorifique, celui de fournir les juges au premier rang du tribunal souverain, cependant elle jouissait de cette distinction que c'était dans son sein que le prince nommait les gens de son conseil d'état ; or les plus anciennes familles jouissant depuis plus long -temps de cet honneur, avaient acquis par là une considération plus grande. Les particuliers qui trouvaient en elles conseil , direction et appui, leur vouaient attachement , respect et dévouement , et ces sentimens se transmettaient à leurs descendans , qui voyaient les membres de ces fomilles s'asseoir avec eux, en prenant place dans le conseil municipal. Le titre de madame et de mademoiselle^ dans le commencement du XY III<^ siècle, parait avoir été réservé à cette classe , ou à celle des personnes pourvues d'offices. Dans ce temps-là , une ouvrière bourgeoise, non journalière, appelée par une femme de condition pour en recevoir de l'ouvrage , ayant été titrée par elle de mademoiselle: « Non, madame, dit-elle, je ne suis pas

» demoiselle , appelez-moi seulement cousine. » 11 n'y mii nul parentage entr'ellès ; mais ^'envisageant comme supérieure à la classe des ouvrières communes, que Ton désignait simplement par leur nom de fomille ou de baptême, elle demandait ce titre comme un adoucissement, un terme moyen qui la rapprochait de la classe supérieure , avec uue apparence de parenté qui permettait une sorte de familiarité. L*osage n'était pas encore de dire du ton de la supériorité : m bonne ^ ma chère.

Pour donner une idée de la simplicité des mœurs et des usages dans le milieu du XVI^ siècle , on insère ici un contrat passé pour la pension d'une année d'une jeune fille ridie et de condition, chez un ministre de la campagne en 4 558. Il devait « la bien et fidèlement apprendre, enseigner, condoire » et gouverner, tant au (ait d apprendre à lire et à écrire, qoe » conséquemment par sa femme à coudre ; la nourrir bon- » nestement, comme il appartient à son estât, soit de viande; » lui donner un peu de vin par repas ; la bien purger net- » tement (il parait qu'il faut entendre ce mot purger, noo » dans le sens médicinal, mais relativement à la propreté di » corps), et aussy entretenir nettement ses babillemens. * Le prix de la pension était de L. 60 pour une année.

Le système de Law n'eut pas d'effet direct à Neucbâtd, où très-peu de personnes prirent quelque part à cet agiotage; mais cette ville se ressentit des suites qu'il eut en France, où de grandes fortunes furent faites rapidement par des gens qui ne connaissaient ni les moyens ni la nécessité d'en user modestement , afin que leurs richesses demeurassent à leurs descendans. Ils furent les créateurs d'un luxe immodéré^ qui passa bientôt de la France dans le reste de TEurope- Les fortunes n'étaient pas encore assez grandes à NeucMtd, pour l'imiter; mais il en transpira quelque peu. Lescooimunications que ie service militaire établit avec ce pajSr

donnèrent lieu à des comparaisons désavantageuses pour la patrie , et il en résulta des changemens dans Tintérieur des maisons, dans les meubles, les vétemens, et dans la vaisselle qui dèS'lors fut plus communément en argent.

Les officiers, tant en France qu'en Hollande, contribuèrent à rétablissement des sociétés de femmes , où les hommes étaient admis , mais non les jeunes demoiselles ; ces réunions avaient lieu à des jours marqués de la semaine. Â l'imitation des premières , il s'en forma d'autres , et à la fin toutes les femmes aisées ont fait partie de ces sociétés.

Les premières , en petit nombre , furent composées de femmes qui , n'étant plus jeunes , passaient ces momens au jeu de cartes, mais très- modéré. Les jeunes personnes, qui formèrent peu de temps après des réunions pareilles, prirent pour objet les plaisirs de leur âge, la danse, pour laquelle, la voix, ou un seul violon suffisait. D'autres petits jeux de société faisaient bientôt quitter les cartes, quand on avait commencé par là.

Dans les commencemens , ces réunions se rattachaient à l'ancien genre de vie, aux anciennes mœurs, parce qu'il n'y avait dans les semaines d'hiver que deux jours fixes pour se rassembler, et seulement hors des temps de fêtes religieuses. Â ces époques- ci , les membres des cercles interrompus se réunissaient à leurs familles le dimanche , et la conversation remplaçait les cartes. Il fut ensuite trouvé que ces conversations , qui tendaient à faire connaître la fragilité humaine par l'examen des vices et des défauts qui en faisait l'objet, manquaient leur but, puisqu'il n'en résultait aucun amendement. On y substitua donc de nouveau les cartes , et le monde fut abandonné à son mauvais sort.

