MO
Oui. |
Que tu vois? que tu touches? Tu es par.
conséquent pour tei-même celui qui voit dans l'acte de voir, celui qui touche dans l'acte de toucher. Si tu as conscience d’une modification survenue dans un de tes organes extérieurs, celui de la vue par exemple, c'est en même temps d’une modification de
toi-même que tu as conscience.
MOI
Sans doute.
Tu perçois l’objet après avoir eu conscience d’une modification de ta vue et de ton toucher; mais ne pourrais-tu pas le percevoir sans avoir la conscience que tu le percoives? Serait-il impossible que tu visses un objet ou entendisses un son tout en ignorant que tu vois, que tu entends?
MOI
Nullement.
L'ESPRIT
La conscience que tu as de toi-même et de tes propres modifications est donc la condition nécessaire de la conscience que tu as de toute autre chose. Si tu sais quelque chose, c'est à la condition d’abord de te savoir, puis de savoir ce quelque chose. Dans la conscience que tu as de l’objet, il n’y a rien qui ne soit d'abord dans la conscience que tu as de toi-même.
C’est effectivement là ce que je pense.
L'ESPRIT
Tu sais l'existence des objets parce que tu les vois, tu les touches; mais tu sais que tu les vois ou què tu les touches uniquement parce que tu le sais. Tu le sais immédiatement. En général, tu ne perçois pas du tout
ce que tu ne percçois pas immédiatement.
MOI
Je l’entends de la sorte.
L'ESPRIT
Dans toute perception, tu ne percois donc.
P ,) € perc ; que toi-même, que ta propre manière d’être.
Ce qui n’est pas dans ta perception tu ne le perçois pas.
| MOL
C’est répéter ce que nous venons de dire.
L'ESPRIT
J'en conviens, mais je ne me lasserai pas de le répéter aussi long-temps qu’il me sera
. possible de croire que tu ne l’aies pas suffi-
samment compris. Il faut que cela demeure profondément gravé dans ton esprit. Peux-tu
dire : J’ai conscience d'objets hors de moi?
MOI
À le prendre à la rigueur, non, car la vue et le toucher ne sont qu'autant de moyens me servant à me mettre en rapport avec les choses. Ils ne sont pas ma conscience , mais seulement ce dont j'ai conscience. Peut-être devrais-je donc me borner à dire : Jai conscience que je vois et que je touche des ob-
jets extérieurs.
| L'ESPRIT
Ca
N'oublie donc jamais ce qui en ce moment te paraît être si bien prouvé : c’est que, dans toute perception, c'est seulement ta propre
manière d’être que tu perçois.
N'en continuons pas moins toutefois à par- ‘ ler ton langage; aussi bien.c’est le plus ordi-
naire. Tu m'as dis que tu voyais, que tu touchais, que tu entendais les objets; mais comment? je veux dire avec quelles propriétés ?
MOI
e . { Un objet est rouge, un autre est bleu; l'un poli, l’autre rude; celui-ci froid, celui-là
chaud.
L'ESPRIT
Tu sais donc ce que c’est que le rouge et le q q 8
bleu, le rude et le poli, le froid et le chaud? | MOI.
Sans aucun doute.
L'ESPRIT
| Peux-tu me les décrire?
MOL
Nullement. Mais, tiens! dirige tes yeux de ce côté, regarde l’objet qui s’y trouve, et
l'impression que tù recevras en le regardant
est ce que je nomme le rouge. Passe la main
sur cet autre objet, et l'impression que tu recevras en le palpant est ce que j'appelle le poli. C’est de la sorte que j'ai appris moi-même à connaître les couleurs ainsi que le rude et le poli des surfaces; et je ne conçois pas d’autres moyens de l’apprendre.
L'ESPRIT
De certaines propriétés que la sensation t'a fait connaître immédiatement en peux-tu | faire dériver d’autres par le raisonnement?
Un homme, par exemple, a vu du rouge, du vert, du jaune, jamais de bleu; il a goûté de l'aigre, du doux, du salé; cet homme pourrat-il en raisonnant sur ces sensations arriver à connaître le bleu sans l'avoir vu, l'amer sans l'avoir goûté? |
MOI
Jamais. Ce qui est matière à sensation doit être senti, non pensé. La connaissance que jen ai est immédiate et absolue, je ne la dé-
duis d'aucune autre.
