‹ Déserteur (roman patriotique)Chapitre 2 sur 9 · TEUR · texte numérisé non relu

TEUR

a pénétrer dar>8 la maison. Et furtivement, eomme crioiioeile, elle pénétra dam la loge du concierge*

La présence de Philippe l'avait rassurée, pourtant. Elle indiquait cialrament qu'Armand n'était paf mortl...

Elle demanda :

— Est-ce que M. le capitaine de Trélon-Fontaines Mt chez loi ?

— Oui, madame ; au cinquième, à droite ou à gauche... le palier esta lui...

— Merci.

Mais elle n'avait garde de monter. Elle s'esquiva. Le concierge tournait le dos et n'y fit point attention. Sans cela, il aurait pu trouver étrange qu'après avoir reçu le renseignement qu'elle demandait, Magda prit la fuite.

Il était chez lui ! siprès d'elle! fille en fut infiniment troublée...

Sortirait41 ? Aurait-elle le bonheur de le voir ?

L'après-midi se passa. Le soir Tint. Elle ne pouvait rester s^nssi longtemps dans la rue sans éveiller les soop^ns des boutiquiers» sans attirer sur elle l'attention.

Le dimanche, ^e W MTaii, Armand dinait toujours chez son père, à Autenii.

11 sortirait sans doa^>e vers six heures, prendrait une voiture et se dirigerait vers le parc des Princes.

En attendant cette heare-là, elle se rendit au parc Monceau. Il était presque désert. Point d'enfants; quelques passants, rares.

Elle releva son voile et resta là, quelques instants, rêveuse.

Si rêveuse qu'eHe n'aperçut pas, tout à coup, un

li PANTALON RODGK

jeune soldat qui en passant devant elle s'arrêtait brusquement, la regardait.

Elle ne leva pas ia tête.

Le jeone soldat, qui portait l'uniforme de la ligne, fit même un pas vei^ elle, pois, se ravisant soudain, passa.

C'était Robert.

Elle venait d'être reconnue.

— Magda 1 Magda ! que vient-elle faire ici? A-t-elle revu Armand?

Lui-même se rendait chez Tofficier qu'il devait emmener avec lui au parc des Princes où Darnetal avait conduit Lavidry et où ils devaient dîner en famille. Robert avait obtenu à Versailles la permission de théâtre.

Caché derrière une charmille, Robert observa Magda.

— ' Elle vient revoir Armand, sans doute...

L'attente dura de longues minutes.

Magda se leva, se promena lentement dans le parc, puis se dirigea ver? la rue de Prony.

Six heures sonnaient.

De loin, Robert suivait le trajet bizarre delà jeune fille qui montait et descendait la rue, sans cesse, ne s'arrêtant pas, mais seulement relevant la tête vers l'appartement de l'officier toutes les fois qu'elle passait devant la maison.

Eiie avait rejeté le capuchon de son manteau sur le front et rabattu son voile.

— Sûîement, se dit Robert, elle se cache... Si elle avait été aussi bien voiîée tout à l'heure, je ne l'aurais pas reconnue... Mais que veut dire ce manège?... On

dirait qu'elle gaette Armand, en prenant toutes sortes de précautions pour n'être pas aperçue.

U réfléchissait, perplexe, un peu effrayé môme.

— Est>ce qu'elle méditerait quelque mauvais coup? Cela dora nue demi-heure encore.

Rohert consulta sa montre:

— Je n'ai plus que le temps de me rendre an parc des Princes... et Armand doit être parti déjà, pendant que je surveillais Magda... Ma foi, je m'excuserai par lett^ demain à mon grand-père et au général, mais je ne quitte pas Magda d'une sdmello...

Sept heures I

Magda venait de s'arrêter devant la maison.

Robert la vit qui entrait.

Il se cacha dans Tombre d'une porte cochère et attendit.

Elle fut à peine quelques secondes.

Le concierge, la reconnaissant pour Ta voir vue déjà tout à l'heure, lui avait dit :

— C'est vous qui avei demandé M. de Tréîon-Fon« Itaines?

— C'est moi.

— Eh bieni il était chez îui, vous ne l'avez pas rencontré?

— Je ne suis pas montée... J'avais uae course à faire 'auparavant... Et maintenant me voici...

~ Très bien, très bien... Seulement vous n'avez pas Ide veine...

— M. de Trélon est sorti 7 dit-elle avec angoisse.

— îl n'y a p9« cinq minutes.

— Allons, mnrmura-t-elle,'je ne le reverrai plus... Dieu n^ i.> mm»! pas.,. Ei «îgla vaut peut-être mieux aiiibi...

Id panvàlom aooM

Elle sortit, le cœur gros.

A quelle heure de la soirée Armand rentrcralt-il ?

Elle ne pouvait rester là toute la nuit.

Elle soupira, vnarchaau hasard, dans les mes, sans se retourner, sans se douter qu'elle était suivie, car Robert ne la quittait pas.

Puis elle arrêta une voiture, donna l'adresse de la rue de Lancry.

Rohert passait presque au même moment.

Il entendit l'adresse. Une voiture croisa celle de Magda. Il y monta^ et désignant le fiacre de ITJrbaioe que îa jeune fille venait de prendre, ii dit rapidement, à voix basse :

— Suivez!... Nous allons rue de Lancry... Etait-ce là que Magda demeurait ? Robert voulait

t'en assurer.

Rue de Lancry, Magda descendit, paya le cocher et entra.

Robert attendit, pois pénétrant loi-môme dans la maison :

— Est-ce bien id qnedemenre Mademoiselle Magda de Winter ?

— Mademoiselle monte Fescalier... si vous voulez la rejoindre?.,.

— Non, merci, le rendeignement me suffit... Et il disparut.

— Maintenant, se dit-il, puisque j'ai une voiture, rien ne m'empêche d'en profiter pour aller au parc des Princes.

Il donna l'adresse. Le cocher fit la grimace.

— Dites donc, il y a une étape I

— Et an bon pourboire, si vous allez bon train,.«

^ La masse e»t complète ? Tant mieux... Hue, la Grise I

Il arriva en retard d*iine demi-heore. On ne l'altaa* dait plus.

Il 8*excusa, chercha quelque histoire.

Il y avait un doux reproche dans les yeux d'Espérance.

Robert connaissait la retraite de Magda; mais malgré la tristesse d'Armand, il ne voulait pas lui indiquer cette retraite, ayant peurde la jeune fille, redoutant son influence et son amour, préférant voir Armand se désespérer que de le voir hearcux auprès d'elle...

Il avait d'elle une terreur qu'il ne raisonnait pas. C'était superstitieux, instinctif.

Il se tut.

Le général se retira de bonne heure. Lavidry regagna la villa Montmorenciy , reconduit par Darnetal.

Espérance resta seule avec les deux jeanes gens.

Armand, sombre et muet, regardait machinalement par la fenêtre, contemplant la nuit noire.

El si grande paraissait sa tristesse que Robert et Espérance ne songèrent point à parler de leur amour.

Lorsq-je le jeune officier voulut partir, Espérance dit à Robert :

— Accompagnez-le... son visage est si triste, il paraît si accablé q»e cela me fait peur... et je ne sais de quoi il souffre.

Robert, lui, le savait, mais ne pouvait le dire à Espérance.

La voiture du général était à la porte de l'hôtel .

— Armand, vous allez rue de Prony ?

Il se disposait à sortir sans même faire d'adieux.

Il tressaillit, comme s'il avait été réveillé brosquement. ,

— Oui, dit-il, voulez-vous m'accompagner...

— Certes !

— Eh bien, venez... mais j'ai un pen de fièvre... Si vous vouiez, comme la nuit est froidp et claire, la voiture nous conduira au bois, nous nous y promènerons... cela me reposera la tête...

— Volontiers, Armand.

Robert serra les mains d'Espérance,

— Ne ie quittez pas! dit la jeune fille.

— Non. je resterai avec lui jusqu'à onze heures et demie... A cette heure-là, il faudra que je songe à rentrer à la caserne...

Impartirent.

Armand donna ses ordres au cocher.

Quelques minutes après, ils descendaient dans une des allées du bois et la voiture les suivait, à quelques pas derrière eux, pendant qu'ils se promenaient.

Armand était en tenue civile.

Il avait passé son bras sous le bras de Robert et gardait le silence. Il ne pouvait surmonter la tristesse de ses souvenirs, échapper au fardeau de son cœur.

Robert essaya de le distraire, mais n'y parvint pas.

Tout à coup Armand s'écria :

— Je ne pourrai vivre sans elle,., je mourrai si je ne ia revois pas !

Ils restèrent là, dans les ténèbres des avenues, pendant une heure, puis Armand dit :

— Je ne pense pas que vous devez vous rapprocher ne la"gare, mon cher Robert, etnousen sommes loin... Je serai? désolé d'être l'occasion d'une punition aévère

DESERTEUR tt

— Tranquillisez-vous, Armand...

Et consultant sa montre :

— Il n'est que dix heures et demie.

— En ce cas, venez, <ji vous n'avez pas d'autre projet, achever votre soirée chez moL Nous fumerons un cigare.

— Je voudrais ne point vous quitter, mon cher Armand, et je regrette, pour la première fois, d'être au régiment.

— Ne le regrettez pas, mon ami... Vous êtes heureux 1

— Heureux! murmura Robert en soupirant.

U venait de penser à sa mère, Armand le comprit.

— Pardon 1 Tant qu'elle ne sera pas libre, vous ne pourrez pas être heureux, en effet...

Ils étaient remontés en voiture et le coupé filait an grand trot de ses deux chevaux vers la rue de Prony.

Ainsi Magda ne Tavait pas revn !

Sur le point de se séparer à jamaià du monde et de •'enfermer dans un cloître, elle aurait tant voulu éprouver un dernier bonheur, celui de contempler encore une foU ce visage aimé qui habitait ses rêves.

Et elle ne l'avait pul...

Toutes ses mesures étaient prises. Elle allait partir. Elle avait fait l*abandon de tout ce qu'elle possédait, de son humble mobilier, à des pauvres.

Elle quitterait ce logement et dirait adieu au monde.

Elle se sentit prise d'un immense accablement.

Ne ravoir pas revu 1

Cela restai! presque en son âme comme un reproche.

Et la douleur en fut si vive que, soudain, elle se leva et se mit à marcher dans sa chambre, rapidement, comme pour y échapper.

C'était vraiment un peu de folie qui traversait sa détresse. Elle l'aimait, Armand, de toutes les ardeun de son âme et son regret, presque son remords, venait de cet abandon où elle le laissait.

Si elle reprenait un peu d'estime d'elle-même par

cette séparation qoî brisalîToars amours, elle se trouvait cependant coapai>le envers lui, coupable d'un crime d'amoar.

Elle aurait désiré, maintenact, qu'il apparût tout à coup aân qu'elle pù^ lui dire ces clioseft, i« conv aincre, emporter son pardon, sa pitié...

Et pourquoi ne !e reyerrait-eile pas? Elle se sentait lorte contre lui, puisqu'elle avait fait l'héroïque sacrifice de quitter le monde pour se consacrer aux pauvres.

Si elle allait rne de Prony ? Si elle frappait à la porte de cet appartement où jamais elle n'avait pénétré?...

Et ne le pouvait-elle pas?

Armand lui avait donné la clef jadis.

Cette clef, elle Tavait encore. Elle ne j|*en était pas servie. Eile s'en servirait, une fois. Elle le verrait, chez lui. Elle lui tendrait son front. Puis elle s'enfuirait.

Cette idée folle grandissait, dans la griserie de son cerveau.

Elle redescendit.

Au moment où elle passait devant la loge, elle s'entendit appeler par la concierge surprise de la voir f^^orlir si tard.

— Quoi, mademoiselle Magda, à pareille heure ? et toute seule?

— Tous savez que deraain je quitte Paris. J'ai une dernière course à faire...

— Oh! je ne vous soupçonne pas, tant s'en faut... Bt il ferait beau voir qu'on vous soupçonne devant moi... fous... la sainte fiUe... qui allez consacrer votre vie aux pauvres et au£ malades...

Magda passait. La. concierge ajouta:

— A propos, il 7 a un soldat qui est venu vous d9-

Tgl PANTALON ROUGB

mander tout à rheore... au moment où vous êtes rentrée.*.

Magda s'arrêta, surprise :

— Unsoldatl Un officier, plutôt?...

Et elle se hMa d'ajouter, pour éviter tout soupçon:

— Un officier, mon frère . . .

— Non, un simple soldat, de la ligne, tout jeune et beau garçon.

Et elle donna le signalement, s'étendit en détail* méticuleux.

— Robert! murmm*a la jeune fille... Que me voulait-il?...

— Vous le connaissez ?

— Non, il était envoyé par... par mon frère. . . sans doute.

Elle sortit pour échapper à de nouvelles questions.

Une voiture la conduisit rue de Prony.

Elle était si agitée, si fiévreuse, qu'elle ne songeait même pas à dîner. Et déjà le matin, elle s'était contentée d'un morceau de pain. Il était tiuit heures lorsqu'elle entra dans la maison.

Elle ne s'arrêta point devant la loge du concierge.

Elle passa en courant presque et monta l'escaiier.

Au cinquième, «Lie le savait. Et le cinquième étage était occupé tAut entier par l'appartement du jeune komme.

Elle ouvrit

Elle se trouva dans l'antichambre.

Mais le bruit avait attiré Philippe, qui accourut, croyant voir le capitaine. Il fut surpris de se trouver devant Magda et s'excusa, disant :

— Mon capitaine dîne chbx le général...

— A quelle heure sera-t-il de retour?... Le savezvous?

— Nullement ; car moi je suis obligé d'être à l'appel tous les soirs, et je quitte ici mon service vers neuf heures pour courir à la caserne... de telle sorte que je ne connais pas les habitudes de mon capitaine...

— Je vais l'attendre...

— Certainement, vous êtes libre, mademoiselle... Et le soldat ajouta, en s'en retournant vers la cuisine :

— Mon capitaine est bien triste, bien triste depuis quelque temps...

Ce simple mot, où elle sentait le reproche timide de l'homme dévoué à son officier, amena des larmes aux yeux de Magda.

Elle entra aa salon et s'assit.

Une seule lampe, voilée d'un immense abat-jour, était allumée et répandait dans le salon une clarté discrète, mystérieuse.

Magda se sentait tout émue de se tronver là.,.

Et sa curiosité de femme, éveillée, lui faisait jeter les yeux partout, sur tout ce aui l'entourait, eu cet intérieur de garçon.

Son cœur battait.

!1 lui semblait que bien qu'Armand fàt absent, elle le retrouvait auprès d'elle, en ce moment, au milieu de ces choses où il vivait, meubles, tableaux, bibelots précieux, mille riens luxueux et délicats.

Son ccftur s'amollissait, «on énergie défaillait.

La griserie augmentait.

— J*ai mal fait de venir, murmura-t-ellô... Je n'aurais pas dû, non, je n'aurai pas dû... je l'aime tfrat... je i'aime trop...

H PANTALON ROOGE

Et quand quelque bruit vague montait de la maison jusqu'à elle, quand la porte cochère se refermait par exemple, après Tentrée d*uQ locataire, elle en était bouleversée

— C'est lui I

Et elle aspirait après lui de tout son amour passionné, en môme temps qu'elle le redoutait de tous ses remords.

Lorsque- Philippe partit, il vint la prévenir.

— Mademoiselle, je suis obligé de rentrer à la caserne, mais vous n'êtes pas seule... Il y a la cuisinière et si vous avez besoin de quelque chose...

— Merci.

L'ordonnance s'en alla.

Il venait à Magda une curiosité de femme. Elle eût voulu parcourir Fappartement, afin d'emporter dans la retraite oà elle allait vivre le souvenir précis de tout ce qui entourait Armand.

Le cabinet de travail, — ce grand atelier de peictré dont l'officier avait fait son bureau, — était emcombré, comme le salon, mais il y avait surtout des panoplies de toutes sortes, formées d'armes françaiseï ou étrangères ; quelques tableaux représentant des scènes militaires, des meubles laqués, incrustés de nacre, qu'Armand avait rapportés du Tonkin, de vieilles étoffes jetées en désordre un peu sur tous les meubles : un sans-gène où l'on sentait le goût d'un homme adorant son intérieur et aimant le travail. Au milieu de l'atelier, un grand bureau plat, éclairé de deux hautes lampes à abat-jour de dentelles. Et sur le bureau, des papiers, des notes, des plans épars, de» croquis, des problèmes. Tout le long des mars» jasqu'à hauteur de tète, une bibliothèque bondée de

TolaBras, offrant ses rayons sans yitrine à la main qoi ¥eawt en consulter les trésors.

Lm lampes atlumées iodiqoaiei&t qu* Armand ayait travaillé à son bureau avant de partir pour Auteuil.

Et elles semblaient l'attendre encore et l'appeler au iravail, à son retour.

Magda regarda distraitement ces papiers étalés.

Gela ne Tintéressait guère. Elle ne comprenait pas.

Il y avait là, cependant, des renseignecnents précieux, que coordonnait Armand, et desquels allait se servùr M. de Trélon-Pontaines pour son rapport sur la défense de nos frontières de TEst. Ces renseignements n'étaient pas complets. Armand, men qu'il n'eût aucune indiscrétion coupable à redouter, en cet appartement, où il n'était entouré que de dévouements mis depuis longtemps à l'épreuve, ne négligeait quand même aucune prcdence.

Les notes dépareillées, éparses sur son bureau, n'eussent donné aucune indication précise à l'indiscret qui eût voulu s'en servir. Les autre», qui com plétaient oelles-ià, les notes si graves, les plans et dessins déjà relevés ^r Armand, les calculs délicats, tout se trouvait dans un secrétaire du cabinet de travail dont Armand portait sans cesse sur lui la clef.

Qu'importaient toutes ces cboses de guerre à la douce Magda ?

Elle s'assit dans le fauteuil d* Armand .