Jusque vers le milieu du XVI1I« siècle, les auberges et le jeu furent les objets de dissipation des hommes ; ils faisaient des repas fréquens dans les premières , et tous les jours on

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jouait à des jeux de hasard qui compromirent quelques fortunes. Le Magistrat fit en vain des ordonnances pour arrêter cette fureur ; elles ne pouvaient avoir d'effet que dans les lieux publics. La franchise bourgeoise lui défendait Teotrée dans les maisons particulières, et les statuts évangéliques de 1542 étaient tombés dans Toubli, par le laps du temps. Bientôt les usages français prévalurent ; la société d'un sexe aimable fit plus que toutes les ordonnances passées et présentes ; les hommes en goûtèrent l'agrément ; ils recherchèrent ces réunions ; le nombre en augmenta ; tous les jours de la semaine, les dimanches même, des fêtes en fournissaient les occasions, et les jeux de hasard furent abandonnés. H enfot de même des repas ; on les donna dans les maisons, parce que les femmes pouvant y prendre part , ils n'en furent qoe plus agréables.

Les jeunes gens usaient de leur liberté en se livrant à des tapages, des désordres nocturnes ; quelques-uns en faisaient gloire, et le Magistrat.cchouait dans ses tentatives pour y mettre ordre ; le changement qui se fit dans la société par le moyen des femmes , fut plus puissant que l'autorité, les lois et les édits.

La politesse, l'urbanité, les égards pour le sexe prirentde la valeur; les femmes traitèrent les hommes selon leur conduite envers elles; l'ancien ton qui annonçait de la rudesse, de la grossièreté , qui affectait du mépris et de l'indépendance pour ce que la civilité exigeait, fut livré au ridicule, et cem qui tentèrent de le conserver furent écartés des réunions des deux sexes. L'empire des femmes s'établit et occasionna une vraie réforme.

A cette époque, les grands succès du commerce, qui augmenta d'anciennes fortunes et en créa de nouvelles , contribuèrent au changement total de Tancien esprit de simplicité , d'économie et de sévérité domestique. La mode prit le

dessus , et mit hors de cours tout ce qu'un long usage avait consacré.

Les grosses et fortes étoffes de soie, qui passaient de génération en génération pour vêtir Taleule, la mère et la fille, furent trouvées trop pesantes et leurs dessins trop lourds; on les employa pour dernier service à couvrir des meubles. Un prétexte , plausible en apparence , y servit ; c'était le haut prix d achat, et le mot économie qui vibi*ait encore, donnait du poids à ce motif, rendu cependant illusoire par la légèreté et le peu de solidité des étoffes du jour , dont les formes de dessin et de coupe variaient à chaque instant, et qui, quoique coûtant moins , revenaient dans le fuit beaucoup plus cher. Les petites étoffes en laine qui servaient à Thabillement des jeunes personnes, même lorsqu'elles étaient en parure, furent proscrites par Timpérieuse mode ; les soins d'entretien, auxquels devaient vaquer auparavant les jeunes filles , leur devinrent pénibles ; des insectes destructifs étaient h redouter ; on les remplaça d'abord par des étoffes minces en soie ou en matières pareilles. Peu chères d'achat, de peu de durée, elles exigeaient un renouvellement fréquent et onéreux, tout comme il devint nécessaire aussi d'avoir une garde-robe plus considérable pour les diverses saisons. Enfin , la révolution française, qui a opéré sur la forme des vêtemens comme sur celle des gouvernemens, ayant presque réduit les femmes à la simplicité du paradis terrestre, les robes en étoffes minces de coton blanc sont venues dessiner parfaitement les formes en laissant presque transpirer le nu au travers du tissu léger qui le couvre. Il résulte de là que le peu de solidité des étoffes , le nombre plus considérable et nécessaire des vêtemens, le besoin fréquent du lavage et du renouvellement, la quantité d'accessoires en mouchoirs, schalls, bas de soie ou de coton blanc , une chaussure mince , souple et légère , et conséquemment de peu de durée, rendent la garde -robe

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d une femme beaucoup plus dispendieuse qu'elle ne le fut dans les temps antérieurs , où tous ces objets étaient calcalés sur la plus grande durée possible. D'un autre côté, cette introduction a procuré une réforme , savoir celle de la toilette, ou coiffure, qui exigeait un grand emploi de temps et une assez forte dépense en service de perruquier , cheveux étrangers, pompons, dentelles, etc. Durant un certain temps aussi , les doigts des femmes ne furent plus un écrin de bagues ; mais ce luxe a recommencé à paraître depuis qull s'est renouvelé en France.

