‹ Destination de l'hommeChapitre 7 sur 9 · IE · texte numérisé non relu

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A la vérité une autre question se présente aussitôt. La réalisation de cette société étant supposée achevée, que restera-t-il à faire sur la terre à l'humanité? Cette borne touchée, l'humanité se trouvera-t-elle frappée d’immobilité? La génération la première arrivée à ce lieu de repos n’aura-t-elle plus autre chose à faire qu’à s’y maintenir, pour en léguer l’héntage à la génération qui la suivra? Celle-ci imiterait-elle cet exemple? Et dans cette carriére de progrès que nous avons. supposée sans limites, l’humanité finirait-elle donc par

se trouver arrêtée? Car enfin ce but définitif,

LA CROYANCEF. 299

quelque éloigné que nous voulions admettre qu'il soit de nous, n'est pourtant séparé de’ nous que: par un intervalle fini, mesurable, franchissable. Or, si nous pouvons concevoir que les générations écoulées jusqu'à ce que l'humanité ait touché ce but soient comme autant de pas dans sa marche vers lui, pour latteindre enfin par un dernier pas, par une dernière génération : cela fait, vers quel autre but se remettrait-elle en marche? Pourquoi de nauvelles générations succéderaient-elles à la génération où cela aurait été fait? Si toutes celles qui ont précédé cette dernière n’ont été mises sur la terre qu’afin d'arriver à ce but, ou du moins de s’en rapprocher; ce but touché, que viendraientelles faire au monde? Pourquoi seraient-elles tirées des profondears du néant? Remarquons en effet que notre mission térrestre ne nous a pas été confiée comme un moyen d’accomplir notre pélerinage terrestre; qu’au contraire c’est notre vie qui nous a été donnée

comme un moyen d'accomplir cette mission.

Remarquons en outre que toute existence est insuffisante, incomplète, dès qu’elle n’a pas en soi son but et sa raison.

Si je m'en rapporte à la voix de la conscience, à laquelle je me suis promis d'obéir aveuglément en tout, avec laquelle je ne veux entrer en contestation sur rien, je dois croire que c’est au moyen des actions qu'elle nr'ordonne, et seulement au moyen de ces actions que je puis accomplir la destination de l'humanité. C’est donc à exécuter ce qu’en toutes circonstances elle me révèle comme devant être le bien, le mieux, que je dois tendre dans tout ce que je fais; je ne puis vouloir autre chose. Toutefois que je suis loin de pouvoir me flatter d’attéindre ce but! Quel abime ne se trouve-t-il pas entre vouloir et faire le bien! Le plus grand nombre de mes meilleures, de mes plus nobles déterminations sont perdues pour le monde; elles se dissipent comme une

vaine fumée. Souvent celles que je réalise ont

LA CROYANCE. 3o1r

un résultat tout différent de celui que j'en attendais. En même temps des passions méprisables, des vices odieux produisent parfois pour la communauté de meilleurs résultats que n’auraient pu le faire les efforts réunis de tous les bons, de tous les gens qui pour l'avantage le plus considérable ne se permettaient pas seulement une mauvaise pensée. Ne semblerait-t-il pas, à ce point de vue, que le bien qui se fait sur cette terre n’est autre chose que la manifestation extérieure d’une force invisible, inçonnue, obéissant à ses propres lois; manifestation sur laquelle les vices et les vertus des hommes ne sauraient avoir plus d'influence que les mouvemens qu'ils se donnent à la sur face dela terre n’en peuvent avoir sur le mouvement que la terre accomplit autour du soleil ? Ne semblerait-il pas que cette force extérieure, engloutissant dans le tourbillon de .- son activité lactivité que les hommes déploient en bien et en mal, la fait indistincte-

ment concourir à son propre but, quel que

soit d’ailleurs celui qu'eux-mêmes s'étaient proposé quand ils ont agi?

Mais si cela est, si en même temps il n’y a rien pour nous au-delà de la terre, si la terre suffit à notre destination, comme le but que nous devons atteindre se trouve être alors Bien moins le nôtre que celui de la force générale qui nous régit à notre insu, comme nous sommes même dans une ignorance continuelle sur ce que nous devons exécuter pour arriver à ce but, ce que nous avons de mieux à faire c’est de remettre pour ainsi dire nos actions et nous-mêmes aux mains de cette force mystérieuse, de même qu’une matière inerte qu'il lui appartient d'employer, de faconner à sa guise, sans que nous ayOns à mous en mêler. Le sublime de la sagesse doit consister pour nous à ne pas nous mettre en peine de choses qui au fond nous sont étrangères, à vivre sans nous donner de soins superflus, comme chaque instant nous y convie. Mais

alors aussi la loi morale nous devient inutile;

LA GROYANCR. 303

“ce n’est même qu'un contre-sens qui se trouve en nous; c'est une dissonance dans l’harmo-

nie de notre nature qu'il s'agit d'étouffer au

plus tôt. Nous ne pouvons refuser de lui obéir

d’une manière trop absolue; nous ne pouvons

trop nous hâter de chasser loin de nous le

fantôme imposteur de la conscience.

