‹ Déserteur (roman patriotique)Chapitre 5 sur 9 · DÉSERTEUR 15Ô · texte numérisé non relu

DÉSERTEUR 15Ô

Le train était îormé; Lavidry trouva tout de suite une place.

Il récompensa ]C9 deux hommes qui partirent.

El il resta seul un moment. Il avait froid. Il grelottait. Il étendit sur ses jambes une couvertunj qu'il avait prise à la hâte.

Puis il s'absorba dans ses réflexions.

Les minutes s'écoulèrent. Il entendit que l'on montait deux fois dans son compartiment et que l'on plaçait des valises dans les filets.

Il n'était plus seul. Gela Uî rassura.

Les portières furent fermées. Le train s'ébranla.

L'aveugle était parti.

Il allait retrouver sa fille I

Yers neuf heures, un fiacre arrivait à Is gare à fond de train et Darnetal en descendait.

— Le premier train pour Blois? demanda-t-il.

— Neuf heures quinze.

Il se mit à parcourir les salles d'attente, passa sur les quais» regardant partout, cherchant Lavidry.

Il finit par s'informer auprès d'un employé.

L'aveugle, se traînant à peine^ conduit, porté peut- Être, n'avait pu passer inaperçu et avait dû exciter la compassion de tous ceux qui l'avaient vu.

L'employé répondit :

— Oui, je l'ai vu, mais vous arrive» trop tard... Ce monsieur a pris le traia de huit heures vingt-cinq.

— Il était feeul?

— Seul.

— Serai -je à temps à Kois pour prévenir un malheur? murmura Darnetal.

£t, quelques minstes après, lui-même était parti.

Les gares défilèrent. Lavidry les reconnaissait, à rauDonce monotone du chef de train.

Trois heures se passèrent ainsi.

Le train f 'arrêta à la gare de Blois. La portière s'ouvrit. Les voyageurs qui avaient parcage ie compartiment avec Lavidry descendirent.

L'aveugle leur demanda :

— Nous sommes à Biois?

— Oui, monsieur.

Et, compatissant à son infirmité, Vun d'eux ajouta :

— Vous TOUS arrêtez?

— Oui.

— Je vais appeler quelqu'un pour vous aider à descendre.

Lavidry reiDercia.

Deux hommes accoururent en effet; il tendit son ticket.

— Prenez l'aller, rendez-moi le retour, li descendit du wagon.

— Est-ce que je trouverai facilement uce voiture à la gare?

— ïl y a quelques voitures à ce train, et aussi des omnibus pour les hôtels. A quel hôtbl vous rendezvous?

— Nulle part. Veuillez me conduire à une voiture de place.

H en restait deux.

Lavidry fut installé. Des atiroupements de curieux se formaient autour de ce vieillard impotent, presque paralysé et aveugle, voyageant seul.

En referman-t la portière, le cocher demanda :

— Où ailons-Eous?

-- Voui m'arrêterez devant ThôpilaL

En trinqueballant, la voiture partît.

Quelques minutes «^écoulèrent.

On arriva.

Le cocher s'offrit pour que raveugle s'appuyât sur lui.

— Vous allez voir un malade, sans doute?

— Oui, ma fille... Marthe Lavidry...

Le cocher eut un brusque mouvernent. Il fit répéter :

— Vous &vez dii,,.î

~ Marthe Lavidry 1 Est-ce que vous connaissez ۥ nom?

Comme tout le monde à Blois, le cocher avait entendu prononcer ce nom bien des fois depuis qaelques jours. Marlbe Lavidry était Taccusée mystérieuse et si intéresfeànle dont les journaux blésois s'occupaient tant depuis quelques jours et qui justement, à la même heure, devait comparaître en cour d'assiiies...

Mais il crut qu'il se trompait...

' Le visage de i'aveugle indiquait un ancien ofScier, avec ses cheveux ccurts, sa moustache et sa barbiche blaticties. Et la rosette d'officier de la Légion d'honneur qui décorait sa toutonni'ère avait tout de suite, à la gare, attiré l'attention du bonhomme.

11 n'osa rien dire de l'accusée.

— NoQ^ excusez... c'était seulement pour savoir... Le cocher avait sonné à. la porte de l'hôpital.

Le concierge ouvrit. Le cocher dit :

— C'est monsieur qui vient pour embrasser sa fille...

— Ce n'est pas ie jour des visites.

— Oh I fit l'aveugle, vous me permettrez bien, quand aième... Les règlements ne sont pas si sévères.. £t je suis si faible... Du reste, j'attendrai aussi long-

15S PiLNTALON RQUaS

temps qu'il le faudra... Je suis déjà venu, vous vous rappelez peut-être?... Et si vous voulez biea avertir le directeur...

Comme il faiblissait sur ses j&mbes chancelantes :

— Voulez- vous me donner une chaise?

— Mais oui, mais oui...

Le concierge avança un fauteuil, y fit asseoir Tavengle.

— Comment se nomme la malade... afin qu«i je puisse dire à M. le directeur.., ? demanda-t-il.

— Marthe Lavidry... Vous ne me reconnaissez donc pas?,.. Oa me reconnaît bien facilement, moi, hélas!... Vous ne vous souvenez donc pas que je suis venu il y a quelques semaines?

— Non, monsieur, non... fit le concierge surpris.

— C'est étrange... Il n'y a pas longtemps, sans doute, que vous êtes employé à l'hôpital?

— Vingt ans I

— Vous étiez peat-être absent, l'autre joDr...

— Je ne m'absente amais.

— Je ne comprends plus...

L'aveagle passa sa main tremblante sur son front.

Le nom de Marthe avait frappé le concierge, également, et il avait échangé an regard avec le cocher resté là.

— Pourrais-je parler au directeur?

— Oui, monsiear... dans un instant... Toutefois, qu'il me soJt permrf de vous faire reroarquer que cet entretien sera peut-être inutile...

— Pourquoi?

Et tout à coup, chez l'aveugle, passe un horrible soupçon. Il semble retrouver toute sa vigueur, se redresse brusquement, jette un grand cri :

— Est-ce que ma Slle sertit... serait morte?...

— Non, noo^ mousieur, calmea-vous... Ce n'estpas ça que j'ai voulu dire.

L'infirme retomba lourdement dans le fauteuil.

— Mon Dieu, comme vous m'avez fait peur... Et il essuie son front humide. Puis :

— Alors, qu'est-ce donc? Expliquez-vous?

— Je voulais dire qu'il me semble que nous n'avons pas, en ce moment, de malade portant ce nom...

L'aveugle sourit :

— Vous vous trompes...

— Sans doute, sans doute, murmura ie concierge... je me trompe, il faut croire; du reste, monsieur le directeur vous renseignera... Je vais le chercher...!

11 s'éloigna. Le cocher toussa, un peu ému. Il devinait la vérité.

— Ah I c'est vous, cocher? demanda l'aveugle.

— Oui, monsieur, à votre service...

— Dites-moi... il n'y a qu'un hôpital à Blois?

— Un seul, oui, monsieur, et nous y sommes... L'aveugle n'ajouta rien. Il attendit.

Quelques minutes s'écoulèrent.

Un homme apparut, suivi du concierge. C'était le directeur.

— C'est vous, monsieur, dit-il à Lavidry, qui demandez à me parler?

— Oui, monsieur, et je vous supplie de m'excu?er... si au lieu d'aller à vous, je vous ai prié de venir à moi... Mes jambes sont si faibles...

— Que puis-je faire, monsieur, pour vou3 être agréable ?

— Peu de cLoics, monsieur : me permettre d'ailef embrasser ma fille.

IM FANTALON ROUGE

— Votre fiile est à mon hôpital?

— Depuis bien longtemps, oui, monsieur, depuis plus de trois mois...

— Quelle maladie?

— Un accident, une jambe brisée, avec des complications daiigereirseE...

— C'est étrange, murmura le directeur... Nous n'avons eu, depuis plus d'une année^ aucun accident de ce genre. . .

— Peut-être ai-je été trompé sur ia gravité de la maladie, fit l'aveugle, doucem^-nt, avec effroi.,.

— Le nom de votre fille, mondeur?

— Marthe Lavidry.

Le directeur eut uq geste de surprise.

— Je n'ai jamais eu de malade de ce nom,

— Jamais?...

— Non.

— Vouô en êtes sur, monsieur?

— Absolument.

— Cependant, je suis venu ici, il y a quelques semaines, trouver ma fiUe.

— Et vous Tavei vue ?

— Héias I non, monsieur. Le mot voir n'existe plus pour moi...

— Je vous demande pardon, monsieur, ^^'ai voulu vous demander si vous aviez été mis en présence de voire fille?

— Certes... et je lui ai parlé... et je l'ai embrassée... Le directeur considéra l'oTScier avec une curieuse

attention.

— Ce pauvre homme est fou ! murmura-t-ii. LaviJry tremblait, On lui avail caché q^eiquo

ehôse, Mai^ qaôi ?

— Ainsi, monsieur, dit-ii, je vous ai dérangé inutilement?

— Et je le regrette pour vous, monsieur, je ne connais pas votre fille...

— Je ne comprends plus,.. Non, je ne comprends plus... Ma fille? Où ai -je vu ma fiile?... Que' est c^ mensonge? .. Quel est ce secret?...

li j:)ignit les mains, en un geste de supplication désespérée :

— Monsieur, jurez-moi que ma fille n'est pas morte...

Le directeur causait à voix basse avec le concierge et le cocher. Ce nom de Marthe Lavidry venait de le frapper, lui aussi. El il ch rchait à confirmer ses soupçons.

Le mol de cour d'assises fut prononcé.

Le directeur comprit. Une grande compassion se peignit sur son visage. Ce pauvre vieillard n'était pas fou, comme il l'avait pensé tout à l'heure.

On l'entretenait dans une religieuse erreur en ce q .i concernait sa ûîle et une pieuse comédie filiale avait été jouée, sans doute, quelque part, pour le tromper, le père, et lui cacher l'emprisonnement de sa fiUe et l'accusation qui pesait sur rll«.

Voilà ce qu'il venait de comprendre.

Il avait à peine entendu les derniers mots de l'aveugle.

Il n'y répondit pas, dans sa première et véritable émotion.

L'aveugle crut qu'on n'osait pas lui dire la vérité.

— Ma fille est morte 1

Alok's, le directeur, se hâtant, ne réfléchissant pas (|u'il S6 trahi9«aii ;

PANTALON ROUU

— Non, votre fille est vivante, monsieur, je vous le jurel

L'aveugle tressaillit. Son visage s'éclaira.

îl y eut presque nn sourire sur ses lèvres flétries.

— Vous la connaissez!.,. Vousia conoaissez, puisque vous me jurez qu'elle vit... Ah î monsieur, oà est-elle? où est-elleî Vraiment, pourquoi tout ce mystère et que se passe-t-ii donc?

Le directeur resta un instant décontenancé.

Il s'était trahi, mais il ne se reconnaissait pSi^ le droit de révéler à l'infirme ce qui lui était caché si soigneusement...

— Vous vous méprenez, dit-il, et vous donnez à :nes paroles une signification qu'elles n*ont pas !... J'ai voulu dire que, votre ^lle n'ayant jamais été à mon hôpital, j'ignorais si elle était vivante ou morte...

Mais l'aveugle secouait la tète :

— Non, non... C'est maintenant que vous essayez de me tromper. Tout à i'heuie, alors que vous n'aviez pas eu le temps de réfléchir, vous m'avez dit la vérité... Monsieur, je vous en supplie... puisque vous savez ce qu'est devenue Marthe Lavidry, vouS n^aurez pas la cruauté de me le cacher... Je vous en supplie, monsieur... Un mot, rien qu'un mot,,.

Et fléchissant tout à coup, l'aveugle tombe à genoux.

Le directeur était fort ennuyé.

Toute cette histoire ne le regardait pas, en somme, et cela lui répugnait de prendre sur lui de causer à ce vieillard une pareille et aussi terrible douieur.

Mais le cocher ne se faisait pas, lui, les mômes réflexions.

Ces sapplicâtions l'attendrissaienU

Et il trouvait cruelle la résistance du directeur à répondre, sans penser que cette résistance était, au contraire, uae marque de compassion envers le vieillard.

II s'avança tout à coup.

Et sans comprendre le geste par lequel le directeur essayait de lui imposer silence, il dit :

— ■ Eh bien, vous la saurez, la vérité, foi de Jacques Michaut ; je ne peux pas vous voir, comme ça, pleurer plus longtemps...

Interdit, l'aveugle, toujours à genoux, releva la tète vers celui qui parlait.

Jacques Michaut était lancé, il ne s'arrêtait plus.

— Je ne vous dirai pas s'il y a eu à l'hôpital une malade du nom de Marthe Lavidry... J'en ignore, et du reste ce n'est pas mon affaire, je ne tiens pas cet article-là; mais ce que je peux vous dire...

