CHAPITRE DEUXIÈME
Dêueloppement intégral h(s fûcuUcs tntellfctucllcô :
SANTÉ, VIGUEUR et RICHESSE DE L'AME.
Ne faul-il pas que toules les facultés puissent prendre leur essor, se développer librement, chacune suivant les lois de sa nature, et apporter leurs vibiations variées an grand concert où sont appelées toutes les puissances humaines?
Clarisse Vicouxeux.
L'intelligence ne saurait être une faculté oisive : elle meurt de disette comme le corps. Lémoktet.
On observera qu'au fur et à mesure que l'industrialisme civilisé se perfectionne, à mesiu-e que les procédés de production s'améliorent, et que la division du travail est plus loin poussée, les vices de la continuité fonctionnelle sont de plus en plus monstrueux. Eu effet.
les travaux se fractionnant indéfiniment, la parcelle qui échoit à l'ouvrier devient de plus en plus simple, son travail de plus en plus monotone, et son esprit, borné. — C'est que, ainsi qu'un animal de méchante nature, la Civilisation est d'autant plus malfaisante, qu'elle est plus parfaite en son espèce. — Maintenant , écoutons Lémontey, de qui nous avons déjà, au premier volume, cité des vues critiques très-remarquables sur l'industrialisme moderne :
Plus la division du travail sera parfaite et l'application des machines étendue , plus l'intelligence de l'ouvrier se resserrera. Une minute, une seconde, consommeront tout son savoir, et la minute, la seconde suivante, verront répéter la même chose. Tel homme est destiné à ne représenter toute sa vie qu'un levier, tel autre une cheville ou une manivelle. On voit que la nature humaine est de trop dans un pareil instrument, et que le mécanicien n'attend que le moment oiî son art perfectionné pourra y suppléer par un ressort.
Cependant l'intelligence ne saurait être une faculté oisive : elle meurt de disette comme le corps; elle est même soumise à des accidents que nous appellerons des caprices, tant que nous en ignorerons les causes premières. La simple monotonie, le retour continu du même son, du même geste, importunent d'abord, irritent un instant, et plongent ensuite dans le sommeil ou la torpeur. Le somnambulisme, les affections nerveuses et cataleptiques, les diverses asphyxies de l'âme, sont probablement les suites d'un semblable désordre. Serait-il donc possible que la succession éternelle du même acte n'engourdît pas la pensée et ne finît par la paralyser? On couvre d'un bandeau les yeux de l'animal qu'on destine à parcourir une ligne circulaire. L'ouvrier-machine trouve une
ressource équivalente dans In dégradation complète do ses facultés intellectuelles. 11 en est qui perdent dans l'isolement presque jusqu'au souvenir du langage. L'être doïit l'économio des arts a réduit l'existence à un seul geste, parait descendu à la classe des polypes, où l'on n'aperçoit point de tète, et qui semblent ne vivre que par leurs bras.
Le Sauvage qui dispute sa vie aux éléments, et subsiste des produits de sa pèche ou de sa chasse, est un composé de force et de ruse, plein de sens et d'imagination. Le laboureur, que la variété des saisons, des sols, des cultures et des labeurs, force à des combinaisons renaissantes, reste un être pensant, malgré ses routines et ses débris d'astrologie. Ces classes d'ouvriers, en qui l'emploi des forces musculaires se réunit à quelques notions de dessin, de calcul ou de chimie, formaient une espèce d'homme très-remarquable. Le trait saillant de leur caractère était l'amour de l'indépendance.
Si l'homme développe ainsi son entendement par l'exercice d'un travail compliqué, on doit s'attendre à un effet tout contraire sur l'agent d'un travail divisé. Le premier, qui porte dans ses bras tout un métier, sent sa force et son indépendance ; le second tient de la nature des machines au milieu desquelles il vit : il ne saurait se dissimuler qu'il n'en est lui-même qu'un accessoire, et que, séparé d'elles, il n'a plus ni capacité, ni moyens d'existence. C'est un triste témoignage à se rendre, que de n'avoir jamais levé qu'une soupape , ou de n'avoir jamais fait que la dix-huitième partie d'une épingle. Le sentiment de sa faiblesse sera donc le trait dominant de l'ouvrier-machine , et le rendra nécessairement timide et sédentaire.
