‹ Destination de l'hommeChapitre 8 sur 9 · TIL · texte numérisé non relu

TIL

Toute détermination de ma volonté, lors-

qu’elle est conforme au devoir, doit inévita-

blement, nécessairement, par cela seul qu’elle existe, engendrer des effets quelconques. Il peut arriver, il est vrai, qu’à sa suite n'apparaisse aucun acte apparent, aucun fait visible dans le monde matériel; mais, dans ce cas, c'est que les effets produits se manifesteront dans le monde qui demeure invisible à mes faibles yeux. Leur existence n’en sera pas pour cela moins assurée, moins réelle. Voilà ce que j'ai dit souvent. Toutefois examinons de nouveau avec quelque attention ce qu’en le disant j'ai bien réellement voulu dire.

ai voulu dire sans aucun doute que sil en est ainsi, cela est en vertu d’une loi, d’une règle invariable, d’une règle qui ne souffre point d'exception. Lorsque dans le monde matériel je lance une bille avec la main, dans telle direction, avec telle ou telle force, je sais suivant quelle ligne devra se mouvoir cette bille, et avec quelle vitesse; je sais que si cette bille en rencontre une se-

conde, toutes denx, après s'être partagé la

quantité de mouvement que recelait la premiere, devront continuer à se mouvoir suivant une nouvelle ligne que je puis encore déterminer, avec une autre vitesse que je puis encore calculer; je sais enfin ce qui arriverait si ces deux billes en rencontraient une troisième; et ainsi à l'infini. Il me suffit de connaître la direction dans laquelle je lance la première bille, la force à laquelle je la lance, pour être à même d'apprécier toutes les circonstances qui accompagneront le mouvement de cette bille, soit qu'elle se meuve isolément, soit qu’elle rencontre d’autres billes. Ces circonstances; je puis même savoir ce qu’elles seront avant qu’elles aient existé, tout aussi bien que si je les avais vues de mes yeux, touché pour ainsi dire de mes mains. Or, c’est précisément de la même façon que je conçois que ma volonté produise nécessairement dans le monde invisible certains effets. Je crois de même à ces effets,

avant qu'ils aient été, avec une foi aussi en-

lière que si je les avais perçus par moi-même. Entre eux et ceux qui se montrent à moi il n'est qu’une seule différence, c'est que, sachant qu'ils sont, je ne puis cependant savoir comment ils sont, ce qui m'est toujours possible à l’occasion des effets du monde matériel.

Mais agir de la sorte, c'est évidemment supposer qu’il existe dans le monde intelligible une loi en vertu de laquelle ma volonté se trouve être dans ce monde une force motrice, de même que l’est ma main dans le monde matériel. La croyance que j'ai aux effets invisibles que je produis dans ce monde lorsque je veux est une et identique avec la croyance , que j'ai de la loi en vertu de laquelle ces effets se trouvent être produits. Ces deux sortes de croyances ne dérivent point l’une de l’autre. il en est de même dans le monde matériel. Dans ce monde, la croyance que j'ai aux effets que je produirai en exécutant

cértains mouvemens est aussi une et iden-

tique avec la croyance en la loi mécanique en vertu de laquelle ces effets se trouveront produits. La notion, loi, n’est rien autre c bosque la foi inébranlable qu'a la raison en un principe moteur, créateur, qu'il lui est impossible de ne pas admettre.

Gette loi du monde'intelligible je ne la conçois pas promulguée sous le bon plaisir de ma volonté, sous le bon plaisir de celle de quelque autre être fini, ou bien enfin sous le bon plaisir des volontés réunies de tous les êtres finis. Ill me semble au contraire que ma volonté, de même que:celle.-de tout être:fini, se trouve nécessairement soumise à son autorité. Cependant, comme aucun être: fini, que ce soit moi ou tout autre, comme aucun étre sensible ne peut concevoir: comment il se fait qu'une simple et pure détermination de ma ‘volonté puisse engendrer des effets; comme cette même impossibilité où ils sont de le concevoir est précisément ce qui les

constitue êtres finis; comme enfin la volonté,

simple, pure, à l’état de volonté, est la seule chose qui soit au pouvoir d’un être sensible; qu'en sa qualité d’être sensible il ne peut concevoir autrement que sous formes sensibles les effets produits par cette volonté; comment, de quelle façon peut-il donc se faire que nous puissions, moi ou tout autre être fini, prendre pour dernière fin de notre vie une chose qu'il ne nous est pas donné d'imaginer ou de concevoir? Dans. le monde matériel, le mouvement de ma main, ou les mouvemens de tout autre corps que je touche avec elle, s'accomplissent sous la loi de la pesanteur. Je n'en conclus pas que c’est moi qui crée la loi de la pesanteur. Je sais au contraire que les corps n'existent en tant que corps qu'à la condition de subir cette loi. S'ils se meuvent, s'ils communiquent leurs mouvemens à d’autres corps, c'est parce que, en vertu de cette loi de la pesanteur, ils se trouvent participer à la force motrice générale répandue dans

la matière entière. Le monde intelligible, que

l'intelligence d'aucun être fini ne saurait embrasser, ne reçoit pas davantage de lois de la volonté d’un être fini. Ce sont au contraire les volontés des êtres finis qui se trouvent soumises aux lois de ce monde. Elles ne peuvent s’y manifester qu’à la seule condition que ces lois auront préexisté aux résultats que leurs manifestations doivent faire naître; qu’autant qu’elles agiront sous l'empire, sous l’inspiration de la loi fondamentale, de la loi obligatoire pour les volontés finies, de la loi du devoir. La loi du devoir, ai-je dit? Eten effet la loi du devoir est le point par où se touchent le monde invisible et le monde visible. C’est le lien de tous deux; c’est le sens, l'organe au moyen duquel l’homme peut agir dans la sphère qui demeure voilée pour ses yeux terrestres. Il existe dans la nature une force d'attraction qui attache, lie entre eux tous les corps de l’univers; il existe de même dans le monde invisible une loi morale qui de son

côté attache et le de même entre elles les

34a DESTINATION DE L'HOMME.

intelligences de tous les êtres finis. On peut considérer sous deux points de vue différens la volonté de out être fini : d’un côté à l’état de simple vouloir, à l’état d’un acte qu’elle accomplit sur elle-même, et alors la volonté se trouve être complète dans cet acte; cet acte la renferme et l’exprime tout entière ; ou bien on peut la considérer encore comme s'étant . produite au dehors, comme ayant engendré un fait, une chose. Sous ce second point-de vue, la volonté n'existe pas seulement pour moi dans l’acte de vouloir, mais elle se montre aussi au dehors de moi. Que je mette en mouvement ma main; ce mouvement engendrera dans le monde matériel une série d’autres mouvemens apparens; mais en même temps il deviendra dans le monde intelligible le principe générateur d’une série d’autres mou: vemens invisibles. Dans tout cela l’acte de vouloir est la seule chose. qui dépende de moi. Mais si ce .que j'ai voulu devient le prin-

cipe d’une série de mouvemens apparens ou

de modifications invisibles, cela ne dépend de moi d'aucune façon ; je n’y puis rien : c'est le résultat nécessaire d’une loi dont moimême j'ai subi l'empire; loi qui dans le monde sensible est une loi de la nature, qui dans le monde intelligible doit être une lni intellectuelle.