— Taisez-vous, malheureux, murmura le directeur. Le cocher, un peu ébranlé, garda le silence. Brusquement l'aveugle, comme si un miracle l'avait

guéri, venait de se relever sans aucune aide. Et, avec une singulière autorité :

— Et moi je vous ordonne de parler, monsieur, et, quel que soit le malheur que je vais apprendre, merci, car l'incertitude où je suis est cent fois plus douloureuse.

— Vous voyez bien, j'ai raison, fit Jacques Michaut, haussant les épaules.

Le directeur n'insista plus.

Il se désintéressait de ce qui pouvait arriver.

— Ce que je peux vous dire, reprenait le cocher, c'est qu'en ce moment on juge en cour d'assises une femme du nom de Marthe Lavidry.

Lavidry eut un tremblement convulsif .

Pantalon kouai

a .aitj vuix *ourde, pâteuse, qu'on entendit à peir.e, il bégaya :

— En cour d'assises.

— Otîi, juste à l'heure où je vous parle...

— Ce ne peut être ma fille... Vous dites que son nom.,.?

— Marthe Lavidry, comme la malade que vous réclamez...

— Mon Dieu! mon Dieul que yais-je apprendre encore!

11 se tait. Il .n'ose plus interroger.

Une grosse speur coule de son front.

— Et de quel acte... de quel crime... cette Martho Lavidry est-elle accusée?

— Ëiie est accusée d'un meurtre.

— Un meurtre!...

— Oui, et comme elle a avoué, il faut croire que c'est vrai...

— Quia-t-elletué?

'-Un riche Hollandais... qui hcibitait le château de i'Epimère...

— Guillaume de Winter I

— Oui* Vous y ête?.

--Ah! juste Dieu, la pauvre enfant se sacrifiait pojr moi!...

Et a retomba, sans force, anéanti.

Les trois Liomoies s'attendaient à cetle faiblesse. Ils le reçoivent dans leurs bras, le déposentdaas un fauteuil.

Du reste, il ne perd pas connaissance.

Eu cette seconde de tragique révélation sa présence d'esprit ne rabandonne pas. Mais rémotion est si terrible, le cuiip a été si imprévu qu'il ne pourrait pro- Boncr! une psrcis.

DÉSERTEUR It'S

Tout lui paraît, maintenant, expliqué. Plus rien d'obscnr.

Il refait Thistoire des dernierg mois, depuis le départ de Fontenailles, c'est-à-dire depuis le meurtre jusqu'aujourd'hui.

Marthe a été soupçonnée du crime.

Peut-être même, connaissant ce crime, a-t-elle provoqué ces soupçons, afin d'éloigner raccusation ii la tète de sou père.

Et tous ces mensonges, depuis lors, pour le trompe: '

Tout le monde avait été complice de Marthe, en cette comédie douloureuse destinée à ne point troubler la quiétude du vieillard.

Sa résolution fut bientôt prise.

Il n'attendrait pas une minute de plus.

11 sauverait sa fille!... Il irait crier aux juges, aux Jurés :

— L'assassin, c'est moil.... Et celle-là que vous allez condamner peut-être, est victime de son amour pour moil... C'est la plus adorable des filles, et moi, son père, il me semble que je n'oserai plus lui parier qu'à genoux!

Enfin, il se lève :

— Je veux aller à la cour d'assises... il le faut... je le veux !

— La cour juge à huis clos... Vous n'entrerez pas...

— J'entrerai 1

Plus émÉ qu'il ne voulait le laisser paraître, le directeur s'avança :

— Monsieur, je vous accompagnerai. Je nepuLs v<.u^ laisser s^ul aller ainsi dans une ville où vous j^e c^»- naisses personne.

FANTALON ROU&I

Lavidry fut transporté dans la voiture.

Et ceile-ci prit ie chemin du palais de justice...

Darnetal arrivait, au même moment, à la gare d© Blois. Sans perdre de temps à attendre une voiture, il prenait sa course et se dirigeait vers l'hôpital.

Il s'était dit avec raison que c'était là, sans aucun doute, que se rendait le vieillard.

L'officier, en effet, se rappellerait sa première visite.

11 croyait sa fille à l'hôpital. Nul indice ne lui avait fait jusqu'alors soupçonner la vérité.

Arriverait-il à temp.^ pour empêcher qu'elle lui fût révélée?

Il en doutait.

Au moment où il approchait de l'hôpital, un fiacre qui allait à fond de train faillit l'écraser.

C'était celui qui emportait Lavidry vers la cour d'assises.

Haletant, il demande au concierge :

— Yous n'avez pas reçu la visite d'un aveugle, un vieillard infirme, qui vous a demandé des nouvelles de sa fille?...

— De sa fille Marthe Lavidry?

— Justement. Vous l'avez vu?

— A l'instant. Regardez, là-bas... cette voiture., c'est celle qui l'a amené.

— Où va-t-il?

— A la cour d'assise».

— Usait tout?

— Oui. Nous avons bien essayé de lui cacher la vérité... car nous avons deviné tout de suite... mais ce n'était pas commode... Et puis, qui sait si cela ne vaut pas mieux ainsi?..»

— Peut-être, oui, peut-être 1...

Darnetal quitta le concierge, et reprenant sa course, 83 dirigea vers le palais de justice.

Il y avait beaucoup de curieux sur la place, attendant le résultat d'un procès qui depuis longtp.mps surexcitait rintéî-êt.

Il grimpa les marches du perron, entra dans le palais.

Mais lorsqu'il voulut pénétrer dansla salle où Marthe, ' |)auvre Marthe était jugée, il trouva porte close.

— On n'entre pas I...

Cette réponse, on venait de la faire, presque au même moment, à l'aveugle qui se présentait au bras du directeur.

— On n'entre pas. La coar siège à huis clos!...

— Le verdict est-il prononcé?

— Non... l'avocat est entrain de défendre l'accusée. Tels furent les renseignements qu'ils recueillirent. C'était vrai.

L'avocat terminait sa défense dans une péroraison tioquente et émue, laquelle, nous l'avons dit, avait i ! oublé profondément les jurés. Et il f enait de se rasseoir.

Un huissier entra et lui remit une lettre.

L'huissier lui dit à l'oreille :

— Il paraît que c'est extrêmement grave et très , àsé.

Marthe, à son banc, n'avait rien vu. Lesyeux feroiés, i;* tête penchée sur la poitrine, elle semblait dormir Tout à coup ell^ sentit une main qui s'appuya. l ^u/ r>ra8.

l-d releva la tête et rouvrit les yeux. o .; avoaskt lui Ucudaituno lettre.

168 PANTALON ACUdâ

l*e président résumait les débats.

Marthe lut rapidement, et retint un grand cri.

La lettre disait :

« Le commandant Lavidry, père de Taccusée, prie l'avocat (fs Marthe Lavidry de voaluir bien le faire entendre comme témoin: il a une révélation de la dernière importance à faire aux jurés. Le commandant est aveugle et iaârme. Il ne peut écrire et adresser luimêine sa requête à M. le président. »

Le directeur avait signé de son nom.

Marthe était ai pâle qu'on eût dit qu'elle allait perdre connaissance.

— Non, non, dit-elle. Il ne faut pas que mon père entre ici... entendez-vou?, il ne le faut pas... je ne le veux pasi... Mon Dieu! qui donc à pu lui révéler? Nous qui depuis si longtemps ! . . ,

— Je ne puis vous obéir, madame:., dit Tavoeat.

— Je vous en prie... Ah! vous ne savez pas... mon per3, mon pauvre père! Non, monsieur, non, ne tenez pas compte de sa demande? A quoi bon? Il est trop tard... L'affaire est finie... Tout à l'heure le jury va se prononcer... Il est trop tard... Mon père ne pourra rieii!

— On dirait que vous avez peur qu'il ne vienne!

— Oji, monsieur, oui, j'ai peur.

— Je regrette encore une fois d'être obligé de passer outre à votre désir... Le président décidera -'i' peut être utile d'entendre votre père.

— Ah I marmara-t-eile, accablée, il est perdu!... L'âvocatentendit.

— Perdu I dit-il. Et pourquoi?...

— Si je vous le dis, m nsieur, >sLfe7/-aiûi «iii© vos* î&rti tout pour le ^uivMk

CiSSERTKUR

— Certes 1

— Le meurtrier de Gailiaume de Wiater..;

— Eh bien?

— C'est lui !

— Grand Dieul fit l'avocat... Ah! ma pauvre enfant ! !

Et il eut pour l'accusée un regard d'admiration.

La cour se levait. Les jurés allaient se retirer pour se rendre dans la chambre des délibérations... L avocat était dans une incertitude cruelle.

Tout à coup et comme obéissant à une inspiration:

— Laissez-moi, dit-il. Qui sait si '}*i ne vous sauve pas touB les deux?.*

Il se dresse et à vois haute :

— Monsieur le président...

Le magistrat se retourne. Déjà il était sur le seuiL Marthe est à demi évanoui3.

— Huissier, dit le défenseur, veuillez faire passer à M, le président la requête que voici, à laquelle je le supplie de vouloir bien faire droit.

On prévoit quelque incident dramatique.

Lea jurés, debout et qui déjà s'en allaient, étaient à leur banc.

L'huissier vient prendre la lettre des mains de l'avocat et la remet au magistrat qui la lit, fait un geste de surprise et la tend aux deux conéeillers, ses assesseurs, puis au procureur de la République.

La cour regagne ses places.

— Messieurs les jurés, dit le président, veuillez voua asseoir.

Et à rhuissiei :

H Yeuillei introdaire le commandant Lavidry,

Un ▼if TOonveroent d« euvio'^ité t« produit, «i il u'f

PiLNTÀLON Ronai

a pas qce delà curiosité, maisanssi de l'émotion. 11 aété parlé de l'officier infirme au courant du procès et personne de ceux qui sont là n'ignore qu'il est la victime résignée du Fort de la Mort.

La porte s'ouvre.

Lavidry apparaît entre les bras des gardiens du palais.

Depuis le matin, lia trop fait d'efi'oris. Ses ,uix.^.- a sont brisées. Il est incapable d'un mouvement. Il est inerte.

L'huissier avance nne chaise près de la barre des témoins.

On y dépose Layidry. L'huissier reste là, pour le secourir au besoin.

Marthe, les bras tendus vers son père, qui ne peut la voir, Marthe éplorée, a laissé échapper un cri d'angoisse :

— Mon père I mon père 1 Je vcns en supplie ! I Lavidry l'a entendue. Il tourne T'ers elle ses yeox

sans regard.

Et il dit, avec un accent d'infinie tendresse :

— Mon enfant chérie I Ma pauvre Marthe I J'arrive à temps pour te sauver!

— Père, père, par pitié, taisez-voas.

— Non. Je suis venu ici pour que Ton sache la vérité..* dit-il très haut.

Et comme le silence est profond, presque solennel, tout le monde entend ce qu'il dit.

Le président l'interroge :

— Nous ne pourrons vous entendre comme témoin, mais seulement à titre de renseigoemenif..*

— Le« rAU» efaangeroot to^ è rb«nir«. «omit^ïr It

dEnsRTEUii 171

président, dît le vieil officier d'une voix ferme... lorsque vous m'interrogerez comme accusé.

Les jurés se regardent et chuchotent.

Les uiagislrats eux-mêmes, presque toujours impassibles, paraissent surpris, et le défenseur, qui a pris les mains de Marthe, fiévreuse et tremblante, cherchée la calmer et lui parle bas.

— Vous êtes le commandant Lavidry, père de l'ac- -usée?

— Oui, monsieur le président.

— Vous avez demandé à être entendu, prétendant avoir à faire à ia justice de graves révélations.

— Des révélations de la dernière gravité, monsieur le président.

— Parlez, monsieur, nous vous écoutons.

— Monsieur le président, dit Lavidry d'une voix forte, Marthe, ma fille, que vous alliez condamner peut-être, est innocente...

Et comme un murmure confus s'élevait :

~ Ce n'est point mon amour paternel qui parle

Marthe est innocente... le vrai coupable...

Il essaya ne se lever, pour être debout tn a'accusant.

Mais il retomba.

— Le coupable est devant vous I

— C'est vous qui avez assassiné Guillaume de Winter?...

— Non pas assassiné... Je l'ai tué en défendant ma vie...

II y eat un silence, de nouveau, et si grand qu'on eût dit que la salle des assises, brusqueTient, était devenue déserte.

Le président demanda bientôt]

I7t PÀNTàLOM ROU»!

— l'ourqnoi avez-vous attenda jnsqu'azsjourd'hni pour révéler la vérité î

— J'ignorais que ma pauvre fille fût accusée...

— Un autre que votre fiile pouvait l'être et vous vous seriez tu ?

— Non pas. Je me suis fait régulièrement renseigner sur l'enquête... J'aurais empêché toute arrestation d'innocent,.. Mais je dois avouer, car je veux vous dire la vérité tout entière, que mon intention était d'éviter tout scandale et toute révélation si la justice restait elle-même impuissante...

— Vous prétendez vouloir noua dire la vérité ?