CU

Mais cela je ne le veux pas, je dë le voudrai jamais, Loin de À. Aussi vrai qué j'ékiste, je veux obéir à ma conscienéé-daris tout üe qu'elle me-prescrira. Que cetté détermination soit désormais inébranlable dans ttioù esprit; que d'elle dépende toute autre déterihinatiôh, et qu’elle-même né dépètide d’auchne ñhtte ; qu'elle soit le principe, le mobile de ‘toutes rhés actions! Je sais, il est rai, en ma qualité d’être doué de faïéoni, qué je mé puis agit qu’à la condition de rte propôüser uti but, d'attendre ün résaltat; je sais aerssi, cf cela m'a été démontré, que cette-obéissance x ma cori-

science demeure stérile sur la terre. Mais qu'a

cela ne tienne. Plutôt que de renoncer à la

pratiquer, j'aime mieux supposer qu’au-delà .

de cette terre se trouve un lieu où cette obéis-

Lé e e sance portera nécessairement ses fruits.

Le brouillard se dissipe : un monde (car il faut bien que j'essaie de donner un nom à ce qui n’en a pourtant dans aucune langue humaine), un monde nouveau, disais-je, se manifeste à moi-en mérie temps que je me découvre un nouvel organe pour le saisir. Ce monde se révèle ‘par toutes les inspirations de ma conscience. À cette voix divine il sort perpétuellement du néant. Ce monde c’est le but qui se trouve au bout de chacun des.commandemens que me fait la raison.

Et comment ai-je donc pu admettre quele

monde matériel fût le domaine de:la loi mo-

rale, qu'il renfermäât le but que cette loi m’ordonnait d'atteindre? Que pouvait avoir à faire la loi morale ou l’obéissance que je lui ai vouée au milieu d’un immense enchaînement de causes et d'effets purement matériels, où tout ce qui est dépend de ce qui a été, mais en dépend en tant que cela a été réellement; où le sentiment, l'intention, le fait moral ne sont comptés pour rien?

Si la destination de l’humañité était seulement de se créer sur la terre une condition meilleure, il suffirait sans doute que les actions . humaines fussent dirigées par un simple mécanisme. La liberte serait non-seulement inutile, mais funeste à l’homme; l'intention serait de trop. Le monde tel que nous le voyons, loin d'aller directement à son but, ne l’atteindrait qu'avec mille détours. Pourquoi, dans ce cas, le souverain créateur des mondes nous aurait-il doués d’une liberté souvent en contradiction avec ses éternels desseins? Pour-

quoi ne nous aurait-il pas prédéterminés à

agir comme il faut que ons agissions afin que ses desseins s’accomplissent? Il pouvait certes aller à son but par mille chemins plus courts; il n’est pas de misérable habitant de notre chétive planète qui.ne püût le lui démontrer. Mais je suis libre, et par conséquent il est impossible que ma destinée s'écoule tout entière dans le cercle d’une existence où tout s’enchaîne de telle sorte, causes et effets, que ma liberté re demeure inutile. Mais je suis libre, car ce n'est pas l’acte réel, mécaniquement exécuté, ne dépendant, sous ce rapport, qu’à demi de moi; ce n'ést pas lui qui fait le prix et la valeur d’une action, c’est l'acte meral, c'est-à-dire la libre détermination de rha volonté, qui toujours dépend de met. La voix de la conscience ne cesse de me le répéter. Or, par-à, ne m'enseigne-t-elle pas aussi que la loi morale, dédaignant de éommander à uh mécanisme aveugle et matériel, ne prétend ré-

gner que sur des volôntés intelligentes et libres?

Et ainsi le monde intelligible s’éclaire à mes yeux d’une lumière de plus en plus vive.

