DESTLNEE DE L HO.MME
vers celui dont la bonté la suscite et Tappelle. De plus , c'est par celte activité seulement que Tàme est en mesure de s'apaiser elle-même; en donnant satisfaction aux élans que lui inspire ù chaque instant l'amour de Dieu , l'amour du prochain , l'amour d'elle-même , et ce n'est, non plus, que par elle que la destination bienfaisante imposée dès l'origine à la totalité de l'univers, et l'indépendance laissée aux individus qui le composent, arrivent à se mettre d'accord.
« Supprimez en effet ce divin principe d'activité qui lie toutes les créatures l'une à l'autre pour les attacher à Dieu toutes ensemble, et les amener ainsi de concert à ces conditions supérieures d'existence auxquelles tout l'univers aspire, aussitôt tout se rompt, tout se dissout, et il n'y a plus que confusion: la vie est éteinte, le monde est amorti, et Dieu lui-même privé de ce mouvement extérieur auquel il préside, se replie sur lui-même et rentre, comme Brahma, dans l'extase de la contemplation solitaire. C'est où en est venu, dans sa lassitude profonde , votre triste moyenàge , avec son dogme glacial de la consommation suprême. A lui, la responsabilité de cette inter-
prétation aveugle du Mythe antique de la transformation de ia terre. A l'entendre, l'heure une fois sonnée et le jugement prononcé, tout, dans l'univers doit prendre une position éternellement fixe et inaltérable. Plus de temps, plus de changement, plus jamais rien de nouveau; plus d'actions charitables de la créature à l'égard de la créature; plus de réflexions salutaires, ni d'emportements eflicaces vers Dieu ; les élus sont installés pour toujours, chacun à sa place , dans le Paradis : les réprouvés, chacun à la sienne, dans l'enfer. L'époque sera passée où les bons pouvaient se délecter en aidant leurs frères à sortir du mal, et eu sentant la création céder à leurs instances, et gagner chaque jour, grâce à eux, une nouvelle douceur, une nouvelle beauté ; où ceux qui ont eu le malheur de s'égarer pouvaient, après leur égarement, revenir à la lumière, et reprendre, en compagnie des iidèles, le droit chemin ; où ceux qui éprouvaient la sainte émulation d'atteindre au même rang que les êtres plus parfaits qu'ils apercevaient au-dessus d'eux , et de savourer avec eux les délices d'un voisinage de Dieu plus intime, étaient maîtres de s'élever selon leurs désijs
et de se rapprocher continuellement de leur divin modèle. II n'y a plus, dans la terrible suite de ces siècles des siècles, de progrès à espérer ni pour soi ni pour les autres , ni dans le ciel, ni dans Tenfer, ni nulle part, et la loi d'immobilité est désormais la loi unique de l'univers. Voici , sur les gradins de ce ciel étrange, les élus assis en ordre l'un près de l'autre , tous au rang que leur ont assigné les travaux de leur court pèlerinage sur la terre, absorbés, sans que rien les doive jamais distraire, dans la rigidité de leur contemplation, et revêtus pour toujours du corps terrestre dans lequel ils ont été saisis par la mort, comme du sceau fatal de leur • immuabililé éternelle. Que font là ces fantômes? Sont-ce bien des vivants , ou sont-ce des morts? Ah î Christ, que ce Paradis m'épouvante, et que j'aime encore mieux ma vie avec ses misères , ses tribulations et ses peines, que cette immortalité avec sa paix béate!
« Je pourrais m'en tenir là ; il ne vous est plus permis de mettre en doute le caractère céleste du principe d'activité qui règne en nous, et qui est le promoteur de tous les mérites de notre vie, car vous ne sauriez sérieusement
contester que ce principe ne soit susceptible d'un développement indéfini; mais je veux que vous jetiez au moins un regard sur tout ce que vous perdez en le sacrifiant. Voyez s'en aller toutes ces chères vertus que nous estimions si haut sur la terre; adieu force de caractère, adieu bénignité, adieu clémence, patience, libéralité, gratitude, chasteté! Adieu prudence, modération, magnanimité, justice, vertus génératrices desquelles coulaient toutes les autres , et qu'un des pères comparait éloquemment à ces quatre grands fleuves qui embellissent et fertilisent le Paradis! Nous n'avons plus besoin de vous, vous crie la Théologie, votre temps est passé ; il y avait des vertus sur la terre , il n'y en a plus dans le ciel , la logique vous expulse »
Parmi les penseurs éminents de notre époque qui se sont élevés contre le paradis et l'enfer théologiques , je trouve encore M. de Lamennais, et je ne résiste pas au désir de citer de lui les pages suivantes , qui serviront en même temps de confirmation aux idées que nous avons
émises, et d'inlroduclion aux idées que nous devons développer dans les chapitres suivants.
« Du sentiment naturel ù Thomme d'une » existence future, combiné avec celui du bien » et du mal , du vice et de la vertu et avec » l'idée de justice, est né celui d'une dispen- » sation des peines et des récompenses dans la » vie qui succède à cette vie passagère. Nulle » croyance plus universelle. Mais ce mode futur » d'existence, qu'est-il? Nous l'ignorons, car » l'expérience seule pourrait nous en instruire , » et l'expérience nous manque entièrement. Nous » serons , notre être véritable survivra aux or- » ganes auxquels il est présentement lié, un in- » vincible instinct nous l'apprend, mais il ne nous » apprend que cela. Le comment nous échappe, » nous ne distinguons, nous ne découvrons rien, » à travers les ténèbres de la tombe.