Dans le milieu du XVIII* siècle, Thabillement des hommes était recherché et dispendieux. Les velours , les étoffes de soie , les draps de diverses saisons , les galons , la broderie étaient exigés par Timpérieuse mode française, ainsi que la dentelle et tous les accessoires que faisait naître chaque joor cette déesse inconstante et capricieuse. La révolution loi ayant fait revêtir un caractère de simplicité , le luxe ancien a disparu ; mais il tend à se remontrer sous de noavelles formes moins brillantes.

Les changemens survenus dans les habillemens n'ont pas été moindres dans les meubles et les décorations d'appartemens. Les anciens meubles , pesans , solides , mais d'une forme massive , ont été remplacés par d'autres, légers, élégans et de formes gracieuses. Les boiseries en bois de sapin vernissé, ont succédé aux panneaux sombres, mais durables, faits en bois de noyer. Les papiers peints ont converties murs au lieu des tapisseries en laine, qu'à dire le vrai la dent du temps avait éraillées, et dont les années avaient rembruni les couleurs. Depuis que le changement est à Tordre du jour, cet usage du papier est devenu une économie , parce qu'3 peut être renouvelé à moindres frais et avec agrément par la galté des couleurs et la variété des objets.

Une nouvelle manière d'être dans son intérieur, ayant

proscrit tout ce qui ancienaerneut était sombre et sévère dans les maisons , pour y substituer des objets gais et agréables, les grands trumeaux ont remplacé les glaces peu grandes de Venise avec leurs cadres larges, massifs et souvent noirs ; les jours de fenêtres ont été agrandis , Tescalier, auparavant en colimaçon, et placé, pour perdre le moins de place possible, dans une tour saillante, a été fait dans Tintérieur en rampes droites et brisées, et bien éclairé. Les logemens ont été distribués avec plus de commodité et d'aisance , et les familles nombreuses se sont trouvées à Tétroit dans des maisons qui, du temps de leurs aieux, auraient contenu plus d'un ménage, parce qu'il faut plus de chambres pour les chefs dans Tétat actuel des choses, et des pièces à part pour chaque enfant.

Les danses en société privée, avec une faible illumination, une chétive musique, supportable parce que le plaisir en faisait Taccompagnement, ne furent plus suffisantes. L'on voulut plus d'espace, plus d'apparat. Les chambres étaient trop petites , peu d'acteurs et d'actrices , point de spectateurs ; cela ne pouvait contenter. On commença à jouer quelques comédies de société; l'espace était étroit, et il n'y avait pas de la place pour tous ceux qui, curieux de spectacles, désiraient y venir applaudir. Une société forma l'entreprise d'un édifice dans lequel tous les talens de société pussent se déployer et être accueillis. On avait déjà quelque temps auparavant établi un concert dans lequel des amateurs des deux sexes faisaient briller leurs talens pour la musique. La salle, qui n'était pas publique, était trop resserrée ; d'ailleurs le propriétaire pouvait en faire usage. Les danses morcelées étaient devenues un plaisir privé, auquel il était bon que les jeunes filles prissent part sous les yeux de leurs mères, et il n'y avait pour cela que des eniplacemens rares, précaires et dispendieux. Tous ces motifs déiermmèrent, environ enl766,

la construction du bâtiment qui devait réunir les trois objets de danse, de musique et de comédie.

