‹ Destinée sociale (volume 3)Chapitre 5 sur 116 · PARTICULIER · texte numérisé non relu

PARTICULIER

Le bonheur de l'espece, le bonheur de tous, le bonheur solidaire, l'Harmonie sociale etaient une chimere ; y croire etait une insigne folic ou une impiete. Mais en meme temps l'individu restait Homme et voulait jouir (en ce monde ou en l'autre, peu imporle). — De-la, que pouvait-il sortir? — Eh! grand Dieu! ce qui en est sorti: Pegoisme, etrien quel'egoi'sme; e'est-a-dire, un espoir tout individuel, une regie de conduite faisant consister la sagesse reelle, pratique, veritable, a chercher pour sot, et tout au plus pour les siens, son bien dans ce monde, a savoir se caser soi et les siens dans ce monde, ou,cequiest encore ettoujours l'egoisme,apreparer son salut, e'est-a-dire, son bonheur individuel dans l'autre monde. Quant au bonheur de YHumanite entiere dans ce monde, ouau salut de V Humanite entiere dans l'autre, e'etait folie d'y songer suivant les theories philosophiques, e'etait impiele d'y croire suivant les dogmes religieux : les philosophies et les prfetres se renconlraient dans une negation commune ; ceux-la parlant au nom de la raison humaine, ceux-ci au nom de Dieu et de la foi. . ,

INTERMEDE. iXX

Oui! le lien supreme et harmonique de tous les Etres du monde en Dieu, le bonheur possible de 1'espece, la belle Destinee qui doit etablir sur la terre l'abondance , 1'amour , I'unite , la felicite univcrselle , investir l'homme de sa royaut6 sur la creation, ct le conduire par le bonheur terrestre aux bonheurs et aux gloires des devcloppemens futurs et des vies eternellesulterieures: tout etait faux et condainne! Ces saints desirs de Tame quiveutle bonheur pour toutes les ames, cette religieuse esperance du regne des lois de Dieu sur la terre, ces lumineuses emanations de l'Etcrnel Soleil de la lumierc

du monde, ces aspirations divines c'etaient des pie-

ges de Satan! Car la croyance au regne de Dieu sur la

Terre etait une h6resie l'expression de cette croyance

un blaspheme et la recherche des moyens d'etablir

le regne de Dieu ici-bas, une orgueilleuse r6volte de Titan contre Dieu!

Yoyez-vous la consequence a laquelle on etait forcement conduit par le principe meme du dogme? — Travailler a etablir dans la society les lois de Dieu, c'etait se revolter contre Dieu! car le regne des lois de Dieu dans la societe ferait le bonheur des hommes sur la Terre, et Dieu, aflirmait le dogme, ne veut d'aucune (aeon que le bonheur regne sur une Terre qu'il a devouee aux larmes et aux douleurs. — Se peut-il rien de plus monstrueusement contradictoire, rien d'aussi absurde?

Tel est pourlant le dogme qui, depuis les temps les plus recules, subjuguant l'intelligence et obscurcissant le sentiment nature! de la Destinee vraie, a emp6che le Genie humain de decouvrir cette belle Destinee, en lui interdisant d'en rechercher les voies, ou, ce qui a ete plus fatal encore, en faisant croire aux hommes que l'idee d'une Destinee heureuse etait une chimcre(i).

(i) Un lecteur judicieux ne manquera pas de faire ici une relnanjuc importante : e'est tpie, s'il est impie et absurde dc nier a priori la possihilite du bonheur nniversel sur la terre, en soutenant que Dieu vent ahsohimnnt que le mal s'y perpe'tuc. il

XXII INTERMEDIN

Ce dogme (jui eonsiderait le Mai conime perpetuellement impose a laTerre par- la volonle de Dieu, qui regardait la souffrance comme etant la loi de Dieu pour la terre, comme le moyen voulu de la purification et du salut, ce dogme etait evidemment contradictoire avec l'esprit veritable du Christ et de sa doctrine. Le Christ voulait que les hommesformassentune societe de freres, qu'ils s'unissent entre eux et en Dieu par l'amour. L'ideal social, dont la realisation etait le hut de ses predications, de son saint devouement et de sa mort, serait une societe heureuse, car il est impossible de comprendre la paix universelle , la justice univcrselle et l'amour universe! sans le honheur universel. 11 est evident que dans un monde oil la vertu est generale, oil tousles homines s'aiment, s'entendent, et travaillent a l'envi au honheur les uns des autres, dans le monde que voulait Jesus, il n'y a plus de place pour le mal social. La pensee la plus elevee du Christ, comme toute haute pensee d'humanile, etait done directement contradictoire a ce dogme du mal. Ce dogme eut peri dej& si le desir du Christ se Cut deja incarne dans la societe humaine : et il succombera sans retour le jour oil ce grand desir pour lequel le Fils de 1'IIomme est mort il y a dix-huit cents ans, sera realise par le moyen dont la revelation a ete reservee a Fourier, et pour lequel, lui aussi, il a soutTert et il est mort, passus et mortuus est.