J'entrevois le système de ses lois merveilleuses. Je conçois que la volonté doive être pour ce monde chose tout-à-fait semblable dans ses effets à ce qu'est le mouvement dans le monde matériel. Je conçois qu’il doit suf-

fire qu'une volonté quelconque existe en | tant que volonté, lors même qu'encore enfouie dans le mystère de mon intelligence elle ne s’est manifestée d’aucune facon extérieure, pour qu'elle devienne dans ce monde la cause et le centre commun d’une multitude de modifications intellectuelles, qui, partant de ce point, se répandent en ondulations variées jusqu'aux dernières limites des espaces intelligibles : absolument de la même facon que, dans notre monde | visible, au moindre mouvement de la plus petite portion de matière, se rattachent diverses séries d’autres mouvemeris, qui vont

rayonner aussi dans toute limmensité de

l’univers matériel. Je suis ainsi, moi, au centre commun de deux mondes, dont l’un est matériel et visible, l’autre purement intelligible. Bien plus! au moyen de ma volonté, point de contact par lequel se touchent ces deux mondes; je puis agir simultanément dans l’un et dans l’autre, quelque différens, quelque opposés qu'ils soient en essence. Quand je veux en effet, c'est-à-dire quand ma volonté subit une modification, il arrive ce qui suit : quelque chose, une chose quelconque se passe dans le monde intelligible, car les modifications de ma volonté, par la raison que ma volonté est partie intégrante du moude intelligible, ne peuvent demeurer resserrées dans les limites mêmes de ma volonté : puis, comme ma volonté se manifeste en outre, qu’elle éclate pour ainsi dire sous la forme d’un acte dans le monde matériel, il arriye que cet acte produit dans le monde matériel tous les résultats matériels qu’il lui est donné

de produire.

Il n’est donc nullement besoin que je sois affranchi des liens du monde matériel pour devenir citoyen de ce monde intelligible. Ce monde je puis l’habiter des aujourd'hui; c’est même parce que je vis déjà de la vie éternelle que je trouve le courage de supporter ma misérable existence de la terre. Car pour naître à cette vie il n’est pas néces- - saire que je traverse la tombe. Ce n'est pas au-delà que se trouve ce que certaines gens . appellent le ciel. Le ciel est sur cette terre : il éclaire de sa divine lumière le cœur de tout homme de bien. Pas un instant ne se passe où, de la misérable poussière dans laquelle je . rampe, je ne puisse m'élever jusqu'à lui; où je ne puisse en prendre possession , au nom de l'intelligence et de la liberté. Il me suffit pour cela de prêter l'oreille à la voix de la conscience, m’enseignant toujours, daus toute circonstauce, ce qu’il est à propos que je veuille, ce que je dois vouloir; en même

temps ce -que toujours je puis vouloir; car

ma volonté est tres certainement mon bien, m'appartient bien en propre; je puis la modifier comme il me convient. Or, d’après ce que je viens de dire, modifier ma volonté, c'est modifier la volonté d’un habitant du monde invisible, c'est agir, c'est travailler dans ce monde; c’est m'avancer dans co monde vers le but que je me suis proposé, sans retard, sans hésitation, sans obstacle quelconque à redouter. Car, dans ce monde, il n’en est pas comme dans le monde mmatériel, où c'est une immuable loi que Facte et la volonté soient choses essentiellement distinctes; où, aprés avoir voulu, il me faut passer à: l’acte qui réalisera ce que j'aurai voulu; mais où Je n'ai de vraie puissance que $ur ma volonté; où c’est seulement dans la volonté que suis bien réellement moi, moï sans aucun mélange. Dans ce monde intelligible , au contraire, il me suffit de vouloir; je n’ai pointà m'occuper de l’acte. De la volonté l’aete s’en-

suit naturellement, sans que j'aie à m'es

méler. En vertu des lois de ce monde il vient de lui-même se rattacher immédiatement à la volonté. Ne connaissant point le système général des lois du monde, il ne m'est pas possible de me rendre compte de la maniere dont il se fait que la mission terrestre de l'humanité se trouve être accomplie par l’emploi qu’elle est appelée à faire de sa volonté dans le monde réel. Par là aussi je ne puis voir, dans chacune des déterminations de ma volonté, dans chaeun des actes que j'exécute sous l'inspiration de la conscience, rien autre, rien de plus qu’une chose propre à telle ou telle circonstance, convenable dans tel ou tel moment donné; qu’une chose, en un mot, d’une utilité relative et bornée. Mais oe point de vue, tout retréci qu'il est, suffit du moins à me rendre complètement indifférent -aux résultats de ce que j'aurai fait quand j'aurai agi comme j'aurais dà agir. Il ôte au repentir toute prise sur moi. Dès que j'ai la certitude

d’avoir obéi à la voix de la conscience, n'’ai-

je pas aussi celle que je ne puis m'être égaré? Dés lors donc, même après un mauvais succes, je ne me laisserai point aller. au découragement, je ne me laisserai point rebuter par les obstacles, je ne me refuserai point à écou: ter la voix de la conscience; tout au con-