Cette loi est profondément gravée dans mon esprit; je ne la déduis d'aucune autre; je n’y ajoute rien. Mais quelle notion m’en fais-je bien précisément? Qu'est-elle par elle-même ? Il me sernble d'abord de toute évidence qu’elle ne saurait avoir aucune analogie avec toutes celles que j'ai été à même d'observer dans le monde sensible où je vis. Elle n’en aurait pas davantage avec toutes celles que je pourrais supposer existantes dans tout autre monde matériel qui différerait de celui-ci. Dans aucun monde matériel , en effet, il ne suffit pas de la simple volonté pour qu'un résultat quelconque soit produit; il faut qu'avec cette. vo-

lonté se trouve en contact une chose inerte

et passive d'où jaillisse, au choc de cette volonté , une sorte de force intérieure, cachée. Or (notez ce point, car sur lui repose toute ma croyance), or, si je conçois au contraire que ma volonté doive agir dans l’autre monde, je suppose que c’est par elle-même, que c’est au moyen d'elle-même. Je la suppose ayant puissance de se manifester sans l'intermédiaire d'aucun instrument étranger qui ne la transmette qu'à la condition de laffaiblir. Je la. suppose se-manifestant dans une sphère d'essence identique avec sa propre essence, agissant dans cette sphère à la façon dont la volonté peut agir sur la volonté, ce qui est iutellectuel sur ce qui est intellectuel, n’imposant point à cette sphère les lois de la vie, de l'activité, de la continuité, mais les trouvant tout établies. Je la suppose enfin agissant sur cette sphère comme sur une intelligence exis- . tant par soi-même. Mais comme une intelligence semblable n’est rien autre chose que la

volonté, il en résulte que l’essence du monde

invisible c'est la volonté. Il en résulte encore que la loi qui régit ce monde est aussi la loi qui régit la volonté.

Cette volonté agit par cela seul qu’elle existe sans qu'il lui soit besoin d'instrumens étran-: gers pour agir, ou de matière extérieure sur laquelle agir. Elle est à la fois cause et effet. En elle se confondent le faire et le vouloir. - Elle n’oppose jamais aucun obstacle à la réalisation de ce que réclame la raison, et, loin de là, la laisse, dans toute l'étendue du mot, parfaitement libre, parfaitement indépendante. Elle contient en elle-même sa propre loi. Aucunes sortes de délibérations, de réflexions, d’hésitations n’accompagnent les décisions qu'elle prend : encore moins toutefois les prend-elle au hasard. Le caractère distinctif de ces décisions est au contraire d’être immuables, invariables ; c’est que l’homme puisse croire à leur durée comme il croit à la durée des lois du monde matériel. Dans son

sein se passent les suites incalculables qu'ont

les volontés des êtres finis lorsqu'elles sont conformes au devoir, mais qu'elles n’ont que dans ce cas seulement. C’est en effet à cette seule condition qu'elles ont prise sur la volonté infinie. En dehors de cette condition elles sont pour cette dernière comme n'ayant Jamais été. |

Cette volonté sublime n'habite point audelà du lieu où vivent les intelligences finies. Elle est au contraire liée à celles-ci; elle se trouve en contact avec .chacune d’elles; elle fait que, lorsque j'ai voulu conformément à la loi du devoir, ce que j'ai voulu me réussit, sinou dans le monde matériel, au moins dans le monde invisible. Ce monde demeure en effet toujours ouvert aux déterminations vertueuses. Îl ne s’en forme pas une seule dans les replis les plus cachés de ma nature intime qu’elle ne franchisse aussitôt les limites de ce monde pour aller y produire, nullement au hasard, mais suivant des lois éternelles, une

série de modifications de diverses sortes. Êt,

à ce point de vue, il devient évident comment il se fait que ma volonté ait des effets, nécessairement et par cela seul qu’elle existe. Cette idée, jusqu'à présent plus ou moins obscure, se montre enfin toute radieuse de clarté. Je concois que ma volonté produise dès effets nécessaires, parce qu'elle se trouvé intimement mélée, étroitemént liée à une autre volonté de même nature qu’elle; mais où, cependant, le faire et le vouloir se trouvent confondus : volonté qui se trouve être l’ame, le fondement, le pivot du monde intelligible ; volonté sur laquelle jagis d’abord, puis au moyen de laquellé j'agis ensuite sur le monde intelligible lui-même; car ce monde n’est rien autre chosé que le produit de cette infinie volonté. |

À chaque instant de ma vie il m'arrive donc de sortir des étroites limites de ma personnalité, pour aller agir par ma volonté finie au sein de l'infinie volonté qui à son tour

réagit sur moi. Le moyen, l'organe de cette

réaction est ma conscience. Il ne se passe pas une minute, en effet, où la voix de ma conscience ne m'enseigne la place que je dois occuper dans l’ordre général du monde intelligible, ou bien la façon dont je dois en quelque sorte m’engréner au mécanisine de la volonté générale. L'ordre général des choses m'échappe dans son ensemble. Je he suis qu'un anneau dans une chaîne dont les extrémités ne sont point visibles pour mes faibles yeux. Je ne suis au milieu d'un magnifique concert qu’une simple note, à qui est refusé de goûter l'harmonie de l’ensemble; mais il me suffit de savoir ce que je dois être moi-même dans cette harmonie des intelligences. C'est là seulement ce que j'ai à savoir, ce qu’en revanche il est essentiel que je sache; car à moi seul appartient de me faire tel que pour cela il est nécessaire que je sois.

Aussi du sein du monde invisible s'élève yne voix secrête qui ne cesse de retentir au-dedans de moi pour me le révéler. A chaque

instant de ma vie, je me.trouve donc pour ainsi dire créé de nouveau pour ce monde.

Je ne cesse jamais d’en étre une partie intégrante.

Cette volonté générale me lie à elle; elle me lie à tous mes semblables; elle est en un

mot le lien commun de tout ce qui existe.

| En elle se trouve la loi fondamentale dü monde invisible, en tant que ce monde est un système de volontés individuelles,

qu'il est leur lien général, le théâtre de leur ‘action et réaction réciproques; loi mystérieuse qui déjà se montre à nous bien qu’elle ne soit vue de personne, ou que personne du moins ne témoigne de la voir. Ma conscience individuelle est la force qui, me projetant hors du sein de Finfini, a fait de moi: un être fini, un individu. Elle a tracé les limites de-ma personnalité; après m’avoir en-

gendré, elle me constitue pour ainsi dire.

Mais en même temps ma volonté, au moyen de laquelle j'entre dans le temps, est comme le principe actif qui me fait vivre, l’ame qui m'anime. — Admettons que j'agisse; admettons aussi que je possède l'intuition sensible au moyen de laquelle, et seulement au moyen de laquelle, je puisse avoir une personnalité intelligente; et dés lors rien de plus facile que de comprendre comment, d’un côté, l'acte intellectuel, au moyen de lintuition sensible, m’apparait dans le monde sensi ble comme un fait, un acte réel; puis com- . ment il arrive, d’un autre côté, qu’en raison méme de cette sorte de matérialisation qu'a subie ma volanté, le commandement que m'a fait. ma conscience d’up acte purement ‘intellectuel m’apiparaisse pourtant comme le commandement d’un acte sensible, d’an acte réel. Dés lors aussi rien de plus facile que de | concevoir comment le monde réel:8e montre à moi comme la condition nécessaire de cet | acte. Dans tout cela. js .ne sors'jamais de moi-

LA CROYANCE. | 35r

mème, du domaine de ma personnalité. Tout ce qui existe pour moi n’a été fait que par moi, que par moi seul. C’est seulement de moi que j'ai intuition. Mais ici une remarque se présente. Dans le monde où je vis, je perçois les actes d’une multitude d’autres êtres qui sont indépendans de moi, qui doivent exister par eux-mêmes, dent l'existence en un mot doit être identique à la mienne.