Si la douleur, si les souffrances, si toutes les miseres nous sont imposees par la volonte ahsolue de Dieu; s'il lui plait que nous subissions le joug du mal ; si nous ne pouvons meriter aupres de lui, rentrer en grice, et gagner notre salut eternel que par ces douleurs, par ces souf-

est encore fort de'raisonnable de faire contre cette possibilite l'objection a posteriori que Ton reproduit cependant cliaque jour. On dit : s'il y avait une destine'e possible de honheur pour riiomme, il y a long-temps qu'on Taurait trouve'e. — Eh! comment I'aurait on trouve'e, puisque, jusqu'a notre sge, on ne I'a jamais cherche'e, etqu'onn'a meme jamais cm qu'ellefut possible ?

INTERMEDE. XXIII

frances, et par noire resignation a les supporter; si Dieu considere comme une revoke contre sa volonte 1c bonheur gout6 sur la terre, la charite alors est une tres-

grande inconsequence Porter secours a voire frere

qui souffre, c'est tendre uri piege a sa f liblesse, c'est lui enlever des merites, des occasions, des moyens de salut. Si vous diminuez le mal sur la Terre, si vous y failes regner l'abondance, lebien-etre, si vousy remplacez les privations et les sacrifices par les satisfactions, vous eles le plus perfide des tentateurs, vous 6tes le plus grand de lous les fleaux ; car vous avez seduit les homines et vous leur avez enleve les moyens de leur salut : ce bien-elre que vous avez repandu sur vos freres, ces joies, ces satisfactions que votre charite ardente a versees sur eux, ce bonheur goule sur la terre aura irrite Dieu et escomple pour 1'eternite le bonheur de vos freres. Ainsi vous serez d'autant plus malfaisant que vous ferez plus de bien ici-bas; et plus pres la charite approchera de son but, plus elle sera ingenieuse et puissante a rendre heureux les humains, plus e!le aura prepare de victimes a I'enfer (et l'enfer de ce dogme terrible est eternel)! Yoila les consequences ou le dogme mene! Quiconque accepte le principe, s'il veut 6tre logique, doit accepter aussi ces consequences monstrueuses. Et c'est pourtant la ce que l'ignorance, la faiblesse, et I'orgueil humain ont mele a la doctrine du Christ !

Si la charite, qui est une expansion du coeur et que prescrivait la loi du Christ, s'est developpee malgr6 le dogme, qui etait une erreur de 1'esprit, ce dogme n'en a pas moins cu puissance de renfermer la charite dans le cercle le plus elroit, de la limiter a une action miserable, essentiellement individuelle et fragmentaire. En effet, il a reduit la charite a avoir pour expression I'aum6ne, la degradante aumdne; l'aumone qui caracterise la barbarie d'une societe dans laquelle les malheureux et les faibles sont abandonn6s aux hasards et aux humiliations de cettc charite; individuelle, avilissanteet corruptrice.Celtecharit.6-la, tout excellent^ qu'elle soit comjne

XXIV 1MEKMEDE.

sentiment et dans son principe, a bien plus nui a la societe qu'elle ne lui a ete utile ; car en jetant des goultes d'eau sur l'incendie elle n'a finalement servi qu'a I'accroltre. L'aumdnectla charite publique (qui, elleaussi, a toujours ete reduiteti Taction individuelle, parcc qu'elle n'a jamais eu pour objet que le soulagement transitoire de 1'individu souffrant), 1'aumone et la charite publique, loin de les diminuer, ont nourri la miserc et la corruption dans la societe.