— Certes,

— Vous i^ous dcmierez des preuves de ce que vous allez nous dire ?

— Puisque je m'avoue coupable, vous n'avez pas besoin de preuves.

— Quelle erreur! Est-ce que votre fille, elle aussi, De s'avouait pas coupable, tout à l'heure?... Qui de vous deux allons-nous croire?... Est-ce vous? Est-ce elle?...

Et comme le vieillard demeurait interdit :

— Vous voyez bien qu'il faut une preuve î Nous

avons deux aveux et nous avons deux coupables A

moins que vous ne soyez complices, c'est un de trop... Si vous ne pouvez prouver que vous êtes l'auteur de ce crime, pouvez-vous, du moins, prouver que votre fille en est inDoceole?...

— Je, dirai ce que je sais... les jurés apprécieiont...

— Ce ne sera qu'à titre de renseignements, je le répète, Tue les jurés vous entendront... L'affaire, au besoin, sera remise à una session ultérieure des as?iaes.

•ÉtERTCUR 1'^^

votre fille, prendra sa place, sans qu'il y aiiau ^ : lable une enquête...

— Quand j'aurai fait mon devoir, je serai heureux, car je ne craindrai plus rien, convaincu que vous ferez le vôtre... Le pénible devoir que je viens remplir en c>^ moment, je m*y fusse obligé s'il s'était agi d'un inconnu pour moi. Il s'agit de ma fille. Ce devoir n'est plus pénible...

— Parlez donc ! Vous avez tué M. de Win ter...

— D'un coup de revolver...

— Bans queil es cij constances çtpourquoice meurtre?

— Les circonstances et les raisons de ce meurtre, ▼ous les connaissez sans doute ; eUes ont dû être débattues au courant de ce procès. Si Marthe ne vous a rien dit, de moi du moins voué saurez tout.

— Bien des choses nous ont été révélées... Faites Totre récit quand même...

— Vous savez, j'en suis certain, que ce Guillaume de Winter était un aventurier redoutable... Si je n'étais aveugle, je l'eusse rôconnu dès le premier jour de notre rencontre, car c'est lui qui, au Port de la Mort, a voulu 2n« faire brûler vivant...

Il y eut q»jielques exclamation» d'horreur.

— Si je suis ce que vous voyez, infirme et aveugle, c*e8t à lui que je le dois.

— Gomment pouvex-Tou» l'avoir reconnu, et d'où vient votre certitude ?

— Je surpris un jour ma fille, qui elle, de son côté, avait depuis longtemps pénétre le mystère de cette vie d'aventures, démasquafit ce fourbe et lui ordcnnaïît d'abandonner l'Epinière, de renoncer aux projets coaftt», sinistre intri^o©, de §oq alliaï?.c« %ym M. d6 Tr4il*x^^

PAMffAJbON ROnei

viî rof^

— feQtèî s>i8, &i effet; qu'il refosait, disant à ma fille qn'elle ?t- trompatl »(ue tocîes ses te actives contre lai seraient vaines et qu'il se moquait de «? bsmâ et d« ses menaces I

— Peut-être Marthe Lavidry se trompait-elle, en effet?

. — Non, car depuis vingt ans le souvenir de Staubach, de l'assassin de Bazeilles, était vivant dans son esprit... Marthe ne se tiompait point... mais qu'importe!... puisqu'il était facile de trouver une preuve de l'infamie d* cet homme.

— Une preuv3 ?

— Un homme e£istai*>, qci l*avait, vu et pouvait le reconnaître... moi!

— Vous êtes aveugH, vous ne pouviez l'espérer

— Un de mes yeu2 était perdu, perdu sans remède... mais l'autre pouvait être sauvé, avec des soins, avec

'3ne extrême prudence Un bandeau empêchait

constamment les rayons de la lumipre d'arriver jusqu'à lui... Il ne fallait pas que cet œil vit la lumière... les médecins l'avaient exigé... c'était la condition delà guérison... Mais pouvais-je hésiter? Quel que dût être le résultat de l'imprudence, est-ce que mon devoir n'était pas de la commettre?... Ma résolution fut

prise J'enlevai mon bandeau Je voyais Je

partis ! !...

L'émotion daxis le prétoire était indescriptible. Marthe, haletante, écoutait son père qui se livrait pour la sauver.

— Je partis, mais non point avec l'intention de tuer Guillaume de Winter... Je le jure... Ce que je voulais fteuiemeat, c'était éviler un scandale autour

DÉSERTEUR Vîb

lu nom de M. de Trélon-Fontaines ; et, tuer Winter, n'était-ce pas provoquer ce scandaie an premier chef?... Non, je voulais îui répéter avec plus d'autorite ce que ma pauvre Marthe elle-même avait dit : « Allez-voi"-en î Quittes la France! Ne reparaissez jamais plus auprès de nous et que nou» n'eatendioM plus parler de vousl I »

Il s'arrêta un moment pour respirfir.

Sa voix était devenue sourde, p-resque indistincte.

— Reposeï-rou», moneienr, dit le président avec bonté.

— Merci, naonsienr, merci... J'ai hâte d'en avoir fini avec ce sanglant souvenir...

Cependant il resta quelques instants sans reprendre la parole.

Pais il reprit d'une voix pVus claire :

— Et ce fut ce que je lui dis... lorsque je le vis, car je le voyais, distinctement... Oui, je le voyais encore, lui, et ce fut le demie!» visage que je pus contempler... Désormais, c'est fini, je ne verrai plus personne... Lorsque je me trouvai en sa présence, il ne me fut pas difficile de reconnaître en lui l'aventurier du Fort de la Mort!... Et lui-même, du reste, depuis longtemps, avait reconnu en moi sa victime... Il se vit perdu... Mais à ce moment ce fut, je crois, la plus terrible torture de ma vie, une douleur aiguë, abominable, pénétra dans mon cerveau, et je sentis que tout devenait trouble, que tout devenait brouillard autour de moi.,. Je voyais uaCore, mais j'avais l'horrikie sensation des ténèbres qui s'avançaient, qui m'entouraient, qui, de «econde en seconde, devenaient plus épaisees ; j'aurais voulu me ressaisir a des choses impondérables, à ce

^7Ô PANTALON ROUGB

dans --tes OÙ ia lumière tourbillonne comme ûû être animé... et je ne pouvais rien, et je me vis perdu... je me vis perdu parce que je compris que le misérable s'apercevait de ma faiblesse et de mon impuissance el que je n'étais plus, entre ses mains de colosse, qu'un jouei dont il allait faire ce qu'il voudrait...

Lavidry s'arrêta de nouveau...

Il était d'une faiblesse extrême... plus faible, certes, en ce moment, qu'il ne l'avait été devant Winter...

Il semblait à bout de forces, à bout d'énergie.

Personne ne songeait à l'interrompre, à le questionner.

Tous avaient la conviction qu'ils assistaient à un drame étrange, où le sentiment du devoir e^t l'égal des plus bautes passions et qui, comme ces passions, peut arriver au crime.

Martbe, à plusieurs reprises, avait voulu parler.

Ce ne fut pas seulement son avocat qui la supplia de se taire... Ce fut le président qui, d'un geste presque aHectueux, lui imposa silence... La révélation suprême du meurtre arrivait... chacun le comprenait... et l'anxiété était inénarrable...

Lavidry parlait assi&,

A plusieurs reprises, il avait voulu se lever. Il ne l'avait pu.

Et l'huissier, auprès de lui, chaque fois avait dit :

— Restez I asseyez -vous 1 puisque M. le président Youiî le permet L..

Après quelques minutes de repos, l'ir.îîrme reprit :

— Je savais que Winter était capable de tjus les crimes, et me sachant faible et dans l'impossiMlilé de me défendre, j'avais pris À tout ha&ard, chez moi, à Fc.«t*rîûn«», aT«ofc de p*rtir, mon m^oW^r cbsirgé.^g

Lorsque je me vis perdn, an milieu de ces ténèbres qui m'eiiveloppaieot, je m'armai de ce revolver et .je le dirigeai ver? Winter... Héla& 1 c'était une arma dans les mains d'un enfant... Winter avait tout compris... Et il ne paria plus, afin de ne pas m'iiidiquer, par le «on do sa voix^ où il était, afin de ne pas diriger luimême mes coups; et soudain, le revolver m'échappa, tomba, pendant que je roulais, inerte, abattu par son bras, et que je sentais, sa main dont les doigts faisaient un collier de fer autour de mon cou... Cependant, il me faipait grâce de la vie, à une condition... à ia condition de déclarer qu'il était un honnête homme, que ma fille se trompait et que moi, sa victime, je n« l'avais pas reconnu... J'aurais préféré mourir...

Lavidry essuya son front.

Et dans le silence de tous, on entea lit seulement les sanglots de Marthe.

— Certes, j'aurais préféré mê-me les toi-tures du Fort de la Mort à la lâcheté qu'il me propesait. Il le comprit. Alors, comme il se vit perdu si jamais je sortais de ses mains, ma mort fut résolue... Autour de mon cou les doigts de nouveau se resserrèrent,., et déjà la mort venait... J'appelai à mon secours... Je criai de toutes mes forces... Soudain j'entendis auprès de moi une voix épouvantée qui Kie disait : « Défendez-vous ! Défendez- vous I! » Dans ma main je sentis que l'on glissait la crosse de mon revolver... Alors il n'y eut plus en moi de raisonnement... rinstinct du salut seul parlait... Machinalement et avant que Guillaume de Winter eût pu s'y opposer, j'étendis 1<» bras et tirai... à bout portant puisqu'il était courbé sur moi, comme une bête fauve, et pourtant au hasard, puisque j'éUis ftfgi^glw.r Wiïîtflr s« tordit... •» «oiîî«^« «i rstomS^a,.,

^78 PANÏALON RÔUGÈ

Il était mort... je l'avais tué... Voilà, monsicDr, toute la vérité sur ce meurtre.. .

Le président demanda, doucement :

— Cette voix, que vous avez entendue, vous Tavez reconnue sans doute?

— Non... Cette voix m'était étrangère...

— Ce secours miraculeux ne venait-il pas de votre fille?... De votre fille que vous voudriez sauver à votre tour comme elle-même a essayé de vous sauver?...

— Non, non, je le jure...

Et avec une simplicité tragique :

— Si votre suppositioa était vraie, si Marthe se fût trouvée auprès de moi, en cette minute, croyez-vous qu'elle eût pris la peine de me tendre le revolver au risque de me voir impuissant à m'en servir? Elle eût tué V/inter, elle-même, pour me sauver... pour sauver son père...

— Etait-ce la voix d'un homme?,..

— La voix d'unô femme...

— Vous n'êtes pas sans avoir fait bien des suppositions...

— C'est vrai. Et loue les joon j'ai penié à cette intervention divine...

— Pcuvej^-vous noas dire qneU forent vos soupçons?

— Je ne soupçonne plus,

— Vous connaissez la personne rjui vous a ainsi sauvé ?

— Je connais du moins son nom...

— Son nom? Quel e«t-ill Pourquoi cette personne n est-elle pas avec vous ? Est-ce que votre prcapière pensée n'aurait pas dû être de l'amener afiu que sa dépositioD corroburàt ia vôtre...

DK8ERTEUR iLTB

— Hélas! monsiear le président, vous oubliez que je sais venu à Blois san^ me douter que le terme de mon voyage serait la cour d'assises... J-ans uie douter que je trouverais ma îîlie devant des jngfts, accusée d'un crime qu'elle n'a pas commis, au lieu de la rencontrer à l'hôpital, ainsi qu*on me i'avait dît, par un pieux mensonge...

— C'est vrai' vous ignoriez ia vérité,.. Mais aujourd'hui il ne peut rester d'hésitation en votre esprit... H est nécessaire que nous entendions la personne dont l'intervention vous a sauvé...

— Elle se nomme Magda et elle est la fille adoptive deWinter...

Il y eut des exclamations de surprise.

Etait-ce possible? Etail-ce croyable? Quelle étrange tragédie I La fille de Guillaume, la fille adoptive, soit, mais liée du moins à cette famille par le souvenir, par la reconnaissance, avait-elle été vraiment complice du meurtre de son père?...

ToutjBs ces révélations arrivant coup sur coup jetaient un désarroi parmi les jurés.

Le président, seul, gardait sa présence d'esprit et essayait de retrouver un peu de ciarté dans ce drame, afin de se guider au milieu de ces ténèbres.

— Veuillez donner à la justice tous les renseignements que vous connaissez sur cette j<3ane fille.

— Je ne sais rien de plus que ce que je viens de vous dirt.

— Du moins, vous nous faciliterez les moyens de la retrouver ?

— Lepuis-je, monsieur?... Cette jeune fille^ j'en avaif; entendu parlsr au château de Pontenailies, et c'est tout. Où est-elle? Que fait-elle? Comment le sau

1S§ PANTALON JLOVdE

rais-je?... Je l'ignore..-. Ohl yons la retrouverez, assurément. Elle ne se cache pas. Et qaand vous l'interrogerez, elle ne fera que confirmer mon récit.