284 HAHMOiNJE. LIV. I, Cil. II,
Comme son travail est d'une extrême simplicité , et qu'il peut y être remplacé par le premier venu ; comme lui-même ne saurait, sans un hasard inespéré, retrouver ailleurs la place qu'il aurait perdue, il reste vis-à-vis du maître de l'atelier, dans une dépendance aussi absolue que décourageante; le prix de sa main-d'œuvre, regardé autant comme une grâce que comme un salaire, sera calculé par cette froide et dure économie qui est la base des établissements manufacturiers. Nous trouverons donc partout l'ouvrier-machine, pauvre, servile et sans émulation.
La population dont nous parlons sera plus
exposée que toute autre aux séductions. Pour qui n'a point d'idée , toute idée est une nouveauté , tout comme l'ivresse est prompte dans celui qui n'avait jamais usé de liqueurs fortes. C'est au sein des troupeaux pacifiques que les vertiges font les plus grands ravages. Une foule de stupides se précipite, sous le plus vil des chefs, avec l'aveuglement de l'ignorance et l'impétuosité des impressions nouvelles.
On aperçoit en dernière analyse, que le principe de la division du travail fortifie en malignité Tinflence déjà peu avantageuse que la vie manufacturière avait sur le caractère d'un peuple. On demeure convaincu que si ce principe atteint le développement où la cupidité ne cessera de le pousser, il formera une race d'hommes lâche, dégradée, impuissante à rien entreprendre pour la défense de la patrie , et voisine (rexcès d'autant plus funestes, qu'elle s'y jettera avec la sécurité de l'innocence, et la profonde incapacité de discerner l'absurde et l'injuste.
DÉVELOPPEMENT INTELLErTlTEf. 285
Plus loin, Lémontcy ajoute, dans une note :
Est-ce par imitation, est-ce par l'cnet simultané d'une cause générale, que dans nos temps modernes l'homme a soumis ses plus nobles facultés à la même division que les arts mécaniques? Nous sommes frappés d'admiration, en voyant parmi les anciens le même personnage être à la fois, dans un degré éminent, philosophe, poète, orateur, historien, prêtre, administrateur, général d'armée. Nos âmes s'épouvantent à l'aspect d'un si vaste domaine. Chacun plante sa haie, et s'enferme dans son enclos. J'ignore si, par cette découpure, le champ s'agrandit, mais je sais bien que l'homme se rapetisse.
Mais, voilà : vous voyez le mal, vous le dites, vous le faites sentir aux aveugles qui ne le voient pas. C'est bien, mais ce n'est pas tout. Si vous concluez par des sentimentalités sur tout cela, votre œuvre est vaine. Et puis, encore une fois, vous attaquez bien à tort le principe de la division du travail, qui n'a rien à faire ici. C'est la co7itinuité seule t[ui, dans votre argumentation même, est en cause. Et voyez la conséquence de votre erreur : en vous en prenant à la division du travail, vous n'avez pas de remède, pas de solution, rien à conseiller! La division du travail est un principe heureux, fécond, productif, qu'il faut savoir employer favorablement à l'industrie et au travailleur. Pourquoi l'attaquezvous ? La division du travail n'empêche pas de varier ses travaux ; au contraire, elle s'y prête éminemment. Si vous aviez dit, « le vice, c'est le principe de contitinuité, » — comme vous deviez dire pour être conséquent à votre très-juste critique, — le remède s'offrait
à vous de lui-même : vous posiez que le physique et le moral de l'homme exigent l'exercice de l'Industrie en séances courtes et variées ; et la division du travail, au lieu d'être pour vous un obstacle, devenait un moyen. Vous avez bien compris, vous avez exprimé la supériorité que donne aux laboureurs et à certains ouvriers la variété de leurs travaux ; pourcjuoi donc, encore une fois, vous butter contre la division du travail, qui peut favoriser merveilleusement la variété des travaux ?