traire, lui prétant une oreille plus attentive

encore que par le passé, embrassant avec

une ardeur redoublée le nouveau part

qu'elle m’aura suggéré, je me remettrai immé-

diatement à l'œuvre; et s’il arrivait que cette

fois encore je dusse être trahi par le sort, que

cette fois encore je ne dusse recueillir ici-bas

de ma persévérance que des fruits amers

pour moi, je n’en resterais pas découragé pour toujours au fond du .cœur; je n’en conserve-

rais pas moins inébranlablement en. moi la croyance que, loin d’avoir été perdus pour moi, ces efforts auront produit dans le monde

invisible un résultat nécessaire, touché un but qu’il était essentiel que je touchasse. Sans

jamais me lasser je continuerai donc d'agir

dans le même sens : je continuerais de le faire, quand bien même il me serait clairement démontré que, dans le cours entier de ma vie terrestre, il ne m'est pas donné de faire le bien gros de l'épaisseur d’un cheveu, si l’on veut bien me passer cette expression. À chaque instant qui s’écoulerait je me flatterais de devenir plus heureux à l'instant qui suivrait. Dans tous les cas je puiserais au moins du courage dans la pensée que rien de ce que je fais n'est perdu pour le monde invisible, que là je ne fais pas un pas qui ne m’approche du but. Autrement, si je veux atteindre le but qui m'a été marqué sur la terre, ce n’est pas à cause de ce but en lui-même; mais je le veux, parce que c'est là tout ce que me prescrit dans le monde actuel la loi morale à laquelle je ne dois pas cesser d’obéir, pour arriver dans un autre monde à certains résultats auxquels je dois toujours viser. Si j'abjurais mon obéissance à la loi morale, je renonce-

rais en même temps, sans le moindre regret,

au but terrestre qu’elle me désigne. Je le ferais encore si c'en était un autre qu'elle me moutrât. Je cesserai de même sans aucun doute de le vouloir dans une autre vie, s’il arrive que la loi morale m’en indique alors un autre dont je ne saurais à présent me faire la moindre notion. Mais dans mon existence actuelle, dans mon pélerinage terrestre, c’est à l'aller toucher que doivent être employées toutes mes forces, consacrés tous mes efforts. Toutefois, que j'aie ou que je n’aie pas réussi, c'est ce qui pour ainsi dire ne me regarde pas, ce qui n’est nullement mon affaire. Je n’ai moi autre chose à faire qu’à vouloir, Ma volonté est la seule chose dont je sois responsable. Par la loi constitutive de ma nature , j'agis donc, je vis donc déjà dans un autre monde. Ce qu’ik y a de meilleur et de plus noble en: moi est précisément ce qui se trouve en rapport avec cet autre monde. D'ici-bas je ne cesse de le contempler. Si je marche sur cette terre, ce

n’est même que par cette raison : c'est que je

. me puis marcher dans le monde invisible qu’à la condition d’avoir voulu marcher dans le monde matériel.

Je ne saurais embrasser trop fortement ma destination par ce nouveau côté que je viens d'apercevoir; je ne saurais m'y tenir trop étroitement. Je me répète donc.

Aucun raisonnement ne peut me faire admettre que toute ma destinée, que toute la destinée de l'humanité se trouve renfermée dans le cercle de mon existence terrestre. En moi se trouvent certains instincts qui n’ont aucun rapport avec les choses de la terre, même les plus nobles ou les meilleures que la terre puisse contenir. Comme malgré moi je lève les yeux au-dessus de la terre, la vie terrestre ne peut être uniquement pour l’homme un moyen, ou bien une occasion qu'une main inconnue aurait mise à sa portée, afin qu’il

s’en servit pour le développement de son

intelligence. À peine l’homme a-t-il besoin d'intelligence pour apercevoir le but où il doit tendre ici-bas, pour avoir la conviction que c’est à marcher sans cesse vers ce but qu’il doit employer toute l'énergie dont il a été doué.Il nous faut doncfaire nécessairement un choix entre les deux hypothèses suivantes : notre vie terrestre n’est qu'un espace vide, une solution dans la continuité de nos destinées ; ou bien elle tient à une autre vie, à laquelle elle aboutit, dont elle est une sorte d'apprentissage. Or, comme d’un autre côté nous n’apercevons qu'une seule chose parmi toutes celles qui nous constituent hommes, à laquelle nous puissions rattacher dans notre pensée certainesautres choses au-delà de cette terre; que cette chose est notre volonté bien dirigée que nous voyons pourtant demeurer souvent stérile dans ce monde; il faut bien admettre aussi que c'est au moyen de notre volonté qu’il doit nous être permis de travail-

ler dès à présent pour la vie éternelle. Nos

bonnes intentions, nos déterminations vertueuses produisent donc nécessairement dans l’autre monde des résultats réels, bien qu’invisibles pour nous, qui sont-comme autant de pierres d'attente quedés à présent nous posons dans ce monde. Ce seront un jour les

fondemens de notre vie éternelle.

