‹ Destinée de l'homme dans les deux mondes [microform]Chapitre 16 sur 20 · UNE ÉTERNITÉ DANS LE MONDE VISIBLE · texte numérisé non relu

UNE ÉTERNITÉ DANS LE MONDE VISIBLE

Pour que je fusse véritablement immortel, il faudrait que je conservasse mes organes, ma mémoire, mes facultés.

Voltaire.

L'identité du moi ne se prolonge que par la mémoire, et pour être le même en effet, il faudrait que Je me souvinsse d'avoir été.

J. J. Rousseau.

or

Après avoir examiné l'idée d'une vie éternelle dans le monde invisible succédant à la vie terrestre , nous devons nous occuper de la seconde hypothèse, de l'immortalité comprise comme résultant d'une série sans fin d'existences à passer, soit sur la terre où nous reparaîtrions à plusieurs

reprises, soit sur d'autres planètes que nous liabilerions successivement.

Cette hypothèse a, sur la précédente, des avantages sérieux. Par elle l'horame ne perd plus en mourant les caractères essentiels de la nature humaine ; des deux côtés de la tombe , il reste semblable à lui-même, il utilise les mêmes facultés, il obéit aux mêmes penchants ; dans la carrière sans limite qui lui est offerte, il peut toujours progresser, toujours monter, toujours sentir la vie par l'espoir toujours satisfait du mieux.

Par cette hypothèse une grave difficulté est encore résolue. L'homme avançant avec plus ou moins de rapidité suivant Temploi plus ou moins heureux, plus ou moins sage qu'il fait de ses facultés diverses , prend toujours parmi les êtres semblables à lui, semblables à Dieu, le rang auquel il a droit par ses mérites. Chacune de ses actions le fait monter ou descendre et reçoit ainsi, immédiatement et avec une rigoureuse justice , sa récompense ou sa punition ; et celle rémunération suivant les œuvres se fait simplement, par le jeu des lois de la vie, sans intervention directe du Créateur.

De cette manière l'équité des lois providentielles se manifeste, tout en écartant de la pensée de

Dieu la fonction de Justicier si peu digne de sa souveraine Majesté ; tout en effaçant de la Création l'Enfer, cette souillure qui la rendrait tout entière répugnante ; tout en laissant au plus coupable la possibilité, l'espoir de se racheter, la tentation, par conséquent, de retourner au bien.

Nous reviendrons, sur ces avantages qui appartiennent à la troisième hypothèse comme à la seconde , et nous en parlerons alors avec plus de développement.

Ces idées, dans leur généralité du moins, sont, comme nous l'avons vu, celles de M. de Lamennais. Elles ont pareillement séduit M. Henri Martin qui dit dans sa belle histoire de France, quand il s'occupe des Gaulois, nos ancêtres :

« La mort nous délivre du mal même , mais >> non de l'effet du mal. Le mal est une diminu- » tion de l'être. Qui a diminué son être, retombe, » après sa mort, dans une vie moindre, il » renaît homme inférieur.

« Si au contraire, dans sa vie présente, » l'homme a fait des progrès vers la connais- » sance et le bien, il y a augmentation de l'être

» à la mon , il monte à des degrés supérieurs. » ».,,,,.,,,,,

m LA PLUS FERME , LA PLUS CLAIRE NOTION DE

» l'immortalité qui fut jamais , voilà ce que nos » pères représentent dans le monde antique. »

M. Jean Reynaud cherche à étabhr, dans Terre et ciel, que les diverses planètes portent des populations différant cntr'elles par le bonheur dont elles jouissent , par le degré de perfection qu'elles ont atteint; et que les hommes sont transportés , après leur mort , chacun sur celle de ces planètes que , dans ses existences précédentes , il s'est rendu digne d'iiabiter.

M. Pierre Leroux affirme pareillement que l'homme , après la mort , reprend aussitôt un corps nouveau, de même nature que l'ancien, pour recommencer une vie nouvelle semblable à ses vies antérieures. Mais il croit que la terre est la planète sur laquelle nous mourons et nous renaissons indéfiniment.

M. Patrice Larroque professe encore des croyances analogues. Nous sommes destinés , suivant lui , à parcourir une série sans (in d'existences semblables à la vie terrestre. Mais il reste à ce sujet dans un vague dont il ne croit pas qu'il soit possible de sortir. MM. Enfantin , Eugène

Sue et beaucoup d'autres penseurs sont arrivés aux mêmes idées, et nous sommes heureux de constater que ces hommes d'élite ont abandonné le dogme glacial de l'immuable éternité: nous nous réjouissons de ce pas dans la science des lois de Dieu.

Mais la vérité complète n'est pas encore là , et si l'immortalité se composait exclusivement d'existences pareilles à celles que nous connaissons, bien des objections resteraient debout , dont nous allons faire ressortir la plus grave.

En remontant, en pensée, la série chronologique des événements auxquels nous avons assisté, nos souvenirs s'arrêtent aux premières années de notre enfance, et nous ne retrouvons, dans notre mémoire, aucune trace des événements antérieurs.

Si donc nous sommes appelés à parcourir toujours et exclusivement des existences analogues à notre existence présente, si notre destinée ne doit pas se compléter dans un monde différent du nôtre, ces existences successives n'ayant pas de liens appréciables pour nous, nous n'avons pas la conscience de la continuité , de l'identité

(le notre être. Si donc rimmorlalité nous est acquise de celte manière seulement , nous sommes sans doute immortels pour celui qui voit tout ; mais cette immortalité est pour nous un présent sans valeur , puisque nous sommes privés de tout moyen de la constater.