Et vous aussi, M. Lombard, de la phthisie pulmonaire, j'aurais bonne envie de vous railler pour cette conclusion bizarre et saugrenue que vous mettez au bout de votre bon mémoire : « que les ouvriers de\Taient al- » 1er chaque jour, en plein air, agiter les parties de leur » corps qui sont en repos dans leur travail. « — Allons, on ne dit pas des choses comme cela, M. Lombard.
Vienne maintenant l'Académie, avec le prix qu'elle offre, de temps à autre, à la découverte de quelque procédé sanitaire, applicable à tel ou tel genre d'industrie. Elle devrait laisser là son savant microscope, et regarder avec ses yeux, l'Académie; et alors elle apercevrait que, dans notre régime industriel, toutes les industries sont délétères au corps et délétères à l'âme, et elle proposerait son prix sur l'ensemble. Mais bah ! elle s'en gardera bien. — J'ai vu dans l'incendie de Salins, une bonne femme, — elle avait perdu la tête, — qui éteignait bravement, avec une caraffe d'eau et un verre à
boire, la devanture de sa boutique La maison et la
ville flambaient.
Il viendra un temps où les peuples désabusés donneront trois sous par tête d'Économiste qu'on leur apportera dans un panier. Léoh Gozlan,
Passons à présent au dire de réconomie politique. C'est Transon qui la mène, comme vous allez voir : — un article charmant.
Les économistes confessent tous que si la séparation des travaux est un puissant moyen d'accroître la production et d'améliorer les produits, c'est aussi pour les producteurs une cause certaine d'abrutissement ; et cependant ils ne font nul effort pour trouver une issue à ce véritable cercle vicieux qui ne laisse plus qu'à choisir entre la dégradation de l'homme et l'imperfection du travail. Écoutons à ce propos un de ceux qui ont le plus contribué à vulgariser parmi nous la science créée par Adam Smith : « Un homme, dit M. Say, » qui ne fait pendant toute sa vie qu'une même opération, » parvient à coup sûr à exécuter mieux et plus promptement )) qu'un autre homme; mais en même temps il devient moins » capable de toute autre occupation, soit physique, soit mo- » raie ; ses autres facuUès s'cteigncnl, el il en résulte %me dé- » GÉNÉBESCENCE daiis Vhommc considéré individuellement. » M. Say montre lui-même que ce n'est pas seulement l'ou varier qui dégénère de sa nature par l'application à une fonction unique ; c'est encore, dit-il, l'homme qui par état exerce exclusivement les facultés les plus déliées de son esprit. Mais c'est principalement par rapport à la classe inférieure qu'il s'attache à montrer les fâcheuses conséquences de la division du travail. « Dans la classe des ouvriers, dit-il, cette incapa-
>i cité pour plus d'un emploi rend plus dure, plus fastidieuse et » moins lucrative la condition des travailleurs. Ils ont moins » de facilité pour réclamer une part équitable dans la valeur » totale du produit. L'ouvrier qui porte dans ses bras tout » un métier, peut aller partout exercer son industrie et )' trouver des moyens de subsister; l'autre n'est qu'un acces- » soire, qui, séparé de ses confrères, n'a plus ni capacité; » ni indépendance, et qui se trouve forcé d'accepter la loi « qu'on juge à propos de leur imposer. «