Ces êtres savent sans doute ce qu’ils font, précisément de la même façon dont moi:

même je sais ce que Je fais. Mais la façon dont je sais leur existence, et les manifestations de leur existence, de même que la façon dont ils savent, eux, mon existence à moi et ses modifications, il m’est de toute impossibilité de le concevoir. Je ne sais par où j'entre dans le monde qu’ils habitent. Je ne sais par quelles voies non plus ils arrivent dans le mien. Le principe que toute intelligence, en tant qu'intelligence, doit incontestablement savoir ce

qu’elle fait; ce principe au moyen duquel

nous nous sommes expliqué comment nous avions la conscience de nous-mêmes et de nos actes dans le monde sensible; ce principe, dis-je, n’est ici d'aucune application. Car la question actuelle, la voici. Comment, par quels moyens, des intelligences libres peuvent-elles savoir d’autres intelligences, libres . aussi? Nous savons en effet, actuellement, que des intelligences libres sont les seules réalités existantes. Et pour nous il ne peut plus être question d’un monde sensible au moyen duquel ces intelligences agiraient les unes sur les autres. Me direz-vous : Je sais les autres êtres intelligens semblables à moi au moyen des modifications qu’ils produisent dans le monde matériel et que je perçois? Je : vous demanderai tout aussitôt comment, par quels moyens, vous percevez ces modifications elles-mêmes? Or, je conçois fort bien comment vous percevez les modifications produites dans le monde en vertu des lois méca-

niques dela nature; car ces lois de la nature

ne sont autres que les lois de votre pensée, imposées par vous au monde extérieur. Mais les modifications dont en ce moment il est question ne sont nullement le résultat de lois mécaniques; tout au contraire, elles sont celui d'une volonté libre, indépendante, supérieure à toute loi mécanique. Et comme ce n'est pourtant qu'autant qu’il vous serait donné de percevoir ces modifications que vous pourriez en conclure l'existence d’êtres ‘ intelligens autres que vous, quoique semblables à vous, je me trouverais en droit de finir par vous demander quelle est la loi de votre esprit d’après laquelle vous pouvez vous expliquer la succession et le développement des modifications produites extérieurement par une intelligence tout-à-fait indépendante de vous, ce qui implique que vous vous expliquez aussi la succession et le developpement de ses modifications intérieures:

Autrement, la connaissance qu'ont les uns des

autres, dans le monde sensible, les êtres in-

telligens, demeure un fait inexplicable pour les lois de la nature et de la pensée. Il en est de même de leur réciprocité d'action. Nous ne pouvons nous rendre. çompte de l’un et de l'autre de. ces deux faits qu’en ayant recours à la supposition d’une intelligence, ou d’une. volonté infinie, au sein de laquelle ces êtres intelligens entrent en rapport les uns avec les autres. La connaissance que j'ai de toi ne me vient donc pas. immédiatement de toi. Ce n’est pas de moi non plus que t'est venue celle que tu as de moi. Mais ce que nous savons l’un et l’autre nous l’apprenons ensemble, en le puisant à une source située hors de tous deux. Nous nous savons au sein de l’intelligence infinie. En elle aussi nous agissons l’un sur l'autre, «Honore l'image de Ja Liberté « sur la terre. Respecte toute œuvre où son « empreinte s’est déposée! » C’est làce que ne cesse de me répéter la voix de ma conscience, à chacune des choses qu’elle m'ordonne au

. nom de la loi du devoir; et c'est ainsi que

j'apprends à te connaître, toi ou tes œuvres.

D'où viennent donc notre sentiment, notre intuition sensible? D'où vienpent surtout les lois de la pensée, fondemens sur lesquels repose l'édifice tout entier du monde sensible au milieu duquel nous croÿons vivre, au milieu duquel nous eroÿons agir les uns sur les autres? Dirons- nous de l'intuition et de la pensée qu’elles existent en vertu des lois de notre raison? ce serait là une réponse peu satisfaisante. Can, pour nous, emprisonnés que nous sommes pour ainsi dire dans les Hixhites de notre raison, il est évident que nous ne pouvons penser que sous l'autorité de notre raison, d’après les lois qu’elle nous impese. Mais la loi fondamentale de laraison elle-même, sa loi essentielle, c'est qu’elle obéisse à la volonté infinie. C'est ce qui faitaussi que tousnious sommes immédiatement d'accord sur nos senshtions , qu’il yaharmônié dansnotre matière de voir, de penser, de‘raisonner, qu’én un mot c’est le mème tnonde quë nous habitons.

Or, cette harmonie qui se trouve entre les.

sensations de plusieurs êtres, la science nous enseigne bien que c’est ce qui.les constitue de même espèce, ou bien encore que cette identité de sensations se renfermant dans ceriaines limites est ce qui constitue une espèce; mais c’est à ce point de vue que s'arrête la science; elle ne va point au-delà : elle ne-nous apprend point que c’est à la raison seule qu’il appartient de limiter la raison ; qu’ainsi les raisons finies ne sauraient être. limitées que par la seule raison infinie. Cela est vrai pourtant. La science ne nous enseigne pas davantage que si les êtres intelligens s’accordent à considérer le monde extérieur comme la sphère où doit s’accomplir le devoir, cet ‘accord résulte de ce qu’en eux tous c’est une même volonté qui réside; volonté une, éternelle, infinie. Mais de toutes ces vérités sur lesquelles se tait la science, il résulte que s’il y a quelque chose de réellement vrai au monde, de vraiment vrai pour ainsi dire, c’est notre

conviction que de l’accomplissement du devoir sur cette terre s'engendrera pour nous . une vie nouvelle: et cette vérité recèle en ellemême toutes les autres. Car, si elle existe, il en résulte que le monde est vrai lui-même, qu'il est vrai de toute la vérité qui peut être pour des êtres finis; ce qui doit être en effet, puisque. ce monde est la création de linfinie vo- ‘lonté agissant en nous, volonté qui, d’après . les lois qui lui sont propres, n’a pu vouloir - autre chose que ce qu’elle a exécuté, se manifestant comme elle le faisait par le moyen d'êtres finis. Cette volonté éternelle a ainsi créé le monde de la seule façon dont il était besoin que le monde fût créé, c'est-à-dire qu’elle l’a créé dans la raison finie. Ce serait par conséquent méconnaître ce monde, méconnaître en même temps la volonté qui l'a créé, que de penser que ce monde ait pu avoir été bâti d’une matière inerte; ou bien qu'il soit lui-même matière inérte et sans

vie, semblable à une œuvre de main d'homme.