Ces résultats, comme je viens de le dire, sont invisibles pour nous, et probablement le seront toujours. Ils le seront du moins aussi long-temps que ma vue se trouvera renfermée dans les limites du monde matériel. Je ne peux m'expliquer non plus comment mes bonnes intentions suffisent à les produire; peut-être même que, connaissant d'avance l'inutilité de toutes recherches sur ce sujet, il serait sage à moi de m'en abstenir, au moins dans ma vie actuelle ; mais en revanche, comme dans une autre vie il me faudra

agir, travailler, pour ainsi dire, sur ces résul-

tats que produisent dès celle-ci mes bonnes intentions, il faudra bien qu’alors ils se montrent à moi , deviennent visibles pour moi.

Dans cette vie nouvelle l’activité que je serai appelé à deployer aura sans doute un but, comme cela aura été dans celle-ci. Et là aussi nous devrons marcher sans relâche au but assigné. Les bonnes intentions que nous aurons eues, les déterminations vertueuses que nous aurons prises dans notre vie terrestre, nous aideront dans cette tâche, comme nous aident ici-bas les efforts des générations qui nous ont précédés sur la terre, la culture qu’elles nous pnt léguée. Dès à présent commence donc pour nous la vie éternelle. La vie-éternelle, c’est la vie du temps continuée au-delà du temps. La terre est le point de départ d’où nous devons nous élancer vers un monde inconnu, où nous ne pouvons toutefois débarquer avant de nous être assurés d’une plage où prendre pied.

Ce n’est donc pas une déception que notre

vie terrestre. Elle nous a été donnée pour nous . mettre à même de jeter les fondemens de notre vie à venir; ce qu’il nous est toujours possible de faire. :

Dans cette vie de l'avenir, il est possible que le but qui nous sera assigné nous paraisse encore hors de notre portée, en disproportion avec nos forces, semblable sous ce rapport à notre but terrestre. Peut-être que là aussi nos bonnes intentions nous sembleront parfois perdues pour nous; mais si cela est, ayons-en dès à présent la certitude, si.cela est, la raison ne manquera pas de nous révéler tout aussitôt une troisième vie, où ces bonnes intentions devront porter leurs fruits; et cette troisième période de notre destinée, en laquelle nous aurons une foi d'autant plus inébranlable, qui sera pour nous, pendant notre seconde vie, une croyance d'autant plus consolante que l'expérience nous aura déjà appris que nous n'avons pas de mécombpte à en re-

douter, que nous aurons déjà éprouvé par

nous-mêmes que les enseignemens de L raison ne sauraient être trompeurs. Déjà, en effet, nous aurons recueilli une fois les avantages d’une vie passée dans de nobles pensées, sous l'inspiration d’un cœur vertueux.

Dans mon existence actuelle, lorsque jai reçu pour la première fois de ma conscience l’injonction d'agir de telle ou telle façon, j'en ai conclu que c'était pour atteindre tel ou tel résultat que je me suis immédiatement représenté. C'est ainsi que l’univers entier m'est successivement apparu. Or, dans Îa vie qui succédera pour moi à la vie actuelle, je recevrai sans doute de ma conscience quelqueautre injonction, par suite de laquelle m’apparaîtra de même le monde où j'aurai à vivre au-delà de cette autre vie; monde dont on a vu que je jetais dès à présent les fondemens. C’est seu lement de la sorte en effet qu'un monde quelconque peut exister pour une créature douée de raison. Le monde de l’homme c'est l’ex-

pression extérieure de la loi du devoir gravée

dans le cœur de l’homme. A cette loi substituez-en une autre, et du même coup vous

aurez fait sortir du néant un monde nouveau.