Ayant si bien décrit le mal (1), vous croyez peut-être que le docte professeur y va chercher remède. Point 1 ce n'est pas son affaire. Exposant les phénomènes de la production, delà distribution, et de la consommation des richesses, il dit ce qui est pour, il dit ce qui est contre, le tout avec une lucidité de style très-remarquable, et il ne s'embarrasse pas du reste. Voici la conclusion finale de son chapitre sur la division des travaux : « En résultat, on peut dire que la séparation des » travaux est un habile emploi des forces de l'homme : » {habile emploi, M. Say ! un procédé d'où résulte selon vousmême la dégénérescence de la nature humaine ; habile emploi, un mécanisme qui éteint les facultés de l'ouvrier, qui lui ôte sa capacité et son indépendance ! certes, il y a ici un étrange abus de langage), « qu'elle accroît en conséquence » les produits de la société, c'est-à-dire sa puissance et ses
(I) Transon fait honneur ici à M. Say d'un mérite qui appartient tout entier à Lémonley, dont on retrouve les phrases à peine altérées dans le texte de M. Say. C'est ici de la part du coryphée de l'Économisme un mérite de pure incrustation et non pas de sagacité personnelle. L'Économie politique, avertie par l'excellente critique de Lémontey, redisant des phrases entières de cette critique, et n'en continuant pas moins hardiment son commerce, aux applaudissemens du libéralisme de la restauration, c'est un phénomène d'inintelligence et de charlatanisme suffisamment remarquable!
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» jouissances (non pas sans doute la puissance et les jouis- » sances de l'ouvrier), mais qu'elle oie quelque chose à la ca- » pacité de chaque homme pris individuellement. » Quelque chose ! est un peu bien faible après les aveux précédents de l'auteur; mais je vois bien ce ([ui a mis son esprit en repos; c'est le « chaque homme pris individuellement. » M. Say avait déjà eu la précaution de nous dire que s'il résulte de la division du travail une dégénérescence, c'est dans l'homme considéré individuellement. (Voir plus haut la citation.) J'entends ; — Les individus dégénèrent ; ils perdent la dignité de leur nature, leurs facultés, leur liberté ! Ce néanmoins LA SOCIÉTÉ va toujours se j)erfeclionnant. — Cela rappelle un peu ce bon simple qui donnait à perte le détail de sa marchandise, espérant qu'il pourrait se récupérer sur l'ensemble de la vente.
Dès l'année 1808, M. Fourier, se garant de l'engouement général qui commençait à gagner les esprits en faveur de l'économie politique, la signalait comme une science fausse, une illusion, nn cercle vicieux. — En '1829, indigné de voir les économistes réduire définitivement leur science à une simple analyse du mal existant, et ne chercher aucune voie d'amélioration : « C'est agir, s'écriait-il, comme un médecin qui dirait au malade : « Mon ministère consiste à faire ;) l'analyse de votre fièvre, et non pas à vous en indiquer les » moyens curatifs. » — Un tel médecin nous semblerait ridicule ; c'est pourtant le rôle que veulent prendre aujourd'hui quelques économistes qui, s'apercevant que leur science n"a su qu'empirer le mal, et embarrassés d'en trouver l'antidote, nous disent comme le renard au bouc : Tâche de t'en tirer et fais tous les efforts. » (N. M. Ind., page 39.)
Et maintenant, s'il est constaté que M. Fourier apporte
le vrai moyen de tirer du puits le pauvre hère, ne trouverail iy
t-on pas qu'il a le droit de remontrer sévèrement les économistes sur la nullité de leur science?
Voici le problème que les économistes devaient résoudre, ou au moins proposer : « Conserver les avantages incontestables de la division du travail, même l'introauire dans tous travaux de culture et de ménage, où l'industrie actuelle n'opère que par compUcalion la plus grande, affectant à un seul individu toutes les nuances d'une fonction, et cependant échapper aux graves inconvénients signalés par M. Say, inconvénients inévitables dans les grands ateliers de fabrique où l'industrie des civilisés opère par séances de la plus longue durée et de la plus grande monotonie.