Ce serait encore étrangement méconnaître la vérité que de supposer que ce monde se soit fait de lui:même, ou bien qu'il ait été fait de rieh. Rien ne serait si la matière était la seule chose qui püt être. En tout et partout il n’y aurait que le néant. Mais c'est au contraire la raison séüle qui ést; ce qui rend de toute nécessité que ce soit dans la raison que le monde ait été créé. Aussi, au moyen du sentiment du devoir qu’a placé en nous la volonté suprême, nous créons-nous tous un monde, * chacun dans la limite de notre raison; ou pour mieux dire, la volonté suprême crée ce monde par nos mains. Elle donne à ce monde autant de durée qu’il en faut pour satisfaire aux conditions de notre existence actuelle. Puis, lorsque, cette existence s'est suffisamment prolongéë, lorsqu'elle nous a préparés par ane épreuve suffisante aux nouvelles destinées que nous réserve la volonté suprême, le monde s’anéantit; comme on dit d’ordinairé, nous moù-

tons. Mais nous ne mourons que pour entrer

LA CROYANCE. 359 dans un monde nouveau qui se sera fait, qui aura été créé, comme déjà nous l'avons dit, des résultats qu’auront eus les bonnes actions que nous aurons faites ou les déterminations vertueuses que nous aurons eues dans le monde que nous aurons quitté. Nous vivons äinsi au sein de la volonté étérnelle. Nous sommes sous sa main. Il n’est au pouvoir de qui que ce soit de nous en arracher. Nous sommes immortels, parce qu’elle-même est immortelle.

Volonte éternelle! volonté sublime ! tu n’as de nom digne de toi dans aucun langage humain. Aucune intelligénce d’hommie ne saurait te concevoir danis toh immensité. Mais aucune barrière n’est entte nous, aucun abîme ne nous sépare. Ma voix va se perdre en toi, et la tienne ne cesse de résonner au fond de mon cœur. C’est toi qui nr'inspires quand ma pensée est conforme à la justice, à la vérité. C’est toi, toute mystérieuse, tout incompréhensible qué tu demeures à ma faible intelli-

gence, c’est toi qui m'expliques pourtant lé

grand mystère de ce monde, qui me donnes le mot de mon existence énigmatique. À ta voix les ténèbres du doute s’écartent de mon esprit qui s’éclaire des rayons de la vérité divine. Tu te plais avec l’homme de bien simple

d'esprit, mais pur de cœur. Aucune de ses

. pensées ne demeure cachée pour toi. Tu sais

lui tenir compte de toutes celles qui sont conformes à la justice, à la vérité, lors même qu’elles seraient perdues pour le reste de l’univers. Tu aimes à l'élever jusqu'a toi. Tu le portes, tu le berces en quelque sorte dans ton sein.

C'est de lui dont il nous est permis d'affirmer qu'il a été engendré par toi; c'est de lui dont nous pouvons croire qu’il se donne à toi corps et ame, car c’est lui qui s'adressant à toi peut vraiment dire : « Fais de moi ce que tu voudras, puisque tu ne fais rien qui ne soit pour

le mieux. » Celui-là, parmi tant d'hommes qui

: foulent la surface de notre globe, celui-là seul

est apte à te connaître, à te comprendre. Mais

tu ne parles jamais, au contraire, tu dédaignes

de te manifester aux esprits superbes, orgueilleux de leur science. Ceux-ci ne te connaissent nullement; ils sont incapables de pénétrer dans l'intimité de ta nature; et si parfois, croyant cependant l'avoir fait, ils veulent enseigner aux autres ce que tu es, ils ne réussissent à tracer de toi que de fantastiques images qui provoquent tout à la fois le rire et l’indignation du sage véritable.

Devant toi je me voile la face de mes deux mains. Loin de moi, bien loin de moi la téméraire pensée qu'il m’ait été donné de te concevoir tel que tu es pour toi-même, tel que toi-même tu te conçois! Il faudrait pour cela que je devinsse moi-même semblable à toi; ce qui sans doute ne serait pas, quand après ma vie terrestre je devrais vivre encore pendant des millions d'années, et quand cette vie nouvelle devrait être celle des intelligences pures. Il est de la nature, il est de l'essence même de mon intelligence qu'elle ne puisse concevoir

que ce qui est jeté dans le monde du fini. Or,

il n’est aucun progrès, aucun développement au terme duquel je puisse imaginer que le fini se transforme en infini; car ce n’est pas en quantité, c’est en essence que l'infini diffère du fini. Il est par conséquent de toute impossibilité que nous puissions parvenir à nous faire une idée de ce que tu es en toi-même par l'agrandissement successif de l’idée que nous avons de notre propre nature, de la nature humaine. On ne peut arriver par cette voie qu'à se faire de toi l’idée d’un homme de plus en plus grand, d'un homme plus grand que tous les autres; mais celle d’un étre infini, d’un . Dieu, jamais. C'est à cependant tout ce qu’il m'est donné de faire. C'est là le seul procédé au moyen duquel je puisse essayer de parvenir à me faire une notion de ton existence; mais cette notion ne saurait être complète, puisqu'elle renferme celle de personnalité et par suite celle de limitation qu'il serait absurde à moi de t’appliquer. Je ne ferai donc

point de vains efforts pour me saisir d’une

LA La CROYANCE. | 363

prérogative refusée à l’infirmité de ma nature. Je n’essaierai point de te contempler en toimême. Mais les rapports qu'il t’a plu d'établir entre toi et moi, entre toi et tous les autres êtres finis, sont visibles pour mes yeux : ceuxlà je puis les étudier. Il ne dépend que de moi de les contempler. Is brillent pour moi d’une lumière plus évidente que la conscience même de ma propre existence. Ainsi, bien que j'ignore comment tu le fasses, je'sais pourtant que c’est toi qui graves dans mon cœur la notion de mes devoirs, que c’est toi qui m'enseigne la destination à laquelle je suis appelé, la place que j’occupe dans le système des êtres doués de raison. Je sais que tu sais et que tu cunmais ce que je veux et ce que je pense. Je sais que tu as voulu que mon obéissance à la voix de ma conscience eût des résultats dans l'éternité. J’ignore à la vérité l'acte de conscience au moyen duquel tu sais et tu connais; j'ignore même si da science et la connaissance

sont en toi le résultat d’un acte de conscience;

car il me semble que la notion d’un acte, surtout d’un acte déterminé, n’est applicable qu'à | moi être fini, nullement à toi, être infini; | j'ignore encore ce qu'est ta volonté, en quoi elle consiste, en quoi elle ressemble à la mienne ou bien en diffère; mais cela ne m’importe en rien. Je sais que tu agis, je sais qu’en toi l’acte et la volonté ne sont qu’un. Je sais enfin que tu es et que tu vis, puisque je sais que tu veux, que tu agis, que tu sais. Mais je sais aussi que l'éternité me serait donnée qu’il ne me serait pas possible d'arriver à concevoir

l'être que tu es.