J'appartiens ainsi, et c’est là ce qui fait vraiment la dignité de ma nature, j'appartiens ainsi à deux ordres de choses, l’un intellectuel et moral, l’autre sensible et matériel. Par ma volonté je règne en souverain dans le premier. Je me manifeste dans le second par mes actes. La fin dernière de ma raison est d’être une activité pure, d'agir par elle-même, dans l'indépendance absolue de ce qui n'est pas elle, sans qu'il lui soit besoin pour se manifester d’instrumens étrangers. En même temps ma volonté est ma raison en action; elle est pour moi ma raison au moins dans ce qu'il m'est possible d'en saisir dégagé d’alliage étranger. Lorsque je dis que la raison a pour fin suprême d’être une activité pure, c'est par

conséquent comme si je disais que la fin su-

prême de ma volonté est qu’elle puisse se manifester sans le secours d’instrumens étrangers, qu’elle puisse agir dans l'indépendance absolue de ce qui n’est pas elle. La volonté, c'est donc la raison se manifestant. La volonté dans sa pureté, dégagée de tout alliage étranger, n'est donc rien autre chose. que la raison même. Dire que la raison doit être une activité pure, c’est par conséquent dire aussi que la volonté en tant que volonté doit pouvoir agir, se manifester au dehors sans rencontrer d'obstacles. Mais si d’un côté la raison infinie appartient nécessairement à l'ordre des choses infinies, ne vit point ailleurs; de l’autre côté l’être fini, doué de raison, ue constitue point à lui seul le monde même de la raison: il n’en est qu’une partie; ce qui fait qu’il habite un ordre de chosesfinies ; ce qui fait aussi qu'il est obligé de se proposer un autre but que ne le ferait la raison infinie. Or il a besoin, pour atteindre ce but, de forces, d’instrumens qu'il

dépend bien à la vérité de sa seule. volonté de

mettre en jeu, mais dont les effets tombent nécessairement sous l'empire ‘des lois de la nature. Encore une fois cependant, la raison par cela même qu’elle est raison, la volonté par cela même qu’elle est volonté, doivent pouvoir agir avec indépendance des lois de la nature. Donc aussi l'existence finie ou matérielle d’un être quelconque, doué de raison, nous enseigne aussitôt une autre existence plus noble, d'ordre plus élevé qué celle-là, existence dont sa propre volonté le met immédiatement en possession. |

. Deux ordres de choses, l’un intelligible et Pautre sensible, se trouvent de la sorte pour ainsi dire en germe dans la première manifestation de ma volonté. De ce point tons deux se développent ensuite parallèlement l’un à l’autre. L'ordre sensible, comme tel, n’est pour moi, de méme que pour les autres êtres organisés comme moi, qu’une simple apparition vide en elle-même de signification et de réa-

lité, ne trouvant l’une et l’autre que dans

l'ordre intellectuel. Et quant à moi, à peine ai-je pris la résolution d’obéir à ma raison que je suis dès lors impérissable, immortel.

Je le suis, dis-je, je ne le deviens pas; car le monde intellectuel ne se cache pas de moi dans un lointain et mystérieux avenir. A peine suis-je entré sur cette terre qu'au même in-. tant ce monde m’a entouré, m'a pressé de toutes parts. Pour aller jusqu’à lui, il n’est nul lement besoin que je subisse de nouveau modes d'existence. Après en avoir traversé des myriades, je n’en serais pas d'un pas plus près que je puis l’être en ce moment ; car dés aujourd’hui il ne dépend que de moi de m'en emparer pour y vivre de la vie éternelle. À chaque minute de mon existence, foulant aux pieds ma vie passagère ou tout autre mode d'existence passagère, je peux m'élancer dans l'éternité. Je peux m'’allér asseoir à la source même, au foyer même de toute existence, de toute réalité.

Pour tout cela ma volonté suffit : à vrai dire,

ma volonté est elle-même ce monde. Toutefois ma volonté n’a une telle puissance qu’à cette seule condition; c’est que, la considérant elle-nême comme le domaine, le siége, le trône de tout bien moral, je fasse en sorte qu'elle le soit réellement. Il m’appartient de vouloir sous l'unique inspiration de la loi morale et en demeurant dans l'indifférence la plus complète sur les suites qu'aura ina volonté. Je n'ai même point à m'occuper si de de ma volonté quelque chose se fera. L’indépendance la plus absolue de tout ce qui n’est pas elle est ou du moius doit être son caractére essentiel. 11 faut que ma volonté soit comme un monde ; mais pour cela deux conditions sont nécessaires : la première, c’est que ma volonté ne tienne en rien, ne dépende en quoi que ce soit de ce qui l’a précédée ; la seconde, qu'elle ne tienne pas davantage, qu'elle ne dépende de même en quoi que ce soit de ce qui la suit. Or, cette seconde

condition n'est possible que dans la suppasi-

tion où les résultats qu’elle doit avoir, les effets qu'elle aura produits se manifestent dans une autre sphère que la sphère où elle-même agit; obéissant à d'autres lôis que celles qui la régissent elle-même. Si nous admettionsen effet qu’à l’aide d’un seul, ou de deux, ou de trois, ou d’un nombre quelconque de termes intermédiaires, la volonté pût descendre de la sphère intellectuelle où elle se forme jusque dans le monde matériel où elle se manifeste visiblement, il est évident qu'elle aurait épuisé sa force ou du moins une partie de sa force en chemin. La pensée que la volonté aurait eue à manifester ne le serait que d’une manière incomplète. La volonté ne serait donc plus complètement libre. Elle n'aurait done plus cette indépendance absolue de tout ce