Le procédé d'industrie sociétaire, exercée en courtes séances et distribuée par Groupes et Séries de Groupes^ satisfait pleinement à cette double condition. Dans le Phalanstère toute fonction agricole, ou de fabrique, ou de ménage, est accomplie par des Groupes de travailleurs. La tâche ainsi partagée entre plusieurs se fait avec rapidité, de sorte que, dans une même journée, le même individu peut s'appliquer successivement à des fonctions très-diverses.
La division parcellaire du travail devient la condition essentielle de l'application du procédé; car elle seule peut permettre d'affecter sans cohue un grand nombre de travailleurs à une même fonction. Mais en même temps la courte durée des séances introduit la variété des. travaux, et ainsi procure à chacun le développement de toutes ses facultés, la satisfaction de tous ses goûts.
On objectera peut-être que, pour accomplir un travail avec perfection, il ne suffît pas que l'ouvrier n'ait à s'occuper que d'un simple détail ; que, pour acquérir ce qu'on appelle dans
les arts le tour de main, il lui faut aussi une longue pratique. — Ceci est un fait incontestable, mais qui n'entraîne aucunement la nécessité d'une pratique en longues séances. — Quand les riches do la société actuelle veulent acquérir de l'habileté dans quelque exercice de corps, comme danse, escrime, natation, manège, ils ont besoin aussi d'une longue pratique; mais s'il leur fallait danser ou chevaucher tout le long du jour, et toute la semaine, et toute l'année, ce qui leur est un exercice salutaire leur deviendrait une fatigue insupportable. — Il en est de même de la dextcrilé indusiricUc, qui n'exige nullement une application exclusive et sans relâche. {Le Phalanstère.)
Faites ordonner une purgatîon à vostre cervelle elle y sera mieux employée qn'à vostre estomacb. Montaigne,
Ici, je voudrais bien en avoir fini avec ma thèse : mais, hélas ! je sais les objections ; elles ont assez souvent traversé mes oreilles : les voici, bien typées en ma mémoire.
— « Monsieur, un homme ne peut pas être universel ; il ne peut tout savoir et tout faire. »
— Eh ! c'est tout-à-point pourquoi nous proclamons l'impuissance de l'homme isolé, les vices du Morcellement, la nécessité de la convergence de forces différentes, de l'alliance des capacités diverses, la nécessité de l'Association.
— « Mais un homme ne peut pas avoir vingt états, et être habile en tous. »
— Aussi ne s'agit-il nullement de donner à chacun vingt états. La Civilisation, qui fait tout de travers, tombe dans les deux excès opposés d'extrême simplicité et d'extrême complication. Ou bien elle opère la division parcellaire du travail, comme dans ses manufactures, et alors elle applique la vie d'un homme à une opération qui dure une minute, une seconde, et recommence toujours. — Ou bien elle n'établit pas la division, et alors elle force le travailleur à se charger de tous les détails relatifs à son art, à son métier. Elle oblige un jardinier, par exemple, à savoir et à exécuter tout ce qui concerne la culture de deux ou trois cents plantes différentes ; ce qui est impossible en pratique. L'exploitation d'un domaine quelconque exige, pour être bien faite, uue masse de connaissances théoriques et pratiques, en agriculture, en botanique, en physique, en administration, en relations commerciales, etc., etc., qu'aucun homme ne peut cumuler : hé bien ! la Civilisation n'a pour cela qu'un fermier, un paysan ignorant ! Elle jette toutes les affaires, tous les détails d'un métier, d'une profession, d'un état, sur les bras d'un homme. En Harmonie, au lieu d'un jardinier affecté à la culture de trois cents plantes différentes, vous avez pour cette culture, — faite en grande échelle, bien entendu, — trois cents Groupes. — Il en est de même pour toutes les Industries, et vous ne vous affiliez qu'au nombre de Groupes qui est en rapport avec vos facultés, votre vouloir-faire, et votre savoir-faire.