Alors la danse , qui n'était auparavant qu'un plaisir d'exercice, dégagé de tout autre but, devint un plaisir de spectacle; le plaisir d'exercice disparut en peu de temps , et sur ceUe arène où devait régner une galté sans mélange, s'introduisit et domina le désir d'être vu, remarqué, et de plaire. Ainsi les jeunes filles , au lieu d'une jouissance naïve et simple, apprirent à en connaître une , mêlée de peines et de passions. Dans les temps anciens, les bals ou assemblées nombreuses de danse , étaient très-rares ; cette dépense , assex forte , n'avait généralement lieu que pour les occasions de noces; les emplaccmens manquaient. Le Magistrat prêta quelquefois la salle de ses assemblées ; mais y ayant eu prétention de quelques membres du conseil dans les invitations, un arrêté de ce corps en défendit pour la suite TapplicatioB à cet usage. Il y eut dispense en 1763, parce que le bal qui fut donné étant public, chacun s'y invitait. La constructioa de la nouvelle salle donna lieu à un projet qui réunit le double avantage d'un grand plaisir avec un dépense modique. Les diverses sociétés de femmes qui se fréquentaient généralement et journellement , formèrent une souscription pour quelques assemblées de danses durant l'hiver ; elles y comprenaient leurs enians, qui dansaient ainsi sous les yeoxde leurs parens. Cependant, comme l'esprit de société était déjà si généralement répandu qu'une jeune fille était , pour ainsi dire, immatriculée en naissant, il fut stipulé (pour empêcher que les noun-ices n'y apportassent leurs maillots) quête jeunes personnes n'y auraient accès qu'à l'âge de dix ans (fy

(f) Luc femme avait deux filles, Tune de i 1 ans et l'autre de 9; ellesos»* crivitpour les deux; on lui observa que la cadette n'avait pasTàgc: «EUera»ra Tannée prochaine; pour celte année-ci, donnez-lui celle que sa sœur >^ plus, et la voilà à iO ans.* Elle était jolie et l'argument fut trouvé convaincut

Cet établissement dura ainsi quelques années ; mais dans une administration démocratique il parut trop aristocratique , et Ton dut en former un collatéral, sous le nom de redoute, où chaque personne des deux sexes, sans limitation de société ni de condition, pouvait s'abonner pour un certain nombre d'assemblées intermédiaires , qui ainsi ôtèrent aux jeunes filles le regret d'un repos trop long.

La danse , devenue de cette manière spectacle , exigeait une attention plus rigoureuse sur la toilette ; les étoffes en laine, quoique légères, étaient ternes ; celles en soie ou d'auti*e matière formaient une bigarrure ; la révolution y a pourvu en donnant le blanc pour couleur uniforme. Le premier établissement s'est fondu dans le second. Le motif d'origine d'avoir ses enfans sous ses yeux, a cessé pour beaucoup de mères , Texpérience leur ayant appris que les leçons et les exemples domestiques et particuliers de réserve et de bonne conduite qu'elles leur avaient données , les surveillaient en public et en particulier.

La création plus ancienne de concerts, où la majeure partie des acteurs étaient amateurs et où des femmes ou filles de la ville chantaient des morceaux de musique, s'était soutenue dans un espace resserré. Celui de la nouvelle salle fut trop vaste : quoique Tétude de la musique fut devenue partie essentielle de l'éducation, le goût n'en était pas aussi universel que celui de la danse, plaisir plus brillant, et les abonnemens parurent pesans aux pères de familles nombreuses. L'on remédia au peu d'empressement pour ce plaisir, en intercallant aux soirées destinées à la musique des soirées où l'on jouait la comédie et l'opéra comique ; alors la salle fut remplie , l'abonnement ne fut plus trouvé trop cher , et la satisfoction fut générale. Dans ces spectacles les jeunes filles n'étaient que spectatrices, les mères seules remplissaient les rôles ; mais chacun sentit et put apprécier alors l'utilité de

la musique , et les maîtres qui renseignaient eurent plos de vogue. Toutes ces institutions avaient considérablement changé le plan d'éducation suivi par les aïeules pour les jeunes filles; la lecture d'Emile en acheva Técroulement, etunetuniliarité amicale indiquée par le tutoiement entre enfans et parens, prit la place de Tancienne sévérité avec laquelle ceux d se fiaisaient obéir ; une grande liberté s'ensuivit, et le régime intérieur fut changé. Les ouvrages domestiques prirent une direction moins scrvile et moins attachante , parce qu'avec tout ce qu'une jeune personne avait d'affaires au dehors, elle ne pouvait être aussi assidue à la maison que ses bisaïeules, qui connaissaient peu de choses hors de leur ménage. L'éducation étant entièrement dirigée du côté de l'agrément, les détails domestiques devinrent dès-lors froids et secs ; rqetés comme les anciens et lourds meubles, ils n'étaient plus compatibles avec la nouvelle instruction qui faisait prendre à h Jeunesse un vol plus élevé , plus brillant et plus élégant L'opulence ne s'en ressentit pas ; l'aisance ne put y suffire qu'à peine ; les fortunes inférieures en souffrirent ; mais 1 on connut les jouissances et les agrémens de la société.