L'ESPRIT
Ceci devient singulier : tu te vantes de posséder certaines connaissances; puis, tu ne peux seulement pas dire comment il se fait que tu les possèdes? Cependant, puisque tu prétends voir un objet, en palper un autre, entendre les sons rendus par un troisième, tu devrais au moins, ce me semble, savoir discerner tes sensations de la vue de celles du toucher, puis ces deux sortes de sensa-
tion de celle de l’ouïe.
MOI
Aussi le fais-je.
L'ESPRIT
De plus, comme tu m'as dit que tu voyais un objet rouge, un autre bleu; que tu sentais celui-ci rude, celui-là poli; il faut encore que tu saches différencier le rouge du bleu, le
rude du poli.
MOI
Saus doute.
LA SCIENCE: IOI
L'ESPRIT
Or, comment es-tu parvenu à savoir faire cette différence ? as-tu comparé tes sensations entre elles, puis réfléchi sur ces comparaisons? ou bien serait-ce, par hasard, les objets éxtérieurs eux-mêmes que tu aurais comparés entre eux, que tu aurais mis pour ainsi dire à côté les uns des autres pour observer léurs différences sous le rapport de leurs couleurs, du rude ou du poli de leurs surfaces, et serais-tu parvenu de la sorte à connaître 6e que tu sens en toi, comme le rouge
ou le bleu, le rude ou le poli?
MOI
Nullement. La perception des objets est pour moi la conséquence de la perception de ma propre maniere d’être : elle est déterminée par celle-ci; mais la réciproque n’a pas lieu. Si k différencie les objets, c'est seulement parce que Je différencie ma propre manière d’être.
le puis bien apprendre, par exemple, à atta-
cher le signe arbitraire du rouge, ou celui du bleu, à telle ou telle sensation; mais je ne puis nullement apprendre comment ces sensations différent les unes des autres en tant que sensations. Je sais qu’elles différent parce que je me sais moi-même, parce que me percevant moi-même Je ne me perçois pas identique à l’occasion des unés et des autres; mais pourquoi, comment elles différent, c’est çe qu'il m'est impossible de savoir. En un mot, c’est mon sentiment intime différemment affecté qui m'enseigne qué ma sensation subit des différences, mais qui me l'enseigne immédiatement. Je n'obtiens cette connaissance par aucun raisonnement. Je ne la déduis d’aucune
autre connaissance.
L'ESPRIT
Ces différences que tu perçois dans tes sensations, les perçois-tu indépendamment de toute connaissance des choses en elles:
mêmes ?
MOI
Nécessairement; car la connaissance que je puis avoir des choses dépend elle-même de la perception des différences qui se trouvent
entre mes sensations.
L'ESPRIT
Ellé t'est par conséquent. immédiatement donnée par ton sentiment intime?
MOI
Pas autrement.
L'ESPRIT
Mais si cela est, d’où vient que tu ne te contentes pas de dire que tu te trouves affecté d’une certaine façon ; que tu nommes le rouge ou le bleu, le rude ou le poli? D'où vient que tu ne laisses pas ces sensations où elles sont réellement, c’est-à-dire en toi ? qu'au contraire tu les transportes à un objet hors de toi? que tu en fais des propriétés de l'objet, tandis qu’elles ne sont en définitive
que des modifications de toi-même?
Ou bien, voyant un objet rouge ou le palpant poli, percevrais-tu par hasard quelque autre chose, sinon que tu es affecté de telle ou telle facon ? |
MOI
Ce qui précède m'a démontré le contraire.
Mais je n’en demeure que plus étonné de ce transport de ce qui est en moi à une chose hors de moi.
C’est en moi que je sens, non dans l’objet, car je suis moi, non l'objet; c’est par conséquent moi seul que je sens, ma propre manière d’être, non l’objet ou la manière d’être de l’objet. 11 est donc bien certain que, si j'ai la conscience de l’objet, cette conscience n’est ni la sensation, ni la perception. Ceci me
semble évident.