— « Mais, Monsieur, un homme de génie (bon ! voici la sollicitude obligée pour l'homme de génie. De quoi on s'inquiète ! ) ne consentira pas à sortir de son cabinet pour aller travailler à la terre. 11 ne se soumettra pas à vivre sous un régime où vous le forcerez à changer de travail de deux heures en deux heures. »
— « Où vous le forcerez! où vous le FORCEREZ !!! c'est ce forcerez qui revient là toujours, exprès pour vous faire damner ! Eh ! génie ou non, bon Dieu ! qui parle de forcer personne? Si un savant veut passer sa vie dans son cabinet, qui l'oblige à en sortir ? qui le force d'interrompre son travail? Qu'il ne l'interrompe ni pour boire, ni pour manger, ni pour dormir ; qu'il travaille dans son cabinet jusqu'à y crever, si cela lui CONVIENT, est-ce que la forme sériaire s'oppose à cela ? Ce que nous disons, — et cela est banal, — c'est que la nature use et tue l'homme qui occupe continuellement son esprit et laisse dormir son corps ; que la fatigue du travail de tète trop prolongé devient un supplice intolérable ; qu'au lieu d'aller se promener sur une route, dans la rue, dans un champ, de mettre bêtement un pied devant l'autre, à la manière des Civilisés, pour prendre de l'exercice et se délivrer de l'obsession d'une pensée, le savant, après son travail de tête, sera heureux d'aller au travail des champs ou des jardins. II trouvera là des Groupes ardents, intrigués, joyeux, qui vaudront bien, pour le distraire et l'exercer, le grand exercice, la grande distraction des Civilisés, leur maussade, leur désœuvrée, leur éternelle et insipide promenade ! Et certes, qui a travaillé de tête le sait : une
294 HARMONIE. tïV. î. CH. II.
idée maîtresse d'un cerveau échauffé par une trop longue incubation de la pensée, c'est une abominable torture !
Et cfuand elle s'y cramponne et s'acharne, lorsqu'elle vous poursuit au bain, dans la rue, au lit, partout !... qu'elle s'est établie sous le crâne, irritant, mordant, tenaillant toutes les fibres d'un cerveau qui tinte, c'est à rendre fou de douleur ! Alors on la maudit, cette société impuissante et flasque, qui n'a ni charmes ni exorcismes, et vous livre ainsi, sans secours et sans aide, aux griffes aiguës du démon des cruelles insomnies.... — Laplace a exprimé quelque part ces tortures du savant, récriminant de ce que notre société est trop pauvre en mobiles extérieurs capables de faire diversion à cette fièvre de tête ardente. Il déclare que, pour lui, quand il avait eu le bonheur de rencontrer quelque forte et valable distraction au dehors, il retrouvait, dans son cerveau rafraîchi, sa pensée alerte et vigoureuse, et qu'alors, et souvent sans effort et sans peine, il découvrait ce qu'il avait trop long-temps et vainement poursuivi. — Messieurs de l'objection, accepterez-vous la réponse de Laplace ? vous paraît-il compétent, et serezvous dorénavant tranquilles sur le sort des hommes de génie au Phalanstère ?
§IV
Hors d'icelle, point de salut.
Le Cutéchismc,
Voici Ja thèse :
Tout homme a des forces musculaires et intellectuelles. C'est donc que tout homme est appelé à user de son corps et de son intelligence, — chacun, sans doute, en proportion des doses naturelles de ses facultés.
En outre, l'exercice doit être proportionnellement intégral ; car si un seul membre, un seul muscle est exercé, l'équilibre naturel des parties dans le tout est détruit. Les sucs nourriciers et la force se portent d'abord sur le muscle dont l'exercice les appelle ; bientôt il y a excès, exubérance monstrueuse, ou fatigue , exténuation, atonie, atrophie, — et les autres parties du corps non exercées s'appauvrissent, se débilitent, s'altèrent.