La cbarite, qu'un dogme vrai, qu'uno philosopbie vraie eussent developpee,etque les dogmes et les philosophies du passe ontetouffee, c'est la charite superieure, intelligente et large, la charite sociale, qui n'exclut pas l'exercice eclaire de la charite individuelle tant qu'elle est necessaire, mais qui montre au coeur et au genie de 1'homme, pour but a atleindre, 1'amelioration gen6rale de la societe, la destruction de la misere, duvice, de la soulfrance, dans leurs racines memes, l'annihilation du mal enfin dans ses causes. Yoila la charite qui ful resultee des enseignemens du Christ, et qui, excitant et sollicitant le genie de rilumanite a la recherche du bonheur social, en cut des long-temps ouvert lesvoies, si la foiau bien, la confiance en Dicu et l'esperance eussent prevalu contre ce dogme du desespoir et du mal qui damnait le monde et le livrait a Satan.

Lorsque la poesie sombre et lugubre qui avait enveloppe ce dogme des plus effrayans mysteres etait dans toutc la force de son influence sur l'esprit des peuples, elle pouvait du moins servir k sanctionner des prescriptions de vertus et de sacrifices. Aujourd'hui cette force est detruite : l'enfer et ses terreurs tiennent fort peu de place dans les preoccupations des hommes, et 1'individu, il faut en convenir, precipite dans le tourbillon d'un egoi'sme effrene, se devoue tout entier & son interGt, a sa fortune, au travail de son bien-tHre, sans trop se soucier de ce que ce bien-C'tre pourra lui faire perdre dans l'eternite. Ainsi, 1'individu s'est completement aflVanchi du dogmo, quant a ce qui concerne son individualite; mais

INTERMEDE. XXV

quant a ce qui concerne la societe, il s'atlache fortemcnl aucontraire a I'idee du dogme, et se range devotement ou philosophiquemcnt a son principe ; car ce principe caressed legitime son egoisme. Qu'est-ce qu'un egoiste, en effet? c'est l'homme qui fait au dogme du malheur aussi bon marche du bonheur de ses freres, du bonheur de la societe, qu'il met de fureur a lui disputer son bien propre, son bonheur isole.

Oui, ce sont les hommes le plus impetueusement devoues a l'edification de leur fortune individuelle, les hommes qui n'ont qu'une seule pensee, qu'un seul but, celui de s'abriter contre le mal general, eux et leur famille, et d'accumuler dans le nid qu'ils ont construit a leur egoisme toutes les commodites, toutes lesjouissances de la vie ; ce sont ceux-la precisement qui se montrent les apotres fervens de la necessile du mal social sur la terre — lis vous disent avec un aplomb incroyable, les uns, qu'il est impossible, les autres, qu'il est impicde vouloir realiser pour tous les hommes, quoi? ce qu'ils travaillent si ardemment a realiser pour eux-memes! Et vous entendrez ces egoi'stes naifs repondre avosprincipes d'universalisation du bonheur, en arguant contre eux de la parole du Christ, de ce Christ qui a ete tout amour, tout devouement pour l'Humanite !

Ainsi ce dogme fatal, ancien, engendre par le Mal, qui s'estintroduit dans toutes les doctrines philosophiques et religieuses, qui a altere et corrompu les plus pures d'entre elles, et qui, depuis plusieurs milliers d'annees, a courbe universellement sous son joiigl'intelligence humaine ; ce dogme qui nie la realisabilite de la paix, de l'unite, de l'ordre, de Fharmonie, de la volonte du Christ, du bonheur des hommes sur la terre ; qui la devoue a jamais a la misere, au crime, au versement du sang, aux larmes et auxdouleurs; ce dogme enfin qui, sur le front de Satan, le genie du Mal, posait la couronne legitime du monde, a toujours eupour effet dejeter l'homme dans I'egolfsme, en ne lui laissant d'autre but que son propre bonheur actuel ou futur.

xxvi interim; de.

L'opinion derivee <le ce dogme est aujourd'hui la Theorie commune a tous les egoismes, egoisme des individus, egoisme des sectes, des partis et des classes; c'est leur principe de ralliement. Elle constitue done, si Ton peut nipprocher ces deux mots, la religion de l'egoisme.