Le temps s'écoulait. Armand ne rentrait pas.

Sa première fièvre écoulée, Magda se disait aussi qu'elle avait été imprudente de venir ainsi.

Est-ce qu'elle pourrait résister à ia passion d'Armand ?

Ëst«oe qu'elle résisterait à le^^ supplications ? El

FAHYALON KOUftB

alors, si elle redevenait faible, la situation renaîtrait entre eux sans issue, apportant les mêmes hontes et les mêmes larmes pour ell«, — les mêmes secrètes souffrances pour lui.

Ce qu'elle avait voulu faire — briser brusquement sans le revoir — était le parti le plus sage.

Pourquoi tant de faiblesse au dernier moment?

■— Héias I murmura-t-eiie, parce que je l'aime !...

Si Armand était rentré, à cette heure-là, c'en était fait d'elle et de ses belles résolutions.

Armand ne revenait pas et ce fat ce qui la sauva.

Qu£.nd elle entendit sonner dix heures à une pendule îjûinuscale qui était presque invisible sous un amoncellement de papiers au coin du bureau, elle se leva.

— Je vais partir !... Oui, il le faut... Cela vaut mieux... J'ai mal fait de venir... Je l'aime donc mieux pour moi quejs ne l'aime pour lui?... Non, non...

Elle déchira une page d'un bloc-notes et hâtivement écrivit :

a Pardonneï-moi, Armand. J'étais ici à vous at* tendre parce que j'ai été faible contre mon cœur. Et JGfuis... je fuis... parce que votre bonheur exige que vous ne me revoyiez plus. Adieu. Si je suis venue, c'est parce que je. n'ai pas voulu que vous m'accusiez... je voulais vous faire comprendre pourquoi il faut que cela soit fini, pourquoi il faut que nous noas séparions à jamais — pour votre bonheur, Armand, pour votre bonheur, je le répète... Pourtant, 6 mon Araaand que j'aime, je voudrais, quoi qu'il arrive, laisser dans too cœur, pour toujours, un souvenir de mon passage dans ta vie.c. Ne me hais pas et ne me méprise pas... Je t'ai bien aimé et — que Dieu me pai'donne» lui vers qui je Tais — je t'aime e'^core 1 »

Elle mit la lettre «ous uuc enveloppe. Sur i'envoloppe elle écrivit seulement le nom d' « Armand »,

11 reconnaîtrait bien vite l'écriture .

Puis, s'envôloppant d© son manteau, elle sortit, le cœur gonft^-

La me éta. ''éserte.

Elle la deacei.dit en cherchant une voitvire.

Au moment où elle passait devant la devanture d*an marchand de vins, elle regarda machinalement à l'intérieur, sans penser» au hasard, et soudain tressaillit.

î?on regard tomba sur un homme attablé dans un coin — seul, le débit était vide — et en train de manger.

V ne se cachait peset faisait face à l'entrée.

Cet homme, c'était Karl de Wintsr.

Une horrible angoisse Tenvahit... Karl, dans la rue de Prony ?

Que venait-ii faire là ? Etait-ce le hasard, seulement, qui l'y avait amené ? Etaiv-ce, au contraire, quelque criminel dessein?

Ob ! sans doute. Elle le pensa. Et contre qui, si ce n'était contre Armand?... Mais que rôvait-il?... A qiKji tendait sa haine qui ne désarmait pas?... Et comment faire pour le savoir y

Entrer là? Elle ne le pouvait. Karl la recooDaîtrait tout de suite.

Un autre débit de vins, presque en face de celui-là, était désert. De là, elle verrait peut-être ce qui se passerait. Elle suivrait Karl lorsqu'il sortirait. Entre lui et Armand elle s'interposerait et si Karl préparait un crime, elle empêcherait ce crime !,..

Au moment où elle allait entrer, elle entendit un bruit de pas sur le trottoir, dans le silence de la rue.

f%^ 9ÀNÏAI.0N AOUeS

Elle se retourna.

C'était Karl qai sortait.

Alors, voilée, le capuchon de son manteau rabattu sur ia tête, méconnaissable, elle le suivit.

Il marchait très isntement.

En passant devant la maison où demeurait Ârm&nd» il ne tourna même pas la tête.

Et deux maisons plus haut, il entra.

C'était un hôtei garni. La porte était encore ouverte, le vestibule éclairé. Elle passa, rapidement, regarda. Karl prenait sa clef et montait. Il habitait donc là I...

Or, Magda ne l'ignorait pas, Karl et sa m6re av&ient quitté l'avenue Montaigne et avaient loué un modeste appartement à Mouimartre, dans la rue des Acacias.

Que venaii-ii faire dans ce garni, si près d'Armand?

Elle était courageuse. Elle n'hésita pas longtemps.

Elle entra.

On entendait encore le pas de Karl aux étages supérieurs.

— Pouvez- vous me donner une chambre, n'importe laquelle, pour Li nuit?

Le garçon, qui se déshabillait, la regarda. Mais il lui fut impossible de voir le visage de la jeune fiUe.

— Oui, nous avons le 31 et le 54, au quatrième oa au cinquième étage.

— Peu m'importe.

— Voici la clé du 54. il y a une bougie. Faut-il vous âccoaipagcer?

— Inutile, merci.

— Seulement, on paye d'avance. C'est trois francs. Magda s'exécuta, prit la clé, un bougeoir allumé et

monta. Cela fut ^ me fait que Iors^%'^^ aiteigniile

oiÉfBRTEUll Q

cinquième étage, elle entendit une porte au-deâsai d'elle qui se refermait.

Etait-donc Karl? Gela ne pouvait être que lui... aa sixième, dans les combles de l'bôtel, pourquoi?...

— Il se passe quelque chose, murmura-t-elle, j'ai bien fait...

Elle entra dans la petice chambre garnie et posa le bougeoir sur la cheminée. La chambre était glacée. Elle frissonna sous son manteau.

Au dessus d'elle, les pas d'un promeneur, Karl, peut-être?...

Elle sortit, monta le dernier étage. Il y avait là un étroit corridor tortueux, dallé de briques, et sur lequel s'ouvraient des portes. C'étaient des chambres mansardées. Magda s'en aperçut en poussant une de ces portes resiée entre^bâillée et derrière laquelle elle n'apercevait point de lumière.

Elle avait essayé de calculer, en se basant sur le bruit (ses pas, quelle était la situation de la chamjjre de Karl.

Il ne lui fut pas difficile, do reste, de la trouver. Karl se promenait toujours et c'était le seul bruit qu'on entendit à cet étage, toutes les autres chambres étant inhabitées.

Le corridor était noir, sans aucune lumière. Elle s'arrêta dans un angle où elle ae crut à peu près invisible.

Quelques minutes se passèrent, puis la chambre, d'où partait la promenade solitaire, s'ouvrit et sur le seuil de la porte, éclairé par una bougie restée à l'intérieur, un homme apparut.

Elle ne d'était pas trompée.

C'était Karl.

m PANTALON ROUGE

li prit le corridor obscur et se dirigea vers elle.

Elle sentit une angoisse; Allait-elle êt:>e aperçue? Un filet de lumière, venant de la chambre ouverVe, arrivait jusqu'à l'angle où elle se faisait petite, où elle tremblait bien fort.

Imposable de fuir, impossible de l'éviter. Il fallait l'attendre.

Elle se dissimula du mieux qu'elle put.

Il passa, la frôla et déjà s'éloignait. Un moment elle crut qu'elle était sauvée, mais voilà qu'il s'arrête, se retourne, revient à elle et se penche.

— Qu'est-ce que vous faites là, vous? dit-il rudement.

Elle balbutie quelques mots, étouffant sa voix soug ion voile, sous son capuchon.

Il lui saisit le bras. EU© veut résister. Il l'entraîne;

Et devant la lumière de sa chambre, il approche »0Q visage de celai de Magda, à le loucher presque et, brusquemenk, il rejette le capuchon, arrache le ▼oile.

— Magda ! Toi ! ! Que viens-tu faire ici?

Elle ce répond rien, dans le premier moment, saisie, tremblante.

Et lui, l'étreignant et lui broyant le poignet ;

— Tu me suivais? Tu m'espionnai»? Pour le compte de ton amant, sans doute? Jolie besogne! Compliments. Tu veux sans doute récompenser ma mère de t'avoir arrachée au viceei à la crapule, au bagne peutêtre, ente mettant au service des Trélon-Fontaines...

Elle s'excuse, cherche à mentir.

— Tu te trompes, je ne te suivais pas, j'habite cei h6tel...

— Ta mens.

— Ma chambre est aa-dessoas de la tienne...

— Prouve-le-moi...

— Viens 1

Elle descend un étage, le condoit dans le petit cabinet humide et glacé qu'elle a retenu pour la nuit. Il regarde Magda, sombre et haineux. Il comprend bien qu'elle n'habite pas là. Pas un objet de femme. Rien que le strict nécessaire du garni,

— Tu m'espionnais, répète-t-il, cela m'en donne la preuve... Ne mens pas... Aie le courage de ton ingratitude... Peu m'importe, du reste... Je me moque de toi... Du moins ce n'est pag aujourd'hui que tu empêcheras mes projets de s'accomplir. Jeté tiens et te garde...

Karl, tu méditée contre Armand quelque chose

d'infâme...

Ah ! tu devines ça, toi ? fit-il en rioanant... tu n'es

pas bête...

.— Karl, je t'en prie, Armand ne t'a rien fait...

Tu l'aimes et je le hais... Ce serait «ne raison, si

je n'en avais d'autres... tu le sais,

— Karl, Karl 1 1 •

Tais-toi. Je n'ai pas le temps d*écouter tes

prières. Où est la clef de of^tte chambra? ^ Qu'en veux-tu faire ?

— Donne... tu le verras bien.

-^ Je ne te la donnerai pas, tn me fais peur... Et machinalement elle appuya ane main snr la poche de son manteau, Earl vit ie geste.

— La clef est là. Bon ! Donne-la, te dis-ja 1.^

— Non.

— Eh bien, je la prendrai de force.

11 lui tordit les poignetâ dans sa main de fer. De l'autre main il retira la clé.

— Voilà cinq minâtes de perdues, dit-il ; adiea» je suis pressé.

ïi sa précipita vers la porte, l'attira ; Magda, de rintérieaf, entendit le bruit de la cle dans la serrure.

Elle était emprisonnée.

— Be cette façon, dit uce voix railieuse, ta ne me suivras plus...

Madgda entendit Karl qui s^éloignait.

En un accès de fureur, elle ie jeta contre la porte, la heurta.

Rien n*y fit.

Elle prêta Toreille. On ne percevait plus aacoB bruit.

Elle frissonna.

Que rêvait Karl? Bd voulait-il à la vie d'Armand?.., Non, cela étai^ impossible. Karl n*était pas un assassin. 11 se vengerait, par la ruse. Il ne tuerait pas... Et puisqu'il l'avait enfermée, c'est q\i'il comptait mettre, celte nuit même, son projet à exécution... Voilà pourquoi Magda l'eàt gêné et pourquoi il s'était débari-assé d'elle...

Gomment faire pour prévenir Armand?

Mais Armand était absent... Impossible de l'avertir, quand bien même elle eût été libre. Absent I Karl ne le savait-il pas ? Et ne voulait-il pas profiter de cette absence? Sans doute il avait .observé les habitudes du jeune officier. Il n'ignorait pas que tous les dimanches Armand passait la soirée chez le général et rentrait me de Prony assez tard.

iMÉiumiai II

Est-ce qu'il voulait tenter de s'introduire chez Armand?

Pourquoi fairaî Pour le voler? Karl n'était pas piui un voleur qu'il n'était un assassin.

Magdase perdait en conjectures.

lY

Karl, après avoir enfermé Magda, était remonté au

sixième étage.

Là il écouta.

Il entendit les premiers tSorts de la jeune fille Dour sortir.

Il sourit. Il ne crsiignait rie^i d'elle à présent. Et en effet bientôt elle resta tranquille. Le silence devint profond dans l'hôtel.

Il consulta sa montre.

— Dix heures !murmura-t-il... J*ai le temps encore, mais je n'ai plus une minute à perdre... si je ne veux pas me trouver en face d'Armand...

Il prit, sur sa tablf^, un pr-^quet enveloppé d'une toile grossière et qui sen.ijîait renfermer des outils. Pour être libre de sefe mouvement» et ne point se préoccuper de ce paquet, il se l'attacha aux épaules avec une courroie. Tout cela était prêt, tout avait été réfléchi, prévu depuis longtemps sans doute.

Alors, il souffla sa bougie, poussa, à l'aide de la trmgie en fer, le vasistas de la lenétr© à tabatière et accrocha la tiingle.

If

Il g*enleva par la force des poignet», en se tenani aux rebords, et quelques secondes après il se trouvait à califourchoo sur le toit.

La crête du toit était plate. H y monta, y marcha sans peine.

Il avait tons ses points de repère, car il n*hésitait pas. Seulement, de temps à autre, il s'arrêtait, se dérobait derrière un« cheminée eî s'assurait que des derniers étages des maisons, de l'autre côté de la rue, personne ne l'avait aperçu et ne le guettait.

Il pasia ainsi sur la maison habité par Armand.

A la hauteur du balcon, il se laissa glisser et, au moment de sauter, attendit ôt, la tête en bas, regarda.

Il avait bien ealcnlé et se trouvait en face de ;a chambre à coucher de rofficiar. Pas de lumière dans cette chambre.

Karl tomba, doncement, sani brait, sur le balcon.

£ia rampant, ponr que son ombre ne parût pas sur les fenêtre?, si par hasard le salon était éclairé et ^i quelque domestique le traversait, il se coula ainsi, avec une extrême prudence. Le salon loi sembla désert.

— Allons, dépêchons- nous I se dit*U.

Prestement, sans aucune hésitation, il coupa un carreau, passa la main, ouvrit la fenêtre.

Avait-on entendu le bruit de la vitre ?

Non, sans doute. Les cassures étaient tombées sui les tapis épais qui avaient amorti ce bruit. Karl était bien sûr de Tabsence de l'officier, car il ne manifestait aucune crainte. En outre, il devait savoir également que l'ordonnance quittait l'appartement tous ](«• soim pour retourner k \m ««MMsrn*». L« <!tii8Îî?ièî'«' '

3i PANTALON ROUdK

seaîe restait, attendant soq maître, mais ne bougeait pas de la caisine.

La fenêtre ouverte, il pénétra dans le salon.

Celui-ci, nous l'avons dit, était légèrement éclairé.

Il le traversa sans se heurter à aucun meuble.

Karl était très pâle, certes, mais cependant une résolution arrêtée donnait à son yisage, à ton allure, quelque chose de farouche.

li aperçut l'atelier inondé de lumi^e.

A cet instant, il eut une si forte émotioc qu'il re» eula.

Armand étail-il donc à son bureau ?

Une simple réflexion le rassura.

Si Armand était là, il avait entendu le bruit de la vitre brisée, si peu de bruit qu'eût fait cette vitre.

Et il n'avait pas donné signe de vie.

Il n'y avait donc là personne.

Il respira, soulagé.

Il souleva la portière lourde, d'étofife orientale, qui L éparait l'atelier du salon.

Et il regarda.

L'atelier était désert,

— Allons, murmura-t-il, j'ai le diable avec moil

Il entra, vint au bureau surchargé de papiers. Et en les voyant, ces papiers, ces plans, ces notes, il eut un sourire de triomphe.

— Je m'en doutais.

Il ramassa tout ce qu'il put, se hâtant, puis, en un regard ^circulaire, avisa le meuble dont Armand conservait toujours sur lui la clé. C'était sans doute pour un meuble de ce genre qu'il avait apporté le paquet «itaché à son épaule. Il prit dans ce paquet un ciseau à froid ; d'une pesée vigoureuse fit sauter la serrure.

La porte du secrétaire s'ouvrit, béante, livrant se? secrets.

Quelques secondes lui suffirent pour retirer des rayons du meuble les papiers qui l'intéressaient.

Il en fil un rouleau, le glissa dans sa poche.

— Et maintenant décampons... Quand je me serai mio à l'abri, j'aurai ie loisir d'examiner tout cela.., et de voir si cela valait la peine de risquer sa peau comme je l'ai fait.

Cependant, avant de partir, il poussa une porte au hasard et se trouva dans le vestibule.

Une autre porte communiquait du vestibule à la cuisine. Elle était ouverte sur le corridor qui aboutissait à la cuisine.

Karl écouta.

La cruisinière allait et venait sans se douter qu'à quelques pas d'elle un crime se commettait.

Un instant Karl parut vouloir descendre par l'eicalier.

Mais il risquait d'y rencontrer Armaûd, ou quelaue locataire, ou le concierge,

G'6tait tenter le hasard avec une insolence qui pouvait être fatale, provoquer le danger et môme le faire naître.

Il n'osa.

Il revint au salon, passa sur le balcon, s'enleva sur le toit et reprit le chemin périlleux qu'il avait &xnyi *<»uit à l'heure.

- Venez achever la soirée chez moi, avait dit Armand à Robert. . . Nous causerons en fumant un cigare.

La voiture s'arrêta rue de Proay,

Les deux jeunes gens montèrsnt.

Au salon, Armand fut frappé tout de suite par l'air vif, glacé, qui, en cette nuit d'hiver, pénétrait par la fenêtre ouverte,

— Tiens, dit-il, qu'est-ce donc ?

Et il s*ap»procha pour la refermer.

Ses pieds firent craquer la vitre dont les débris étaient éparpillés sur les tapis du salon.

Tout de suite la pensée d'an crime lui traversa Tesprit.

— Eh mais ! fit-il, restant très calme, on dirait une effraction...

Autour de lui, aucun désordre parmi les meubles.

Sur la cheminée, près de la lampe, il avait, en s'en allant vers six heures, oublié quelques loais et deux ou trois billets ae banque. Il ne s'en était souvenu qu'ilors qu'il était trop loin pour reveoi* rue de

Prony. Du reste, allant chez son père, il n'avait pas besoin d'argent.