— Puisqu'elle vous savait coupable, et seul coupable, comment ii'a-t-elle pas eu la pensée de rétablir la vérité en sauvant Marthe Lavidry?

— Oh ' monsieur, je n'ai pas assisté à la lutte qui a dû se faire dans cette jeune tête. Mais Magda, voyant que Marthe se sacrifiait et s'avouait coupable de ce meurtre, a imité cet exemple... Ce sacrifice de ma pauvre fille, Magda n'a pas voulu l'empêcher... Elle ne s'en est pas lecoLnu le droit, sans doute...

— Peut-être, peut-èLre I fit le président, pensif... Néanmoins, tout ceci est bien étrange...

— Je l'avoue, monsieur, et pourtant tout est vrai.

— Il est cependant une contradiction en votre récit.

— Parlez, monsieur, je ne veux rien cach<3r et Ja contradiction ne doit être qu'apparente.

— Jagez-en ! Vous avez prétendu que vous ne connaissiez en aucune façon celle qui vous avait sauvé... qae vous aviez remarqué seulement que sa voix était une voix de femme.

— Oui.

— Et vous venez de nnas la nommer.., de nous dire qui elle était... Vous avez donc été mis, depuis, en relations avec elle?... Elle vou^ a donc elle-même révélé son intervention?,.. Il le faut bien, puisque personne, autre que vous et elle, n'était présent lorsque le meurtre fut commis...

— Et c'est d'elle, en effet, qu'esi venue la révélation, mais indirectement... Ce n'est pas à moi qu'-^Ue a été faite..» Elle m# fut répétée senleoie-it,,, St vaille

DéëERTEUR

La parole de Lavidry devenait embarraasée. On de* vinaii que certaines hésitations, encore incompréhen- Bibles, amenaient sur ses lèvres des rélicences. Il lie se seiilait pas le droit de révéler le dram« de la rue de Pi' ny. Il ne voulait pas même y faire une allusion ici M lai ne.

11 cherchait ses mots.

Le président insista doucement, avec bonté :

— Veuillez ne pas hésiter à nous répondre, monsieur si vous tenez à ce qu'il n'entre pas quelque doute dans notre ôsprit.

— La révélation dont je vous parle, monsieur le président, fut faite à mon petit-fils... ot c'est Robert qui me l'a répétée...

— - Pourquoi? Dans quelles circonstances cela lui fuUl dit?

»- Voilà, hélas ! ce que je ne puis vous éîie.

— Pourquoi ?

— Ce secrei n'est pas le mien.

— Il s'agit dà votre honneur, de l'honneur des vôtres...

— Oui, de rhonneur... je le sais... de la vie aussi.. .

— Ce secret ?

— Je ne dirai rien, monsieur le président, fit l'officier avec tristesse.

— Je vous fais remarquer que l'affaire est jugée à huis clos. Aucune indiscrétion ne sera commise... Tout public est absent... Et ceux qui vous écoutent «©ni liés par leur devoir et se tairont...

Lavidry secoua la tête :

— Je ne le nuis.

— Groyez-vous que votre petit-fils nous opjpofera le même sileade ?

!163 PANVAIiON AOUGâ

- Oui...

— Où est'ii ? Vous a-t-il accompagné à Btois 7

— Robert est soldat...

— Ed ^aroisou à Paris?

— A Versailles. . .

Marthe pleurait toujours. EUe venait de comprendre, seulement à cette minute, les vagues allusions contenues dans certc'ànes lettres de Robert, allusions prudentes où le jeun-e homme avait soin de ne rien dire qui pût accuser son grand-père, mais qui, néanmoins, avaient troublé Marthe profondément. Eile s'était demandé, elle aussi, en lisant ces allusions, comment la vérité avait été connue de Robert. Mais, en prison, ignorant les derniers événements qui s'étaient passés loin d'elle, comment eût-elle pa deviner?

— Mon enfant! mon pauvre enfant! murmurat-elle.

Le procureur de la République venait de faire passer une note au président. Celui-ci en avait pris connaissance.

— Lavidry, fit le magistrat, le ministère public m'apprend que votre petit-fils Robert est en ce moment en prison sous la grave accusation d'avoir déserté...

Marthe se dresse, brusquement.

Elle tend les mains vers le président. Son visage est hagard. Ses yeux, ses beaux yeux si tendres et si doux, sont terrifiés.

— Monsieur, monsieur, je vous en supplie, répétez ce que vous venez d^ dire... je suis sûre de n'avoir pas bien compris...

Le magistrat eut un geste de surprise et de mécontentement.

Cette mère ne savait rien de cette désertion.

DÉSERTBUB

îl venait de la lui apprendre.

Il était allé trop loin et ne pouvait plus revenir sur ce qu'il avait dit. Il répéta à voix basse, très ému :

— Oui, madame, votre fiis est djéserteur.

— Déserteur, mon Robert l Lui, cette âme loyale et généreuse 1... Lui, le courage et la droiture! Lui, qui toute sa vie, malgré moi, et je le dis hautement, maigré moi, a rêvé d'être soldat et de eonsacrer à la France soa intelligence, ses forces, son ambition, lui, Robert, mon fils, déserteur !.., Allons donc !

Et elle eut un rire d:j folle.

Le président s'adresse à Lavidry :

— Nous nous tromperions donc?

— Hélas I ncn, monsieur, Robert est déserteur... Eperdue, Marthe retombe sur son banc et se cache

la tête dans les mams. C'est trop vraiment. Elle ne peut plus supporter pareille torture. Et celîe-là dépasse toutes les autres. Otti, tout ce qu'f lie a soufTert jusquelà, ce n'est rien, puisque cela n'atteignait pas son fils; mais à présent que Robert est lui-même victime de ces mystérieuses intrigues, où son dévouement pour la famiile de Tréîon Ta jeté, elle sent un désespoir immense, insondable qui s'empare de son âme.

Certes, la mort viendrait, à cette heure-là, qu'elle serait reçue avec joie; car pour Marthe il n'exisfe plus rien.

Elle ne pense même pas à son père, à cet infirme qui resterait seul si elle, sa fille, s'en allait.

Robert a été toute sa vie... Elle ne songe qu'à Robert.

Est-ce bien vrai, ce qu'elle a entendu?

RobfcrL déserteurlî Et Lavidry le lui confirme lî Est-ce possible? Non, Rooert r/a pas pu fuir son de-

1S4 fanïâlon rou&b

voir, Robert est incapable d'une lâcheté. Robert a l'âme d'un soldat; Robert eût supporté toutes les fatigues, toutes les injustices... 11 n'eût jamais quit'é son poste... Elle ne croit pas tout ce qu'on vient de luk dire... parce qu'il y a des choses qui ne peuvent arriver... et la lâcheté de Robert, sa désertion, est une de ces choses-là!

Elle dit, très haut, sans penser où elle se trouve, comme répondant au tumulte des mille suppositions qui traversent son cerveau :

— Ce n'est pas vrai! Non, ce n'est pas vrail

On la regarde. On s'étonne. Elle est si défaite, si abîmée par la douleur que l'on s'attendrit. Marthe, alors, s'adresse au président :

— Monsieur, je voudrais interroger mon père... Ohl je n'ai qu'une question, une question bien simple i lui poser, mais qui me tranquillisera... Et, je vous en prie, ne ms refusez pas, car je souffre horriblement.

— Je n'ai pas l'intention de refuser^ madaioe. Je comprend? ce que vous devez souffrir. Vous pouvez interroger votre père comme ii vous plaira.

— Merci; monsieur, merci... Depuis le comoiencement de ces tristes débats, j'ai senti, dans toctes vos paroles à mon adresse, une bonté, une pitié qui m'ont vivement touchée...

Et se touinant vers son père :

— Un mot, mon père... Mon fils est déserteur... Dei-uis sa désertion, vous êtes-vous rencontré avec lui?

— Oui.

— Vous a-t-il expliqué l<)s motifs de son action?,,.

— Il me l38 a expliqués.

DÉfIRTBUR 185

-Non, dit Lavidry a^ec force... Non, je ne le» excQse pas...

Et, penchant la tête vers l'endroit du prétoire où iJ entendait la voix de Marthe, où il savait qu'était sa £ile:

— Je les approuve... je les admire!,..

— Ohl mon Dieu! mon Dieu! fit Marthe, sanglotant, J9 savais bien que mon fils ne pouvait être un lâche...

— Oui, je les approuve... dit Lavidry. Console-toi donc, ma pauvre Marthe... Robert n'a pas démérité de toi... Il est toujours le noble et généreux enfant que tu as élevé, di^ne de tout ton amour... Et, c'est moi qiM te le dis, même condamné et déshonoré aux yeux des hommes, Robert aura malgré tout le droit de pnrtpr haut la tète et de ne rougir point de son passé!

— Je suis heureuse I murmurait Marthe, je suis heu reuse ! I

En adcun moment l'agitation dans la salle a x< séances n'avait été aussi vive...

On comprenait qu'il y avait une reiation étroiïe entre ce conseil de guerre qui allait bientôt juger Robert à Paris, et la cour d'assises réunie en ce jour-ir pour juger Marthe et pour juger son père.

Le vieillard ajoutait •

— Ce secret, je ne puis le dire ainsi devant tous. li ne m'ap-partient pas. Mais à toi, Marthe, je le dirai, si jamais, hélas! il m'est permis de te parler sans témoin.

Mais les débats déviaient, grâce à cet incidt3i.t, et UH pouvait pas être pins longtemps question de Kobert,

he méMênï h St r^marqiifr î Uvidry. ^psmi^

M Pantalon rov«»

— Ainsi, monsieur, dit-il, voua ne voulw pa» noiii dire où nous trouverons îa personne que vous nomme» Magda et dont la déposition serait, pour vous, de si grande importance?

— Je l'ignore, monsieur le président. Ici, ma colonie n'est pour rien... Elle habite sans doute toujours avec la famille de "Winter. Il neeera pas difficile à la police pirisienne de s'en assurer, à moins toutefois... que Magda et sa famille adoptive n'aient quitté la France...

Le président s'adressa à Martlie :

— Vous avez entendu la déposition de votre père?

— Je l'ai entendue.

— Est-elle conforme à la vérité?...

Marthe hésita. Mais elle comprit que ce serait inutilement qu'elle poursuivrait plus longtemxîs son mensonge.

— Je ne puis accuser mon père... Je n'ai pas assisté à ce meurtre... Je ne puis dire si ce fut lui qii tua Winter.

— Persisteriez-vou-s. n?algré cet aveu, à vous déclarer coupable? A quoi bon? Réfléchissez!

— Non, monsieur, je ne persiste plus,

— VoHS aviez donc menti?

— Pour sauver mon père...

— Vous étiez persu&dée de la culpabilité de votre pèreî

— Je pensais que mon père avait châtié cet homme...

Et plus haut, comme pour absoudre l'infirme :

— Et je l'approuvais...

— Vous avez tort, mj^dame, d'approuver un acte que la loi condomane... quelles que soient les excuses

!e cet acte.,. Nul n'a ie droit de se faire justice soioème.».

Et S8 levant :

— La séance est suspendue.

Le3 magistrats avaient, eu effet, besoin de se consulter sur les incidents qui venaient de se produire. La suite des débats n'était pas possible. Un supplément d'instruction devenait nécessaire.

— Monsieur, dit le président à Lavidry, je suis obligé de vous retenir à la disposition de la justice.

— Hélas I monsieur, dit l'infirme en souriant tristement, je ne songe pas à fuir!... Je ne vous demanderai qu'une grâce... Qu'il me soit permis d'embrasser ma fille...

— Oui... je vous le permets.

Martbe sortit. On transporta Taveugle auprès d'elle, dans la salle nue et vide réservée aux accusés. Des gendarmes veillaient à la porte.

Marthe se mil aux genoux de son père.

— Oh! père, père, pourquoi es-tu venu? Pourquoi neïû'as-tu pas laissée?... J'étais heureuse de te sauver... Et m£dntenant, mon Dieu, maintenant, que vat-il arriver?...

— Cruelle enfant I disait le vieillard on passant doucement sefc doigts tremblants sur le front de sa fille, je sois heureux que le hasard m'ait fait connaître la folie de ton sacrifice à temps pour t^empécher de te perdre à jamais...

— Père, j'étais heureuse, je te le jure.

— A chsicun selon ses œuvrss, mon enfant. Ce que j'ai fait pour toi aujourd'hui, je l'ensse fait si j'avais appris qu'un autre, même inconnu de moi, avait été accusé à ma place... PuL», ne crains riest, va... j*ai le

188 PiHïALON ROU«

pressentiment que tu n'eusses pas été condamnée, toi, cl que moi je bénéficiiîrai de la sympathie que j'ai devinée chez tes juges pour toi... Qui sait s'ils ne m'acquitteront pasl... Espérons!

— Espérons, ait Marthe.

Mais elle doutait.

Puis elle se pencha Ter» le Tieillard, et très bas :

— Père, parlez-.Tioi de luil

— De ton fils, n'est-ce pas?