« Appuyée sur l'instinct , la raison en confirme » l'enseignement , elle établit une relation , » conçue par l'esprit , entre la foi naturelle et ce » que nous savons, ce que nous sentons en » nous-mêmes. En nous sont des puissances » diverses, susceptibles d'un développement in- » défini. Quel que soit le développement actuel » de notre intelligence, de notre amour, de
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• notre vertu active , chacune de ces puissances peut se développer davantage , et nous pouvons toujours plus connaître, aimer, vouloir efficacement , par une évolution à laquelle on ne saurait assigner aucun terme. Donc, ou nous avons en nous des énergies stériles, des causes qui ne produiront pas leur effet ; d'où résulterait, dans notre nature, une contradiction radicale; ou notre nature implique, sous des conditions ultérieures ignorées de nous, un développement indéfini , une évolution sans terme assignable. « Mais l'homme , esprit et corps , a des lois physiques et des lois morales: en violant ces lois, il porte en soi le désordre; le désordre moral engendre le désordre physique, la maladie et par conséquent la souffrance. Nul péché donc , qui ne traîne nécessairement après soi sa peine ; et dès-lors. Tétai immédiat de l'homme, après sa mort, étant le même que celui où la mort l'a trouvé, le sentiment de cet état est sa punition ou sa récompense. Mais si la souffrance était éternelle, la maladie dont elle est la suite le serait aussi, par conséquent le mal moral; et ce mal éternel constituerait, en opposition avec le principe du bien ou bon principe, le principe mau-
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vais du système dualiste. On serait forcé de le concevoir comme indépendant , comme subsistant de soi , ou d'admettre quelque chose de plus monstrueux encore; car, s'il n'était pas de soi, s'il dépendait de la volonté divine. Dieu serait l'auteur direct du mal.
« Dans toutes les phases de son évolution , il faut pour que l'homme soit, qu'il se compose d'esprit et de corps. Si dans une de ces phases l'esprit seul subsistait, ce ne serait plus le même être, mais, hors du monde des êtres réels , une simple idée divine.
« La perpétuité de la vie implique donc la continuité de l'être vivant, sous des conditions corporelles d'existences, il est vrai diverses, mais toujours en harmonie avec sa nature , et déterminées par elle. Ainsi les conditions de la vie de l'enfant, dans le sein de la mère, différent profondément des conditions de la vie de l'homme en rapport immédiat, par ses sens et par ses actions , avec le monde extérieur où il se développe ; et cependant l'homme et l'enfant sont le même être, leur vie est la même vie,- leurs lois sont les mêmes lois. Entre l'état présent et l'état futur, entre les deux phases d'existence dont , ce qu'on appelle
la mort est le lien, la différence, quoique plus grande, au moins en apparence, est du même ordre.
« Ce qu'à l'origine suggère le pur instinct, se rapproche beaucoup plus des vues de la raison, que l'idée théologique des âges postérieurs. Avant que la pensée abstraite ait créé , en dehors de la nature et de ses lois, un monde fantastique , l'homme se représente la vie future comme un prolongement de la vie présente, changée seulement dans quelquesunes de ses conditions. Le corps devient une forme légère, aérienne, mais cependant sujette, en une vague mesure, aux mêmes besoins, mue par les mêmes penchants, les mêmes désirs, les mêmes affections. Le pauvre sauvage, au séjour des ombres, continue à poursuivre sur le bord des lacs , à travers les hautes herbes, le daim agile, le bison , l'élan. Moins éloigné de la vérité , dans ses songes naïfs, que l'inspiré dont le cerveau ardent crée ce qui ne peut être en aucune manière. C'est ce qu'ont fait plus ou moins , et toujours avec des conséquences funestes , les religions sacerdotales. Etendant un voile noir sur les destinées humaines, elles ont obscurci les
» vraies notions des choses, environné une frêle
M créature encore au berceau de terreurs chimé-
» riques, faussé la raison. Car, en ce qui touche
» les peines, dont nous devons principalement
» parler ici, est-il rien qui la choque davantage
» par tous les genres d'impossibilité, et par ce
» qu'ils ont d'opposé à la véritable justice, et
» à la bonté essentielle de l'Etre infini ; que ces
>» supplices atroces, inventés bien plus pour
» gouverner le^; hommes par la crainte , quo
» pour satisfaire à l'instinct profond de la
» conscience , qui ne saurait admettre qu'un
» même sort attende , dans le monde mystérieux
» où tous entrent un jour, l'innocent et le
» coupable. Le Christianisme théologique s'est
» surtout complu dans ces doctrines sombres,
>» a surtout pris à fâche d'effrayer, par ces
>» images terribles , l'imagination des hommes ,
» de les prosterner par la peur aux pieds du
» prêtre ; et ce fut en effet toujours le ressort
» le plus puissant de son autorité , le fondement
le plus assuré de sa domination sur les
peuples. »