Ces billets et ces louis étaient là intacts.

Personne n'y avait touché.

vl prit la lampe et entra dans sa chambre à coucher, suivi de Robert.

Là rien non pins, aucun indice du passage d'un malfaiteur.

Il revient au salon, puis, soudain, ses yeux sd portent vers le cabinet de travail. Il n*a là aucune valeur, ni or, ni billets. Et tout d'abord il n'avait pas songé qu'on pût s'y être introduit. Mais, est-ce qu'il ne s'y trouvait pas des trésors mille fois plus précieux ■qu'une fortune, ces notes, ces devis, ces plans, ces observations qui intéressent la défense de nos frontières et auxquels est lié le sort, la sécurité même de la patrie?.,.

Il se précipite dans Tatelier. Un coup d'oeil sur le bureau en désordre. Tous les papiers ont disparu. Et les tiroirs du bureau n'ont même pas été forcés I... Un autre coup d'oeil vers le secrétaire î... Une porte brisée, les serrures pendantes, les rayons vidés, tout indique le forfait.

Armand n'a p£sun crll...

D;i premier coup, en une seconde, il s'est rendu compte df^la catastrophe, horrible, irrémédiable...

C'est le dé?honneur, c'est la honte...

C'est la mort I...

Kobert ne comprend pas., lui. Il ne peut saisir encore, sans quelques mots d'explication d'Armand, l'immansité du désastre.

Toutefois ce désordre, le secrétaire brisé, réponvanto

12 PANTALON ROUGB

empreinte snr le visage de son ami, lui mettent dei doutes.

— Armand, tous aurait-on volé?

— C'est horrible, Robert, horrible ! entendez-vous !

— Arrband, qu'est-ce donc? Qu'avei-vous?

L*otficier se lève en chancelant, se dirige vers le

meuble béant dont les j^rof^ndeurs vid«8 l'attirent .

Et de plus près, il regarde, comme si, malgré îoute évidenee, un dernier espoir était resté en son âme.

Il tombe alors dans lea bras de Robert éperdu.

— Volé, trahi, déshonoré ! !

Et il éclate en sanglots, balbutiant :

— Les papiers de mon père... les plans de la défense de l'Est, les notes. .. le* projets... l'avenir... tout cela dispara, disparu... volé... un misérable... qui?

— Grand Dieu ! l murmura Robert, enfin comprenant.

Et il serra i'otficier contre son cœur, — contre son cœur, ce jeune homme qu*Ll aime plus qu'an frère, — on dirait ainsi qu'il veut le protéger contre l'abominable accusation qui va s'élever contre Armaad : celle d*avoir trahi son pays I

— Armand, êtes- vous bien sûr î Si voo» voub trompiez!

— Hélas!

En un geste vague, un geste de fou, il indique les choses d'autour de lui.

Tout à coup, il repouase Robert et se précipite vers le balcon.

La vitre brisée, la fenêtre ouverte, cela n*indique-t-il pas que i*infâme est descendu par les mansardes?

— Gomment se fait-il que Philippe ou la cuisinière usaient rien entendu?

MSSRTIUB ■

— Philippe eat à la caaamc. Quant à la ouisinfère, elle e8t loin de rappartemeot et les tentures, les étoffes, les tapis étouffent tous les bruits.

— Interrogeona-la. Rien n'est désespéré peutêtre...

— Elle ne dira rien.

Néanii>oin9il sonna. La domestique accourut. Armand dit:

— On m'a volé 1...

A la consternation, à l'émotion de la brave femme, il fut aisé de voir qu'elle ne pourrait donner aucun renseignement, tout de suite.

Elle faillit s'évanouir et elle examinait tout autour d'elle avec terreur, répétant :

— Volé!... volé!... Un si doux maître!... Et voilà que tout à coup elle dit :

— Mais madame sait peut-être quelque chose?,.. Robert et Armand se regardèrent.

— Quelle damet

— Je ne connais pa?... Je ne l'ai jamais vue... mai» il y avait ici, tout à l'heure, une dame...

— Vous êtes folle I

— Mais non, monsieur, non, je ne suis pas folle... C'est Philippe qui m'a prévenue... Il m'a dit : « Mon capitaine, qui est si triste depuis quelques jours, sera rudement content quand il rentrera. » — « A cause de qiioi? » que je lui ai demandé. — « A cause de la visite qui Ta tien d au salon I» — i Qu'elle visite?» que je lui ai fait. — « Une figure joliment mieux tapée que la vôtre, ma vieille poire », qu il m'a répondu en riant. Et c'est tout. Je ne lui en ai pas demandé davan-'i tage. Je n'ai pas l'habitade de me mêler des affaires de monsieur, et monsieur qui est jeaae, qui est garçon ;

j|4 PAKTALON nouai

est bien libre de recevoir qui ça lui plaît... Alors je la croyais tou jours ici, moi, cette visite... Je ne l'ai pas entendue partir... Volé... volé! mon pauvre bon Dieu!..,

Elle repartit pour sa cuisine, en geignant.

Armand s'était laissé tonober sur un fauteuil, la tètft baissée sur sa poitrine, les bras ballants, lesyenx fous!

Epouvanté, Robert disait :

— Armand! Armand! parlez- moi! parlex-molî Armand semblait mortellement atteint.

D'une pâleur extraordinaire, une fatigue énorme sur les trait», les lèvres entr'ouvertes, abîmé, éperdu. Robert devinait la vérité, mais n'osait y croire.

— Armand, cette îemme, la connaissez-vous ?

— Magdal Ellle seule pouvait entrer ici... Elle avait la clé de cet appartement... Maitda I ah l l'infâme! l'infâme!!

Il passa la main sur son front, sur ses yeux brûlés de fièvie, son front éclatait, ses yeux ne voyaient plus.

— Blst-ce possible, vraiment? disait-il d'une voix gourde... C'est tellement abominable que je doute eneore...

Et ensemble, avec Robert, ils cherchaient un prétexte pour ne pas croire et ils eussent été presque heureux, dans cette tragique situation, en cet eiTondrement, si quelque preuve était venue tout à coup détourner de Magda leurs soupçons.

— Puisquelle avait une clef, dit Robert, pourquo eût-eiie brisé ce carreau, ouvert cette fenêtre...

— Pour faire croire à une effraction, à quelque malfaiteur venu du dehors,,.

— Peat-ètrCj oui, peut-être... mais pourquoi, depuis

BiSERTBUR iS

— Je ne Haisl... Pour m'afloler, me pousser a quelque résolution extrême.

— Mais si ce n'était pas elle I!

— Philippe ne l'eût point reçue...

— En êtea-vous certain?

— Oui. Philippe avait mes ordres. Il connaissait Magda.

Armand revient à son bureau. Là, sont restés quelques papiers sans importance où la main de Karl a mis au désordre.

Armand regarde Gela, écarte ses papiers :

— Tout a été volé, tout.

Soudain une lettre, avec son nom «eulement sur Tadresse.

Il tressaille violemment.

11 a reconnu Técritare de Magda.

Il déchire Tenvelcppe, mai^ sa main tremble si fort qu'il n'y réussit pas. Alors, tendant la main à Robert :

— De Magda! Vous voyez bien I C'était elle!! Lisez... moi je ne pourrais pas...

Robert, bouleversé, parcourt le papier.

Une leUre d'amour ardent!... Une lettre d'adieu, dans laquelle il y avait le déchireoaent d'an cœurl...

Elle avait eu Tandace d'écsrire celç, après l'infamie commise.

Elle avait eo l'abominable cruauté de se moquer ainsi de cet amour d'Armand qu'elle savait si paslionne.. .

— Ah I la misérable ! la misérable 1 mnrmuia Robert. Armand se taisait. . .

Robert, après avoir lu tout haut, se retourna vers rofficisr.

a «AMVALON ROU»

Le jeune soldat se précipita vers la sonnette, demanda de l'eau, des sels, et le fit revenir à iuL

Armand ouvrit les yeux.

Mais quand il comprit ce qui s'était pa?sé et qu'il eut repris la pleine connaissance des faits, alors il eut une crise de nerfs et de sanglots.

En vain Robert essaye de le calmer. Aîuiand ne l'écoute pas.

Un seul mot sort de ses lèvres :

— Infâme! infâme I...

Soudain tous deux tressaillent. Ils se dressent. Ils écoutentr

On vient de sonner à l'appartement d'Armand.

Qui donc? à pareille heure? Je n'attends personne...

La cuisinière a entendu. Elle est allée ouvrir. Robert et Armand ont les yeux fixés vers la porte d'entrée de l'atelier qui communique avecle vestibule.

Une même pensée :

^ Qui donc va apparaître là?

La vieille domestique ouvre la porte de l'atelier ^ s'efface.

Un homme entre.

Et Armand et Robert étouffent un cri d'angoisse :

— Le général ! î

M. de Tré Ion -Fontaines s'avance vers Robert et Armand et leur sourit. Il leur tend la main et a'ôs^ieu,

— Cela te surprend, mon fils, de me voir à pareille heure ?

Un peu, oui, père, dit l'officier en trenibiaiic.

J'avais remarqué ta tristesse pendant le dîner et

je me promettais de t'interroger -^.emain lorsque noua serions seuls. J'étais remonté daus mon cabinet et je

trav^iHais quelques minutes après voire départ, — je venais d'eateodre la voiture qui vous emportait, Robert et toi, — lorsque Espérance est entrée. Elle, aussi, avait vu conabien tu étais triste et elle s'en était inquiétée. Elle avait des pressentiments ô^ malheur. Elle pleura. Elle fit si bien qu'elle finit par m'émouvoir à mon tour et vraiment par m'inquiéter... Alors, autacU pour lui rendreHe calme que pour me tranquilliser moi-même, je suis accouru chez toi pc r te demander : Qu'as-tu, mon cher enfant, et d'où vient ta tristesse?.. .. Ton visage est défait... Te» yeux soût rougis par les larmes,.. Quel si profond chagrin peut ainsi bouleverser ta vie, Armand?... Et pourquoi ne prends-tu pas pour confident ton père ?...

Armand était saisi d'un tremblement nerveux.

Cacher la vérité à son père, il n'y songeait même pas.

Son devoir était de tout dire.

Peut-être, s'il en était temps, le général — et seul il le pourrait — trouverait-iA le moyen d'arrêter une catastrophe !

Mais quel aveu terrible I

Robert devinait ces angoisser ei Im dit, très bas :

•— Veux -tu que ce scit moi?

— Non ! !

. Et tout à coup Armand tombe aux nieds du général.

— Mon père î oh ! mon père I !

Les sanglots îe suffoquent.

Legenéfâi reste interdit, rer :>.mi^ êôS'^^LiVJur les deux jeiiaes gens, car Armar j Sasi pa^î pics pâle et plii5 épouvanté que Robert

— Que 88 pasae-t-il ? Q' ' ::^i-^l ? Parle» 5 1

44 PANTALON KOmt^

— Oui, je parlerai... Oh I mon Dieu, mon père, mais aupara\ant, pardon, pardon, pardon...

— Qa'ai-je à te pardonner?

— Hélas I père... Ecoutez... car vons êtes mon jugel...

Haletant, s'interrompant presque a chaque phrase^ il fait au général le récit de ses amovirs avec Magda.

M. de Trélon- Fontaines ne lui adresse aucun reproche.

Il le laisse aller jnsqa'aa bout de ce récit.

Armand s'arrête.

Le général s'imagine que tout est fini, que la tristesse d'Armand vient de cet amour impossible.

Tout à l'heure encore, oui, cela était vrai !

Ma^s à présent?

Le iErénéral lui dit avec bonté :

— Tu oublieras, mon enfant, quelle que soit la grandeur de cet amour. Il faut que tu oublias. Demande au travail la consolation que tes amis ne pourraient te donner.

Armand secoue la tète.

La terrible confession n'est pas terminée.

— Père! père !. je n'ai pas tout dit... Hélas! Devant le sombre st navrant désespoir d'Armand, le

général se sent envahi d'une crainte mystérieuse. Quelque chose lui étreint le cœur. Armand a l'air d'un coupable devant son juge! Armand, l'honne'ir, la droilurp même ! Quelle faute a-Ui donc commise?

— Père, Magda m'avait quitté et je ne l'ai point revue depuis notreretour de l'Est. ..J'ignorais ce qu'elle était devenue... Je l'ai cherchée partout sans la retrouver... Voilà pourquoi j'étais tiiste... Mais i.ier encore j'étais triste seulement... tandis qu'aujourd'hui

)ô AMIS déshonoré, perdu. Père, je a'ai plus qu'à mourir...

Le général dit faiblement :

— Je ne comprends pas encore... Je n*ose comprendre.

— Ce soir, en mon absence, Madga s'est introdaite ici... elle avait, bien qu'elle n'y fût jamais venue, la clef de cet appartement. Elle y est restée seule... Lors* que Robert et moi nous sommes arrivés tout àTheure, elle était parti-:^... Père I père I pendant toute l'aprèsmidi j'avais travaillé au rapport si grave, si délicat, que tu m'as chargé de préparer, et j'allais te remettre demain ce travail... Comptant revenir après dîner, et l'achever cette nuit, j'avais laissé sup mon bureau quelques notes, quelques plans, des de-vis, des chiffres, des problèmes résoPas... tout ce qui était utile à ma dernière étude... Les autres étaient, comme tôujourïi, précieusement enfermés dans le secrétaire dont la clef n3 me quitte jamais... Pèrel père! Oh! mon Dieu ! mon Dieu I

Le général s'était levé blôm», méconnaissable, tremblant.

Et Robert, machinalement, sans savoir, comme s'il avait été coupable lui-même, venait de s'agenouiller devant le vieil officier, à côté de son ami.

On eût dit qu'il désirait faire dévier sur lui celte colère, attirer sur lui-même, éloignôr d'Armand ce courroux...

~ Achève, malheureux^, achève ! dit M. Je Tré ion- Fontaines.

— Lorsque nous sommes entrés, Robert et moi, tout avait disparu... Les papiers de mon bureau avaiont été volés... le secrétdire forcé... et mis au pillage,,.

60 PANTALON KOtGfi

Le général baissa la tête.

Il dit seulement, très bas, écrasé par cette ohnt*:

— Le déshonneur !

Puis, les jambes fauchées, il s'écroule dans on fauteuil.

Son regard ne quitte ni Robert ni Armand.

Mais il ne les voit pas : sa pensée est ailleurs.

Sa vie est brisée ! Brisé, tout un passé de services rendus. Tout cela s'effondrait dans la honte, dans la boue 1

Brisé, aussi, l'avenir quil rêvait I

Un effroyable abîme était ouvert sous ses pieds.

Et du fond de cet abîme, une voix n^ontait, menaçante, qui emplissait le monde d'un grondement de tonnerre.

Cette voix l'accusait, cette voix criait:

' — Traître à la patrie I

Fl est trop accablé pour trouver mèm3 bd mot de reproche.

Mçâs ce silence terrifié est plus accablant pour le jeune homme que les paroles les plus sanglantes.

Que pourrait dire le général qu'Armand ne sache lui-même?

Et cette mâle figure du vieil officier e^Jt si changée, si éperdue, trahit ei bien l'effroyable désordre de l'âme qu'Armand se sent devenir fou ; il ne réfléchit plus, il ne pense plus à rien ; une seule chose le frappe : ce désespoir morne qui est son œuvre.

Plus rien, autour d'eux, que des ruines.

Et ces ruines, qui les avait amoncelées ?

Armand l

Le pauvre garçon prend les mains inertes de soa père, il les couvre de baisers.

Le général n'a même paé la force de les lui retirer. Armand répète:

— Pardon ! Pardon I

Puis, brusquemei'.t, il se lève, traverse le cabinet de travail, entre dans sa chambre à coiicher.

Il marche droit, comme si en lui aucune émotion n'existait plus. Le général ne le regarde pas. Les yeux fermés, celui-ci considère l'avenir. Quant à Robert, la tête cachée dans les mains, il pleure silencieusement, a genoux, toujours, devant le général.

Soudain, pourtant, Robert relève la tète.

Armand a disparu.

Mais Robert nent d'entendre le craquement sec ifun revolver qu'on arme.

Un cri de folie.

— Armand ! Armand I

Il se précipite dans la chambre à coucher.

Devant son armoire à glace, Armand, calme, a déboutonné son gilet et il a mis, à deux centimètres du cœur, le canon du revolver. Il assure le canon entre les doigts de la main gauche pendant que la droite est crispée autour de la crosse, un doigt sur la détente.

Le chien est armé sur le barillet de l'arme d'ordonnance, chargée de ses six balles.

Robert se jecte sur l'officier et lui saisit le bras.

Mais il est arrivé trop tard, — le coup est parti, — la balle pourtant, légèrement déviée, au lieu d'atteindre le cœur, a troué la poitrine et Armand tombe, sanglant, contre Robert qui le retient et qui doucement le couche sur une chaise longue.

Il est pâle comme un mort.

Le sang, hors de la plaie dont les bords sont brûlés par la poudre, à bout portant, s'échappe par petits

ne PA.NTALON XOUftE

bouillonnements, entraînant à chaque effort cette àroe généreuse et passionnée.

A la détonation, le gdnéral s'est dressé.

Et ii îhanceile si fort, qu'il se retient au bureau et qu'on dirait que le coup qui vient de frapper son fils l'a atteint lui-même.

Sur le seuil de la clvanibre, il aperçoit le sanglant spectacle :

Armand, poitrine trouée, et Robert qui sanglote.

Alors, il dit, très bat :

— Ohl mon Dieu, qu*avai»-ie doac fait pour tant d*inju8ticefi

Il s'empresse anprèn d'ArmaBd.

Robert, alors, se relève :

— Mon général, je cours cbercher un médecin... S'il y a quelque espoir de saluU nous oe devons pas perdre une seconde...