— Oui. Hâtez-vous, père... hàtez-vous! On peut Qf séparer et j ai besoin de savoir.

Rapidement, il lui dit tout : «e vol des documents

militaires, la tentative de suicide d'Armand, le dévoueuieiut généreux de Robert voulant reconquérir ces

apiers, arrêté à l'heure précise où il allait réussir et :i sileuce qu'il gardait sur les motifs de sa désertion

our sauver Armand et le général.

— Comprends- tu maintenant pourquoi j'ai dit tout h l'heure que je l'ainiais et que je l'admirsis?...

La mère ne répondit pas,

La tête contîc la poitrine du vieillard, elle s'était remise a pleurer.

Quelques minutes s'écoulèrent.

Puis l'huissier rentra.

La fîile et le père furent séparés et introduits de nouveau dans le prétoire. La cour, les jurés étaient égalemeu\ à leur place.

Lq président fit alors connaître que Taffaire, vu l'incident qui s'était produit, devait être renvoyée à une séance prochaine.

Un supplément d'enquête aurait lien.

On chercherait Magda, afin de requérir d'elle ta déposition.

r DÉSERTEUR l^

En attcndanl, Marthe Lavidry resterait an pt-s* jusqu'à Cf (|ue la preuve fût faite de son innocence.

En outr^^, le commandant était mis en état d'arrêt tatiou.

Lorsque le père et la fille sortirent, Darnetal se précipita vers eux, plein d'angoisses.

Les gendarmes voulurent l'écarter.

Marthe, d'un regard, d'un geste désespéré, lui fit comprendre ce qui s'était passé.

Et comme les gendarmes s'opposaient à ce que Darnetal adressât la parole aux deux prisonnierç. il n'insista pas.

Mieux valait pour lui chercher une autorisation de voir Marthe et le commandant <lans la prison : autorisation qu'on ne lui refuserait ."ranj- doate i>a8.

Il passa toute ia journée en dét..,iri;hes.

Gw"âce à l'avocat, défenseur de Marthe, il réussit à pénétrer le lendemain auprès de la pauvre femme, pnis auprès de Lavidry.

Ce fut pour leur annoncer — nouvelle qui fut presque aussitôt confirmée par i'avocat — que la prévention déjà si longue de Marlhe ne serait prolongée que de quelques jours, car il avait été décidé que l'affaire, sur •a nouvelle instruction, viendrait huit jours après, dans la mome session.

Le même jury siégerait.

Et l'avocat, ainsi qu'il l'avait dit à Marthe au commencem«nt de cea débats, redit encore :

— Courage et bon espoir... Vous, vous êtes sauvée...

— Et mou père ? demanda-t-elle avec angoisse.

— Je ne pense pas qu'il se trouve en France des hommes pour condamner cet officier, cet aveugle, ce vieiliard, coupable d'un meurtre commis dans les dr«

190 fAHtkhOU ROU^ft

eonitanoes qu'il nons a Ini-mème racontée!... Si Nagda est retronvée... Yotre père sortira d'ici »ain et lauf. Gela ne fait de doute pour personne,

— Et si Magda, ce qui peut arri ver, raite introuvable?,..

— Ce serait plus grave... beaucoup plot grave, car les voii du jury pourraient se partager.*,

— £t mon père serait condamné 1,,.

— Je n'ose pas vous répondra.

— Alors, il faut à tout prix ralrovTir eelte jeunt fille.

— nu faut, oui, le lalut eil làll

Xâ

Ce n'était psi seulement l'aveugle et Marthe qui mettaient en Magda Tespoir de leur salut, mais Robert aussi.

G'edt Magda qui allait décider du sort de cette famill*!» et de l'honneur des Trélon-Fontaincs.

Elle le savait. Et dans le train qui remportait le matin de l'arrestation de Robert, que de fois elle se le répéta afin de se rendre du courage.

Seule, en face de Karl, elle se voyait si petite 1

Que pouvait-elle faire ?

Certes, elle avait compris tout de suite que l'arrestation da jeune soldat était Tœuvre de Karl.

Robert avait été déconcé, signalé.

Kari avait deviné qa'il se trouverait à la gare, qu'il essayerait de suivre à l'étranger celui qu'il haïssait et qui détenait entre ses mains l'honneur des Trélon- Fontaines.

Il avait tondes le piège et Robert y était tombé.

Mais ce qui avait surtout infiniment troublé la pauvre tîUe, c'avait été le dernier regard qis'eiU crut surprendre dans les yeux du soldat.

^ANVALO» RO

eD§é, sans doaif, lent pesé sur elle, ait accusée égale-

Ce regard raccusait.

Au même instant Robert avf aux accusatiors de trahison qui

Et lui aussi, à ce moment-là, ment.

Elle en ressentit une douleur :: aiguë, si terrible, qu'elle éprouva une faiblesse, i: , tendant quelque» secondes, affaissée, blottie dans -fi oin du compartiment, elle n'assista plus à rien ie ?e qui se passait autour d'elle^

Les voyageurs monteront, s'inst;

Elle ne vit rien.

Un d'eux même s'assit auprès d murmura :

— Comment 1 une voyageuse q^i

Elle était si pâle qu"'on en fit la

Et Ton allait s'occuper d'elle, lorsqu'elle fit un mouvement et rc ' it les yeux.

Son voile s'était dérangé. Elle le raoaissa.

Elîe remercia vaguement ceux qui s'inquiétaient.

En même temps, du reste, le train partait.

Elle eut la force de se pencher, encore une fois, vers la portière, et elle aperçut Robert qui entrait dans^ une des salles de la gare, en compagnie du sergent de son régiment qui venait de rarrétCà".

Puis le train s'éloigna et ce fat tout.

Karl savait-il qu'elle se trouvait dans le train, près de lui ?

C'était probable. Elle finit môme, en y réfléchissant, par se dire que sûrement il avait deviné sa présence-

Dès lors, à quoi boa se cacher?

Cependant une partie du voyage se fit sans qu'elle M montrât.

«î^rent.

., et la regardant,

ortdéjàl...

aarqae.

j'^ier, la soigner,

A Cbâlon», elle aperçut Karl qui descendait, prcûiant de quelques minutes d'arrêt, et fumait une cigarette sur le quai en se promenant le long des wagons. Le compartiment où se trouvait Magda était ouvert. Kar! s'arrôta devant, mais en tournant le dos, comme s'il n*eût pas eu le moindre doute de la présence de la jeune fille. Il acheva sa cigarette, la jeta et s'éloigna.

A Verdun, elle eut îa même alerte.

Il vint se planter tout près de Magda^ en fumant.

Mais celte fois, il n'attendit pas que le train partît, et tout à coup s'étant retourné vers Magda, il dit, très doucement, comme si cela lui eût paru naturel de la rencontrer là :

— Pourquoi n'es^tu pas montée dans mon compartiment ?

Elle sentit un froid mortel qui g)uçait ses veines.

Il se rapprocha.

Elle n'avait pas la force de répondrt^.

Puis, que lui dire? Elle était émue et tremblante. Lui se possédait admirablement, avait tout son sangfroid et même souriait.

— Viens donc avec moi... il y a un coin )

Alors, elle essaya de jouer comme lui la comédie de rindifféreace.

— Je ne le puis... Tu es en première classe...

— Qu'à cela ne tienne... je vais te demander un supplément...

— Non, non, merci.

— Tu refuses? Pourquoi? Tu es seule? Personne ne t'accompagne?

— Personne.

— Tu vas jusqu'à la frontière?

— Jusqu'à Met», dit-elle hardiment

194 ?ÀNVA]iOM ROUftS

— Moi de même. Raison de pins ponr qne notw fassions le voyage ensemble... laisse-toi convaincre...

Elle se contenta de secouer la tête.

Il insistait, ironique, sentant pour ainsi dire la pauvre fille palpiter comme na oiseau emprisonné daiîs «es doigts.

— Veux-ta que je prenne place à c6té de toi, en seconde ?

— Le compartiment est complet.

— Allons, je vois que ma présence te gênerait..

— Non... ta te trompes...

— A ton aise, do reste... Tu es libre, après tout... Et bans la saluer, comme les portières se referm^aient,

il se hâta de regagner sa place.

A la frontière, elle ne le vit pai.

Mais à la gare de Metz, près de la sortie, elle remarqua qu'il semblait la chercher parmi la fouie des voyageurs qui se pressaient.

Et, en effet, il Tattendait.

Toujours avec le môme Boorire cruel dont elle était remuée :

— Je ne sais ce que tu es venue faire à Metz, dit-ii, mais j'espère qu'une fois tes courses terminées, tu n'oublieras pas que j'y suis également... Et pour t'épargner la peine de me chercher, si tu veux me voir, j'aime autant te dire tout de suite que je descends à l'hôiel de 1 Europe... Tu m'y trouveras tous les matins...

Elle fit semblant de ne pas entendre et passa. Mais il la suivait, et très bas, à son oreille ;

— El tu viendras, va, tu viendras sûrement... Elle pressait le pas.

Lui, riant, réglant son pas sur celai de la jeime fllle :

— Seulement, je te donne un conseil... Si, avant huit joui's, tu n'es pas venue... il ne sera plus temps... Ta m'as compris?

Et il disparut dans la foule.

Certes, oui, elle avait compris.

Ahl comme il était sûr de lui I Comme il se jouait d'elle ' Comme elle regrettait en cet instant Tabsence de Robert!...

Elle eut un geste de colère et de rage contenue.

Et, brusquement, un grand vide se fit dans'son cœur.

Elle avait peur pour elle-même, après avoir tout redouté pour les autres.

Oui, pour elle-même.

Car ce que Karl venait de dire, elle le comprenait si bien! Et nulle autre qu'elle ne pouvait le comprendre.

En lui donnant ce rendez-vous à huit jours, il y avait dans cette phrase une arrière-pensée.

Et le regard du jeune homma, clairement, l'avait traduite.

— Rappeîle-toi ce que je veux, ce que je t*ai demandé,.. Si tu désires entrer en possession des documents que j'ai volé«i, tu sais quel est le prix que j'y mets... Je ne te demande pas d'argent... Tu m'as offert une fortune... Je l'ai refusée... C'est toi, toi seulement que jo veux... Tu me hais... Moi, je t'aime I...

Oui, c'était cela. Elle ne pouvait s'y méprendre.

Elle ne connaissait pas Meta.

Elle alla se loger dans le premier hôtel venu qu'elle rencontra, aux abords de la gare.

Au moment où elle allait y entrer, en un mouvement instinctif, et comme attirée en arrière par un regard, obstiné, tile s'arrêta et se retourna.

i^ PANTALON ROUM

Au loin, dans l'avenue, un homme, debout, regardait de son côté et elle crut reconnaître Karl.

Elle ne se trompait pas. C'était lui en effet.

Elle entra, demanda une chambre et monta.

Comme elle se trouvait seule ! Elle se mit à pleurer... Elle ne sortit point. Elle se sentait devenir folle. Autour d'elle n'était-ce pas l'abandon absolu?

Et que faire pour exécuter le projet qu'elle avait conçu ?

Qui la protégerait, viendrait à son aide, dans cette grande ville où elle ne connaissait personne?

Et chaque fois que la proposition infâme de Karl revenait à son esprit, ëon cœur se révoltait.

— Non, non, jamais, le disait-elle, j'aimerais mieux mourirî

La journée du lendemain se passa ainsi, en angoisses et en incertitudes. Comme si quelque danger l'avait menacée, elle n'osait se montrer hors de l'hôtel.

Elle reçut le q latin une lettre, sur l'enveloppe de laquelle elle reconnut l'écriture de Karl.

Voilà pourquoi Karl avai^ tenu à savoir où était son hôtel.

La lettre disait :

€ Tu n'as plus que sept jours pour te décider I »

îl veillait, le misérable. Et l'espoir ne J'abandonnai t pas!

Elle froissa la lettre dans ses mains avec rage, avec dégoût.

Et le lendemain, à la même heure, ce fut une nouvelle lettre.

« Je t'attendrai six jours encore! »

Le supplier! Essayer de l'attendrir, elle y avait pensé, mai» c'eût été inutile! Et sa haine de cet homme

était 81 grande qu'elle reculait devant cette humiliation de le prier, comme devant une faute à commettre.

Ce cœur était inaccessible.

Pourtant, si elle tentait un dernier effort I

Ne le devait-elle pa? î

Tous les matins, il serait à Tbôtel de l'Europe, V îit-il dit.

Elle partit le matin du troisième jour, après avoir reçu de Karl une troisième lettre p'us courte encore que 1 ?i deux précédentes, où il avait écrit simplement :

« Encore cinq jours de patieuccî »

Karl se trouvait à l'hôtel en efi'et.

On lui donna le numéro de la chambre.

Llle monta, le cœur battant très fort, et si pâle que ' des garçons de TLôlel, la renconliant, iiîurmura :

— C'est un fantôme 1

Oevant b. porte de la chambre de Karl, elle s'arrêta,

sitante.