Cette lacune de mémoire, qui nous condamne à ue pas nous reconnaître dans nos diverses transformations, nous condamne, plus durement encore, à ne jamais retrouver nos amis. Cet espoir, qui nous soutient devant la mort , de revoir un jour ceux que nous chérissons , et dont la main presse une dernière fois la nôtre , cet espoir est un leurre. La mort ne terrasse pas seulement le corps, elle brise Fàme pareillement puisqu'elle anéantit toutes les affections. Si Dieu nous a préparé celte immortalité qui fait litière de toutes les tendresses du cœur, sa générosité pour nous n'est pas grande.

Ce défaut capital de sa théorie de l'immortalité n*a pas échappé à M. Jean Reynaud. Il cherche,

pour en atténuer les effets , à donner un vague espoir qu'un jour la mémoire renaîtra. II pense qu'arrivés à un certain degré d'élévation , nous acquerrons une faculté nouvelle, et nous pourrons ressaisir un passé qui nous échappe, tant que nous stationnons aux étages inférieurs de la vie.

« Qui oserait affirmer, dit-il, que notre être » ne renferme pas dans ses profondeurs de quoi » illuminer un jour tous les espaces successi- « vemenl traversés par nous depuis notre première » heure, comme il arrive à ces flamboyants » mobiles auxquels je viens de nous comparer, » (les fusées), et qui , une fois parvenus dans » les sommités de leurs trajectoires, déployant » soudain des feux inattendus , reprennent ma- » gnifîquement possession , par de longues » cascades de lumière , de la ligne sillonnée par » eux, depuis l'humble niveau où ils ont » commencé leur essor , jusqu'aux zones sublimes » du haut desquelles ils dominent actuellement » la terre? Le principe de la mémoire n'est- » il pas absolument garanti par son imma- » térialité contre les atteintes de la mort? Pour- » quoi sa puissance ne serait-elle pas destinée » à se développer ultérieurement avec loules les » autres puissances de notre âme, et quelle

» impossibilité y a-l-il, si celte puissance se » développe, qu elle devienne capable de ressaisir » plus tard des impressions trop fines pour ne » pas lui échapper aujourd'hui? Je me confirme » même dans celte espérance en pensant que , » si la vie parfaite nous était donnée, il faut » que la mémoire parfaite nous soit donnée en » même temps, car la restitution intégrale de j» nos souvenirs est une condition essentielle de » notre excellence et de notre béatitude. »

Trop d'incertitude pèse, sur fa conjecture en elle-même et sur le délai après lequel elle serait réalisée, pour que nous nous sentions rassurés par celle espérance que M. Reynaud cherche à nous donner. Nous ne voulons pas perdre ceux que nous aimons aujourd'hui , nous ne voulons pas nous perdre nous-mêmes; cette crainte, avec son insuffisant correctif, ferait de chaque mort un double deuil , un double désespoir.

C'est que M. Reynaud cherche la mémoire dans la vie du monde visible ; et là elle ne peut être ni sur une planète, ni sur une autre. En aucun temps, en aucun lieu, l'âme ne reirouvera dans ces cer-

DANS LES DELX MONDES. \y \

veaux qu'elle reçoit vierges , à chaque naissance , de toute impression antérieure, la trace des siècles écoulés.

Dans la Création, immergeant en tous sens dans l'infini, où par conséquent tout est milieu, tout est centre pour l'espace comme pour le temps,' il ne peut y avoir ni époque culminante, ni point singulier. Dans le monde visible la vie ne peut offrir d'un jour au jour suivant, d'un globe à un globe voisin, une opposition aussi radicale que celle qui naîtrait de la présence de la mémoire d'un côté et de son absence de l'autre. II ne s'agit pas ici de détails secondaires qui peuvent varier et qui varient indéfiniment en effet, mais d'une des conditions les plus caractéristiques de la vie dans le monde visible. Entre une humanité qui n'aurait pas de souvenirs et une autre qui se souviendrait, il n'y aurait pas de rapprochements à faire; elles ne jouiraient pas d'existences du même ordre, elles ne seraient pas du même monde.

Comment la mémoire pourrait-elle être dans une vie où l'on rentre enfant. Se souviendrait-on déjà à la mamelle, et posséderait-on avant de savoir marcher, les sciences, les sentiments, les idées acquises dans les existences antérieures. Le

savoir et rexpérience du vieillard s\iniraienl-ils à îa faiblesse physique du premier âge?. . .

Est-ce seulement à un âge déterminé que la mémoire envahirait brusquement les cerveaux?... A ce moment critique, quel bouleversement dans les intelligences ; quel renversement dans les idées , dans les affections ; quelle perturbation dans les relations publiques et privées ? . . .

C'est qu on demande à la vie terrestre ce qu'elle ne peut pas donner, ce qu'Userait très-fdcheux quelle donnât. La mémoire ne peut être que dans un monde où Ton reparaît sans passer par l'enfance, sans avoir à faire l'éducation d'un corps neuf; pour parcourir simplement une phase nouvelle d'existence, avec d'anciens organes dont on reprend alors possession.

Toutes les humanités, quel que soit leur rang, quel que soit leur avancement parmi les humanités, ont le même droit à la mémoire; et puisque la mémoire n'est pas continue, comme nous le savons par notre propre expérience , elle doit être périodique, c'est-à-dire interrompue par des éclipses régulières comme celle que nous traversons ici-bas.

L'étude que nous allons faire de la dernière hypothèse sur l'immortalité, fera comprendre plus

DANS LES DELX MONDES

clairement ce que nous venons de dire, en expliquant le rôle de chacune des phases de vie dont se compose notre destinée. Cette élude fera ressortir en outre plusieurs objections encore, contre la supposition qui a fait l'objet de ce chapitre.

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