La santé, la vigueur du corps et de l'âme [mens sana in corpore sano), sont au prix d'un exercice intégral, équilibré, des facultés de l'âme et du corps. Cela est d'une surabondante évidence. Point d'Harmonie hygiénique sans cela. — Or, il n'y a pas d'exercice intégral équilibré, et par suite, de santé, de vigueur intellectuelle et corporelle, d'harmonie psycho -physiologique dans l'homme, hors du régime des Séries, hors de la loi d'alternance des fonctions.
Admirez a quelles honteuses aberrations la raison humaine est pourtant parvenue, en prétendant façonner l'homme à la Civilisation ! A mesure que l'esprit se resserre, que l'âme se matérialise, que le corps se pétrifie, que les populations s'énervent, que l'espèce ouvrière,
— car, au milieu de nos fanfaronnades de liberté, il est bien vrai qu'il existe chez nous des espèces, — que l'espèce ouvrière, dis-je, s'abâtardit..,, leur système industriel se perfectionne ! Et quand l'homme est descendu plus bas en rang que la brute des bois, — plus bas, car elle bondit dans ses bois, forte, libre et fière ! — quand le titre humain s'oblitère et s'efface ; quand ils ont fait l'homme, cheval aveugle, roue, piston, manivelle, oh ! alors, c'est l'apogée de leur perfectionnement industriel !
— Eh ! quelle est donc la valeur de votre Industrie , si elle n'aboutit qu'à la dégradation du travailleur, à l'esclavage et à la misère des populations ?
C'était bien justice, que la raison humaine recueillit cette honte, et fût traînée jusqu'au bout de ces monstrueuses conséquences. Qu'il s'agisse d'âme ou de corps, n'est-ce pas toujours, en effet, de répression qu'elle a parlé? N'a-t-elle pas voulu toujoiu-s se poser dominatrice, et régenter la nature ? L'âme et ses passions, le corps et son organisme, l'orgueilleuse a prétendu faire tout entrer de force dans le cadre d'acier de la forme sociale et des lois qu'elle avait faites.
Voyez donc ! quand tout change, se meut et se transforme ; quand l'Alternance est le signe, la manifestation, l'acte même de la vie ; quand, dans l'univers infini, il n'est mathématiquement pas une molécule en re-
DÉVELOPPEMBNT INTELLECTUEL. 297
po!>, et f|ue la fixité absolue d'une seule molécule sulîirait poui' détruire l'ordre général, on veut immobiliser l'homme !.... L'homme, que Dieu a si richement doté d'intelligence, de force, de passions variées, d'infinies facultés, on veut le soustraire à cette loi d'Alternance , mère des équilibres et des hautes Harmonies, loi de vie, avec laquelle un être est en affinité d'autant plus intime, qu'il occupe un degré plus élevé dans l'échelle des êtres ! Mais c'est une révolte corps à corps contre l'ordre naturel des choses, contre la volonté de Dieu, révélée par les besoins, les désirs et les Attraits qu'il a mis en nous. Races flétries, dégénérées, souffreteuses, au sang impur ! intelligences éteintes ! torpeur des âmes ! ennuis dévorants 1 maladies des corps et des esprits ! deformations des êtres! dégénérescences!... vous témoignez, vous accusez, vous pimissez !
Vienne donc la réintégration paradisiaque, le baptême du bonheur, le temps des joies, des plaisirs changeants , des travaux variés , des contrastes infinis ! Tienne sur la terre le mouvement, la vie, la liberté ! Vienne enfin la loi d'Alternance éveiller les puissances endormies, délivrer les ressorts comprimés, les facultés esclaves.... Hommes! hommes! jusques à quand vous perdrez-vous donc en des disputes vaines ? Riches de la terre, puissants de la terre, il n'en est pas un parmi vous qui ne puisse sonner lui-même l'heure de la délivrance! oreilles sourdes, intelligences sourdes, cœurs sourds, combien de temps encore faudra-t-il vous jeter la Parole, et combien de temps vous demander l'épreuve.. .. l'épreuve sur une demi-lieue carrée de terrain ?