Il me suffit d’ailleurs, pour marcher hardiment dans le sentier de ma vie terrestre, d’avoir l'intuition des rapports que tu as établis entre toi et moi. Au moyen de cette intuition les choses qu'il est essentiel que je sache me sont immédiatement révélées; j’en

ai l'entière conviction. Or, que me reste-t-il à

faire alors? qu’à me livrer sans crainte, sans hésitation, à la tâche que tu m'as imposée, c’est-à-dire qu’à concourir, autant qu’il est en moi, à l'exécution de tes plans éternels, en accomplissant le devoir que tu m’enseignes ; qu’à employer pour ce but la portion de ta propre force que tu as déposée en moi, et, cela fait, qu’à avoir l'esprit en repos sur les choses de ce monde; car le monde, à ce point de vue, ne m’offre plus rien qui puisse m’étonner ou me troubler. La certitude où je suis de ton existence l’éclaire d’un jour tout nouveau, dont la clarté dissipe les vains fantômes que j'ai appelés jusqu'ici des noms de nature et de destinée. Je n’ai rien à en redouter ; ils n’ont aucune réalité. L'établissement de la paix universelle parmi les hommes ne me semble plus la fin dernière du monde actuel; pas davantage la fusion de tous les peuples en une seule, en une immense association; ou bien encore la domination de l’espèce humaine sur la na-

ture inanimée devenue illimitée, ne rencon-

trant plus d'obstacles. Le monde moral, au milieu duquel s'écoule ma vie intellectuelle, m'apparaît régi par une loi fondamentale qu’on peut formuler ainsi: Il n’est d'amélioration possible pour l'individu qu'au moyen du bon usage que l'individu fait de sa volonté; et de même il n’est encore d'amélioration possible pour une association quelconque qu'au moyen du bon usage que cette association fait de sa volonté à elle, c’est-à-dire des volontés de ceux qui la composent. Il est vrai que les bonnes intentions de l'individu paraissent souvent inutiles et perdues, parce qu’elles sont isolées, parce qu'elles ne sont point secondées par les volontés de plusieurs autres.

Mais alors c'est dans le monde invisible que leurs résultats se trouvent être produits.

Quant aux vices des hommes, à leurs mauvaises passions, s’ils obtiennent parfois d’heureux résultats, il est à noter que ce n’est jamais en tant que vices, en tant que mauvaises

passions. Le mal est par lui-même impuis-

sant à engendrer le bien. Mais les vices et les passions des hommes se trouvent en opposition, se combattent et s’anéantissent par leurs excès réciproques. La peur et la servilité, par exemple, engendrent la violence et l'oppression, qui ne tardent pas, tant leurs excès sont promptement odieux, à étouffer dans tous les cœurs la peur et la servilité : le courage, l'énergie, le sentiment de la dignité humaine se raniment dans chacun; et c'est alors qu’à la suite de ce conflit entre vices contraires, passions ennemies, on voit apparaître, sur les débris de la chaîne de l’esclave et du joug du maître, la plus noble et la plus belle chose qu'il ait été donné aux hommes de concevoir, la liberté.

Si le monde existe, il existe seulement, comme nous l'avons vu, dans l'intelligence des êtres libres, et seulement pour eux; ce qui fait sans doute que tous sont d'accord sur l’idée qu'ils s'en font. Or, cela convenu, il

est évident que, si nous tenions à nous ex-

primer avec une rigoureuse exactitude , peutêtre ne devrions-nous pas dire que les êtres libres agissent dans le monde, mais seulement qu'ils agissent les uns sur les autres. Cette sorte d'activité leur est possible, comme nous savons, au moyen de la volonté infinie qui leur sert à tous de lien commun, se manifestant dans l'individu pour réclamer de lui l'accomplissement de tel ou tel devoir déterminé. Cette sorte d'activité est en même temps la seule qui existe, la seule qui puisse produire un résultat. Donc aussi, les résultats funestes que par fois peut avoir cette activité, c’est-à-dire ce que nous appelons le mal, n'existent de même qu’en conséquence de la loi du devoir. Abrogez cette loi, vous anéantissez le mal. Mais, d’un autre côté, si le mal existe, c’est qu’il est nécessaire : car c’est la loi fondamentale du monde que tout y soit pour le mieux. Aucune chose ne s’y trouve, aucun événement ne s’y manifeste, qui ne

serve au perfectionnement intellectuel de

l’homme, ou bien à l’accomplissement de sä destinée. C’est ce sublime ordre du monde que nous appelons la nature, quand nous disons : Par le besoin la nature conduit l'homme au travail; à la vie sociale, par le dénuement de la vie sauvage; à la paix perpétuelle, par les souffrances et les périls de longues guerres. Ta volonté, être infini et tout puissant, ta volonté, voilà donc la nature.

La simplicité ingénue, qui appelle notre vie terrestre une vie d’épreuve et de passage, une école de la vie éternelle, s'élève donc jusqu’à te comprendre : elle a donc ure sorte d’intuition de tes desseins éternels, lorsqu'elle voit, dans les événemens dont se trouve tissue une existence d'homme, les moindres comme les plus importans, autant de moyens que tu emploies pour la conduire au bien; lorsqu'elle croit enfin que tout doit finir par être pour le mieux pour ceux qui connais-

sent leurs devoirs et savent te comprendre.

Mais alors ma vie péssée ne s’est-elle pas écoulée tout entière dans les ténèbres? Je n'ai vécu que d'erreurs, croyant me nourrir du pain de la sagesse. En revanche, à présent, esprit merveilleux, je comprends la doctrine qui dans ta bouche m'avait d’abord si étrangement troublé. Je pénètre dans son essence, je l'embrasse dans son immensité, je la suis. dans la multitude de ses conséquences.

L'homme n’est pas né de la terre qu’il foule aux pieds. Pas davantage cette terre ne renferme toute la doctrine de l’homme, les destinées de l’homme. L'homme, par sa destinée, déborde de partout le temps, l’espace, la matière. Il en est de même de la pensée; car 1l faut bien que la pensée de l’homme soit en rapport avec la sublimité de sa destinée, puisqu’il est nécessaire qu’il sache ce qu'il est dans le présent, de même que ce qu'il deviendra dans l'avenir. Aussi voyez comme de toutes parts, comme en tous sens, en face de sa pen-

sée, s’abattent les bornes de l'univers maté-

LA CROYANCE. 371 riel! Par la pensée il habite déja les régions merveilleuses où il a été en essence, où doivent s'’accomplir ses destinées définitives. Sa pensée hante tout naturellement dès à pré- .

sent une hauteur sublime d’où l’univers matériel perdant toute réalité ne lui apparaît plus qu’une sorte de reflet, d'image confuse du monde intelligible.

Beaucoup, sous la seule inspiration d’un cœur vertueux, d’un instinct moral demeuré pur, se trouvent tout naturellement portés dans cette sphère élevée. Il ne leur est besoin pour cela d’aucun effort de la pensée. N’a-t-on pas vu des hommes anéantir bien complètement pour eux la réalité du monde extérieur à force de ne vivre qu'avec leurs propres idéés, leurs propres sentimens, à force de ne laisser à ce monde extérieur aucune prise, aucune influence sur ce qu’ils voulaient faire ou penser? Ceux-là, par exemple, étaient bien certainement de ce nombre qui disaient :

« Notre patrie est au ciel, non sur la terre où

« nous ne sommes que des étrangers , que des « voyageurs ; » ou bien encore ceux dont la maxime principale était, que pour vivre de la vie divine il fallait commencer par mourir au monde, afin d’être engendré de nouveau.

Les uns et les autres mettaient bien certainement en pratique ce que nous nommons dans l'école un idéalisme transcendantal.