Tandis que l'intérieur des maisons éprouvait ces cbang^ mens , ceu^L qui étaient survenus dans le genre de vie extérieur en nécessitaient d'autres. Les hommes ne firent pl8$ de repas dans les cabarets , et préférèrent avec raison ceia pris chez eux avec des femmes aimables ; la vieille cuisinière^ qui ne connaissait que les apprêts simples et frugals , (pût assise quelquefois à la table de ses bons maîtres, prenait sor leur invitation part à leurs affaires , et qui comptait finir sa carrière à leur service , se trouva être trop ignorante poor qu'on la gardât. La cuisine devint une étude ; les professeurs dans cet art furent recherchés , et leurs gages , q^i auraient suffi auparavant à l'entretien d'un ménage entier, ne parurent pas trop élevés à l'opulence, qui en fit monter

la valeur suivant le besoin qu'elle en avait, et fixa en quelque sorte le tarif de cette classe de domestiques. Le nombre de ceux-ci dut nécessairement être augmenté ; ils apprirent le calcul , et , indifférens la plupart pour les intérêts de leurs maîtres, qui les tenaient circonscrits sans confiance dans les objets de leur service, ils n eurent plus d'affection que pour le {jain; et s'ils n'allaient pas jusqu'à l'infidélité, la considération seule d'une légère augmentation les déterminait à changer aussitôt de condition.

L'éducation des jeunes garçons a subi les mômes changemens, dans le rapport de leur sexe et de leurs occupations ; ils ont aussi leurs sociétés ou réunions entr'eux. Ainsi que les jeunes filles, leurs bonnes les portent sur les bras en visite les uns chez les autres dans les soirées du dimanche ; plus âgés, ils ont leurs jeux; mais ils craignent bien plus que leurs aïeux les variations de la température, et leurs exercices ne sont pas si violons , jusqu'à l'âge auquel , admis dans la société des femmes, ils les bornent aux cartes à jouer.

Par tout ce que l'on vient de dire, on peut juger combien le système d'économie des générations précédentes, qui avait fondé et accru là fortune de plusieurs familles , s'est perdu de vue. Des maisons opulentes se sont formées rapidement ; elles ont introduit chez elles le luxe et les jouissances que la richesse étale ailleurs ; le système d'égalité n a pas permis de leur laisser cet avantage ; d'autres les ont imitées ; de proche en proche l'augmentation de la dépense , ainsi que les causes qui doivent la maintenir , rendent les fortunes moyennes précaires, altèrent celles qyi sont moindres, parce que l'on veut paraître, parce que les jouissances frivoles et de plaisir ont remplacé celles plus solides du bien être, parce que Tesprit de dissipation est incompatible avec l'ordre intérieur , avec l'attention à ses affaires et une surveillance exacte sur sa fortune.

Le nombre des célibataires des deux sexes augmente chaque jour; Topulence du mari peut seule lui permettre de s'associer une jeune personne qui a peu de fortune, et qui serait malheureuse en ne pouvant satisfaire aux nombreux besoins que lui crée le désir de plaire et de briller , ainsi que l'opinion, rimitation, et la mode impérieuse, ^t qui, éloignée par son éducation de.tout ce qui tient aux soins domestiques i$mi si nécessaire dans une fortune médiocre), ne peut s en aquitter que par le moyen d'un aide.

L'on doit cependant dire , à la suite de ces observaticos générales , qu'il y a des exceptions ; que dans quelques familles on retrouve encore des restes des anciens principes de simplicité, lesquelles fomilles, sans résister avec trop de raideur au torrent qui entraine les autres , n'y cèdent qu'avec sagesse et prudence , autant qu'il convient à l'ordre et à b règle qu'elles sentent leur être nécessaires. Le peu de mères de familles qu'il y a, sont soigneuses et attentives pour leurs enf^ns , et montrent un grand amour pour eux ; elles modèrent en leur feveur le goût qu'elles ont pour la dissipatioa.