Frapperait- elle ? Entrerait-elle î

Elle alla, dans le corridor sur lequel ouvrait cette rhambre, s'accouder à une fenêtre et de là regarda, fcans voir, le mouvement de va-et-vient des voj^agcurs ''ans la grande cour de l'hôtel.

Elle tremblait. On eût dit qu'elle pressentait que là, (ierrière cette porte, était un inconnu terrible pour elle, un grand mystère, un grand danger...

Que venait-elle faire?

Pourquoi venait-elle affronter ce regard froid et cruel qu'elle connaissait bien et qui ne s'animait que lorsqu'une pensée mauvaise traversait l'esprit du jeune homme? Pourquoi, surtout, venait-elle affronleï oet ironique sourire?

BpfMqnement eUo m f^*^^^ '" '» fe^^r*?.

IdS Pantalon bou^b

— Non, non, je n'entrerai pas' £t fclle voulut s'éloigner.

Mais au même moment, la porte s'ouvrait et Karl, prêt à sortir la canne à la main, le chapeau sur la tête, apparut.

Il la reconnut et réprima on mouvement de joie, de surprise aussi, car peut-être, sachant combien Magda était énergique, ne comptait-il plus sur cette visite.

— Toi ? Et que iais-tu dans ce corridor?... Pourquoi n'entres-tu pas?... Ta cherchais ma chambre ?

— Oui, c'est cela, dit-elle, balbutiant.

Il eut un rire éclatant qui couvrait son émotion violente, car vraiment il était ému.

— Il fallait demander au bureau... VieM I

— Non... ce n'est pas }a peine...

— Hein ?

— Ne sommes-nous pas bien là pour causer?

— Tu es folle... Allons, entre, entre, ma chère!

Et la prenant par le bras, il l'entraîna presque de force.

Quand «lie fut dans la cnambre, il ferma la porte à clef.

— Comme cela nous ne serons pais dérangés, dit-il. Et il lui avança un fauteuil.

— C'est gentil à toi d'être venue me rendre visite... de t'être souvenue que noti^ enfance a été commune et que je suis un peu ton frère... C'est que, vois-tu, j'ai le cœur plein d'indulgence pour toi, et s'il y a des jours où, pensant à tes dédains et à ta haine, je t'ai moi-même haïe, cela ne m'empêchait pas, même ces jours-là, de sentir que Tamour que j'ai pour toi ne diminuait pas et s'augmentait plutôt de tes refus.

Elle eut uns sorte de geste de dégoût

Son beau visage se contracta.

Il s'en aperçai. Il redevint plus maître de lui; «près la première surprise, l'émotion de tout à Tneare était passée.

D ajouta donc, goguenard :

— Car c'est bien pour parler d*amonr, je suppose, que tu es venue?... Tu as trop bonne mémoire pour ne point te rappeler ce que je t'ai dit, la proposition que je t'ai fiite...

— Je n*y ai pas réfléchi.

Il haussa les épaules.

— Tu mens!

— Tu sais bien que je ne puis accepter cette honte, que je n'accepterai jamais I

— Une honte ! Tu parles de honte, toi la maîtresse d'Armand.

— Je me suis donnée à lui librement, car je l'aime... Quel que soit l'avenir que Dieu me réserve... je n'en aimerai jamais d'autre que lui... Mon amour est ma seule excuse... Toi, tu m'accuses et tu m'insultes... Mais toutes les femmes me comprendraient.

— Jp, ne t'accuse ni ne t'insulte. Je ne te fais même pas de reproches. Ne nous égarons donc pas. Tu sais ce que je veux, et moi je sais quelle restilizlion tu demandas. A cette restitation j'ai mis un prix. Qae tu m'aies en horreur et que tu me maudisses, j'y suis pou sensible. Si tu es vônue, c'ost que tu acceptes... Parle I...

— C'est infâme I

— C'est tout ce que tu voudras. Mais je ne veux pas de scène de larmes. Tes larmes^ entre nous, je n'y crois guère...

— Karl, li ts m'ainaat, ai« pitié d« mcL.

SOO Pantalon Aouês

— Non, certes... de la pitié, jamais; de l'amour, tant que tu voudras.

— £p.rl, il n*est pas possible que ton cœur n'ait plus de remords.

— Aucun remords, je te le jure I dit-il en ricanant.

— A la tionte que tu me propose», je préférerais mourir.

— Meurs, je ne m'y oppose pas.

— Et si j'étais capable d'accepter cette infamie, je me tuerais...

— Gomme tn tondras, xu os fibre...

— Karl, je te jures que si tu me rends ces documents qui ne t'appartiennent pas, et de la possession desquels dépendent ia vie ^t l'honneur de tant d'êtres que ,e respecte et que j'airiie, je te jure, Karl, que jamais je ne reverrai Armand... Je te jure que j'avais brisé toutes relations avec lui, avant ces événements... Je te jure que je voulais m'enfermer dans an couvent^ et que ce projet, je l'ai toujours... Ainsi, Karl, je serai morte au monde, morte pour tous, pour toi comme pour lui... Je te le jure, Rarl... Ecoute-moi...

Il s'inclina, avec un froid sourire.

— Je t'ecoute, en effet, mais je ue t'entends pas. Elle tomba sur un fauteuil en sanglotant, la têta

entre ses mains,

li alluma une cigarette.

Elle crut qu'il allait dire quelque chose encore, mais il parut vouloir se taire^ de parti pris, en apparence indifiérent, la laissant a son angoisse, à ta colère, à sa honte.

Cela dura longtemps ainsi.

Un combat douloureux se livrait dans le cœur de Mpsrdat Et son regard, tnwtôt f&ro«ch# ^\ tantôt

désespéré, reflétait ses tortures. Quand elle considérait Karl, il y avait dans ce regard je ne sais quoi de menaçant et de teriible. Toutes les passions de sa rac« étaient éveillées et en tumulte.

Accepter l'offre infâme d'être la maîtresse de cet homme, oai, peut-être allait-elle s'y résoudre. Mais ensniie qu'adviendrait-il?

Voilà ce qu'en celte minute suprême, elle examinait, au fond de son âme bouleversée.

Faire ainsi, de gaieté de cœur, Je sacriîke de sa dignité de femme, elle ne le pourrait jamais.

Et pourtant, elle voulait sauver ceux qui, anxieusement, à Paris, attendaient so:i retoai , confiants en elle* Sa mort peut-être arrangerait tout.

Oui, sans doute. Elle paraîtrait accepter les propositions du miséraMe... Elle demanderait un délai... seulement... aân de courir a Paris d'abord et de porter le salut qu'elle aimait.

Et lorsque Karl viendrait cbercher le prix demandé, lorsqu'il se présenterait à Magda les bras tendus, il ne trouverait plus que le cadavre de la jeune fille. Un éclair de juie passa dans ses yeux.

— Mourir pour lui ! pour Armand I murmura-t-elle. Karl l'observait à cet instant.

Sans comprendre d'où venait ce bonheur, il vit qu'élis était heureuse.

— Ah! dit-il, ton visage a changé... Deviendrais-tu raisonnable?

Elle sourit. Elle ne détourna pas les yeax.

Alors il 86 rapprocha d'elb et voulut lui prendre la

main.

Mais elle la retira, doucement, du reste, et sans

aCTectatioo,

202 PA.NTALON ROUGE

— Voyons, ma jolie Magda, puisque te voici plus sérieuse, un mot... Les longues phrases soct inutiles...

Et appuyant, d*un regard ctiargé de toute la mauvaise passion qui grondait en lui :

— Est-ce dit?

Un peu pâle seulement, mais sans trembler elle répondit :

— Soit!

Il essaya de nouveau de lui prendre les mains. Elle le repoussa encore, de la même façon.

— Puisque c'est un marché que tu me proposes, il m'est bien permis d'en débattre les clauses et de poser mes conditions.

— Tout ce que ta voudras, je Taccepte... J'obéirai à toutes tes exigences... Je te montrerai ainsi que je ne suis pas an tigre... Je t'aime... Parle... Ordonne maintenant.

— Tu me prouveras, tout d'abord, que tu n'as pas disposé des documents qaÀ appartiennent au ministre de la guerre en France.

— Ces documents sont ici.

— Les documents originaux, peut-être. Mais qui me dit que tu ne les as pas fait copier, photographier, et tirer à plusieurs exemplaires...

— Les faire photographier, j'y ai pensé, mais c'eût été trop dangereux de partager ce secret avec un autre... Je n'ai, tu le sais, connance qu'en moi.

— Tu en as fait prendre copie ?

— Je les ai recopiés, moi-même, deux fois.

— Où ces copies sont-elles cachées ?

— A Paris.

— Je t'ai vu faire an rapport »ur les plans que tu as voléa...

DigERTSûH Mi

«>» Ce rapport n'est pas parti.

— Où est-il ?

— Le voici, sur ce bureau, sous enveloppe. Je t**» vais donné buit jours pour réfléchir. Je ne l'eusse point envoyé avant ces huit jours.

Elle prit l'enveloppe et lut :

« Monsieur le général de Hœseler, commandant le 16' corps d'armée, en son hôtel, à Metz. »

— De telle sorte qu'il ne te resterait rien de ces documents si tu me restituais les originaux, les deux copies et le rapport?

— Rien.

— Tu me le jures ?

— Je te le jure.

— Ton serment ne me suffit pas. Tl me faudrait une preuve que tu ne me trompes pas...

— Je ne puis te donner d'autre preuve... par malheur... Car réfléchis, c'est une question de bonne foi, entre nous deux... Si tu crois que j'ai fait copier ces plans à vingt exemplaires, libre à toi... mais dans quel but l'aarais-je fait, je te le demande?

Elle hésitait, observant Karl, essayant de deviner si elle n'était pas trompée une fois de plus, s'il ne se jouait pas d'elle.

Elle crut voir en lui un peu d'anxiété.

Il semblait inquiet, comme s'il eût vraiment redouté qu'elle ne voulût point le croire.

— Le prix que j'attache à te conquérir, dit-il d'une voix sourde et passionnée, est au-dessus de toute autre considération.,.

Elle vit qu'il ne mentait pas.

— Je te crois ! Mais ces documents, tu les as peut-

^54 yANITALON ROtJ«

être appris par sœur... Ta mémoire est fidèle... et il se peut que tu les rétablisses.^.

Il eut un geste impatienté.

^ Comment veux-tu que je retienne tout un dossier compact de notes- auxquelles pour ma part je n'ai pas compris grand'chose et qui n'auraient de clarté qu'aux yeux d'un militaire ou d'un ingénieur? Comment veux-tu que ma mémoire ait gardé toutes ces lignes, ces plans, ces dessins, ces chiffres, ce» problèmes ?

Il avait raison.

Elle se rassurait. Décidée à mourir plutôt que d'appartenir à ce misérable, elle désirait du moins que sa mort lût utile. Elle eût été inutile si KarJ n'avait pas été mis dans Timpossibilité de se servir des documents.

— Et maintenant, dit-il, tu es suffisamment renseignée? m'as'tu demandé tout ce que tu voulais savoir?

— Oui. Nous retournerons à Paris le plus tôt possible.

— Quand tu le jugeras convenable.

— Dès ce soir?

— Dès ce sùii, je n'y vois pas d'inconvénient.

— Tu vas me remettre ces papiers.

— - Je les prendrai avec moi. Nous ferons Je voyagd ensemble, je te les reniettrai à Paris, avec les deux copies dont j'ai parlé.

->- Bi^n. Je les restituerai à ceux à qui tu les as volés.

— Ensuite T

— Le lendemain du jour où ceux que j'aime seront à l'abri de tout danger, tu recevras de moi une lettre qui t'appellera rue de Lancry, où je demeure-.-

jE.Jle oui ua regard étranf*-

— Tu tiendras ta promeiM...

— Oai.

— Tu me le jures, à ton tour?

— Je te le jure.

Il ne la perdait pas de vue. Il lisait dans cette àmc. Il s'attendait à plus d'ob.-ta'*l*^«. à des larmes, à une crise.

Il la trouvait résignée. îl redoutait quelque ruse de lemme, sublime sacrifice et dévouement suprême.

— Magda, tu me trompes.

— Je t'assure.

— Tu me trompes, te dis-js... Ne auis-je pas '.on frère?... N'ai-je pas rhabitiide de deviner ce qujse passe en toi, en regardant tes ycsis ? T«i es pieuse... Tu ne voudras pas, même ponj saiiver ta vie, faire un serment que tu ne tiendrais pas... Tu es superstitieuse et tu sais que cela te porterait malheur d'être parjure...

— Oui.

— Fais-moi le serment que tu ne me caches aucune arrière-pensée.

Elle se tut, pâle et tremblante.

Il eut un rire de triomphe.

— Ah ! tu le vois... j'avais deviné...

— Karl 1

— L'un de nous voulait tromper Tautre, «st c'était toi... Eh bien ! tu vas me jurer, sur Dieu, que tu pries depuis ton enfance, tu vas rae jurer que le lendemain dn jour où je t'aurai restitué les papiers dw général de Trélon-Fontaines, tu m'attendras rue de Lancry.