D’autres hommes se fortifient au contraire par la réflexion dans leur croyance au monde matériel. Cette croyance se méle si bien par tous les points à leur entendement qu’un moment arrive où croyance et entendement se trouvent confondus de rnanière à ne plus faire qu’un. C’est en vain que sous limpulsion d’instincts naturels ils s’efforcent parfois de s'élever au-dessus du monde de la matière; au lieu de favoriser leur essor, l'intelligence les retient, les ramène à terre. Ce perpétuel effort en sens inverse est toute leur vie. Mais espérons que la doctrine nouvelle fera tomber

enfin les chaînes qui retiennent en ceux-là

! LA CROYANCE. | 373 Psyché prisonnière; et, devenue libre alors, limmortelle, après avoir plané un moment . au-dessus de sa demeure terrestre, ne tardera pas sans doute à s’aller perdre à nos yeux au

sein du monde sublime qu’il lui est donné.

d'habiter.

Bénie soit donc entre toutes les heures de ma vie celle où pour la premiére fois je me.

pris à réfléchir sur moi, sur ma destination. Les questions que je me suis faites alors sont maintenant répondues, mes doutes sont éclaircis. Je sais tout ce qu’il m’est donné de savoir; et de ce qu'il ne m'est pas donné de savoir, je n’ai nulle donnée. Au dedans de moi Je ne sens aucun trouble. Une délicieuse harmonie

règne dans mon esprit. Une nouvelle existence a commencé pour moi. Je n'embrasse pas, il est vrai, ma destination tout entière. L'ensemble de mes destinées accable par son immensité la

faiblesse de mon intelligence; une portion

m'en demeure voilée, que celui-là seul, qui m'ayant créé doit accomplir, peut connaitre. Je ne puis, moi, qu’en pressentir toute la magnificence. Quant à celle qu’il m’est donné . d'accomplir par moi-même, celle-là je puis si bien la connaître, qu'elle est comme une connaissance fondamentale d’où dérive toute connaissance secondaire. À tout instant de ma vie ne sais-je pas, en effet, bien précisément ce que je dois faire ? Or, ce que je dois faire, n'est-ce pas la chose dont je doive uniquement m'occuper? N'est-ce pas la seule portion de ma destinée à laquelle il me soït permis de mettre la main? Vouloir aller au-delà serait tout à la fois inutile et imprudent. Le devoir, c’est là le centre et le fondement de ma vie; je dois m'attacher au devoir avec toutes les forces qui m'ont été données; c’est pour ainsi dire le lieu où ma vie terrestre doit pousser toutes ses racines. | |

Mais si je dois vouloir agrandir sans cesse

au moyen de la science ma sphère intellec-

tuelle, il faut que je le fasse dans l'intention d'agrandir aussi, par les mêmes efforts, la sphère du devoir. Je dois vouloir beaucoup acquérir afin qu'il puisse m'être beaucoup demandé. Il faut que j'exerce sans cesse ma force et mon habileté, car l'usage les perfectionne, et ce sont des instrumens que je suis tenu de mettre à la disposition de ma conscience, aussi bien préparés que possible pour l'exécution des choses qu’elle m’ordonne de faire. Je dois vouloir qu'en moi l'humanité atteigne toute sa grandeur, non sans doute à cause de l’humanité par elle-même, chose vile et sans prix, mais je dois le vouloir afin que la vertu, qui seule a de la valeur et du prix, puisse se montrer dans l'humanité sous de grandes proportons, briller de tout son éclat. Mon corps, mon ame, tonte mOn individualité ne doivent être pour moi qu'autant de moyens qui m’ont été donnés d'accomplir le devoir. 1l faut, de plus, que je puisse me rendre à moi-même le

témoignage qu'avec ces moyens j'accomplis

réellement le devoir autant qu’il m’est possible de le faire; mais en revanche, à peine le commandement que m'a fait ma conscience est-il sorti des bornes de ma personnalité, à peine s'est-il manifesté extérieurement sous une force quelconque, que je n’ai plus à m’en occuper. Il est tombé dans les mains de l’éternelle volonté.

En prendre alors le moindre souci serait m'infliger un tourment inutile en même temps que montrer de la défiance et de l’incrédulité à l'égard de cette éternelle volonté. Or, ce n’est sûrement pas à moi qu'il appartient de vouloir régir le monde à sa place. Le plan isolé d’un individu à courte vue ne saurait être substitué à des desseins immuables. La voix de ma sagesse faible et bornée ne saurait prévaloir contre la voix de celui en qui se trouve toute sagesse, toute puissance. Tenter de le faire serait vouloir me transporter au-delà de l’ordre actuel du monde, au-delà de tout ordre possible.

Ce n’est pas tout d’ailleurs que d’honorer l'ordre du monde par la foi et la résignation. Il faut de plus que je sache respecter dans chacun de mes actes la liberté des autres êtres mes semblables. Ce que font les autres ne me regarde en rien, en tant qu’ils le font. Je n’ai point à m'occuper de savoir s'ils ont bien réellement agi dans telle circonstance donnée comme il m'aurait paru convenable qu’ils le fissent. La seule chose dont j'aie à m'occuper, la seule tâche qui me soit imposée, c’est de les : déterminer à agir comme j'ai la conscience qu'il est bien, qu'il est bon qu'ils agissent. Toutefois notons bien que pour cela, le seul, l'unique moyen qui me soit donné, c'est la persuasion. Dans aucun cas il ne saurait m’appartenir de disposer des autres sans leur consentement. À eux à faire, sous leur propre responsabilité, ce qu’ils veulent faire, ce que je ne puis ni ne dois les empêcher de faire.

L’éternelle volonté saura bien ensuite tout es: shyer pour le mieux; mais quant à moi, c’est

toujours en respectant leur liberté, jamais en l'entravant d'aucune façon, bien qu'elle ait parfois de fâcheux résultats; c’est ainsi, dis-je, que je puis obéir. |

Mes rapports précédens avec le monde extérieur se trouvent de la sorte entiérement changés. Les liens qui, m’attachant à lui, enchaînaient mes mouvemens, sonttousrompus.

Je suis libre. Je suis une créature nouvelle; je suis comme un monde; je suis en même temps comme un monde immuable et paisible; car les objets extérieurs, n’existant de ce moment que pour mes yeux, ne peuvent exciter aucun trouble dans mon cœur. En revanche, à travers les erreurs passagères de J'humanité, je saurai contempler les idées éternelles du beau et du bon, comme je sais discerner à travers une onde troublée l’image brillante qu’elle réfléchit.

Les tourmens du doute et de l'incertitude

LA CROTANCE. 379 n'auront plus de prise sur man esprit. Le re: pentir, la tristesse, le désir ne m'approcheront plus. Je ne m'inquiéterai plus que d'une seule chose, savoir ce que je dois faire, chose . que je puis toujours savoir, mais qui. est aussi la seule que je puisse savoir. Dorénavant, loin de m'en tourmenter , je me complairai dans cette ignorance. Aucun événement heureux ou malbeureux n'aura plus la puissance de m'émouvoir. Au milieu de l'agitation du monde extérieur, je demeurerai immobile, imperturbable, ne me mettant nullement en peine de savoir ce qui se passe autour de moi, de quoi il s'agit; car je sais qu'il ne m'est pas donné de concevoir les rapports que tout cela peut avoir avec moi. Ne sais-je pas d'ailleurs que rien n'arrive qui ne soit ordonné par rapport au plan général du monde ? Or, c'est là la seule chose qui m'importe. Car ce qu'est en luimême ce plan, ce que sont en elles-mêmes toutes les choses qu'il embrasse, ou but ou

moyen, c'est ce qui ne me regarde en rien.