Le général ne répond rien.

Il couvre de baisers le front de son filç.

îi n'a pas entendu.

Robert se sauve, descend, saute dans la première "Voiture qu'il rencontre et se fait conduire au boulevard Maiesherbes.

Il réveille le docteur Dupuit, le ramène rue de Prony.

Le docteur est un ami d'Armand.

— Allez, docteur... moi, j'ai un triste devoir à remplir... Je coors à Auteuil... il faut que je voie mademoiselle de Trélon-Fontaines.., que je la prépare à cette terrible nouvelle... et que je la ramène... Si Armand n'a pas rendu le dernier soupir, du moins qu'elle puisse le revoir une fois avant qu'il meure. . .

Il remonta en voiture.

Ujcte dçBsi'biiwTm ««rè«. il «otrw* à l'hMcsAda |?6néraL

Espérance, inquiète, attendait so.i père, assaillie de sinistres pressentiments.

Lorsqu'on vint l'avertir, à pareille heure, que Rol>ert la demandait, elle se mit à trembler.

— Du malheur! dit-elle, oui. Robert vient m'aniioncer un malheur.

Et elle accourut précipitamment.

La vue du jeune soldat n'était pas faite pour la rassurer.

— Robert, je serai courageuse, vite, dites-moi tout 1

— Tout à l'heure, dit-il, le temps prdsse... suivezmoi ! I

— Où me conduisez-vous?

— Chez votre frère...

— Que s'e«t-ii passé?

— Il se meurt 1 1

— Mon Dieu l mon Dieu !

Il la retint daos ses bras; mais elle se redressa.

— Partons!

Dans la voiture, il lui dit qu'Armand venait de se suicider, après s'être aperçu qu'on lui avait volé, dans 1 1 soirée même, des papiers intéressant la défense de nos frontières.

Mais il ne prononça pas le nom de Magda.

Il ne voulait pas faire rougir la jeune fille.

Rue de Prony, lorsqu'il entrèrent dans la chambre à coucher de l'officier» le docteur Dupait était encore là.

Aidé par le général, il avait couché Armand dana son lit.

Armand, en syncope, ne donnait pas signe de vie.

M. de Tréloû-Pontames reconnut à peine sa fille» qui embrassait follement le blessé.

f^ PAN7A.L0N ROUda

Robert interrogea le docteur.

— Avez-vous sondé la blessure ?Pouvei- vous dire.,,

— OuL .. la blessure est très grave... mais noa mortelle... Armand en guérira peut-être... Je dis peutêtre...

Alors Robert, pensant à la cause de ce suicide, murmura:

— Il vaudrait mieux qu'il ne guérît pas!.,.

Assis auprès du lit, les mains sur les genoux, le général paraissait être loin, très loin de cette chambre.

Le docteur guettait, chez Armand, le [premier retour à la vie.

Espérance, retenant ses sanglots, priait.

Robert, reculé vers le fond de la chambre, près de la fenêtre, contemplait cette famille qui était un peu la sienne, et que le malheur veaait d'éprouver si cruellement.

Il se sentait pris d'une immeuse pitié.

Ce vieil officier, si accablé et que dans quelques jours la honte imméritée frapperait irrémédiablement, il ne se contentait pas de Teimer, parée qu'il était le compagnon d'armes de Lavidry et le père d'Espérance, il le vénérait comme le chef suprême e4 incontesté tu qui reposait la sécurité de la France.

Et Armand, il l'aimait à Pégal d'en frère,

Est-ce que vraiment aucune puissance hamaine aê pourrait enrayer cette catastrophe, arrêter cette tempête qui menaçait de balayer dans sa tourmente ces deux officiers innocents?

Il rôvait à cela, Robert, et la peasée, encore confuse, d'un sacrifice, d'un dévouement utile montait à son cerveau surexcité pa? sa doalecr«

Que pouvait-il Sûre?

uUertiub WB

Gomment sanver ceux-là qu'il aimait tant?

Ni Robert, ni Armand n'avaient pensé, même un instant, qu'un autre que Magda pût avoir dérobé ces papiers.

Est-ce que Tévidence même n*accu2ait pas Sîagda ?

La fenêtre ouverte, la vitre brisée, ruse nrossiève pour détourner les soupçons d'Armand I

Qu'était devenue Magda?

Qu'avait-elle fait de ces papiers précieux ?

Ne. serait-il point possible de découvrir où elle les avait cachés?

Et même, s'il réussissait à la voir, elle, à lui parler ne serait-il pas possible de l'attendrir, ce coeur de femme, en racontant le suicide de i'of ficier et d'obliger ainsi la jeune fille à la restitution?

Cela était bien incertain. Robert se le disait.

Mais, quand même, ne devait-il pas tenter l'aventiire?

Et qui s'emploierait à les sauver, Armand et le général, si ce n'était lui, Robert? Personne.

Si quelque chance demeurait de les arracher tous deux à la hcnte imminente, c'était Robert seul qui pouvait courir cette chance.

Et quelle joie, quelle fierté, s'il réussissait!...

M-^is pour cela, il ne fallait pas perdre une minute.

Et son parti fut pris.

Il regarda sa montre.

Une heure après minuit!...

Il aurait dft être à Versailles. C'était sa première

infraction a la discipline ! Les événements l'avaieat

emporté. Il n'avait plus songé qu'il était soldat.

L'heure était passée depuis longtemps.

Le lendemain, — l'intervention du général n'y feraii

5(1 ?Ai4TAL0N ROUGE

rien» -- il serait piMii : les règlements militaires sont inflexibles.

Ltî pauvre garçon baissa la tète. Des larmes venaient à ses yeux.

— Soit, dit-il, je serai puni ! Qu'importe, si je les sauve 1 1...

A qui pouvait-il confier pareille mission? La confier, n'était-ce pas révéler le vol qui avait été commis ? Et ne fallait-il pas, d'abord, avant tout, que ce vol restât un secret, pour l'honneur du général et de son fils?... La révélation du crime entraînait le scandale. Le crime devait rester ioconnu. Nul autre que Robert ne devait le connaître, et. nul autre que lui tenter qu'il devînt remé^iable.

Il sortit doucement sans qu'on le remarquât.

Rue de Prony, la voiture qui avait amené Espérance attendait.

ÎJ y monta et donna l'adresse de Magda.

La jeune fille serait-elle rentrée chez elle?

Gela était peu probable. Une chance restait qu'elle y fût revenue pourtant. Elle avait dérobé son adresse à tout lô monde. Elle ne savait pas que Robert l'avait suivie pendant la soirée même et elle devait se croire ea sûreté chez elle.

— Mais ces papiers, ces planb, elle ne les a pas volés pour son compte, mais pour le compte de Karl... Karl l'attendait sans doute... elle les lui a remis... il en disposera...

Slobert frémit.

— Si c^ia s'est passé eomme je le eraint, nous iomœes perdus!

Le cbeval était fstigué. La voiture semblait rester ntr place. Robert s'impatientait, fiévreux.

Enfin on a*arréta. Il était rue de Lancry."

Le concierge était couché et dormait profondément.

U fallut sonner à piusieurs reprises.

Bien qu'à moitié réveillé, le concierge reconnut

Robert.

— Ah ! c'est vous qui êtes déjà venu.

— Oui. Il faut abRolument que je parle à mademoiselle Magda.

— Eh bien, montez, c'est au quatrième étage. Seulement, à pareille heure, vous aurez de la chance si elle vous ouvre... d'autant plus que je ne saurais vous dire si elle est rentrée... Je ne me souviens pas de lui avoir tiré le cordon...

Robert grimpa l'escalier.

Au quatrième étage, il frappa, il sonna.

Rien ne lui répondit.

Sa seule espérance s'envolait. S'il ne retrouvait pas Magda, tout était perdu en effet. Il était réduit a i'im puissance.

Il s'assit, désespéré^ sur une des marches de l'escalier.

— J'attendrai jusqu'au jour, murmura-t-il. Pour quelques heures de plus je ne serai pas puni davantage.

Les heures s'écoulèrent et qu'elles lai parurent longues 1

Il pensait à Armand, à tous ceux qu'il avait laissés dans ce drame de la rue de Prony.

Armand était-il mort ?

Et le général avait-il résisté à une pareille catastrophe T

TI

Longues aussi parurent les heures à la pauvre Magda.

L'effroi, TaDgcisse l'avaient annihilée dans le premier moment. Elle était restée sans force, à demi évanouie, ne se rendant plus compte de ce qui se passait.

Puis, ie sang-froid lui revint.

Elb se précipita contre la porte, essaya de l'ébranler, mais, trop faible, elle n'y parvint pas.

Elle chercha un outil, un instrument quelconque autour d'elle pour faire sauter la sernire.

Alors elle avisa les chenets en fonte de la cheraînée.

Elle s'empara de l'un d'eux et à grands coups frappés de toutes ses forces elle ébranla la serrure.

Mais bientôt elle dut s'arrêter.

De l'étage où elle se trouvait, de« étages supérieurt, de toutes les chambres de l'hôtel partaient des cri», des réclamations, des vociférations, des injures.

Tous les locataires, réveillés, étaient en révolte contre elle.

Comment expliquerait-elle ^ tentative si eile était interrogée ?

DÉSERTE Ull

Elle se blottit dans un coin et n'osa plus b«îiîger.

Sa pensée suivait Karl dans ce projet qu'il eiait en train d'exécuter sans doute, qu'elle ne connai.<sait pas, mais qui ne pouvait être que criminel.

Et elle en frémissait, craignant pour la vie ei pour l'honneur d'Armand, les mains crispées, la figure convulsée.

— Pourquoi suis-je sortie de l'appartement? Pourquoi ne suis-je pas restée?... Karl se serait trouvé en face de moi...

A l'aube, il se fît un remue-ménage dans l'hôtel.

Des ouvriers se levaient, au-dessus d'elle, faisaient leur toilette et descendaient.

Magda se redressa.

Et qnand elle eutendit passer devant la porte de sa chambre, ello frappa violemment pour attirer l'attention.

Puis elle appela, au hasard :

— Monsieur 1 monsieur!

Les pas s'arrêtèrent et une grosse vofx dit :

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

— Je suis enfermée... Ma clé était à rextériear... Quelque plaisanterie d*un locataire, hier soir...

L'ouvrier se mit à rire :

— - Ahl ah ! c'est vous qui avez fait un pareil potin pendant la nuit? Sapristi, vous tapiez ferme 1...

-- Oui, c^est moi*.. Pardonnez-moi... j'avais penr... en me sachant ainsi enfermée...

L'ouvrier tourna la clé, ouvrit et poussa la porte

— Voilà, dit-il, vous êtes libre...

Apercevant Magda, il salua poliment et s'éloigna, diMuit :

^ FàNITALON AOUôK

— Jolie fille l C'est vrai qu'elle- d l'air d'avoir une frousse...

Magda descendait derrière lui. Gomme elle avait payé la veille, elle n'avait rien à régler au bureau. Elle ne sy arrêta pas.

La rue était calme comme d'habitude.

Devant la maison habitée par Armand il y avait deux voitures, un fiacre et un coupé de maître.

Magda reconnut le cocher da général de Trélon- Fontaincs.

Que s'était-il paseé?

S'étaît-il passé quelque chose?

Toutes ses épouvantes de la aait n'avaient-elles pas été puériles ?

EUe n'osa s'informer.

Et pourtant elle ne pouvait s'éloigner de la rue, comme ci quelque chose l'avait retenue là, l'y avait rappelée, toutes les fois qu'elle voulait partir.

Elle regardait aussi souvent les fenêtres de l'appartement.

Rien n'apparaissait sur le balcon. Tout y était fermé.

— Je suis folle I murmura-t-elle.

Et elle descendit la rue, s'engageant vers le parc Monceau, lorsque tont à coup elle entendit qu'on marchait si près d'elle qu'on la touchait presque.

Croyant à quelque impertinence, elle s'efl'aça.

Mais elle sentit aussitôt qu'on loi saisissait U bras.

EUe eut un geste de terrear et se retourna.

C'était Robert î...

— Enfin, murmurait le soldat, je vous ai cherchée et attendue toute la nuit, je vous tiens... à nous deux...

aÉSBsnuR il

Et ii la verrait si tort, en un mouvement nerveux qu*ii ne raisonnait pas, qu'elle eut un léger cri.

— Monsieur Ldvidry, vous nie faitea très mal...

— Je vous demande pardon»

— Que voulez- vous de moi?

— Vous parier seul à seule. J'ai passé la nuit k guetter votre retour, chez vous, dans fescalier de la rue de Lancry. Dieu est avec moi puisqu'il me permet de vous rencontrer enfin, quand je désespérais.

— Vous me cherchiez... Vous aviez donc besoin de moi?...

— Vous le pensez bien, je suppose, après ca qui B^est passé !

— Que s'est-il passé ?

Robert haussa les épaules avec un souverain mépris.

— Ne jouez plus cette comédie...

— Mon Dieu! monsieur Robert... la vérité... je n'ose deviner... et pourtant j'ai dea raisons de croire...

Et d'une voix étouffée :

— Il y a un malheur, n'est-ce pas?

— Oui, pardieu, un grand malheur, et voua poaviei le prévoir...

— Armand I

— Armand se meurt! Armand eût peut-être mortl I Elle chancela et ne retint pas un cri :

— Ah I ie misérable l'a tué ! ii l'a tué ! Robert ne comprit pas.

— Venez, dit-il... il faut que nous nous expliquions... et n'essayez pas de fuir...

— Fuir! Fuir! ! répétait-elle effarée.

— Ponr plus de sécurité, prenez, mon bras. Et comme elle semblait ne pas entendre,

obligea,

«i PàNV^LON R0U6B

Elle se laissait conduire, sans faire de réflexions, sans questions

Evidemment, il y avait un mystère et elle allait le connaître.

Robert l'entraînait toujours, loin de la rue de Prony.

Boulevard de Courcelles, il avisa un petit café qui était désert encore, à cette heure matinale. Les garçons ouvraient la devanture.

Le soldat y pénétra, s'assit à une table.

Passivement, Magda obéissait, le suivait, Tiraitait.

— Pourquoi m'avei-vous amenée ici? dit-elle enfin. Brusquement, il dit, en posant sa main robuste sur

celle de la jeune fille qui tremblait bien fort :

— Assez de mensonges, n'est-ce pas ? Moi, je ne vous aime pas... Je ne serai pas aussi faible qu'Armand... Vous allez me dire où vous avez caché ces papiers.

— Quels papiers? flt-elle surprise.

— Ceux qui intéressent le général de Trélon-Pontaines, qui intéressent la France entière...

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Ceux que vous avez volés à votre amant après vous être introduite hier soir chez lui.

La belle et douce figure de Magda eut une terrible contraction de souffrance.

Elle resta comme accablée, un moment silencieuse. Robert eut un geste de dégoût, de mépris. -~ Vous n'allez pas nier, je suppose... Elle murmura avec un son de voix étrange :

— On l'a volé... Je suis venue là... C'était à peu près à la Uiênie heure... il est juste que ce soit moi que l'on soupçonne... Peu importe que vous me soupçonniez.

DÉSERTBUm WÊ

von», acbeva-t-elle tout à coup, je ne liens pas à votre estime... Mais lui, !ui I

— S'il meurt, ce sera en vous maudissant.

— Mais je veux le voir I...

— Vous ne le verrez pas, je vous le défends. Votre vne l'achèverait.

— Je veux lui dire que cette accusation est horrible..,

— Ah I misérable créature, vous n'avez pas même le courage de votre crime, l'insolence de votre odieux triomphe I...

Elle se Σ,va, affolée. La main de Robert l'obligea de se rasseoir.

— Vous ne fuirez pas!... Je ne vous quitterai pas avant que vous ne m'ayez rendu ces papiers...

— Je ne les ai pas. ,

— A qui les avez-vous confiés?

— Je ne les ai jamais possédés.

— Hâtons-nou?, îe temps presse... répondez! Vous n'allez pas nier, je suppose, que vous êtes venue chez Armand...

— Oui, je suis venue...

— Alors que vous l'aviea abandonné sans lui envoyer une seule fois de vos nouvelles,..

— C'est vrai, et sur le point de quitter Paris, de ro'ensevelir à j amais dans un cloître, je me suis trouvée bien cruelle, je me suis repentie... j'ai voulu le revoir une dernière fois... Toute la journée, je l'ai guetté dans la rue de Prony sans réussir à le rencontrer, car je ne voulais pas me montrer à lui...

Robert l'interrompit avec un rire insultant.

— Vous vous êtes déguisée pour n'être «onnno par knosnà et voos attendiez, 4

il PANTALON 110U4^1S

l'occasion favorable poar tobis introduire cbei lui en «on absence et mettre votre projet k exécution... Oe que YOiîs avez fait, du reste...

— Oui, oui, tout m'accuse.. .

— Ces papiers î

— Je vous jure que je ne les possède pas.

— Encore l

Le regard de Robert exprima une coièi'e farouche.

— Monsieur Robert, vous êtes i'ami d'Armâud... vous pouvez rapprocher, lui parler comme bon vous semble... Eh bien, je «"ous adresse une suprême prière; il faut que vous lui disiez que je l'aime follement et que je suis innocente de tout ce dont on m'accuse...

Robert ouvrait la bouche, allait rinsoUer encore, lorsqu'elle l'ea^mpécha, disant très vite ;

— Je suis innocente et je vais vous le prouYer... cela d'abord... Ensuite, hélas! je vous dirai quel est le coupable...

La iristesse de Magda était si profonde que cela fît un peu d'impression sur l'esprit de Robert.

— J'ignorais tout ce que vous venez de me dire, fitelle, et pourtant, j'avais le pressentiment que quelque cho^e de grave s'était passé cette nuit chez mon pauvre Armand...

Elle se leva.

— Monsieur Robert, je vous supplie de ma suivre...

— Où cela?