— Oui, je le jure I fit-ei!e, en étendant la .main.

Il fut un peu décontenancé devant la gravité avec i«.ftH«M#> !m jnffn*^ «IM ^#»?^iikH de i>rono!50e!P m »erme]f>t>

t06 PANTALON ROUftB

— Bien.r. je ne t*en demande pas davantage...

Un éclair de joie, de nouveau, dans les beaux yeux de la Slave. Elle ne savait pas dissimuler, comme lui. îl s'en aperçut encore.

— Magda, dit-il avec une colère farouche, rjue me caches'tu I

Elle répondit doucement, souriante :

— Je t'attendrai rue de Lancry, je te le jure... Que veux-tu de plus ? N'est-ce pas là ton rêve ; n'est-ce pas là ton ordre?

— Oui, mais j'ai compris ta pensée... Tu venx mourir.

Elle se tut.

C'était vrai. Là-bas, dans sa petite chambre où il fut accouru, Karl n'aurait trouvé qu'un cadavre.

— Ta me trompes toujours... Tout à l'heure Va ne voulais pas jurer.,. A présent tu n'oses pas me démentir... A quoi bon vouloir feindre devant moi?..

— Je voulais mourir.

— Tu avoues !

— N'est-ce pas ce que tu désires?

— Je reprends ma promesse et je garde mes papiers. "Va-t-en I

Elle parut ne poini entendre.

Elle réfléchissait.

Comment le tromperait-elle de nouveau et quelle autre chose que la mort pourrait îa sauver de ces caresses infâmes ?

En ces instants critiques, l'esprit acquiert une subtilité étrange; des clartés extraordinaires illuminent le cerveau ; des années semblent s'écouler en quelques secondes.

Elle trouva sans doute la solution qu'elle cherchait,

car elle ne boagea pas du fauteuil lorsqu'il im redit :

— Va-t-en ! Je ne te croirai plus 1

Mais, rendue prudente, rien cette fois, sur son visage, n'indiqua qu'elle se trouvait sauvée.

— Je ne mourrai pas, dit-elie.

II s'apaisa ; il connaissait sa franchise^ sa droiture. Il espérait. Mais craignant un piège, il réfléchissait à son tour.

— Tu seras chex to! ?

— Oui. Tu m'y trouveras.

— Tu m'attendras et tu me jures...

— Je te jure que je serai Lien Tivantc...

— Et bien armée aussi sans doute, de telle sorte que lorsque j'entrerai tu me surprendras par quelque coup de poignard.

— Non, je ne songe point à te tuer I

— Et tu m'appartiendras?

— Je t'appartiendrai.

Cette fois, il eut beau regarder jusqu'au fond de ses yeux, il ne devina rien. Et il fut tout à fait persuadé qu'elle ne songerait plus à lui échapper, lorsqu'elle dit, presque suppliante :

— Pourtant, d'ici là, j'espère que tu redeviendras meilleur... que tu te seras dit que ce que tu exiges est un crime, que c'est horrible... et que tu viendras repentant me demander pardon.

— N'espère pas cela ! dit-il avec un ricanement.

Elle soupira. Des larmes lui vinrent aux yeux.

Tout à l'heure, lorsqu'elle pensait à mourir, elle n'avait pas pleuré. Est-ce donc que le sacrifice qu'elle venait de rêver, auquel Magda étaii résolue, était plus terrible que la mort?

FtiiV.Mr« I

xm

Deux jours après, Karl et Magda étaient de retoar à Paris.

Et le soir même de leur arrivée, Karl, fidèie à sa promesse, lui remettait les documents du général de Tréloa-Pontaines, copies, rapport et originaux.

— Maintenant, que vas-tu faire? demarida-t-il,

— Les restituer au général .

— Ensuite ?

— Sauver Robert L^vidry, s'il se peut.

-^ Va. Et n'oublie pas que tu as juré...

— J'ai juré et je jure encore que je n'essayerai pas de te fuir. Tu feras de moi ce que tu voudras.

Elle attendit le lendemain avec une impatience fiévreuse.

Et dans la matinée elle se rendit rue de Prony. Allait-elle le revoir, celui qu'elle aimait tant? Elle interrogea le concierge en tremblant :

— M. Armand de TYélon-Foutaines est-il chez lui?

— Oh 1 pour être chez lui, sûrement il y est, madp-me, mais quant à être visible et à recevoir, c'est autre (ûic "^ Il selèvedepui? qaplques jour'a seulement

•t il Ml a peine remis de sa blessure... Vous savez lanj doute?

— Oui, oui, je sais, se hàta-t-elle de dire.

— x\îontez, l'ordonnance vous dira s'il peut vous introduire.

Au cinquième étage, elle sonna.

Elle entendit un pas lourd. La porte s'ouvrit. Philippe parut «t laissa échapper une exclamation de surprise.

— Vous, mademoiselle, vous, vousl

— Il faut que je voie Armand tout de suite...

— Ah 1 mademoiselle, que de malheurs dfpuis votre dernière visite ici 1... Voir mon capitaine?... Ça va lui causer une si grosse émotion que je ne sais si je peux... Non, vrai, je n'oserais pas... Vaut mieux attendre qu'il ioit plus solide; alors, vous reviendrez...

— Non, non, je n'attendrai pas une minute...

— Mais si ^otre apparition imprévue lui fait mal... Elle dit gravement :

— Dût-il en mourir, i\ le faut.

Le soldat fut virement impressionné

î>ara{t tout de même que c'est sérieux, mui*mura-

t-il. Au reste, vous me laisserez bien le temps de le préparer à votre visite.

— Oui, hâtez-vous, je vous en supplie... et dites-lui, avant toutes choses, que je ne wiis que la messagère de son bonheur...

— De ?o'ii bonheur? Bon I fit ie soldat en se gratta-nt la tête. Je ne comprends pas, mais ça ne fait rien. Si vous lui apportez le bonheur, vous serez la bienvenue, car il en a joliment besoin.

Et il disparut, laissant Mfinida dans le vfstibale.

210 PilNÎ-ALON R0XJ<»1

Armand était lavé, mais n'avait pu qvftté m chambre.

Il essayait de lire, mais n'y parvenait pas. Et jetant 80D livre, il s'était mis à rêver.

Le bruit que fit l'ordonnance en entrant le tira de sa rêverie.

— Que voulez-vons, Philippe? dit-il faiblement. Je vous avais prié de ne pas me déranger.

— Excusez-moi, mon capitaine, c'est une visite...

— Vous savez bien que je ne reçois personne...

-- Oui, sûrement que je le sais bien, mais c'est une visite si tellement extraordinaire.. .

— Qui est-ce ?

— Je ne sais comment vous dire la chose.

— Expliquez-vous.

— Justement, c'est de m'expliqner qu'il est si difficile. J'ai promis que je vous préparerais à une surprise...

— Une surprise ! !

— Et ce n'est pas tout, il paraît que c'est une snrprise agréable. On veut vous apprendre une bonne nouvelle...

— Enfin, de qui voulez-vous parler?

— D'une femme... d'une dame plutôt... plutôt d'nne demoiselle.

Armand était bien faible et bien pâle. Pourtant, an soupçon qui traversa son esprit, il sembla s'afi'aiblir et pâlir encore.

— Son nom ?

— Mon capitaine me promet-il d'être sage, et de ne pas trop s'émouvoir, de ne point m'en vouloir sur»

, tout?...

, — Ooi... je voas U pro««is.. P*rl«?,.,

— Marlemoiaelle Magda demande instamment à être amenée auprès de mon capitaine...

— Magda I

Philippe se précipita vers l'officier. Il crut que le jeune homme allait s'évanouir.

Mais par un elîort d'énergie suprême, Armand reprenait son 8ang-froi(l.

— EUel chez mctl Après cc qai s'est passé, l'infâme créature i...

Philippe murmurait :

— Si mon capitaine est trop fatigué, faudrait peutêtre mieux...

Mais an geste d'Armand Tinterrompit.

— Qu'elle entre I...

— Bien, mon capitaine.

Philippe allait sortir. Armand ajouta :

— J'attends mon père. Vous me préviendrez lorsque le général sera chez moi.

Et sans forces, abtmé au fond de son fauteuil de convalescent, les yeux enfoncés entourés d'un large cercle jaune qai trahissait les souffrances physiques aussi bien que les tortures morales, Armand attendiL

Mais comme s'il avait voulu ne point voir, comme s'il n'avait pas eu confiance en lui, il ferma les yeux.

Et aiusi, dans nne immobilité complète, il avait Tak* d'être moï-t.

11 entendit un pas furtif, le fiou-frou d'une robe.

Le vague et discret parfum de la femme qu'il ai-mait flotta soudain autour de lui...

Il ouvrit les yeux...

Magda était à genoux, à ses pieds.

Elle joignit les mains.

— Armand, pas un motl Pas un mot, je t'en prie,

212 PAjnPALOM ftOUôK

•avant de m'avoir entendue; car je connais ta dé&ance, j'ai déjà eu à souffrir de tes injustes soupçons... Je saia que tu m'accuses encore... Tiens, voila qui me justifiera mieux que tout ce que je pourrais te dire...

Et, d'un geste joyeux, elle lui jeta sur les genoux le» papiers arrachés à Karl de Wint^r.

Armand tressaillit.

Une vive, ardente rougeur colora ses joues, et 8(M yeux brillèrent en même temps qu'un profond soupir iortait de sa poitrine.

— Mon Dieu 1 muimura-t-il, est-ce que ee serait vrai?

— C'est vrai, oui, mon Armand...

— Alors, malheureuse, c'était bien toi qui m'avais ▼clé?...

Elle eut nn rire superbe.

— Moi? Le crois-tu encore? Ahî j'étais bien sûre que tu me soupçonnais. . Mais si j'avais été coupable, serais-je ici, à tes pieds, si heureuse?... Et après avoir failli causer ta mort, comment aurais-je eu le courage de reparaître devant toi?...

— Ces papiers, qui te les a donnés?

«— Celui qui te les vola... Karl de Winter... fit maintenant, ne m'interroge pas; cela te fatiguerait, eije vois que tu es si faible que toute fatigue, sans doute, ferait dangereuse... Ecoute ce que je vais te dire... et ne m'interromps pas non plus; car ce n'est pas seulement ta vie et ton honneur qui sont liés à toute cette histoire : il y a la vie et l'honneur d'un jeune homme qui t'aime et qui s'est sacrifié pour toi...

Armand eut un cri étouffe.

— RôberU tu veux parier de RobertI

— Oui, de R.obert, que je viens sauver ainsi que

DÉsr:RTF,UR 213

— Hâte-to?. Magda, hâte-toi... et si tu dis Trai..

Tl n'acheva pas. Il prit la tète de la jeune fille dani èeB deux inaina, regarda longtemps Magda jusque dantf le fond de ses yeux.

— Si tu dis vrai, je suis sûr, entends-tu, que mon père ne s'opposera pas à la première volonté du fils qu'il a failli perdre, et cette volonté sera que lu deviennes ma femme...

Elle trembla et un sanglot, à peine réprimé, monta à ses lèvres. C'était un bonheur inouï, jamais rêvé... C'était la paix de son âme rendue... sa dignité de femme retrouvée... C'était l'honneur, c'était la joïe...

Mais à quoi bon y sooger? Tout cela était impossible l

Elle appartenait à Karll

Tout, maintenant, était fini pour elle.

Elle eut un geste de dégoût et de désespoir; puiselle reprit, très bas, parlant vite.

Elle fit i'histoire que connaissent nos lecteurs.

Armand ne l'interrompit pas xime seule fois.

Mais quand elle fut à ce point de son récit où Karl lui avait restitué les papiers, Magda s'arrêta. Son cœur se serrait horriblement. Sa gorge était desséchée.

Elle tremblait qu'Armand ne devinât son secret.

— Parle, parle, dit-il. De quelle façon t'y es-tu prise pour rentrer en possession de ces documents?...

Qu'allait-elle dire? fii/e avait bien pensé, depuis plusieurs jours, à cette question-là, mais sans rien trouver pour y répondre.

Dirait- elle qu'elle les avait Yolés?

Non, cela lui répugnait.

Et, d'autre pert, il ne fallait pas hésiter à donner les expilcatJûns qu'il demandait; car elle eût éveiilléi

214 Pantalon kou&b

de nouveau , les soupçons en cette âme défiante.

— J'ai supplié, dit-elle, j'ai montré combien était monstrueuse l'action qu'il avait commise... je lui ai douné des remords... EafiB, il a cédé devant mes larmes... et me voici...

11 garda le silence... Elle eut une épouvante horrible.

Est-ce que "is i«rT!fe, Te doute de l'infamie proposée surgissait dans ce cœur?... Est-ce qu'il allait l'interroger?...

Blême, elle se sentait défaillir, les j&mbes brisées.