Dans le monde, il n’est aucune chose qui, pour ainsi dire, ne pousse, ne grandisse pour porter les fruits qu’elle a été prédestinée à porter par la sagesse éternelle; mais ce qui dans tout cela est semence, ce qui est fleurs, ce qui est fruit, c’est ce qu'il m'est impossible de discerner.

La culture de la raison, l’observance de la loi morale dans le domaine des êtres intelligens, voilà, quant à moi, la seule chose dont j'aie à m'occuper. Qu’en cela, du reste, je ne sois qu'un instrument, que d'autres au contraire le soient, peu m'importe. Peu importe de même que ce soit par moi ou par tout autre que la chose se fasse. Les événemens extérieurs ne m’apparaîtront plus que sous ce dernier point de vue. Que ce qui arrive soit de mon fait ou du fait de tout autre, que cela concerne moi ou autrui, c’est ce dont je n’ai point à m’enquérir, c’est à quoi je dois demeurer complètement indifférent. Mon sein

est pour toujours fermé à tout sentiment per-

sonnel. Ma personnalité s’est éteinte, s'est brisée depuis long-temps dans la contempla- . tion de l’ordre général du monde.

La vérité me paraît souvent réduite au silence, souvent la verlu bannie du monde.

Souvent il me semble voir en tous lieux le mal triomphant. Les honnêtes gens sont même d'autant plus enclins à voir le monde ainsi qu'ils font des vœux plus ardens pour le bônheur et l'amélioration des hommes; qu'ils tremblent plus fortement de voir renverser de fond en comble l’œuvre à laquelle ils travaillent. de toutes leurs forces. Mais rien de tout.cela ne .doit m'empêcher de poursuivre ma.tâche avec ardeur. En présence d'un tel spectacle je saurai conserver en moi la conviction de l'ordre et des harmonies du monde; .de même qu'en des circonstances contraires je me :garderai de me laisser aller à de trop magnifiques espérances qui ne manqueraient pas#d'être trompées: S'il arrive;donc que dans certaines occasions il me semble voir les lu-

fnîères, la vertu, la civilisation, la tibérté s'étendre rapidement sur le globe, menacer de le couvrir bientôt tout entier, Je ne me hâterai pas pour cela de m’affranchir de tnes labeurs de tous les jours, pour m’endonmir dans les délices d’un repos précoce.

Les événemens en apparente les plus malheureux ne m'apporteront aucun découragement. Je me plairai à voir en eux autant de moyens employés par la sagesse éternelle pour amener un heureux ésultat. Je supposérai

que ce cornbet du mal contre le bith sera le | dernier qui devra contrister thon cœur; que s'il a été donné aù mal d’ÿ pärättreehtouté de grandes forces, c'estafin que ’cés fércés sbient anéanties d’un seul coup; c'est afin qüe l'iénpuissance-du mal en soit mienx tonstatée, soit éclairée d’un plus grand jott. Je süpposerai d'an autre côté qu'il ne strait müllknent impossible que des Événemens, qü'älipitéitiier aspect je sérais porté À juger heurétix, favorables, ne retélassent pourtant de faniestes

conséquences. Je craindrai de ne rencontrer sous l’écorce de la science que de vaines subtilités. Les apparences de la douceur, de l'amour de la paix, me feront redouter de rencontrer dertière, la faiblesse, la mollesse de caractère, le manque d'énergie. Donc enfin, si je ne me réjouis pas dans un cas, je ne m'affligerai pas dans un autre; car dans tous les deux je n’en croirai pas moins que le monde - où je me trouve est celui de la sagesse suprême dont les desseins ne sauraient être à la portée de.ma faible intelligence.

Cette croyance ne sera même point ébranlée à l’aspect d'êtres doués de raison, doués de moralité, et pourtant journellement en guerre contre. toute raison, toute loi morale; employant à faire ttiompher le mal et la déraison les forces qui leur ont été données pour un autre usage. Une seule chose pourrait porter atteinte à cette croyance, en même temps -qu'exciter mon courroux : ce serail de voir ces

êtres dont nous parlons haïr le bien parce

pe

qu'il serait le bien, aimer le mal parce qu'il serait le mal. Or, c’est là une sorte de dépravation que.je ne saurais attribuer à aucun être ayant visage humain; elle n’appartient pas à la nature humaine. Ce n’est pas, ce ne peut jamais être le bien ‘et le mal en euxmêmes qui sont les motifs déterminans des actions de ces hommes; c'est l’agréable ou le désagréable. Ces hommes cèdent à certains instincts de la nature. À proprement parler, ce n’est même pas eux qui agissent ainsi, c’est la nature. Je sais qu’étant ce qu'ils sont ils ne sauraient, dans aucun cas, agir en quoi que ce soit différemment qu’ils n’agissent. À quel propos irais-je donc m'irriter contre une inflexible nécessité, engendrée par une nature purement physique? Comment ferais-je à certains hommes un crime irrémissible de ne pas savoir résistér à ces impulsions qui leur sont naturelles? Je ne peux leur imputer à crime de n'être pas libres qu’à la condition

de supposer qu'ils ont été libres, d’être libres.

Je ne saurais donc trouver, quoi que je fasse, aucun motif d’irritation contre eux. Il ne leur suffit pas d’être ce qu’ils sont pour mériter ma colère: et ce qu’il faudrait qu'ils fussent pour cela, il est certain qu'ils ne le seront jamais. Mon courroux se heurte ainsi de tous côtés au néant. Je dois, à la vérité, me comporter toujours, en toutes circonstances , visà-vis eux, comme s'ils étaient dans la réalité, ce que je sais fort bieu qu'ils ne sont pas; car le devoir m’ordonne de diriger ma conduite sur de tout autres principes que ma réflexion; peut-être pourra-t-il donc m'arriver de leur montrer parfois, à propos de ce qu’ils auraient dit ou fait, une noble colère, qui n’aurait de sens, de fondement que dans la suppositiqn où ils seraient libres. Mon but en cela sera de les enflammer de ma propre. colérg contre eux-mêmes. Mais cette colère. en ma qualité d’être doué de raison, je pe saurais, l'éprou-

ver moi-même; ou du moins ce serait seule

ment en moi l'être social qui, à l'aspect des passions et des vices des hommes, ressentirait cëtte colère; l’étre intelligent, l'être de réflexion et de méditation, ne saurait jamais La partager.

La souflrance, ta douleur, la maladie m'atteitdront sans doute dans ma nature extéreure; mais ils ne sauraient franchir les limites de ma personnalité intellectuelle. Eà je suis au-dessus d'elles. Là je puis bravet leurs courps les plus cruels. Pour mieux dire, c’ést seulement la nature qu'ils atteignent. en moi, non pas moi, qui suis un être supérieur à la mature. Au bout de toute douleur, comme la fin de toute douleur, est la mort; et à coup sûr, parmi tous les événemens que les hommes ônt appellé malheur, c'ést celui qui er est le moins un pour moi. Il est même vrai de dire que je ne tneurs pas. Car si je meurs c'est seulement pour ceux qui me survivent, avec qui fes liens terrestres se trouvent tout à

LA CROYANCE. ‘387 | coup brisés, mais non pour moi qui dns cette mort trouve une naissance à une vie nouvelle.