— Rue de Prony.

li e^it un geste de colère. Il crut qu'elle voulait, malgré tout, pénétrer jusqu'au lit d'Armand. Elle comprit, secoua la tète et se hâta d'ajouter :

— Dans un hôtel voisin de l& maison qu'habite Armand.

— Que Toulez-vou8 y faire?

— Je vous le dirai. Ici, j'aurais beau vous raconter co qui s'est passé, vous ne me croiriez point,., là-bas, i vous serez obligé d'ajouter foi à mon récit...

Elle venait de s'exprimer avec une dignité très oalme.

Elle sentait que l'accusation était grave et qu'elle l'avait encourue. Puisqu'elle avait passé deux heures, -eule, dans Tappartement d'Armand, et puisque ce vol 'oïncidait avec ces deux heures-là, qui pouvait-on accuser, sinon elle?

Il fallait qu'elle se disculpât.

Cela lui serait facile. Du moins, elle le pensait.

— Soit ! dit-il. Dans tous les cas, ne voue imagine* pas que vous m'abusez. Vous êtes coupable, tout me le dit. Je ne vous quitterai donc pas et vous me restituerez ces papiers, dussé-je, pour y arriver, vosis livrer à la justice.

Elle soupira profondément,

— Je vous jure, L.onsieur Robert, que je donnersfj ma vie avec bonheur pour rendre à Armand le calme et la santé.

Us partirent et reprirent le chewin de la rue de Prony.

A l'hôtel, Magda se fit reconnaître parle garron,

— Est-ce que vous ne vous rappelez pas, dit-eile, que je suis venue hier vous demander une chambre?

— Mais si, je me souviens parfaitement... Et même cf que vous avez fait un charivari dans votre chambre, à ce qu'il parait... Je dis à ce qu'il paraît, parce que moi, de ma loge, je n'ai rien entendu. Mais ieê locataires du qaairïème et du cinquième surtout m'ont ra«

y 66 FANT4L0N ROUftB

! eonté ee matin que votrg ne les ayiez pets laissél

dormir,,.

Et familièrement, avec une tape amicale sur Tépaule :

— Vous étiex un peu paf, heinî Magda entraîna Robert.

— Vous avez entendu cet homme ?

— Oui, mais j'avoae n'avoir pas comprig.

— Je rais vous expliquer...

Et rapidement :

— Hier, lorsque je suis sortie de chez Armand, j'ai rencontré Karl, tout près de là... Karl... que je n'avais pas revu, mais qui nourrit contre la famille de Trélon- Fontaines une haine que je connais, moi, que j'ai vue è l'œuvre, une haine qui ae pardonne pas ... Je savais que Kar! habite avec sa mère rue des Acacias... Alors que Yenait-il faire dans ce quartier, près d'Armand?.., J'ai eu peur pour Armand... J'étais certai ne d'une machination odieuse... Laquelle? Gomment faire pour rempêober?... Mon parti fut bientôt pris... Je su ivrais Karl... Je me rendrais compte de ies tentatives... et il me trouverait entre loi et Armand !.., Helas! je le voulus...

— Et vous n'avei pas réussi î fit Robert avec ironie.

— Non, non ! Karl avait loué une cba mbre garnie dans les mansardes de cet hôtel. Je louai moi-même une chambre, comme le garçon vient de vous le dire... Je finis par demander où logeait Karl et je me mis à guetter les moindres de ses actes... Mais iJ était sur ses gardes, helas?

Robert haussa les épaules et brutalement : ' — Attendez... inutile d'achever... Je vais vou* dire la fin de cette histoire.

— Voussaveil

— Je ne sais rien, mais il est facile de deviner... Karl vous a enfermée dans votre chambre... pour sauver les apparences aux yeux d'Armand, dans le cas, — et vous le prévoyiez, — où Armand serait tenté de vous accuser... Pendant ce temps-là, Karl, à qui vous aviex remis les papiers voies et qui sans aucun doiite les attendait dans la rue, a pris la fuite... Vous avez appelé, le matin, dé votre chambre, on vous a délivrée et vous vous esquiviez prudemment, tout à l'heure, lorsque ^ar hasard je vous ai surprise... C'est bien cela, n'est-ce pas?

— Oiii, c'est cela, fît la pauvre fille accablée... il m'a enfermée... s^esi sauvé... et alors il a commis son crime,. Gomment a-t-il pu pénétrer chez Armand? Par les toits sans doute... Ensuite il aura brisé une fenêtre... 11 est impossible que vous n'ayez pas décou* vert quelque indice...

— H.i«)ilement prépare par vous...

Elle eut des larmes dans les yeux.

— Je n'ai plus la force de me défendre, dit-elle... Tout est contre moi.

— Avouez doDc et s'il vous reste au cœur un peu de pitié, si vous êtes vraiment femme, avouez, repentezvous et réparez le anal que vous avez fait... Peut-être ne 8auvere?-vouf, pas la vie d'Armand, du moins il mourra heureux si vous lui rendez l'honneur...

Elle éclata en sanglots.

— Mais je l'aime I je l'aime!

11 y avait dans ce cri tant de désespoir et tant d'angoisse, que Robert en fut ému, malgré son scepticisme. Elle s'en aperçut.

— Prenez pitié de moi, monsieur Robert... Je suis tnito à mourir et si je meorâ Aiitand est perdu... car

68 fantàlon ROuai

moi seule, peut-être, aidée par vous, je réoBsirai à M faire restituer ces papiers,

— Dites-vous vrai?

— Je ne promets rien. J'essayerai. Je ne veux pas que pèse plus longtemps sur moi ce soupçon infâme... Et je ne puis croire, non, monsieur Robert, je ne puis croire que votre ami soit convaincu de mon crime... Après l'aveu que je lui ai fait un jour pour repousser une première fois cette accusation de trahison, il n'avait plus le droit de douter, oon... il n'en avait pins le droit...

— Un aveul

— Qui vous intéresse, vous, monsieur Robert, pins qu'Armand lui-même, puisque le sort de votre mère et de votre grand-père dépend... de ce que je pourrais dire...

— Expliquez-vous...

— Votre mère est innocente du meurtre de Winter...

— Ma mère I Dites-vous vrai? Oh I mon Dieu...

— Ne vous réjouissez pasf

— Et le coupabk?

— Votre grand-père n

— Lui i I

Il resta un moment accablé. Puis, la réflexioB venant :

— Qui vous l'a dit? Commuent pouvez-vous savoir? Elle fit pour la seconde fois le récit du meurtre. Robert écoutait profondément troublé.

Un dernier soupçon restait cependant en son esprit, Est-&£> que tout n'était cela pas un audacieux men* ftonge?

Elle devina sa pensée et elle eut un sourire navré. «» Monsieur Rob@rt, la preuve serait facile.

ÈàMêiiTwtm W

— Comirïent? Ahl dites-moi comment?

— Interrogez votre grand-père...

— li Ignore que ma pauvre mère est en prison. Nous avons tout fait pour le lui cacher.

— Rien ne vons oblige à le tirer de bon erreur... Diies lui bien que vous savez la vérité... Demandez-lui si j'ai menti...

— Oui, oui, je ferai cela, dit-il, agité.

— Et vous me croirez, ensuite...

— Peut^tre, peut-être 1

— Du reste, peu m'importe. C'est à mon tour de vous dire que je ne vous quitterai pas. Nous sauverons Armand ensemble...

Mais tout à coup, frappée d'un soupçon :

— Monsieur Robert...

— Qu'est-ce?

— Vous êtes soldat. Il vous faudrait un congé régulier...

Robert pâlit.

— fiéiasi dit-il... si je retourne à mon régiment, je serai sons le coup d'une punition sévère... en prison .. pourrais-je songer à demander ce congé?...

La jeune fille lui prit les mains et le regarda avec frayeur.

— Quelque chose de plus terrible vous menace...

— Je le sais.

— La désertion, si "on ne vous revoit pas...

— Si Ton ne me revoit pas avant six jours, car j'ai pins de trois mois de présence au corps. Oui, la désertion... je suis perdu... mon s&crilice est lait... seul j^, puis eauver Armand et le général... moi, je me perds, mais j'aurai fait mon devoir... Cn guérie, je ïw^ jeltfraifl ftis devant dm b^U*»»; uonr ùr^icKcr Wf^v

70 PANTALON ROUGK

Vie.,. En temps de paix, les occasions de dévouement se présentent rarement... Que suis-je, moi? Rien. Un atome, un inconnu dans cette armée où ma tante ne produira aucun scandale... Je serai déshonoré, c'est vrai, mais j'aurai l'immense et intime joie d'avoir conservé l'honneur de mon général et d'avoir été utile à mon pays...

Elle le regardait avec admiration.

— Mais moi, dit-elle, moi, ne puis-je essayer, seule?...

— Non. Seule contre KnrL vous seriez vaincue... Puis...

Il n'osa achever après la confidence reçue. Elle hocha la tète :

— Puis, vous n'avez pas encore confiance en moi!

— Noul J'ai peurl...

— Même si votre grand-père confirme mon récit?

— J'ai peur de vous! J'ai peur 11 Tout ie malheur vient de vous I

Elle baissa ia tète.

Une voiture les croisait. Robert i'arrêta,

— Je vais à Auteuil. J'interrogerai mon grand-père.

— Bien. Je vous ai dit que je ne vous quitterais plus.

Lorsque la voiture s'arrêta devant la grille de la vUla Montmorency, Robert aperçut Darnetal qui sortait.

Il en fut heureux. A Darnetal, peut-être aurait-il été obligé de tout dire. Darnetalabsent, il verrait Lavidry ; Lavidry s'étonneralî, de le voir à Paris; Rooert mentirait, prétexterait quelque commission dont son capitaine l'avait chargé afin d'expliquer sen absence de la cas«rne.

DESERTE un fi

11 traversa, en courant, la villa et monta d'un bond le perron du petit hôtel.

L'aveugle était revei lé, mais encore dans son ViK,

Lorsque Robert fut auprès de lui, la première question du vieil officier fut pour lui demander comment il se trouvait à Paris.

Robert l'expliqua. Lavidry ne pouvait avoir d©

SOUpÇOIlî^.

Le jeune soldat était si ému qu'il n'osait aborder l'entretien pour lequel il était venu.

Il le fallait pourtant.

Du reste, Lavidry comprit, à ces silences fréquents, à ce son de voix, à ce tremblement même de la parole de Robert, que quelque chose se passait dans cette âme.

El ce fut lui qui interrogea.

— Il me semble, mon cher enfant, que ta n'es pas venu seulement pour embrasser ton grand-père et je crois comprendre qu'il y a dans ton âme une incertitude, une préoccupation,

Robert fit appel à tout son courage.

— C'est vrai.

— O^'cst-ce doncT^ju'as-tn à me conûerT

— Je serai franc.

— Ne l'es-ta pas toujours?

— Oui, mais il m'a été fait hier une révélation si grave que je me suis cru forcé de vous en parler.

— De qui s'agit-il?

— De Guillaume de Winter.

L'aveugle ne s'y attendait pas. Il eut uu mouvemenl de surprise et garda le silence,

— Que t'a-t-on dit?

— Que c'est vous, père, qui l'avez... châtié I

92 PA.NTALON ROUGI

— fît «|dj ta révélé pareil secret...

— Magda, sa fille adoptive...

'- Dans quel but te i'a-t-elle dit?

— Pour se disculper d'être la complice de ce misérable...

Lavidry resta de nouveau silencieux.

Ses doigts s'agitaient sar la couverture. Et c'était le seul signe d'émotion qu'il donnât. On eût dit qu'il réfléchissait.

Enfin, il dit, se tournant ve a Robert :

— Tout est vfdil... Ja mourais, étranglé par cet homme... Elle m'a sauvé la vie...

Robert se précipita vers les mains d« l'aveugle.

— Oh ! grand-père 1 grand-père !

L'enfJ^int pensait à sa mère ; il se mit à pleurer en embrassant les mains du vieillard.

— Pourquoi pleures-tu?..

Et tout à coup :

— Jure-moi, Robert, que personne n'est soupçonné de ce meurtre... Je ne voudrais pas, vois-tu, qu'un ianochnt payât pour moi.

— Non, pèro, je ne crois pas...

— Tu me le jures?

— Je vous l'affirme...

— Tu me le jures, dit le grand -pè?e pour la troisième fois, se soulevant très pâle et pris d'un soupçon.

Robert fut é^u vanté.

— Je vous le jure, grand-père...

Lavidry retomba dans son lit

— Ta m'as fait peur... Si quelqu'un était soupçonné, il faudrait qi3 le dire... Car cela os serait un crime... Alors que i'aetre, — ce meurtre dô Wiûter, -» n'a été qu'un &et« dd justice.

ÛÉSEATSUA iè

— ie voas le dirais, grand- père.

— Bien.

Il rejoignit Magda qui attendait dans la voiture. Magda fixa sur lui ses grands yeux tristes.

— Eh bien, dit-elle, avez-vous questionné M. Laf» vidry?

— Tout ce que vous m'avez dit est vrai.

— Rendez-moi du moins votre confiance.

— Oui, je vous crois... et pourtant...

— Pourtant vous vous dites, n'est-ce pas? qu'Armand, lui aussi, savait tout ce que je viens de vous révéler et que, hier, il n*a pas hésité, en se voyant trahi, à m'accuser de cette trahison... 11 m'aime et vous n'avez pas, vous^ les mêmes raisons que lui de croire en mol... Tout m'accuse... je le sais bien... il y a eu là une étrange accumulation d'indice», même de preuves... Ohl je ne le nie pas... Ce sont bien des preuves... contre lesquelles je ne puis rien... Vous vous dites, monsieur Robert, devant ce que vou.^ venez d'apprendre, que je ne puis pas ôtre. coupable... Armand aurait dû faire la môme rétiexion... Etions deux, malgré Tévidence même, vous vous défierez toujours de moi...

C'était la vérité. Robert protesta pourtant d'ua geste.

— Non, ne éites rien pour vous ea défendre... ne mentez pas i

Je ie demande plus qu'une chose, c'est que de ma part Dieu exige, pour que l'on me croie et que l'on me plaigne, que le sacrifice soit complet... ie suis prête au sacrifice, prèle à donner ma vie. . . Morte, on m'aimera et on me pleurera...

Robert, en entrant dans Tbôtel de Lavidry, étail

fl PANTALON ROD(xE

passé dans sa chambre où il avait i etrouvé ses vêtements civils*

Il avait fait un paquet de bardes et remportait avec lui.

Son projet était de les revêtir et de renvoyer à Verailles, à son régiment, son uniforme.

De cette façon, s'il était obligé de rester à Paris ; endant quelques jours à la recherche de Karl, il courait moin» le risque d'être reconnu par quelque camarade, o4^ficier ou sous-oîficier de son régiment. En out?d, la mission qu'il s'était donnée une fois ter- (ninée, il reviendrait se constituer prisonnier, prêt à passer en conseil de guerr«, et il savait que si les vêtements militaires n'étaieni pas renvoyés à la caserne, à l'accusation de désertion se joindrait celle de détournements d'effets et d'armes.

La voiture repartit, les emportant tous les deux.

Darnetai n'était pas rentré.

En chemin, Magda interrogea Robert. •

— Avez- vous un plan ? Que comptez- vous faire t

— Retrouver Karl, d'abord.

— Si Karl n'a pas quitté Paris, rien ne sera plus iacile.

— Vous m'avez an que vous saviez où il demeure.

— Rue des Acacias, à Montmartre.

— Je vais aller le trouver... je lui parlerai... je le provoquerai, s'il le faut, mais je ne veux pas qu'il garde, ne fût-ce qu'un jour de pius, ces papiers...

— Allez le trouver, parlez-lui, provoquez-le, fit Magda... Et qu'en résultora-t-il? Vous le mettrez éur gcB gardes, d'abord... et en outre, il vous dira qu'il ne sait ce que vous voulez dire et niera effrontément avoir dérobé ces papiers... Alors, il arnfera ceci : ou

Karl est encore en possession de ces notes et de cei plan», il n'a pas encore eu le temps d'en disposer, voulant sans doute les vendre cher, — ou il en a disposé déjà... Bans ce dernier cas, si les papiers sont entre les mains des attachés militaires de l'ambassade de son pays, Armand et le général sont perdus, bien perdus... Mais dans le premier ca^, il nous reste un espoir... le seul... savoir où ils se trouvent, nous en emparer par la force ou par la ruse.. . 'avant que Karl les ait vendus...

— Oui, fit Hobert, mais j'avoue que je cherche vainement...

— Ohl plus tard, plus tard, nous aviserons aux moyens décisifs... En ce moment, tout se résume pour nous à savoir si Karl ne s'est pas dessaisi des papiers... Je le tenterai... si j'échoue... vous essayerez à votre tour...

— Votre projet ?

Elle hésita, puis, très sombre :

— J'avais quitté les Winler avec la pensée qu'ils ne me reverraient plus. J'étais heureuse de vivre, seule, ignorée, tout entière à Armand... Après avoir quitté les Winter, je voulais dire adieu au monde et me consacrer aux pauvre?, à tous cens, qui souffrent, parce que j'avais compris qu'entre Armand et moi une séparation était nécessaire... indispensable à son boiîheur, à son avenir... Aujourd'hui, je vpjs rentrer dans cette famille pour laquelle je me montre ingrate, je le sais, puisqu'au lieu de lui être reconnaissante de ce qu'elle a fait pour moi, je ne puis m'empêchei* de la haïr.

— Et si l'on vous chasse ?

— On ne me chassera pai^

F4NTAJ.0N ROU«

— Vous en «te» certaine...

Elle iiocha ia tête et dit, honteuse, à voix basse :

— Edrl m'aime !

— Je comprends.

— Là, je serai mieux pour le guetter et apprendra ce que je veux.

— Il se défiera de vous.