qui n'est pas elle, où nous avons reconnu son

caractère distinctif. Elle serait emprisonnée

dans les conditions du monde où elle aurait agi. La moindre observation de ce qui se passe

dans le monde matériel suffit d’ailleurs pour

confirmer complètement ce que nous venons de dire. Dans le monde ne me trouvé-je pas contraint de croire que ma langue, ma main ou mon pied sont mis en mouvement par ma volonté? Ne suis-je même pas contraint d'agir comme si je le croyais? Et cependant je ne puis, à coup sûr, me rendre compte de la manière dont il se fait qu’un je ne sais quoi, moindre qu’un souffle, qu'une modification opérée par l'intelligence sur elle-même, qu’une | volonté, en un mot, meuve en tous sens une matière pesante. C’est tout au plus s’il ne semble pas absurde au premier abord de seulement le supposer, s’il ne paraît pas bien plus simple de croire que tous les mouvemens de matière et ceux même de mon organisation matérielle sont déterminés par des forces qui elles-mêmes sont purement matérielles.

La connaissance et le sentiment que j'ai de ma volonté sont identiques. Il m'importe peu

de savoir si elle est ou n’est pas une cause d’ac-

tivité réelle dans le monde matériel. Je sais seulement qu’en admettant qu’elle n'existe pas, le monde matériel, au moyen d’un Système de forces semblables à la force d’organisation de la nature, pourrait bien exister encore tel qu’il est en ce moment. Je n'ai donc point à m'occuper de ma volonté sous ce rapport. Ma volonté dédaigne au contraire tout ce qui est matéril. C'est en soi seulement qu'elle cherche et qu’elle trouve sa fin dernière. Aussi, loin de s’emprisonner dans les limites du monde matériel, elle s'élance au sein d’un monde d'essence analogue à la sienne, où elle peut se mouvoir en tous sens sans obstacles, se manifester de toutes façons sans le secours d’instrumens étrangers. Cette indépendance absolue que je lui attribue spontanément a été la première et la plus forte conviction que j'aie trouvée en moi. Ça été pour ainsi dire mon premier pas dans ce monde. Puis, con-

cevant bientôt que de cette notion dérivaient

toutes les autres notions qui naïssaient en moi, que toutes empruntaient de cette première notion leurs formes et leur certitude, j'ai pris de ce nouveau point de vue mon vol ver l’éternité, vers le monde intellectuel. Cette manière de voir est par conséquent tout-à-fait opposée à celle de beaucoup de gens qui prétendent que dans la pratique de la vertu il est nécessaire que l’homme se propose un but; que la certitude d'atteindre ce but existe pour la vertu avant qu'elle se soit manifestée par un acte quelconque, en quelque sorte avant qu’elle soit vertu ; car s’il était ainsi ce ne serait pas en soi-même que la raison trouverait la cause de son activité: cette cause se trouverait au contraire dans le monde extérieur; mais alors aussi ce monde extérieur pourrait bien contenir en soi la fin dernière de notre existence. Notre existence terrestre suffirait à notre destination : la pensée n'aurait rien à

chercher au-delà de notre vie actuelle.

Tout homme ayant trouvé par hasard l’un des raisonnemens que je viens de faire. en aurait pu parcourir la chaîne entière de la même manière que je l’ai fait moi-même. Ii aurait pu dire tout ce que j'ai dit; il aurait pu même l’enseigner à d’autres. Toutefois c’eût été la pensée d’un autre qu'il eût racontée en le faisant, non la sienne propre.

Cette jpensée, dénué qu'il se serait trouvé d'organe propre à en saisir la réalité, n'aurait été pour lui qu’une sorte de vision. Il aurait été en cela dans le même cas qu'un aveugle qui sur ce qu’il entendrait dire des couleurs en établirait une théorie très bien raisonnée, peut-être même très vraie, pour qui eependant les couleurs n'existeraient pas. Cet homme pourrait bien dire: cela doit être de telle ou telle façon, mais il ne saurait jamais dire : cela est; car il lui manque la condition qui fait que cela est. C’est en nous-mêmes, en