Mais déjà, à peine ai-je extirpé de môn cœur tout désir terrestre, à peine âi-je pour dinsi dire cessé d’avoir un cœur pour tout ce qui ést périssable et passager, que l'univers commence à se montrer à moi; qu'il est réellesent. La mort ou ka matière qui remplissait l'espace s’en retire pour faire place aux Hors d'intelligence et de vie qui accourent # y précipitér, c’est-à-dire aux flots de ta vié et de ton intelligence, être infini; car il n'est de vie que ta vie, il n'est d'intelligence qe ton intelligence.

L'univers est animé. H s’en élève ane :mier- veilleuse harmonie qui retentit délicieusement jusqu’au fond de mon cœur. Je vis dans tout ce qui m’entoure, Je me retrouve sous les:for- . mes variées dés êtres qui s’agitent autôur de moi , à la façon d’un rayon du soleil qui étin-

celle dans lés milliards de gouttes de rosée où il se brise.

Ton existence, autant du moins qu'il peut être donné à un être fini de la concevoir, ton existence doit être celle d'une volonté éternellement créatrice. Ta vie ne cesse de couler. en. moi. Ta vie, s’échappant de ton sein comme un torrent, vase reproduire:sous des multitudes de formes jusqu'aux. confins de l’espace. En moi elle est chair, nerf, muscles; hors. de moi, gazon, plante, animaux.

Que sais-je?. ta vie m’apparaît. er tous les points. de l'univers, semblable à la force créatrice qui,. m'ayant tiré du néant ;; dirige encore tous les mouvemens que j'exécute.Tous les. êtres qui:se.mauÿent. dans l'immensité 1er vers ER ADR ap mien, cèdent à.ses.fbanlemens harmoniques... . |

Ta. {vie. attache les gnes aux autres Les i intelligences, individuelles. Elle ‘est leur lien, - comme le milieu.au moyen duquel elles agis-

LA CROYANCE. 38y

sent les unes sur les autres. Elle est dans le

monde invisible, comme l'atmosphère où,

vivent les esprits. Par elle, la pensée avec so activité infinie ne cesse d’aller d’une ame à

l’autre; demeurant toujours semblable à elle-

même, elle fait que chacun se retrouve et .

s'aime en tous. Elle fait que ce n’est pas un certain nombre d'hommes qui existe sur la terre, mais l'humanité; elle confond en une même pensée, en un même sentiment d'amour ‘ou de haine, la pensée, l'amour ou la haine de chacun; elle consacre dans le monde invisible, entre les esprits, une alliance qui se manifeste extérieurement ici-bas par l'attrait qui unit les sexes, par les liens qui font les familles. Ne semble-t-il pas en effet, à voir

la tendresse mutuelle qui unissent au père et

à la mére les enfans, ou bien entre eux les :

frères, les sœurs, que les ames aussi bien que les corps sont sortis d'un même germe; qu’elles aussi ne sont que des rameaux et les bran-

ches d’un même arbre. Or, c’est ainsi qu’au

moyen de groupes plus ou moins nombreux, mais se touchant les uns les autres, l'humanité ne fait en définitive qu'un seul tout. Quant à la haine, elle ne saurait exister autrement que née du besoin d'aimer. La haine est un amour trahi.

Cette vie éternelle je la vois circuler pour ainsi dire dans toutes les veines de la nature matérielle ou intellectuelle. Je La vois qui fait des efforts continus pour parvenir à se manifester extérieurement, sous une expression de plus en plus vraie, de moins en moins matérielle. L'univers n'est plus pour mai, camme pour tant d'autres, una masse inerte, une matiére morte. Ce n’est pas davantage ce cercle que je voyais venant toujours se fermer ay même point; ce jeu inutile, insignifiant, toujours recommencé; ou bien cette hydre aux mille têtes, qui ne cessait de se reproduire et de se dévorer tour à tour. En tout et partout je retrouve dans l'univers la noble

empreinte de l'intelligence. Dépouillé de ses

enveloppes matérielles, il brille à mes yeux complétement intellectualisé. Je le vois de plus marchant au perfectionnement en ligne driote à travers l'éternité.

Lorsque nous voyons le soleil et les étoiles s'approcher de l’horizon et disparaître à nos yeux, nous savons que la journée du lendemain nous çamènera le soleil et les étoiles. Depuis la création les spheres célestes n’ont point interrompu leurs mouvemens harmoniques. Toutefois, le soleil et les étoiles ne reparaissent jamais absolument tels qu'ils étaient la veille. Chaque journée, chaque heure de la journée, ne s’écoulent qu'avec l'accomplissement d'un progrès nouveau pour le monde. D'heure en heure se répandent sur Ja terre, semblables aux rosées du matin, dés effusions toujours nouvelles d'amour et d’intelligence.

C'est au moment de la mort, c’est dans l’acte même de mourir, que la vie se montre dans ce

.… qu'elle a de plus élevé, de plus sublime. Toute

mort est un enfantement. À proprement parler, nul être saurait mourir dans la nature, puisque la nature entière est vivante. La mort ne tue donc pas. La mort n’est autre chose que le développement instantané d’une vie nouvelle, jusque-là cachée dans la vie qui a précédé. La mort ainsi que la naissance sont des progrès de la vie, de nouveaux degrés qu’elle franchit, à chacun desquels elle s’épure de plus en plus, tendant de la sorte à une manifestation d'elle-même qui doit devenir de plus en plus complète. Et comment ma mort serait-elle autre chose? Je ne suis pas seulement une forme passagère d’une vie éphémère : en moi se trouve la vie primitive, réelle, essentielle. Or, la pensée ne saurait admettre que la nature puisse anéantir une vie qui ne vient pas d’elle, que la nature puisse m’anéantir, moi qui ne suis point fait pour elle, tandis que c’est elle, au contraire, qui est faite pour moi. La nature ne saurait même anéantir ma

vie.terrestre elle-même, cette simple manifes-

tation par où la vie universelle se montre aux regards de l'être fini; elle ne le peut pas, car ce serait s'anéantir elle-même, faite qu’elle est pour moi seul, n'existant, comme elle le fait, qu'à cause de moi. Comment pourraitelle me faire mourir, elle qui ne saurait me faire vivre? Encore une fois, la mort n'est donc que la manifestation d'une autre vic, jusque-là invisible à nos yeux. Puis, enfin, si depuis la création du monde il n'était mort sur la surface de la terre aucun des êtres doués de raison dont les yeux se sont ouverts à la lumière du soleil, sur quels fondemens reposeraient nos espérances du ciel, notre croyance en la vie éternelle? Le seul but pour ‘lequel on puisse supposer que la nature existe, c’est-à-dire le développement de notre raison et de notre intelligence, serait atteint ici-bas. Le cercle qu’elle doit parcourir serait fermé sur la terre; mais l'acte par lequel la nature

anéantit un ètre libre et intelligent est comme

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