Avant la révolution française , il existait encore une ligne de démarcation entre les maîtresses et leurs servantes, quant à la mise et aux vétemens ; cette époque a enlevé la barrière qui les séparait : servantes , ouvrières et maîtresses sont sur la même ligne. La nature des étoffes, plus simples en apparence , facilite ce rapprochement.

Ce que l'on vient de dire de Neuchâtel , ne lui est pas exclusif; les mêmes effets de la mode se font sentir ailleurs, et ont les mêmes résultats et les mêmes inconvéniens partout où les circonstances sont les mêmes.

Les jeunes hommes, avant, pendant, et après leur éducation fiiiie, participent aux plaisirs et à la dissipation des jeuoe

femmes ou filles ; ils y émoussent leur activité , et cette vie molle leur rend la patrie agréable , sans chercher d'autre?

moyens d'occuper leur jeune âge d'une manière utile et d étendre leur instruction. Durant quelque temps, iivant la révolution , le service militaire en France faisait leur destination ; mais il n'était déjà plus ce qu'il fut autrefois, un moyen de fortune ; au contraire , les parens durent aider chaque année à ceux de leurs enfons qui étaient dans ce service, pour les mettre en élat de paraître convenablement dans leurs garnisons. La révolution a détruit en grande partie cette faible ressource.

Les fortunes rapides et brillantes créées par le commerce, ont à Neuchâtel, comme ailleurs, changé le cours de la considération ; elle s'est portée vers l'opulence, et n'a plus laissé aux jeunes gens le choix d'un autre état ; tous s'y vouaient. La stagnation dans laquelle il est aujourd'hui , les risques que Ton y court , semblent arrêter leur empressement et détourner leur attention vers l'étude , moins lucrative sans doute , mais dont les ressources sont moins casuelles aussi, parce qu'elle n'entraîne point aux jouissances ruineuses du luxe.

Si le XVIII® siècle a occasionné ces changemens , qui ne sont pas tous avantageux, on lui doit, ainsi que TEurope et le reste du globe , la découverte d'un moyen de préserver Tespèce humaine d un fléau destructeur, de prévenir la mutilation de nombre d'individus, et de conserver au beau sexe les grâces que la nature a pu lui départir. Dès que l'inoculation fut connue à Neuchâtel , on l'adopta avec empressement; 4e préjugé se tut devant les premiers essais heureux du milieu de ce siècle , et la génération suivante a béni l'inventeur et ses pères.

Lors de rétablissement des premières sociétés de femmes, la langue française se ressentait encore de l'usage habituel et familier du jargon ou patois ; la construction était vicieuse ; on y introduisait des mots qui ne lui appartenaient pas ;

468 MOEURS Er coutumes

Taccent était iratnant et chanlaat. Depuis, la lecture, la conversation avec les étrangers que les plaisirs qu'offraient ces sociétés attiraient à Neuchâtel, les voyages de plusieurs femmes à Paris , où , avec la connaissance des modes , elles ont appris à épurer leur langage , ont contribué à corriger ces défiauts , et la langue a pris une forme plus approcbania de celle qui lui appartient. Par ce moyen elle s'est répandae davantage ; les eni^ns la connaissent dès le berceau*, les domestiques la parlent exclusivement, et le patois reste confiné chez les ouvriers , qui cependant n'ignorent pas le français et le parlent aussi au besoin.

L'on termine cet article , qui a dû s'étendre ponr présenter le contraste entre l'âge ancien et le moderne , par quelques observations vraies et piquantes d'un voyageur instruit et spirituel qui a parcouru la Suisse occidentale.

« L'exemple de Neuchâtel prouve que Ton peut être sage » et rangé, sans le secours des lois somptuaires. Il n est pas » rare de voir danser trois générations au même bal, auquel » il n'est pas permis aux jeunes filles de prendre part avatt » 1 âge de dix ans. On commence donc à vivre dans cette n ville de meilleure heure, et Ton quitte le monde plus tard » que dans d'autres pays.

» Au milieu des avantages dont jouit ce pays, les études » paraissent languir , le commerce et le militaire absorbeil » presque tout.

» Il n'est guère question aujourd'hui de sciences à Xea- » châtel ; on songe à gagner de l'argent ou à le dépenser. *

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