— Je m'y attends. Je compte sur un hasard. Lorsque je saurai s'il a disposé ou iion des papiers du général, je vous préviendrai... Où vous trouverai-je?

— Nous chercherons ensemble un hôtel sur le boulevard de Clichy. Je vous y attendrai, pui»(5ue je ne dois rien faire sans vous.

— Oh ! voua ne m'y attendrez pas longtemps.

— Puissiez-vous réussir.

Elle eut vers Robert un regard vague, désolé, presque vide.

£lle n'espérait pas. Robert frissonna. Mais il se tut.

Magda n'hésita point. Elle se rendit rue des Acacias. Madame de Winter y vivait avec Karl et la vieille Luxembourgeoise. La mort de Guillaume avait bouleversé la vie de ces aventuriers en leur enlevant leur suprême ressource et le ménage était réduit à vivre de peu. Il y avait bien le château de TEpinière, mais après la mort de Guillaume, on découvrit que la propriété avait été achetée sous son nom mais ne lui appartenait en aucune façon, l'argent versé au notaire de Blois étant venu de plusieurs sources, banquiers, agents d'affaires de Paris ou de l'étranger. L'Epinière avait été remise en vente^ n'avait pas encore trouvé d'acquéreur et restait par conséquent provisoirement à la disposition de Karl.

Toutefois, ce dernier avait bien des raisons pour ne se plus trouver en présence du général, depuis que ceîui-ci t'avait honteusement chassé.

Le général lui avait ordonné de quitter la F^'ance ; il était resté, malgré cet ordre, sanJ ignorer qu'un matin il pouvait se réveiller avec deux agents auprès de loi

PANTALON ïlOTJdB

' Peu lai importait, surtout à cette heure que sa hain« triomphait et qu'il avait entre les mains des armes terriblt^p pour assouvir sa vengeance.

Il avait même continué, par bravade et comme s'il avait voulu courir au devant des dangers, de fréquenter les cercles dont il faisait partie, jouant gros jeu et presque toujours favorisé par ia fortune.

Cela lui permettait de ne pas diminuer ses dépenses apparentes et d'attendre, sans trop de peine, des jours meilleurs.

Madame de Winter, infirme, paralysée, jouissant à peine de sa raison, n'était pas en état de faire des observations à Magda lorsque celle-ci reparut. S''étaitelle aperçue de son absence ? Peut-être que non.

La vieille Luxembourgeoise seule gronda.

Magda n'y prit pas garde.

C'était celle-là que ia jeune fille aurait voulu interroger, celie-là qui aurait pn la renseigner utilement sur KarL

Mais elle n'osa le faire.

Elle préféra attendre.

Qu'allait dire Karl en la revoyant?

Elle redoutait sa violence, sa brutalité.

Puis, en se revoyant dans cette famille, dont elle s'était crue séparée pour toujours, elle se dit que Karl rîevinerait tout de suite les mobiles secrets qui l'avaient poussée à revenir.

El!e allait ainsi contre ses propres desseins.

Mais elle ne pouvait tenter autre chose. Le sort en •^ ait jeté. Entre elle et Karl, une lutte de ruse aliait 1 omraencer, sans doute. Elle n'en voyait pas l'issue îavorable pour elle.

Karl ne rentra pas avant la tombée de la nuit

wàsatnxm 9i

En sortant de chez Armand il s'était rendu rue des Acacias, s'était habillé, était allé au cercle.

Il avait passé la nuit à jouer.

Mais depuis le matin? Qu'avait-il fait, pendant outcs ces heures, pendant que Robert se lamentait et que Magda, désespérée, l'attendait anxieusement?

Elle se le demandait et craignait de deviner.

N'avait-il pas, déjà, envoyé aux personnages que cela intéressait souverainement les papiers volés chez Armand ?

Certes, il n'était pas homme à les donner, ces papiers.

Il en négociait sûirement la vente.

Les posséderait-il encore lorsqu'il rentrerait tout à rheure?

Enfin, vers neuf heures, Karl apparut.

En apercevant iMagda, il eut un brusque mouvement de surprise, mais il se maîtrisa aussitôt et la surprise fit place à la colère.

La vieille madame de Wiater était dan» son lit, la Luxembourgeoise dans sa cuisine ; Magda et Karl se trouvaient donc seuls.

Il s'avança vivement vers elle.

— Que viens-tu faire ici ? Après nous avoir quittés, pourquoi reviens-tu ?

La question était délicate. Magda a y attendait. De motifs à son absence, il était impossible d'en chercher. Il n'y en avait pas. Il était plus habile d'avouer. Mais Karl allait-il la croire?

Elle lui dit qu'elle se repentait d'avoir déserté la maison qui l'avait recueillie, qu'elle ne voulait pas sej montrer ingrate plus longtemps, qu'elle avait honte de cft qu'elle venait de faire.

Et elle suppliait Karl de b« k p^int renvoyer.

go î>ANTÀLON ROUGS

Karl la laissa parler sans Tinterrompre une seule fois, mais il la poursuivait d'un regard soupçonneux et ironique.

Elle fut inquiète de n'entendre aucun reproche.

Il dit sealement :

— Te voici, soie la bienvenne.

St il là laissa.

Est-ce qu'il soupçonnait ce qu'elle était venue faire?

Elle le pensa et se promit d'être prudente. Mais elle était certaine que, ce même jour, ni peut-être le lende main, elle n'arriverait à surprendre aucua indice précieux sur les papiers volés.

Karl robserverait et serait sur ses gardes.

Elle réussit, le lendemain, à envoyer un mot à Robert pour lui faire prendre patience.

Dans la journée Karl s'absenta.

Il avertit qu'il ne rentrerai que le soir

11 n'avait pas dit on mot à Magda.

Quelques heures après, profitant de ce que la vieille domestique était allée faire une course, et de ce que madame de Winter dormait, Magda s'introduisit dans la chambre de Karl. C'était la pièce la plus vaate de l'appartement et la plus élégamment meublée aussi. Bien que Karl n'y restât guère, il y avait un bareaii, un secrétaire, tntre deux fenêtres. Des meubles de aque, des bibelots, des armes. Dana le fond, une alcôve fermée.

Les papiers étaient-ils là?

Magda en doutait.

Vraiment, était-il possible que Karl eût commis pareille imprudence ? Tn^c devait-il pas s'attendre, sil était soupçonné par le général, à l'intervention de la police-? à une perquisition dans l'appartement ''

DÉSERTEUR Bl

IQle cnl bientôt la certitude que ses recherches seraient mfractueuses.

Assurément rien n'était caché dan» cette cliambre, car tous les meubles étaient ouverte.

Les clés étaient dans toute» les serrures.

Ou eût dit que, par une ironie dont elle le soupçonna du r<j8te, Karl avait voulu décourager Magda.

Dans les tiroirs du bureau, non pics, rien.

De doubles-fonds, nulle part.

Elle ouvrit l'alcôve et fouilla dans le lit défait,

Le soir Robert reçut une lettre :

— Je n*ai rien trouvé chex loi... Cette nuit, je veillerai...

K&rl rentra poor diner.

Il fembluit très gai.

U resta une heure à causer avec Magda, puis la quitta en disant :

— Ce soir je ne sors pas. J'ai à travailler.

Magda aurait bien voulu, le sachant toujours inoccupé, lui demander :

— Quel travail ?

Mais quo lui importait ! Cependant elle crut voir dans les yeux de Karl, au moment où il prononça cette phrase, un éclair de méchanceté, et elle fat sur ses gardes.

Elle occupait, dans l'appartement, une petite chambre donnant «ur la ceur et qui était tout près de la cuisine. La chambre s'ouvrait sur un long couloir obscur qui du vestibule allait à la cuisine.

iVîagda rentra chez elle, et aii bout d'un instant éteignit sa lampe comme si elle était couchée.

Frès d'elle, de l'autre côté da mur, elle entendait la

S2 PAJ^TALÔN ROUaS

Luxembourgeoise aller et venir, remuer de la Taistelle

et des casseroles.

Tout à coup un bruit de pas dans le corridor.

Magda prêta l'oreille.

Ce ne pouvait être qae Karl, puisque la domestique n'avait pas quitté sa cuisine, et madame de Winter, paralysée, ne pouvait, depuis des années, sortir de son lit.

Karl marchait avec précaution, et quand le parquet craquait sous ses pieds, il s'arrêtait.

Magda vint coller son oreiile contre la serrure.

Le veston de Karl frôla la porte au moment où il passa.

Il s'arrêta. Magda l'entendit qui disait à voix basse :

— Donne 1

Un silence. Puis un bruit de papiers froissés qui tombent et que l'on a voulu retenir.

El Karl, disant, presque à voix haute, cette fois :

— Maladroite 1 I

Puis le jeune homme retraversa le couloir et rentra ehez lid.

L& cœur de Magda battait violemment.

Est-ce qu'elle ne venait pas de se tromper grossièrement ? Et si eile ne s'était pas trompée, était-ce la vieille et mystérieuse Luxembourgeoise qui avait le dépôt des papiers volés?

Alors, où les cachait-elle?

Assise sur le bord de son lit, dans l'obscurité, Magda rêvait.

Une heure se passa.

; Le silence s'était fait dans la cuisine.

La vieille domestique avait dû moxiter se coucher,

fi.arl tràvaillait-il toujours?

Elle se déchaussa, longea le corridor et arriva dans le vestibule.

Le vestibule était sombre, mais sous la porte de la chambre de Karl passait un peu de lumière.

Elle regarda par la serrure.

Karl n'avait pas menti. Il était à son bureau, la tête penchée, le dos voûté, paraissant très absorbé.

Si elle entrait? Déjà sa maii; se levait, se dirigeait vers la porte.

Ceile-ci devait être fermée. Telle fut la réflexion qui lui vint.

Il était évident que Kari avait dû s'entourer de précautions pour n'être pas surpris par une arrivée imprévue.

Puis, quel prétexte donner?

Un prétexte... oui.,. Voilà ce qu'il lui fallait I

Elle revint chez elle, se rechaussa, prit un ouvrage de femme et alla hardiment frapper à la porte de la chambre.

En même temps elle regardaittoujours par la serrure.

Karl ne se retourna même pas.

— Qui est là? C'est toi, Magda?

— C'est moi.

— Que me veux-tu ?

— Je n'ai pas l'habitude de me coucher si tût. J'ai pris un ouvrage et je viens travailler près de toi.

En même temps elle voulait ouvrir.

Mais, ainsi qu'elle Tavait pensé, la porte était fermée.

Karl disait goguenard :

— Je suis à toi...

Elle le vit qui jetait des papiers dans an tiruir, pèlemèle.

Pais il vint oaviir.

— Mon Dieu, comme tu es gentille avec moi I Qu'est-ce qui t'a si bien changée? Tu viens me tenir compagnie? quel honneur!

Il lui poussa une chaise prèi du feu.

Puis il lui avança un tabouret «nus les pieds, et comme elle ne voyait pas assez clair, ii alluma une leconde lampe.

— Suis-je assez prévenant, hein ?

Et son regard ironique semblait avec tant d'insolence fouiller Tàme de la jeune fiUe qu'elle en était décontenancée.

Il se remit à son bureau.

11 la voyait de profil et de temps en temps la regardait.

Sur une feuille de papier à demi couverte d'une petite écriture claire et déliée, il traçait maintenant des chiffres.

En entrant elle avait jeté un coup d'oeil.

— Que fais-tu donc?

— Un rapport.

— Sur quoi ?

— Sur des notes qui m'ont été remises... — ^ Un rapport qui te sera payé ?

— Très cher... Du moins je le nelâcherai que contre de bel et bon argent... Tu me connais, hein?

— Oui.

Ils firent silence. La plume grinçait sur le papier. An moindre mouvement que faisait Magda, Karl relevait les yeax.

To'jt à coup, il lui dit :

— Tu sais, Magda, que je t'aime tonjoorsàlafoU^T

DÉSEHTEUA êb

Elle venait toat à coup de penser a 'Armand qui, peut-être, agonisait rue de Prony.

Du reste, il n'insista pas.

Il eut seulement un petit rire sec, étrange, cruel, et, penché sur son bureau, se remit au travail.

Magda se leva au bout d'une heure et s'approcha de lui.

Il jeta négligemment un feuillet de papier blanc sur le rapport commencé et se tourna vers elle.

Elle ne put rien voir.

Sa conviction était faite et elle n'avait pas besoini d'en apprendre davantage.

Karl avait bien les papiers du général en sa possession et îes précautions qu'il prenait vis-à-vis de Magda le trahissaient à défaut d'autres preuve?^.

Mais où les cachait-il ?

Elle revint dans sa petite chambre et ne se couchant pas elle guetta le retour de Karl à la cuisine.

Minuit sonna, puis une heure, puis deux heures

Elle n'entendait rien.

Etait-il possible que Karl travaillât toujours?

Elle alla s'en assurer, doucement, dans le vestibule.

Il n'y avait plus de lamière dan» la chambre du jeune homme.

— Il est couché, murmura-t-elle... Dort-il?

Elle essaya d'ouvrir la porte. G^lle-ci était de nouveau fermée.

Et comme un peu de bruit se fit vers l'alcôve à ce môme moment, elle craignit d'être surprise et s'enfuit.

Le lendemain elle entendit Karl, à l'aube, qui furtivement venait à la cuisine.

Gela persuada de plus en plas la jeune filie qae la Luxembourgeoise était dépositaire des papiers.

g« PANTALON RODftR

Karl partit, dans la matinée, sans revoir Magda.

Il semblait se jouer d'elle et ne la craindre en aucune façon.

Et pourtant il n'ignorait pas que Magda n'avait eu d'autre but, en revenant ch'^z madame de Winter, que de restituer au général de Treion-Pontaines les papiers volés à Armand.

De là ce regard ironique à tout instant jeté sur Magda.

La jeune fille l'avait bien compris.

Entre eux deux, c'était une lutte sournoise, muette, presque cachée sous des sourires.

Mais, du moins, Magda avait maintenant la conviction que les papiers n'avaient pas quitté la rue des Acacias.

Et elle l'écrivit à Rol)ert.

Elle réussit même à voir le jeune homme dans la journée.

-- Essayez de suivre Karl partout où il va, lui ditelle, et renseignez-moi. Ensuite, soyez prêt à quitter Paris et à le suivre n'iruporte où, au premier signal que je vous en donnerai. /

— Que prévoyez-vous ? \

— Rien encore. Je n'aj que des pressentiments.

— Pouvez-vous me les faire connaîire?

Elle hésita, puis en prit son parti.

— Vous m'avez expliqué de quelle nature étaient ces papiers, monsieur Robert... Ils sont précieux et valent ime fortune pour celui qui les livrerait à un gouvernement ennemi de voire pays. Karl est trop intelligent pour ne le point savoir et trop rusé surtout pour ne pas en profiter. 11 a mis les papiers en sûreté, je ne lais où. Il ne les donnera que contre la somme

qnll en demandera. Mais, pour justifier de l'importance de ces papiers, sans toutefois s'en dessaisir, Karl a fait ou ternoine un rapport destiné à éclairer le jcgeinent de ceux qu'il veut faire profiter de son vol. Il reste ainsi mattre de la situation. Si personne, à Paris, ne veut acheter ces papiers au prix qu'il en exige, il n'hésitera pas à faire le voyage de Rome ou de Berlin, afin de s'adresser plus haut et d'être écouté. Voilà pourquoi, monsieur Robert, je vous conseille d'être prêt à entreprendre ua voyige, car qui sait si ce n'est point pour nous la seule chance de réussir? Karl, partant, emporte les papiers sur lui. Et il se livre ainsi à vous, à moi, sans défense.

— Oui, sans défense, dit Robert avec menace, car je suis décide à tout, Magda.

La jeune fille paraissait hésiter. On eût dit qu'elle avait à faire une question et qu'elle n'osait. Robert l'examinait, il la comprit :

— Armand, n'est-ce pas? dit-il.

Elle joignit les mains.

— Oui... dites-moi... comment va-t-il? J'ai peur... Est-ce qu'il est... mort?

— Rassurez-vous, dit RobeH; il existe,.,

— Il guérira?

— Il guérira.

— Vous l'avez revnT

Le jeune homme baissa la tète et des larmes Tinrent à ses y»^ux.

— H^las! dit-il, puis-je le revoir? Puis-je me présenter quelque part?... Le général, Armand, mon grand-père, Dai'netal, tout le monde, tous ceux qui m'aimaient doivent maintenant savoir que je suis déserteur... Les jours sont expirés... la dernière heure a

gg PANTALON nouas

sonné... C'est bien fini, je suis perdu, j'&i déserté! Puis, rappelant son courage, refoulant ses larmes :

— Peu importe ce qui m'arrive. Moi, je ne suis rien. Je sais qu'Armand est guéri parce que ,i*ai rencontré par hasard le médecin qui le soigne et qui m'a parlé de lui. I) le sauvera. La guérison sera longue, car le moral chez Armand est profondément atteint. Le délire succède au délire. Espérance, qui le soigne, ne le quitte pas. Mais le médecin a ajouté qu'il se croyait certain de guérir le corps...

— Oh ! mon Dieu 1 fil Magda avec un grand cri.

— Il n'était pas sûr de guérir le cerveau... Magda éclata en sanglots.

— Et c'est ma faute, répétait la pauvre fille ; oui, c'est ma faute, c'est parce qu'il m'a aimée...

Robert fat ému de sa douleur.

Peu à peu, ses dernières nré fiances fondaient. Au moment où Magda allait le quitter, Robert lui dit:

— Voui avez fait tout à l'heure une allusion à la cupidité de Karl, en disant qu'il essayerait de tirer de ce papiers le plus d'argent qu'il pourrait.

— J'en suis sûre. C'est, pour iui, une question d'argent.

— Magî?a, le général est riche... je suis persuadé qu'il ne refuserait pas à Karl une somme même trèn forte pour rentrer en possession de ces plans...

Magda hocha la tète.

— Oui... cela est, en effet, possible... J'y avais songé...