Armand lui prit les mains, et, sans la quitter des yeux :

— Magda, cet homme t'aimfcit et Vaime encore. Elle ne songea pas à mentir.

— Oui.

— Jure-moi que ta m*aimes et qiw ta n'as rien oublié...

Elle eat un cri d'orgueil farouche :

— Je jure que je suis à toi et que je n'ai pas cessé d'être digne de toil... Je jure que je t'aime et q»ie jamais, jamais, ne me viendra la pensée d'en aimer un autre...

11 y avait, dans ce cri, une exaltation telle que le doute n'était pas possible. Il la crut, il lui embrassa doucement les mains.

— Sois bénie, Magda, pour le bonheur que tu apportes dans notre maison I... Je t'aime, Magda... Chère femme, je t'aime I

Et Magda, palpitante, murmurait :

— Moi, sa femme, moi! Mon Dieu, cela aurait pu être!

Ba cet insUnt, Philippe frappa à U porte.

— finirez, Philippe, fit Armand.

Le soldai avança la tête dans l'entre-bàillement et dit :

— Mon capitaine, c'est le général qui vient d'arriver...

— Que lui avez-vous dit?

— Rien encore, mon capitaine.

— £h bien, introduisez-le dans ma ciiambre...

— Bien, mon capitaine...

Armand, malgré sa faiblesse, fit un effort suprême pour se mettre debout afin de recevoir son père.

Le général parut, et, à la vue de Magda, interdit, s'anêta sur le seaij, son regard à la fois sévère et plein de douloureux reproches dirigé vers non fil» pour lui demander une explication.

Il avait reconnu la jeune fille.

Ce fut une scène silencieuse qu« celle qui suivit.

Sans un mot, en efl'ei, Armand montre du doigt les documents rapportés par la jeune fille et qui, pêlemêie, ont été jetés pa^? lui sur un guéridon voisin du fauteuil où il était étendu.

Le général se précipite, feuillette d'une main que l'émotion, que la crainte et l'espérance rendent tremblante.

— C'est bien cela, tout y est... tout... dit-il enfin. Et il s'avance vers Magda, il va îa chasser peut-être,

lorsque Armand intervient et très vite :

— Père, avant tout, écoute-moi : elle nous sauve... Il ne laisse pas à son père le temps de lui répondre.

Et il fait le récit qu'il tient de Magda. Magda s'est assise, la tête penchée sur la poitrine, et elle écoute comme s'il s'agissait d'une autre que d'elle-même. Lorsque Armand s'est tu, le général tend les mains

Bit fàntalon rougi

à la jeune fille; mais elle s'écroule à genoux, éclate en sanglots.

— Non, non, dit-eUe; à vos pieds, moasieui-, à vos pieds, toujours.

Soudain, le visage de M. de Trélon-Fontaices est devenu grave.

— J'ai UE grand devoir à accomplir, dit-il; en retarder d'une minute 1 accomplissement gérait un crime.

— Père, je devine votre pensée... Vous allez sauver ce pauvre enfant qui s'est si noblement sacrifié pour nous...

— Le sauver, oui, si Dieu m'en donne le temps car, en ce moment même, Robert est devant le conseil qui le juge...

Il relève la jeune fille.

— Venez, mademoiselle, venez, mon enfant, il faut que vous m'accompagniez... car votre déposition sera nécessaire...

— Je suis prête à vous suivre.

— A-liez, père, allez, et ramenez-la-moi, car tout n'est pas dit entre nous... Elle nous a rendu le bonheur... Il faut qu'elle aussi, désormais, soit heureuse.

Le général et Magda descendirent.

Le général était venu à pied.

ïl appela un fiacre, fit monter Magda, prit place auprès d'elle,

— Rue du Cherche-Midi 1

De Versailles, en effet, où selon les règlements avait eu lieu l'enquête rapide sur la désertion de Robert, le jeune soldat avait été transféré à la prison militaire de Paris, pour être jugé devant le conseil de guerre.

DtSERTEUR 217

Et à cette môrne heure, ainsi qu9 le général l'avait dit, Robert comparaissait devant ses ju^ns.

Le cas de Robert ne souffrait aucune discussion, aucune ambiguïté.

L'article 298 du règlement de service intérieur disait : « Tout sous-officier, caporal ou soldat qui n'a pas » rejoint à l'expiration de son congé ou de sa perniis- » sion et qui ne justifie pas de son retard, est puni sé- » vèrement suivant les circonstances,

» S'il n'a pas rejoint dans les quinze jours qui suij» vent celui qui a été fixé pour son retour, il est consi- » déré coûamf) déserteur à l'intérieur.

» Tout sous-otticier, caporal ou soldat qui s'absente » sans autorisation est puni sévèrement suivant les » circonstances,

» Six jours après celui de Tabsence constatée, il est » considéré comme déserteur à l'intérieur.

» Néanmoins, si le sohiat a moins de trois mois de » service, il ne peut être considéré comme déserteur » qu'après un mois d'abseuce. »

Robert, au moment où Karl enlevait chez Armand les documents du général de Trélon-Pontaines, avait plus de trois mois de présence au régiment.

Et comme son absence avait dépassé les six jours visés par le décret dont nous venons de donner un extrait, sa désertion était devenue un fait accompli, sa condamnation paraissait certaine, à moins qu'il ne pût justifier de raisons qui 'avaient enchaîné sa liberté et retardé son retour.

Ces raisons, elles existaient, et sans qu'il y eût cas de force majeure pour Robert, il était certain qu'elles eussent paru suffisantes au conseil de guerre si le jeune soldat avait voulu les lui faire connaître.

Mais on a yn dans quel héroïqae mutisme il 8*était enfermé, ne cédant aux supplications aijdu général, ni même d'Espérance, aimant mieux la honte ponr luimême que de voir atteinte la réputation de celui qu il admirait et aimait.

Lors de sa visite dans la prison de Versailles, M. de Trélon-Fontaines, surpris do ce silence singulier, avait entrevu la vérité. Un soupçon était entré dans son esprit. Il avait presque deviné ie sublime sacrifice du soldat.

Depuis qu'il avait entendu Magda, il ne doutait plus. La lumière s'était faite^ Robert se dévouait pour M,

Dans le grand et noble cœur de Tofûcier, oaile hésitation.

Sa première pensée avait été d'arracher cet innocent à la condamnation infamante qui le menaçait.

Le tra jet fut silencieux.

Ënân la voiture s'arrêta devant les bâtimeacs sombres et comme enfumés de la me du Gherclie-Midi.

Il donna son nom, se ât conduire par un sous-officier.

Le conseil de guerre venait de se réunir et d'entrer en séance.

L'interrogatoire de Robert n'avait amené aucun fait nouveau.

A toutes les questions qui lui furent posées, le jeuiie homme se contenta de répondre qu'il avait déserté, qu'il avait eu pour cela des motifs sérieux, mais quMl lui était impossible de faire connaître ces motifs sans trahir un secret qui ne lui appartenait pas.

Comme on ne prévoyait aucun incident et que le cas de Robert se présentait comme un crime de désertion simple, sans réTélaiions d'anaund sorte, le commissaire

du gouvernement n*avait pas jugé devoir réclamer le huis clos.

La salk était donc pleine de soldats sana armes qui écoutaient les débats.

Au moment où finissait Tinterrogatoire de Robert, alors que l'avocat qu'il avait refusé et qu'on lui avciit donné d'office se levait pour le défendre, se produisit un incident pareil è. celui qui, quelques jours auparavant, avait si fort impressionné les juges et les jurés de la cour d'assises de Blois.

Le greffier faisait passer une lettre aa colonel, président.

Le colonel arrêta (f'en geste le défenseur qui commençait sa plaidoirie, courut à la signature de la lettre, tressaillit, et se hâta d'en prendre connaissance^

Elle était brève» cette lettre, et ne donnait aucun détail.

Le générai demandait simplement à être entendu et à prendre lui-même la défense de l'accusé.

C'était son droit, comme c'était le droit de tous, dn plus humble soldât au plus célèbre des officiers.

Le colonel suspendit les débats.

Il voulait conférer avec le ccnseU. et Ini communiquer la lettre de M. de Trélon-Pontaines.

La salle se vida. Il ne resta qoe le public. Robert fut emmené.

Cinq minu-tes s'écoulèrent.

Les officiers et le sous-officier qui composaient le conseil rentrèrent et reprirent leur piace.

Alors, à la surprise de toms ceux qui étaient là, le colonel préi'ideQt lut quelques motifs débattus en salle des délibérations et ordonna aux assistants d'évacuer le prétoire.

L'ordre fut exécuté aussitôt.

Robert fut introduit.

Très absorbé, résigné au sacrifice, c'est à peine si le pauvre garçon s'aperçut du changement qui venait de se faire autour de lui.

L'avocat, prévenu par le président, lui dit à voix basse :

— Vous allez avoir un défenseur sur lequel vous ne comptiez pas, mon cher garçon.

-— Et qui donc?

— Un défenseur qui vaut mieux que moi et dont le nom seul est presque une garantie de succès... le général de Trélon -Fontaines.

— Mon Dieu I

— îl vient nous dire, sans doute, ce que vous avez caché à vos juges avec tant de soin. Et il ne vient pas seul..,

— Et qui donc est a^ec lui ?

— Une jeune fille qui s'appelle d*uu nom étranger. ^ Magda?

— Justement.

Le colonel fit un signe.

— Introduisez M. de Trélon-Fontaines...

Quelques secondes se passèrent. Le général entra. Il

était en petite tenue. Il fit quelques pas, chercha des yeux Robert et lui sourit. Il y avait dans son regard un reproche, et aussi l'expression d'une tendresse presque paternelle.

M. de Trélon-Foûtaines s'avança jusqu'à ia barre.

— Vous avez demandé à être entendu, mon général?

— Oui, colonel... comme témoin à décharge, d*ahordf et ensuite je prendrai la défense de ce jeune

«oldat, si toutefois vom jugez, après m'avoir écou*^, que Robert a encore besoin d'être défendu.

— Mon général, la désertion est flagrante... et nul ne pourra disculper l'accusé...

— Le disculper, non, colonel... et je ne le tenterai pas... Je veux seulement l'excuser... expliquer les motifs de sa conduite qui à vous, connaissant le passé dont il a le droit d'être fier, a dCi paraître incomoréhensibîe...

— Bien des points de l'enquête sont, en efTet, restés obscurs...

— Je les éclaircirai, je suis ici pour cela...

— - Parlez donc, mon général, nous avons hâte d'être renseignés.

— Cet enfant se dévouait pour moi, messieurs, et dans le sacrifice de son honneur et de son avenir, apportait un esprit de sublime abnégation... Au lieu de penser à lui-même et à tout ce qu'il perdait, il ne pensait qu'à son général, pour le nom duquel il redoutait la calomnie, pour l'honneur duquel il craignait une tache...

— Crainte vaine, mon général; qui donc oserait vous soupçonner? Et qui ajouterait foi, en France, à ces soupçons?

— Hélas ! il y a des intrigues si habiles et si odieusement préparées de loin que l'on y succombe presque à ooup sûr... J'ai failli être victime d'une de ces intrigues... Ecoutez-moi...

Il fit un long récit des événements de Fontenailles. Il montra comment il avait été enveloppé dans les mailles serrées du filet tendu autour de lui. Puis, il en arriva au vol des documents militaires.

— C'eit ici que je réclame votre attention, messieuri,

222 ?ANÏÀk€rM HOD&S

car je Tavone, en ce moarMent, je sais tout tremblant devant ^ons.

Il fit le pénible récit. Les membres du conseil Técoutèrent haletants, le cœur serré, ne sachant pas quel allait être le dénouement de ce drame, voyant la sécurité de la France atteinte par ce crime, et encore incertains si ce crime avait été puni et si la faute avait été réparée.

Le général n'omit aucun détail.

Il était la pour tout dire et son cœur était trop grand pour qu'il s'abaissât à un mensonge.

Du reste, 1& confession complète, seule, pouvait éclairer les juges et le récit achevé, le président devait SB trouver éclniré au point que nulle question ne serait plus nécessaire.

Et alors, en leur âme et conscience, les juges militaires jugeraient l'accusé, ainsi qu'à Blois, en leur âme et conscience, les jurés de la cour d'assises allaient se prononcer bientôt sur le meurtre dont Lavidry était coupable.

M. de Trélon-Fontaincs parla de Magda et de la passion qu'elle avait inspirée à Armand.

Les motifs du suicide d'Armand étaient restés inconnus de tons ; ce fut le général qui les révéla.

Enfin, il en arriva, ayant tout dit, an cas particulier de Robert.

Puis, après an léger silence, il reprit :

— Messieurs, je ne viens pas implorer pour Robert Lavidry. Il me suffit de vous apprendre les faits qui ont motivé sa désertion. C'est à vous maintenant de juger si dans ce noble et dévoué garçon, dont le passé, malgré son jeune âge, est déjà si glorieux, vous voyez on déierteur, làchd et saiiB énergie devant lei devoirs

Page 1