‹ Destinée de l'homme dans les deux mondes [microform]Chapitre 14 sur 20 · UNE ÉTERNITÉ DANS LE IMONDE INVISIBLE · texte numérisé non relu

UNE ÉTERNITÉ DANS LE IMONDE INVISIBLE

Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants.

St Mathieu.

Bien qu'accepté généralement aujourd'hui, la première supposition que nous avons faite, l'idée d'une vie éternelle dans le monde invisible, après une seule station sur la terre, présente d'insurmontables difficultés.

Pourquoi cette vie temporaire, d'une si parfaite insignifiance, par sa durée du moins, au seuil de la vie éternelle ?

Pour tirer la vie terrestre de son absolue nullité, on a dû exagérer son influence au point de glacer d'épouvante, on a fait de l'emploi des quelques

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heures qui la composent , la cause unique de la position que nous occuperons dans l'autre monde, pendant Féternité, position qui sera pour les uns la félicité, pour les autres la souffrance, et qui demeurera pour tous immuable.

Immuable , il le faut ; car si le sort de chacun n'était pas à jamais fixé par la mort; si l'on pouvait encore dans l'autre vie monter et descendre, mériter et démériter, se racheter et se perdre; en un mot, si Ton avait, pendant toute l'éternité, la puissance de modifier, d'affaiblir, de détruire les effets de la vie terrestre; ces effets et cette vie n'auraient aucune valeur sérieuse. Omnipotente ou nulle , telle doit être la vie terrestre pour la vie éternelle; il n'est pas de terme moyen.

Omnipotente donc , car Dieu n'a pu , en la rendant nulle, se montrer indifférent aux vices et aux vertus d'ici-bas.

Ainsi la vie terrestre est un temps d'épreuve, et chacun des pas qu'on y fait, aura son retentissement, pendant tous les siècles des siècles.

Mais, cette épreuve, qui donc l'eût acceptée librement, qui donc eût consenti à courir celle formidable chance, à risquer ce terrible enjeu?.... Devant cette urne qui renfermerait, avec cent milliards de probabilités pour une existence heureuse,

une seule chance pour des tourments sans fin, on verrait reculer d'horreur le cœur le plus intrépide, l'âme la plus fortement trempée.

Si Dieu nous impose de force une destinée, que nous repousserions tous à de si barbares conditions, est-il notre bienfaiteur?... Lui devonsnous effectivement de la reconnaissance?

Quelle opinion aurions-nous d'un père qui conduirait ses petits enfants, dans un lieu circonscrit par des abîmes , et qui les abandonnerait à leurs ébats, après leur avoir défendu d'approcher des bords? Que penserionsnous de lui, s'il continuait à agir de même, lorsque plusieurs déjà auraient expié par une mort cruelle , leur désobéissance étourdie ? Lui concéderions-nous le droit de faire courir de telles chances à ces faibles créatures, qu'il avait pour devoir de protéger, même contre leurs propres écarts.

Dieu , pour lequel nous sommes plus faibles, plus chancelants que les enfants les plus petits, serait-il meilleur que ce mauvais père , s'il nous avait ouvert, en nous donnant la vie, la possibilité de tomber même par nos fautes, dans un état de malheur éternellement irréparable, en échange duquel mille et mille morts suivies de l'anéantissement seraient un présent inestimable.

Mais acceptons pour un moment la vie (répreuves. Que d'iniquités encore dans l'applicalion d'une loi qui n'est , par elle-même déjà , que l(> suprême abus de l'omnipotence !

L'épreuve du moins est-elle bien égale, bien complète pour tous. . . Celte vie si précieuse où l'on sème tout ce qu'on récoltera pendant l'éternité , n'est-elle jamais troublée , tronquée , brisée avant la fin de l'œuvre qu'elle doit accomplir.

Hélas ! . . . Une pierre se détache d'un rocher , l'essieu d'une voiture se rompt , un cheval s'emporte, une soupape ne joue pas librement, et, pour plusieurs d'entre nous, l'épreuve finit rudement ; et ceux-là tombent dans l'éternité : et ce qu'ils éprouvent aussitôt, douleur ou plaisir, jamais ils ne cesseront de l'éprouver.