— Pourquoi ne feriei-voub pas une tentative auprès de Karl?... Là peat-ètre serait le saiat

— Hélas!

— Que redoutez-voK8?

— A côté de la cupidité, chez Karl, il y a la haine... Karl hait la famille de Tréîoii-Fontaines... Ji hait Armand,.. Laquelle sera la plus forle, de sa cupidité ou de sa haine?... Ge)l«-ci... j'en ai peur.

— Le général sacrifierait sa fortune, sa fortune tout entière, pour empêcher un scandale, sauver son fils,..

— Et Karl sacrifierait sans doute cette fortune à la jOie de voir éclater ce scandale et de perdre Armand I

— Le misérable I

— Du calme et du sang-froid, Robert. Je veille... Elie rentra rue des Acacias. Dans Tescalier, elle se

croisa avec la dooie*»tiqiîe â laquelle elie demanda :

— Karl est- il rentré?

— Non.

Et ce fat tout. La vieille n'en disait jamais plus long.

Magda s'en fnt droit à la cuisine.

Personne ne l'y dérangerait.

Si eîre y faisait quelques recherches? Est-ce que, vraiment, c'était la que Karl cachait ses papiers? Ou dans la chambre de la vieille?

Elle chercha partout, dans les coinfc les plus sombres» dans le» armoires, dans le placard, et ne trouva nen.

Et alors qu'elle cherchait aingi, toute à la fièvre de cette besogne, elle tressaillit soudain en entendant une Toix goguenarde qui lui disait :

— Que fais-tu donc là, Magda?

Ellto se retourna et se trouva en face de Karl. Elie ne l'avait p&i entendu entrer. Elle pâlit et n'eut rien à répondre.

11 16 mit à rir«.

Puis il la prit parla main et l'entraîna.

Il lui tit traverser le couloir, le vestibule. Il poussa la porte de sa chambre et lui dit :

Entre. N"U« causerons mieux chçrz moi.

Elle obéit, interdite, e-t tomba sur une chaise.

Lui s'as<iit commodément à son bureau, roula une cigarette, l'allumaj tira quelques boiaffées, sans cesser de regarder Magda, puis il lui dit, en souriant toujours :

-- Tu sais, ma belle, ne cherche plus... Tu ne les trouveras pas 1

— Ainsi, tu avoues?

— J'avoue!

Tu as commis cette lâche elcrimioelle action, au

risque de tuer, de désbcmorer une famille dont le seul tort est d'avoir eu confiance en toi, et de ta voir accueilli...

— Oui, j*ai commis cette lâche et cr-mmene action, comme tu dis. Expliquons-nous une bonn»^ lois, veuxtu? Lorsque je t'ai vue revenir parmi nous, je n'ai pas eu d'hésitation et j*ai deviné tout de suite que ton retour devait être motivé par le dé^ir de retrouver les papiers que tu cherchais tout à l'heure... Sois franche à ton tour.

— C'est vrai.

— C'est singulièrement récompenser ce que nous avons fait pour toi. Mai? passons. Tu ne trouveras rien, parce que tu penses bien que je ne suis pas ssset sot pour n'avoir pas pris toutes mos précautions. Tu ne me connais donc plus, Magda? Et maintenant que, tu le voie, tes projets ne sont plus an secret pour moi, brisons la. Retourne auprès de ton amant. Et ne cherche plus à mettre d'obstacles sur ma l'oate.

DÉSERTE un èl

11 8e leva comme pour la congédier.

Elle ne fit aucun mouvement.

— Tu ne m'as pas entendu ?

— Tu viens de me demander si je te connaissais? C'est parce que je te connais que je reste, Ecunle» moi.

Surpris, il jeta la cigarette qu*il venait de fumer à demi, en alluma une autre et se rassit.

— Parle.

— Je te connais. Je sais que m'adresser à ton cœur, à ton honnêteté, ce serait du temps perdu... Ton cœur n'existe pas. Ton honnêteté, lettre morte...

— Injurie-moi, si tu veuxj je suis patient*

— Mais je sais aussi que tu crains la misère et que les expédients d'espionnage, de jeu, d'affaires véreuses, qui te font vivre maintenant, peuvent te manquer tout à coup; tu y as pensé, j'en suis certaine, et peut-être as-tu voulu prévoir cet avenir qui t'épou» vante en volant les papiers de M. de Treion- Fontaines.

Il écoutait, impassible.

— Continue, je te prie.

— Ces papiers, tu veux les vendre. Il faut qu'ilg soient d'une importance capitale, pour qu'Armand, lorsqu'il en a constaté la disparition, se soit suicidé...

Karl eut un mouvement.

— Il est mort?

Non, heureusement.

— Voilà un suicide adroitement combiné.

Magda haussa les épaules :

— Lâche, qui soupçoaù© les autres de sa propre in* famial

g2 FAKTALON ROUAB

— Ne te gêne pas. Va toajours...

— Puisque ces papiers sont à vendre, q^aimporle f^Iui qui te les achètera, n'est-ce pas?... Eh bien, Karl, as-tu songé que personne au monde ne les paierait aussi ciier que M. de Trélon lui-même? Pour rentrer en possessiou de ces papiers, M. de Tréion- Fontaines sacrifierait une partie desa fortune... je n'en doute pas... par patriotisme d'abord, ensuite pour éviter un scandale qu'il redoute non point parce que l'honneur de son grand nom est en jeu, mais parce que ce scandale rejaillirait sur l'armée entière.

— Es-tu chargée de me faire des offres, ou viens-tu ici de ta propre inspiration ?

— Je serai franche, toujourij. Personne ne m'u conseillé de i?eni*', mais ma conviction est absolue... Il ne peut en être autrement pour qui connaît cet homme... le général est prêt à tous les sacrifices...

— Jeseraij» curieux d'apprendre à quel prix il estime ces papisr» ?...

— Je ne puis répondre. Fixe toi-même la somme que tu exiges. Je ferai en sorte que ta proposition parvienne à M. de Trélon.

— Crois-tu que cent mille francs... ?

La jeune fille ne put réprimer un mouvement de joie.

Du momeût que Karl discutait la somme, c'est qu'il consentirait à entrer en arrangement pour la restitution des papiers. Alors Armand était sauve.

Mais elle dissimula sa joie de son mieux.

— Ohl oui, dit-elle, oui, je le crois... Il eut un étrange sourire.

— Il irait peut-être Jusqu'à deux c^nt mille î

— Peut-être... oui, peut-être...

Avec le même sourire :

— Je crois bien même que si mes prétentions montaient jusqu'à cinq cent mille francs, il consentirait^.

Elle fut frappée cette fois du ton dont ii lui pariait. Elle devinait du sarcasme, une nouvelle cruauté.

— Qui sait s*il n'irait pas jusqu'au milJion ? L'es papiers les valent, entre nous, et ce qui vaut mieux encore, c'est la vie d'Armand, c*est l'honneur de son père... Hein? ma belle, que dirais-tu si je demandais le million ?

Pâlie, effarée, elle gardait le silence.

— Lorsqu'il s'agit de l'honneur d'un homme dix nom et de la notoriété de M. de Trélon-Fontames, on ne peut compter ni marchander... N'est-ce pas ton avis ?

Tout à coup il eut un grand éclat de rire.

— Crois-tu que je n'y aie pas songé?

— Karl, je ne devine pas ta pensée. „

— Je vais te la dire et puisque, sans en avoir reçu le mandat, tu es venue me faire ces propositions, à mon tour Je vai<? te signifier ma volonté... en te priant, ai tu le juges à propos, de la faire connaître à M. de Trélon Fontaines...

Il 5'appaya du coude sur le bureau, négligemment.

— Ces papiers resteront en ma possession trois ou quatre jours encore, guère plus. Après, il sera trop tard pour les restituer. D'ici là, je veux bien consentir à cette restitution...

— A quelles conditions?

— Je vais te le dire. L'une dp. ces conditions regarde la famille de Trélon-Fontaines, l'autre...

Il s'arrêta un instant, puis il reprit, mais plus bas,

94 fantaloh RôDaa

comme troublé, en même temps qu'une flamme pasèait daas ses yeux:

— L'autre te regarde, Madga.

— Moi?

— Oui.

— Laquelle?

— Patience. D'abord, la famille de Trélon: tu diras EU général que je suis prêt à lui rendre toutes ses notes et tous ses plans, que je n'a; pas recopiés encore et dont je n'ai pas, non plus, fait prendre de photographies, à la condition que les relations rompues recommenceront entre lui et moi et que sa fille deviendra ma femme.

— C'est exiger l'impossible. Jamais le général ne consentira... et, consentirait- il, jamais Espérance ne portera ton nom.

— ils restent libres. Je leur donne le moyen de recouvrer les papiers et d'éviter le scandale, ils ne veulent pas en profiter., qu'ils ne s'en prennent qu'a eux du mal qui les attend.

— Ce que tu rêves là, c'est les contraindre à échanger une honte contre une autrs honte.

— Merci pour moi, tu es gentille.

— Jamais je ne me ferai l'intermédiaire de cette proposition^

— N'en parlons plus. Je n*y tiens pas autrement.

— El cotte autre condition qui me regarde, m.oi^ personnellement ?

11 se releva et se mit à marcher, fiévreux, dans sa chambre.

Soudain il s'arrête devant la jeune Ûile,

— Je t'aime !

Elle recula avec un geste de colère et de dégoût.

DÉSERTEUR fiÔ

— J« t'aime, comprends-tu?

— Et moi, comprf.ndi-iu? je s bais et le méprisel...

— Kl ceia ne lait que redoubler ma passion pour toi... J'ai pour toi de ia haine et ds l'amour..; car il me seaibie souvent que c^Jlai-ci s'augmente d'une irrc'islible envie de te châtier, de me venger de toi et de jouir de tes larmes, de ta honte et de ta souffrance...

— Karl l

-— Sa t'aime. Choisis. Tu seras ma maîtresse...

— J'aime Armand...

Un regard sinistre la fit trerabler.|

— Peu m'importe! Tu me hais et tu me méprises; ea bi'iil ïie Cl ois-tu pas que ce serait une étrange voiupié que celle de t'avilir jusqu'à moi?...

— Ah 1 le tiiisérable ! lé misérable I

— Choisis tedis-je... Va dire au général que je veux 8;i îilie... et je lui rends ses paj^Aers... ou bien sois à njoi, el ces papiers, je te les donne, tu iraa le^ portera it.Hi amant.^.

Magda se cacha la tête dans les mains et se mit à saugioter.

Elle n'essayait pas d'implorer Karl.

Elle le connaissait trop. Elle gavait que ce cœur était inaccessible à ia pitié. Les larmes le faisaient. sourire.

Elle essuya ses yeux et regarda le jeune homme.

indiilerent en apparence, il roulait une cigarette.

— Ah! comme je te hais ! murmurà-t-elie de nouveau.

Il sourit, la salua d'un geste de la main pour la remeiuier.

— As-tu choisi ?

9^ PANTALON ROUG-E

— J'aimerais mieux mourir que d'être à toi; j'aimerais mieux endurer les plus effroyables supplices qut de l'appartenir...

— Bien l j'aime ta frarxchise... RésumoDs doue. Tu penses que le général ne me donnera pas sa tille ?

-— As-tu vraiment cru. de ton c^té, que ce moyen réussirait ?

— A te parler franc, non, dit-il; résumons toujours : toi?

— Réfléchis, Karl... Ta cruauté est horrible...

— Oui, ou non ?

— Non.

— Sans espoir pour l'avenir ?...

— Sans espoir pour jamais.

— Alors, .îotre entretien n'a plug aucun but. Discuter itérait perdre du temps en paroles inuti'es. Tu sais ce que je veux. Je te donne deux jours pour prendre une résoiiiiion. Va-t-en !

Elle sortit chancelante, le cœur en révolte, et, dans un mouvement de rage, elle crispdt ses poings dont les ongles entraient dans la chair. Ses yeux étaient secs. Elle ne pleurait plus.

El.ie vit Robert quelques heures après, lorsqu'elle se fut assurée que Karl était sorti et ne pouvait ia surprendre.

En apprenant ce qui s'était passé, Robert désespéra.

Il ne comptait pîus maintenant que sur un hasard pour sauver ceux qu'il aimait.

tlïi

Rue de Prony, c'était toujours le deuil, la tristc'sw

Espérance n'avait pas quitté l'appartement, ne viiulant laisser à personne le soin de veiller sur \e cher malade.

Le général venait tous les matins et tous les soirs prendre des nouvelifjs de son fii«

Armand, ainsi que nous l''^*^'^.8 dit, n'était plus en danger.

Dès que le médecin eut donné cette affirmation à M. de Trélon-Fontaines, celui-ci s'était senti ''" • -'• plus libre d'esprit.

Et il avait pu songer à la catastrophe^ qui le mer.açait.

Malheureusement, en dépit de toute son attention cl de toutes ses recherches, il n'avait pu découvrir ; ucun indice.

Karl avait disparu. Et le général n'osait encore f onlier à la police le secret accôbl^nt dont la divulgatiokii serait la perte d'Armand, e^ /erait éclater le scàur dalc.

l^i i^urg «e pasBèreiil.

88 PANTALON ROUÔ»

Rue de Prony, Robert n'avait pas reparn. Pas une lettre de lai n'était arrivée. Espérance s'en étonnait.

Le général la rassurait en lui disant :

— Nous aurons certainement s?, visite dimanche. Un matin, Philippe, l'ordonnance d'Armand, vint

frapper doucement à la porte de la chambre de son maître.

Le générât et sa fille s'y trouvaient.

Armand venait de se réveiller et semblait ressaisir la trame des tragiques événements de ces derniers jours. Son esprit paraissait plus lucide. Il reconnut le général, il reconnut Espérance et tendit vers eux sa main par-dessus le lit.

— Pourquoi ne suis-je pas mort? murmura-t-il

Ce fut à et instant qu'ils entendirent frapper. Espérance alla vers la porte.

— Qu'est-ce? deniandait-elle.

Philippe l'entr'ouTrit. Il dit à voix basse :

— C'est M. Darnetal... Et il doit y avoir un malheur, car il a la figure bouleversée... Est-ce que je puis le faire entrer?...

— Au salon, dit la jeune fille, je vais le recevoir. Elle-même était alarmée. Mais elle ne pensa point à

Pvobert. Ce fut vers Lavjdry, tout de suite, que ses craintes se portèrent.

— Sans doute il est plus mal.

Elle pénétra au salon. Darnetal l'attendait, debout.

Son visage, en effet, était si décomposé p'=r nne intense émotion qu Espérance orblia ses préoccupations personaeiles pour l'iiiterroger.

— » Qu'avez-vous donc, monsieur Darnetal**

— Un grand malheur...

— M. Lavidry est mort ?

— 11 ne s'agit pas de M. Lavidry..» iJ s^agit de Robert...

Ce fut au tour de la jeune fille de se troubler et de pùiir.

— Robert? murmura-t-elle... Que lui est-ii o.;no arrivé ?

— Une chose incompréhensible... qui ma read fou... J'ai beau essayer de comprendi e, je rn'y perds...

— Je vous sn prie I

— Robert a déserté!...

Espérance avait, certes, entendu, mais cela av.. m pas allé jusqu'à son intelligence, car elle regarda Darnetal, surprise.

— • Vous dites, monsieur?

• — Hélas! mademoiselle, vous avez bien enittiil:;... Déreric.., Et je venais ici pour vous demander si l'on a reçu de lui quelque nouvelle, si du moins l on peut me donner une explication... Robert déserteur!...

— Cela n'est pas vrai, Robert est mort.

— Je Tai pen&é comme vous... Oui^ j'ai pensé qu'il avait pu être victime d'un guet-apens. et j'aimerais mieux cela^ certes... malheureusement, c'est im(>ossible...

— Pourquoi?

— Depuis le jour, — ce fut dimanche dernier^ — où Robert a quitté la caserne, il a reparti à la vilia Montmorency, Il a profité de mon ab.-ence pour venir. Il a env2>rassé son grand-père.. .Puis il est repari; en emportant des vêtements civils. Je l'ai su après. Vous le voyez donc^ sa résolution était bien arrêtée, son projet calculé Robert déserteur ! !.,.

i PAM TALON ROtféâ

Et malgré lai, des iarmea viorent aux yeux de Darnetgl.

— Son graod-père Je sait-il?

— Non. Une pareille catastrophe le tuerait... Espérance restait songeuse. Elle était, du reste,

da:)5 un état d'accablement extraordinaire. Elle airri^" Robert de toute son âme. Après avoir si longten. résisté à cet amour, elle s'y était abandonnée a'. tonhear, avec la passion fougueuse qu'elle metta; toutes choses... Son père et Armand l'approuvaient . Elie était donc infiniment heureuse... Et sa félici menait de sécrouler d'un seul coup... Il ne restait .i tnur d'elle que des ruines, ruines d'honneur, rmut d'sRiour... C'était trop, et en dépit de son courage elle se sentait abattue...

Pourtant, elle essayait de deviner le mystère d'un acte que toute la vie de Robert, — si courte fùt-elle, — démentait.

Elle ignorait toujours les relations de Magda et d'Armand ; on ne lui avait pas caché que le toI des pnpiers avait été le motif du suicide de son frère, mais elle ignorait comment Magda s'y trouvait mêlée.

Cependant un instinct secret lui disait qu'il devait y avoir une corrélation entre ce vol et la désertion de Robert.

De quelle façon ? !^»fp ne pouvait le savoir encore.

Mais sa foi en Robert était complète, absolue.

— Robert n'est pas coupable!

Voila ce que criait son cœur et le cri que formulèrent ses lèvres.

Darnetal en reprit un peu de courage. Il ignorait le vol des papiers, ne connaissant que le suicide. Il se disait toutefois, et von raisonnement se rapprochait

DiiERTEUll 10 î

aiiiM'^le celui de la jeune fille, que Tacte dése^j' > \rmand el l'acte d'indiscipline de Robert devaient ^ir la même cause.