effet, c’est de plus uniquement pour chacun

de nous que peut exister l'organe au moyen duquel nous entrons en rapport avec le monde intelligible, avec la vie éternelle. Cet organe se développe en nous quand en nous s’anéantit la vie matérielle, ainsi que tout ce qui a rapport à elle, quand nous ne vivons plus par nos actes, mais seulement par notre volonté, quaud nous avons la certitude qu’en agissant de la sorte, mais dans ce cas seulement, notre conduite sera conforme aux inspirations de notre raison. Alors, à mesure que se rompent et se relâchent les liéns qui nous attachent aux choses de la terre, s’introduit dans notre sein la foi en l’inmuable, en l’éternel. Elle nous soutient au milieu des ruines du monde croulant autour de nous; elle devient notre seule force, toute notre vie. C’est aussi là sans doute ce qu’entend l'Écriture quand elle nous dit qu'avant d’entrer dans le royaume du ciel il faut mourir au monde pour être enfanté de

nouveau.

53à DESTINATION DE L'HOMME.

A présent donc il m'est facile de comprendre comment j'ai vécu jusqu'a présent dans l’ignorance des choses divines. Les choses de la terre étaient les seules qui me préoccupassent. Les soins qu’elles réclamaient de moi formaient mon unique étude. Insensible et sourd aux apparitions de la raison, je n’étais mu que par le désir physique, les jouissances matérielles. Chargée de tant de liens, garottée de tant de chaînes, Psyché l’immortelle ne pouvait donc déployer ses ailes; car notre philosophie c'est l’histoire de notre propre cœur, car notre philosophie c’est ce qui se passe au-dedans de nous, que nous allons écrire au-dehors. Or, si nous vivons uniquement par nos instincts grossiers, si les objets matériels sont les seuls à fixer nos désirs, il arrive d'abord que nous ne tardons pas à nous trouver dépouillés de la vraie liberté dont le caractère distinctif est de ne trouver qu'en elle seule la cause déterminante de son

activité. Celle qui nous reste ne diffère plus

essentiellement de la liberté que pourrait avoir la plante; plus ingénieuse seulement, plus féconde dans ses résultats, et produisant au lieu de racines, de feuilles et de fruits, des désirs, des pensées, des actes. Mais il arrive aussi que nous ne pouvons avoir perdu la vraie liberté sans perdre presque au méme instant la faculté même de la concevoir, sans en perdre jusqu'a l’idée. Les mots qui l’expriment, elle ou ses attributs, deviennent pour nous une langue inconnue. Les choses du monde intelligible pe sont plus que de vaines et fugitives ombres que nous pouvons à peine entrevoir pendant qu’elles glissent devant nous. Nous devenons tout naturellement indifférens à leur apparition. Si toutefois, aiguillonnés par un désir curieux, nous faisons quelque tentative pour nous en saisir en quelque sorte, afin de les voir de plus près, nous ne trouvons en elles qu’une sorte de fantasmagorie vide de réalité dont nous nous étonnons qu'un homme

sensé puisse être la dupe; eten cela, au point

de vue où nous sommes, c’est-à-dire à eeluï de notre expérience personnelle, nous avons complètement raison. En se plaçant à ce point de vue, nul ne saurait nous réfuter. Mais là, que d'amertume, hélas! que d'angoisses nous attendent! Les plus nobles enseignemens sur le devoir, la liberté, la vie éternelle, ne sont plus pour nous qu’autant de fables grossiéres ou ridicules, que nous mettrions volontiers sur une même ligne avec le Tartare et l'Elysée. Nous n'’osons le dire cependant, car ces fables, tout absurdes qu'elles nous parraissent en elles-mêmes, nous semblent pourtant avoir cela de bon qu’elles sont utiles au peuple, ce qui nous livre pour notre vie entière aux tourmens de cacher perpétuellement”notre pensée, aux poignantes inquiétudes de l'avoir trahie. Ou bien encore, si par respect pour d’antiques traditions, nous admettons encore ces enseignemens contemporains des premiers temps du monde,

nous tombons à leur sujet aussi bas, plus bas

que le peuple. Les acceptant dans leur sens apparent, n’osant aller jusqu’à leur sens intime et caché, les considérant comme autant de promesses qui nous seraient faites d'aller traîner dans l'éternité une existence semblable à notre existence terrestre, peut-être même cette existence elle-même, nous en faisons réellement autant de contesà peine bons pour les enfans.

Je conclus. — Il n'appartient qu’à ma volonté bien dirigée de jeter quelque lumière sur ma nature ou ma destination. En l'absence de cette condition, les plus magnifiques facultés de lesprit seraient insuffisantes à dissiper les ténèbres qui m'environnent. Le chemin de la vraie sagesse c'est le perfectionnement moral; que cette pensée ne cesse ja-

mais d’être présente à mon esprit!

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