Ils disent, je le sais, que c'est Dieu, non le hasard, qui a lancé la pierre, rompu l'essieu, effrayé le cheval ... Je n'en crois rien . . . Mais qu'ils disent donc encore quelle épreuve ont subie ces enfants emportés par le croup , par la dentition, par les fièvres cérébrales; en un mot, ce quart des enfants qui meurent avant l'âge de quatre ans, ce tiers même qui ne parviennent pas

à quatorze. S'ils sont heureux dans l'autre vie, s'ils n'ont rien à envier, pourquoi, comme eux n'ai-je pas été transporté d'emblée au séjour de la félicité?. . . S'il leur reste des regrets , pourquoi ont-ils été éloignés du concours, auquel ils avaient droit comme tous leurs semblables.

Les souffrances, la mort des enfants sont des

objections contre la Providence qu'aucune croyance

encore n'a pu résoudre. C'est ce que déclare

formellement saint Augustin quand il s'exprime ainsi :

« Lorsqu'on en vient aux souffrances des » enfants , croyez-moi , je suis dans de grandes » angoisses, et je ne sais absolument que ré- » pondre. Je ne parle pas seulement des peines » qui sont causées aux enfants, après celte vie, » par la damnation éternelle à laquelle ils » sont nécessairement condamnés, s'ils sont » sortis de leur corps sans le sacrement du « Christ ; mais des peines que , dans cette vie « même , ils subissent sous nos yeux , et , si je » voulais examiner ces peines, le temps me » manquerait plutôt que les exemples. Ils lan-

» guissent dans les maladies , ils sont déchirés

» par les douleurs , tourmentés par la soif et

» par la faim , affaiblis dans leurs organes ,

» privés de leurs sens , agités par les cires

» immondes, il faudrait démontrer comment ils

» peuvent souffrir justement de telles choses ,

» sans qu il y eut aucune cause mauvaise de

» leur part. Car on ne peut dire que ces choses

» ont lieu sans que Dieu le sache, ni que Dieu

» ne peut résister à ceux qui les font, ni que

» Dieu peut les faire ou les permeltre sans

» qu'elles soient justes. Lorsque les hommes

» souffrent , nous avons coutume de dire que

» leurs mérites sont examinés, pesés comme

» Job , ou que leurs crimes sont punis , comme

» chez Hérode. Du petit nombre d'exemples

» qu'il a plu à Dieu de rendre manifestes,

» nous concluons, par conjecture, à ceux qui

» demeurent obscurs. Mais ceci ne se rapporte

» qu'aux hommes faits. Pour les enfants, puis-

» qu'il n'existe en eux aucun péché qui mérite

» d'être puni par de si grandes souffrances ,

» expliquez moi ce qu'on peut répondre. »

Les angoisses qu'il ressentait en pensant aux souffrances des enfants, prouvent que saint Augustin n'avait pas naturellement le cœur sans

pitié. Cependant pour avoir superposé, aux claires notions d'équité que lui donnait sa conscience, les déductions d'une logique appuyée exclusivement sur des textes et sur des traditions, le (rouble s'était fait dans son ame, il se courbait aussi, résigné, devant le Dieu qui damne les petits enfants.

Mais examinons en lui-même cet autre monde où rien ne change: car, comme nous l'avons dit, la vie temporaire n'a de sens qu'à cette condition.'

Chacun prend donc , en montant au ciel , un rang dans la céleste hiérarchie, et, pendant i'élernel écoulement des siècles , sa position ne variera plus.

Ainsi nul ne peut avoir la pensée , le désir de se rapprocher, en réagissant sur soi-même pour s'améliorer, des êtres placés à des niveaux supérieurs ; nul ne peut chercher à mieux comprendre Dieu, en étudiant avec plus de sagacité les lois de la Création. Ainsi plus d'émulation, phis de progrès , plus d'espoir du mieux , plus d'activité intellectuelle ! . . .

Là, on essaierait inutilement de venir en aide

aux plus faibles, pour les encourager, les soutenir , les attirer à soi ; là on ne peut rien pour le bonheur de ceux que Ton aime ; là, par conséquent , pas d'amour efficace , pas de charité ! . . .