- Ainsi, mademoise)]^, Ht-il, vous ne pouvo7 îîseigner?

— îîon. Que vous dirais-jeT... Il n'est pas possible )(i Robert ait déserté, au sens vrai de ce mot... il

st pas possible qu'il ait tui son devoir, abandoi}i:é i drapeau, renié son passé triomphal... Robert cous viendra, croyez-le, et s'expliquera...

— Hélas ! mademoiselle, vous ne connaissez p9s la rieur du code militaire. Si Robort revient, il est

•perdu... il sera renvoyé devant le conseil de guerre et condamné...

— Mon père le sauvera 1

— Non, votre père ne le sauvera pas!.,. Le pourraitil, qu'il ne le voudrait pas. Au-dessus de lui, il y a la règle immuable du même droit égal pour tous. Je "TOUS le répète, Robert est perdu. Du reste, il ne revendra pas. Le fait d'être venu chercher ses vêtements îivils ne démontre-t-il pas que tous ses efforts tendront à ne pas être arrêté?...

— Vous êtes-vous informé auprès de ses chefs? savez-vous s'il avait été puni? Une punition trop sévère, que l'on estime même imméritée, entraîne parfois à ces désespoirs...

— je n'ai pas eu le temps de me rendre à Versailles. Je n'ose quitter le commandant Lavidry; mais je suis renseigné, La lettre du colone) au commandant, — moi seul ec ai pris connaissance, — ne parle d'aucune punition. Elle dit, au contraire, que Robert était très discipliné, plein d'entrain et de gaieté.,, et qu'en si peu de iesrs wass^i j^k »ernce, il avait réassi à s© fsir^ ^^Jut^p

de ses camarades... Sa dispariticn a plongé tout le monde dans la stupeur... On ne veut pas croire qu'il ait déserté..

— Vous le voyez bien! fit Espéiaace, il reviendra, soyez-en sûr I

— En attendant, si Robert revient, ce dent je doute, ! 'iii faudra expliquer les motifs de sa disparition..

— Il les dira, fit-elle, confiante.

— Plaise à Dieu, car, autrement, mieux vaudrait qu'il fût mort!

Darnetal eût bien voulu s'approcher d'Armand, mais il n'osa le demandera E>pérance.

U»:e pensée le retenait.

Armand l'interrogerait sans doute sur Robert.

Qae lui répondrait-ii?

li préféra partir sana l'avoir revu.

Afin de n'avoir point d'inquiétudes en C3 qui concernait Lavidry, il avait prié Rosine, la filie du gardiez, de Is villa Montmorency, de ne pas quitter la ■ '^ ' i veiller sur le vieillard, dès qu'il se réveillerait et de.' anderait quelque chose.

Rassuré de ce côté, il prit le train de Versailles.

En interrogeant lui-même les camarades de Robert, il espérait que peut-être les jeunes soldats lui donneraient des renseignements que la crainte de nuire au pauvre garçon leur avait fait cacher.

Mais en cela il se trompait.

La lettre du colonel, très explicite, contenait l'exacte vérité.

La désertion de Robert restait une énigme.

Les officiers de la compag(jie furent unanimes.

— Il faut qu'il soit moit. Nous ne croyons pas à un eoop de tête«

Lorsqu'il rentra à la villa, Rosine vint à lui.

Monsieur, vous avez une visite au salon..,

^.hl ^t-iî, indifférent, ne s'informant même pas

du nom du visiteur... J'y vais... mais dites-moi, Rosine, le commandant est levé...

U m'a déclaré que se sentant fatigué, il resterait

au lit aujourd'hui... Il n'est pas plus malade, même il est presque gai... Je Ini ai lu les journaux.

— Bien, Ro ine.

— Monsieur ne me demande pas qui est au salon? dit la fillette d'un air timide, presque embarrassé.

Il en fut frappé,

— Qui donc?

— M. Robert!...

— Robert?! lui I

il se précipita vers le salon, Touvrît.

Debout, pâle, mais très calme, Robert attendait.

— Toi! Toi! Enfin, malheureux enfant!! Tu va» me dire...

— Oui, ami, je suis ici pour tout vous dire... Et il lui tendit les mains.

Darnetal les prit, les lui serra de tontes ses forces,

— Ce sont toujours les mains d'un loyal garçon, n'est-ce pas?

— Vous pouvez le croire, ami! fit fièrement Ho. .t.

— Les mains d'un soldat?

— Cefle» ! En avez-vousdouté?

— Pas une minute.

— Mpîci... .: :^'

— Alainieuant, explique-toi! Tu hs déserté?

— OîL.

^i)eton plein gré? Ta n'es victime d'à- Irigae?

loi PANTALON ROUÔl

^ Oi.î, de mon plein gré... Econtei!...

Et brièvement, il lui fit le récit du vo! des papîert chez Armand. Il lui dit que seul, lui, Robert, connais- <*ant les anciennes relations de i'officisr avec Magda, avait chance de retrouver ces papiers et de les fai^ restituer. Il avait pensé un moment à en remettre le soin à Dariietal, mais Lavidry ne pouvait rester seuil... }] fallait qu'un ami veillât sur l'infirme afin d'empêcher ii ne imprudence de lui révéler le sort de sa filieî.,. Alors, il s'était dévoué... Il n'avait pas reparu à son régiment afin de guetter autour de K&rl l'occasion favnrabie à aun projet.

Dai netàl écoutait, attristé.

— C'est un dévouement héroïque, mon pauvre enfant, mais il te coûtera cher... as-tu réfléchi à cela?

— Aariez-vou8 réfléchi, vous, moD ami, si vous aviez été à ma place?

Bornetal soupira.

— N -n. J'aurais fait comme ter. Il faut sauver le gêné ai £i lout prix. Mais tu me senihles bien découragé.

— C'esi que j'ai peur que "non dévouement ne soit inutile.,. Je crains fort de m'être perdu pour rien...

— Karl?

— Sur ses gardes.

— Si on lui offrait de rac':"keter ces notes?

— Je lui ai fait promettre une fortune. Il a refusé. Il nous hait.

— Alors, quel est ton projet, mon pa-uvre Robert? - Ob! je dois aller jusqu'au bout. Je considère que

a mon devoir. Je n'y faillirai pas, quoiqu'il arrive...

— Mais si l'on l'arrête?

— Quand j'aurai rempli la mission que je me fais

DÉSERTEim 10&

imposée et que je considère comiTie sacrée, je ne me cachiM ai pas plus longtemps. J'irai moi-môme me livrer i la justice militaire.

— Ef, aux juges qui t'accuseronÉ, que répondras- tu T

— Rien. Je subirai ma peine, silencieux et résigné.

— Un mot, de toi, à ces oificiers, tes juges, t'atti- /erait leur sympathie... te sauverait peut-être...

— Vous voyiez dire, n'est-co pas, qu'en leur failéant connaître les motifs de ma désertion, ils auraient pour moi quelque indulgence?

— Oui, sans aucun doute.

— Ce mot, je ne le dirai pas...

Barnetal baissa la tê^^e. \ Il comprenait.

Robert reprenait, d'nue voix qne Mmotioc rendait ftour.ie :

— Je ne Id dirai pas, je ne puis le dire. Ce serait sacrifiiT le général, Armand, -et avec eux ma chère Espérance... Ce serait répandre la honte sur le nom que je révère... Et puisque c'est justement pour éviter cette honte que j'ai déserté afin de suivre Karl, vous voyez bien qu'il faut que je me taise... Si Je les ai sauvés, qu'importe ma perte, je serai trop heureux!..,

— Brave enfant l Toujours héroïque.

Robert eut un sourire triste.

— Ne m'admirez pas, mon ami, ce que je faia est si simple...

— Ce que tu fais est sublime...

Et il l'embrassa.

Tout à coup, i!s tressaillirent.

H leur sembla, à tous deux, qu'ils venaient d'en» tendre comme un long et profond «oupir derrière la ^orte fixi salon.

106 PAK- dGE

Ils se regardèrent, n'osant remuer, écoutant encore.

Puis, épouvantés parla même pensée, ils s'élancent vers cette p «rte et l'ouvrent.

Et tous deux poussent un grand cri d'angoisse.

Lavidry est là, étendu par terre, paraissant inanimé.

Parfois, malgré ses infirmités, il essayait de descendre ainsi, sans le secours de personne, lorsque, par hasard, iî se sentait plus fort. Il s'était longuement reposé, ce jour-là, étail resté au lit toute ia matinée, puis, se trouvant mieux, un peu inquiet de n'avoir pas encore reçu la visite de Darnetal, il s'était levé, avait passé sa robe de chambre et il était descendu, s'arrêtant, pour respirer, presque à chacune des marches de Tescalier.

Et ils le vavAÎent là» ^sant. comme mort, sur le tapis.

Ils échangèrent un regarcr pTcin cr'enroî.

D'où venait cet évanouissement? Etait-ce de l'effort trop grand pour ce corps maintenant si débile ? Ou bien, était-ce parce qu'il avait entendu ?

Ils le relevèrent, le transportèrent sur un canap"*

A force de soins, ils le rappelèrent à la vie.

Et quand il rouvrit les yeux, ces pauvres yeux qui De voyaient plus, un torrent ^e larmes s'en échappa.

lî nvança les mains en trerribiant, mains atin de rencontrer les mains de ceux qu'il snpposail auprès ie ial.

— G'e^t vocs Darnetal? C'est toi. Rub3rl?

Ils répondirent. Le vieillard sanglotait. C'était nn ftpeclacle déchirant que celui da cet homme e^ proie à nneaur^i virrible douleur.

D'une voix étouffée, il dit enfin:

MÉBFRTirUll

— Robert, en descendant de ma ch'inibre, j'fii c,; frapTe parle son de ta voix... Je me suis approci.é... j'allai? entrer quand un mot m'arrêta. On parbitie déseîtîoiil... J'ai écouté presque nrialgré moi... et j*ai compris qu'il s'agissait... j'ai entendu...

Et soudain, brisé :

— J'aimai entendu, n'e.st-ce pas? j'ai mal compris?...

Le silence de Darnetal et de Robert lui fit corn* prendre toute l'étendue du malheur qu'il redoutait. Il murmura, effaré :

— Oh î mon Dieu^ pourquoi ai-je si longtemps vécu ? Puis, tout à coup, il attira Robert dans ses bras et

de ses doigts qui tremblaient il se mit à caresser fiévreusement l'enfant si cher à son cœur.

— Mon pauvre petit ! mon paavre Piobert... cela est donc vrai ? Eépète-moi tout ce que ,tu viens de dire à Darnetal... En ce moment, il me semble que je deviens fou... Tout cela se brouille dans mon cerveau... Armand en danger de mort... le général compromis, victime d'une odieuse, d'une infâme trahison... et toi, mon Robert, toi déserteur... Mon Dieu! mon Dieu!...

Il fallut que le jeune homme refît le récit douJoBireux.

Le vieillard l'écoula la tète basse. Son visage expri" mait une émotion extraordinaire.

C'était bien l'eirondrement de tout.

Robert se mit à genoux devant lui.

— Grani-père, dit-il, est-ce que vous désapprouvez ma conduite?

— Comment le poup^rais-je? Ta conduite n'est-elle pas dictée par les sontiments les plus nobles du cœur

119 PÀNV4L0N ROU(»K

d^ l'homme, Is dévouement, l'esprit de sacrifice, l'oubli de soi-même pour le bien de tous... Sois béni, mon pauvre enfant, pour ton héroïsme d'aujourd'hui, dont je suis aussi fier que de ton héroïsme d'autrefois. Robert pleurait.

— Je sens bien que je suis perdu, dit-il, et la seule consolation qui me restera c'est de savoir que l'affection des miens n'aura pas diminué, ni leur estime... Dès lors qu'importent les autres, ceux qui ne me connaissent pas?

— N'existe- 1- il aucun autre moyen de sauver le généra)?

— Aucun I Encore, le sauverai-je? Je ne le pense pas...

— Va, mon enfant, cours à ton devoir terrible.

— Adieu, grand-père. Je me sens plus fort msjntenant que je vous ai revu et que j'emporte votre bénédiction.

— Ta mère elle-même t'approuverait... Mais elle sera, hélas! bien triste d'un dévouement aussi imprévu... Mieux vaut que tout cela se soit passé loia d'elle... car qui sait si elle n'aurait pas voulu intervenir elle-même, entre cette famille d'aventuriers et la famille du général I...

Robert embrassa de nouveau le vieillard. Dartenal l'accompagna jusqu'à la porte.

— Mon ami, dit Robert, il, -se peut que dans quelque- jours je sois obligé de quitter la France.

Darfietal le regarda avec une surprise douioareuse.

— Où l vous vous méprenez, dit Robert. Vous savez bien que je ne veux pas fuir... Non, il faut que je prévoie uii prochain départ de Karl de Win ter... Je ie

DÉSERTEUR l'*^^

M^is je suis sans argent... J'ai compté sur vou" n'ai pas voulu en parler à mon grand-.ière...

— Vous avez bien fait, Robert. D« quelle soavez-vous besoin ? Cinquante louis?

— J'espère que cela suffira... Je ne resterai pas.» l'étranger bie/i longtemps... Je prévois que cet! affaire doit se dénouer très prochainement... ou je réussirai ou j'échouerai... Dans quelques jours, yo<u serez averti...

Darnetal lui remit la. somme qu'il réclamait

T?uis il l'embrassa tendrement,

Kobeit s'éloigna. Da^-netal le regarda partir

Et il se rappela le joui où plein de force, de foi et d*ardeur le jeune homme avait quitté la ferme d^^s Banians pour courir à son expédition aventureuse. Ce jour-là aussi, lui et la mère éplorée regardaient s'éîolgner l'enfant.

El bien qu'il s'en allât affronter mille fois la mort Darnetal, en le voyant disparaître, était moins triste qu'aujourd'hui.

En rentrant dans la petite chambre garnie qu'il occupait boulevard de Clichy, Robert trouva une lettre de Magda.

Elle élait courte.

« Ne sortez pis ce soir, il faut que je vous voie! »

Le soir, en effet, Magda accourut.

Et sans attendre le& questions du jeune homme, ell« dit très vite :

— Karl se dispose à partir...

— Je le prévoyais. Je suis prêt. Et vous?

— Je vous suivrai,

— » Gomment l'avex-voug appris f

110 PANTALON ROITGE

— Vraiment, je redoute uo piège, dit-elle ; Karl a deviné mes intentions... Vous gavez quel tut l'ignoble marché qu'il me proposa. Il semble agir avec mzA comme s'il ce redoutait rien... Aujourd'hui, il m'a renouvelé ses infâmes propositions... « Hate-toil... fi;'a-t-il dit... Demain, il serait trop tard... « Et comme

e ne répondais pas, il ajouta, avec cette ironie insuinn'e que vous lui connaissez et qui accompagna; charme de ses paroles : « Je pars demain, à huit heures : 1 matin I »

— Où va-t-il T

— Il ne me Ta pas caché, non plu», et voilà pourquoi je disais tout à l'hearô qas je crains an piège... il prend le train de Metz...

— Quel piège, Magda V Qu'avei-vous à redouter de lui?

— Pour moi, rien. Je tremble pour vous...

— li doit croire que je suis à Versailles, soldat, dans l'impuissance absolue de lui nuire et de m'opposer à - 5 projets...

— Oui, peut-être... et pourtant j'ai peur... Qu'allez- • on s faire f

— Le suivre. Karl, cela est évident, n'a pas réussi à Hier de ces papiers tout le bénéfice qu'il en espérait... Ou peut-être le fait-oi< attendre et il s'impatiente... S'il se rend à ISletz, c'est pour essayer de voir le généra I de Hœseier, qui commande io 16' corps aiiemand, sur la frontière. Karl emporte dune les plans voies à Armand. C'est une occasion unique. Dusse-je i6 tuer,

1 ne les emportera pas jusqaa la frontière. Magda était fiévreuse et pâle.

— Prenez garde! Prenez gard^, Robert, nâeax vaudrait pi^t-ètre me laiâier aenle...

DESLRÏEUM

Mais Robert secoua )a tête.

'■^^ A. dft.ïiain, dit-il...

-— A demain et que Bien veille sur nous î 1

Le lendemain, bien avant le départ da train, Robert se trouvait dans un café voisin de la gare, guettant l'arrivée de Karl.

îl vit passer une femme voilée dont il était impossible d'apercevoir le visage.

Il la reconnut à sa démarche.

C'était Magda.

D'un fiacre, dans la cour, descendit un jeune homme enveloppé d'une pelisse et qui monta lestement les marches.

C'était KarK

Magda, cachée dans un wagon ne troisième classe, devait attendre Robert et faire route avec lai.

Karl, elle le savait, prendrait un billet de première.

Il y avait encore un quart d'heure avant le départ du train. Robert traversa la cour et se dirigea vers le guichet.

Il prit son billet et paya, puis entra dans la salle d'attente. Les salles étaient ouvertes sur le quai et lea voyageurs avaient déjà pris place dans le train.

Robert marchait rapidement, et son regard interrogeait'la longée du quai afin d'y éviter la rencontre de Karl.

Il ne vit rien. Il faisait froid. Karl était dans son compartiii.ent.

Une tèt«i voilée se pencha légèrement et une main gantée lui fil un signe. Il comprit. C'était Magda qui l'appelait.

Et il alUiit monter, lorsque tout à coup ii sentit qu'uae mam s'a-ppuyail sur son bras et le retenait.

-^ ; V PAJJTALON ROUGi

:?tonraa vivement et aa cri étouffé, uû cri s, un cri de terreur, lui échappa.

ait de prononcer son nom, d'une voix haute

- Lavidryî !

— El celui qui venait de l'appeler, de le reconnaître, éîail un sous-officier de sa compagnie en tenue.

Robert chancela, baissa la tète.

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