L'ESPRIT
C'est promptement conclure. Mais examinons la chose un peu plus à loisir. Il est im-
portant pour la suite de nos recherches que tu
‘LA SCIENCE! ‘ : 105 he sois pas tenté de-revenir plus tard sur ce que tu abandonnes si facilement en .ce moment. ... | DS
Dans l'objet, tel que tu le conçois és ordénairement, ÿ a-t-l quelque autre chose que sa couleur rouge ou bleué, que le rude ou le poli de sa surface, en un mot que les propriétés immédiatement perceptibles à la sensation?
MOI
Sans doute. Il y a, outre tés propriétés, la chose à laquelle elles appartiennent, qui en est le soutien, le support.
L'ESPRIT
Ce support, le perçoisitu au moyen. a.de tes sens habituels, vue, ouïe, toucher, .atc.?. ou bien as-tu pour le percevoir quelque autre sens qui ne soit propre qu'à cela?
MOI
Non; mais je pense que je le vois que je le touche:
: eo - L'BSPRIT, *Wraiment. Tkéhôns donc dé voir éommient cela se fait. As-tu conscience de ta vue.en'gé: néral ; ou biën de:telle ou telle sensation de tv? Us te MOL
Dé telle où telle sensation. ‘ * | L'ESPRIT.
Quand tu regardes Pobjet que voici, quelle est cette sensation ? …,
Celle du rouge.
L'ESPRIT
Ce rouge est-il quelque chose de positif, une sensation simple, une manière d’étre de t6i-même déterminée?
CO mon
C’est du moins de la sorte que je le conçois.
L'ESFIT.
Quand je dis qu'il est pour toi quelque
Da LE ét D
‘ LA SCIENCE, ; ,:..: 107 chose de simple, je veux dire qué ; considéré en toi-même comme:ta propre imiprebsion, il n’a ni étendue; ni continuité, que nous pouvons le concevoir sous ce rapport commeun point mathématique. Est-ce ainsi que tu le com prends ?
| MOT
Précisément.
CU L'ESPRIT
Et cependant ce rouge que tu as d’abord conçu seulement comme un point, tu l’étends sur toute une surface, lui donnant ainsi une | étendue que tu n'as nullement perçue. Comment se:trouve.là cetté surface?
MOI
Le fait est bizarre. Mais ne penses-tu pas qu'on puisse l'expliquer comme il suit? Lorsque je parcours avec la main une surface quelconque, c'est au moyen du seul tact que je perçois cette surface que je ne vois pas; mais comme pendant la durée de cette. per-
ception subsiste. toujours la :sensation que m’a d’abord donnée la couleur de.cette surface, j'étends sur toute la surface que je palpe le rouge que j'ai continué de voir.
L'ESPRIT
L’explication est plausible si, comme tu parais le croire, tu palpes bien réellement la. surface. Mais cela même n'a pas encore été soigneusement examiné. Âs-tu conscience de ton toucher en général? touches-tu ton toucher?
MOI
Nullement; car toute sensation est néeessairement déterminée. Ce n’est pas d'une manière absolue qu’on voit, qu’on palpe, qu’on entend; mais on voit du vert, du rouge ou du bleu ; on palpe du chaud, du froid, du rude ou du'‘poli; on entend les sons du violon ou Ia | voix de l’homme. Que cela soit convenu üne
fois pour toutes.
-Volontiers. Mais, dis-le-moi, palpant cette
surfäce, que palpes-tu réellement? n'est-ce pas du rude, du poli, etc. ?
M O E 9 e J'en conviens.
L'ESPRIT
Pour toi qui les perçois, ce rude, ce poli, etc., ne sont-ils pas simples, ne sont-ils pas des points mathématiques de même que le rouge?
Or, dans ce cas, n’ai-je pas aussi le droit de te demander à leur sujet pourquoi tu donnes de
l'étendue à ce que tu perçois comme points?
MOI
Le voici. La surface;au lieu d’être également unie sur toute son étendue, est parsemée d’aspérités. Ces aspérités,. bien que je manque peut-être de moyens pour en percevoir les degrés divers, de termes pour les exprimer, j'en ai confusément conscience. Elles me mettent à même de discerner plusieurs parties.
daos la surface. Je lie ensuite entre elles, j'anis.
par la penséé ces purties éparses, et j'en fais une surface, une surface: complète.
L'ESPRIT
Est-il possible que dans un ttiêéme;'un mdivisible moment, tu sois affecté de deux façons distinctes? Deux sensations différentes peuvent-elles coexister en toi?