En un mot pas de vertus actives dans ce milieu où ces vertus n'auraient d'effet ni pour les autres, ni pour soi-même. Saint Augustin le déclare formellement quand il dit :

« De toutes les vertus de notre activité présente, » nous nous réduisons à celle vertu unique de » contemplation par laquelle nous contemplons » Dieu uinsi qu'il est écrit: Dès le matin je serai » devant toi, et je serai contemplé. »

Quelle pourrait être dans cette vie de contemplation passive la félicité toute passive des bienheureux? Exclusive de toute tendance

généreuse , de toute aspiration vers le mieux ; étrangère à toutes les tendresses du cœur , à tous les élans de l'intelligence; purement matérielle et égoïste par conséquent, cette félicité serait-elle digne d'être offerte par l'être suprême, comme le couronnement de la destinée des bons ! . . .

L'instinct, sur ce point, n'a pas égaré les masses ; et l'opinion commune n'est guère favorable à ce séjour, dont la description ne peut agir sur l'imagination , que pour la glacer.

Si, devant la raison, l'existence éternelle et immuable des élus ne peut se soutenir, est-il bien nécessaire de parler de l'existence éternelle et immuable des réprouvés, de l'Enfer que les chrétiens eux-mêmes, en très-grand nombre, • ne supportent plus aujourdliui , quoique le Catholicisme officiel maintienne le dogme dans toute sn rigueur ;

« La non éternité de l'Enfer, dit M. Nicolas »^ dans Philosophie du Christianisme, abou- « tirait à ce résultat que l'homme pourrait dire >» à Dieu: Je sais que vous pouvez me punir, » je m'y attends ; mais je sais aussi que vous ne » pouvez me punir que dans une certaine mesure, >> quelque grande qu'elle soit, passé laquelle » vous serez obligé de me pardonner et de me » rendre heureux. Eh bien! comme je me propose >' un plaisir sans mesure de la satisfaction de » mes passions, je consens au châtiment que >' vous me réservez , et à cette condition je puis « me livrer à tous les crimes, avec l'espérance » d'être un jour dans vos bras, et de forcer '• votre miséricorde à mettre un terme à votre » justice. »

Dire qu'un homme s'imagiuera qu'en se livrant A TOUS les crimes, il éprouvera un plaisir sans MESURE, me paraît d'abord une puérilité ; puis , si Dieu prononçait directement des sentences , comme l'admet M. Nicolas, quand il ferait grâce, ce ne serait pas à jour fixe ; il attendrait que le "coupable eût mérité son pardon en effaçant ses mauvaises actions par de bonnes actions, ses mauvais sentiments par son repentir.

D'ailleurs nous verrons bientôt que la loi de justice , comme toutes les lois de la Création , se manifeste, autrement que ne le suppose M. Nicolas, avec une ampleur et une générosité qu'il ne leur soupçonne pas.

Pour que le bonheur des élus ne fut pas troublé par la pensée des tortures frappant incessamment sur leurs semblables , il faudrait qu'ils eussent au cœur les sentiments que leur prête saint Thomas d'Aquiu , quand il dit :

« Les bienheureux, sans sortir de la place » qu'ils occupent, en sortiront cependant d'une » certaine manière , en vertu de leur don d'in- » telligence et de vue distincte , afin de considérer » les tortures des impies ; et , eu les voyant , » non seulement ils ne ressentiront aucune » douleur, mais ils seront accablés de joie,

DANS les deux MONDES.

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>> et ils rendront grâce à Dieu de leur propre bonheur en assistant à l'ineffable calamité des impies. »

Quels élus ! . . . et quelles joies ! . . . Pour ks bienheureux de cette trempe les cris de l'agonie sans fin des pauvres petits enfants livrés aux démons, parce qu'un geste n'a pas été fait sur leur tête innocente, est sans doute un grand rafîinement de volupté !

Nous allons extraire de Terre et Ciel, ouvrage remarquable de M. Jean Reynaud , quelques passages où cet écrivain traite de la vie éternelle, avec plus de talent et de lucidité qu'il ne nous est donné de le faire. Nous sommes heureux de trouver là , pour nos idées , un solide appui.

• C'est par cette activité, comme nous

>> venons de l'entrevoir , que la ressemblance de » la créature au Créateur parvient à son suprême » complément. C'est par elle que la créature »> entrant en association avec le Créateur , par- >' vient à développer les perfections morales en » elle et autour d'elle, et que la création, » poursuivant son but, remonte incessammeni

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