Voila quelle est ['influence finale de ce dogme, que beaucoup d'hommes honorables, mais peu clairvoyans, prennent maintenant encore, soit en prose, soil en vers, pour theme de leurs elucubrations religieuses, philosophiques, et melancoliques. Quelle demence! Messieurs les prosalcurs, Messieurs les poetes, qui exploitez si malencontreusement encore les lieux communs de cette vieille et triste donnee, permettez qu'onvous soumette lidee qu'en agissant ainsi vous agissez sans voire intelligence. Voire intelligence, en elTet, etl'exp6rience positive des temps passes et presens vous montreraient facilement qu'en enracinant dans les esprits la theorie de la necessite du mal social, qu'en propageant, par vos vers et par votre prose, la croyance a l'impossibilite du bonheur general sur la terre, vous n'aboutirez qu'a renforcer 1'egoisme : car encore une Ibis , quand vous aurez convaincu 1'individu que le bonheur general ne peut pas 6tre realise, quel autre but lui reslera-t-il que celui de son bonheur exceptionnel ? Si le mal general est une n6cessite permanente, ne devient-il pas sagesse de s'abriter aussi bien que possible, soi et les siens, contre ce mal general? Et ne devient-il pas folic de se preoccupcr du bien universel, du bien social, de consacrer sa vie a sa recherche, si ce bien n'est qu'une chimere?

Ehlmalheureux! proclamez, proclamez done deloutes les forces de votre eloquence et de votre ame , proclamez que le bonheur est possible sur la terre comme dans le ciel! que comme le ciel dans lequel elle nage, la terre appartient a Dieu son createur! qu'apres les premiers jours de faiblesse, d'ignorance et de misere, viendront les beaux jours de la puissance, de la gloire et de 1'Harmonie! dites-nous que le bonheur de nos freres est pos-

INTERMEDE. XXVII

sible , si vous voulez que nous nous consacrions a preparer Ie bonheur de nos freres!

Hommes de religion, philosophes, poetes! voila trop long-temps que vous engendrez, que vous nourrissez, que vous legitimez et consacrez I'egoi'sme, qui est la seule sagesse dans le systeme d'idees que vous avez propage. Developpez enfin lc devouement et l'amour de l'Humanite en offrant au devouement un grand but, en proclamant que l'amour de l'Humanite n'est pas un sentiment improductif et sterile! Comprenez et failes comprendre & vos freres qu'il y a devant l'Humanite un beau, un splendide avenir; qu'il est glorieux, qu'il est grand et religieux auxgenerationsactuellesd'y travailler, ne fut-cc que pour les generations qui viendront apres elles. Ne voyez-vous pas, hommes de religion , philosophes et poetes! que, si vous repandiez parmi les hommes cette foi a la Deslinee humaine, et cette sainte esperance du bonheur de l'Humanite, cette foi et cette esperance 6veilleraient une ardente charite dans les cceurs? que I'egoi'sme n'aurait plus ni pretexlc, ni refuge? qu'il ne pourrait plus comme aujourd'hui s'envelopper du manteau de la raison et de la sagesse, et que, apparaissant dans toute sa nudite hideuse, il ferait peur a toutle monde? Mais si vous ne voulez pas que les hommes croient a l'eflicacite de leurs efforts, si vous voulez leur arracher non-seulement l'espoir du bonheur social pour leur &ge, mais encore l'espoir que leur devouement prepare le bonheur des ages suivans, alors, cessez vos declamations ridicules conlre I'egoi'sme; car, encore une fois, la consequence humaine des principes de voire prose et de vos vers, c'est que l'6goisme est la seule sagesse, que le devouement est une chose inutile, puerile, une absurdite, une niaiserie.

Je n'ai pu m'empecher de combattre ce vieux dogme del'Orient, qui, des avant 1'originedestempshistoriques, s'est repandu dans les nations , a corrompu toutes les philosophies , empeste toutes les religions , determine sur tous les points du globe l'avortement du genie social,

XXVIII INTERMEDIN

et mainlenu plus dedeux milleansde troprHumaniledc notrc lerre hors des voies ou Dieu l'appclle. J'ai constats, en le comhattant, que l'intelligence humaine est maintenant encore universellement esclave des consequences de ce dogme ; car l'impossibilite du bonheur social sur la terre est une idee qui, bien quo approchant de sa fin, est aussi puissanle aujourd'bui dans le monde oil elle regne a 1'etat d'opinion, que quand elle y regnait comme article de foi; et cela parce qu'elle s'allie avec 1'egoisme general, le legitime et le nourrit.

Ainsi, grace a la longuo influence du mal sur la terre, grace a des principes faux, a des dogmes malfaisans, promulgues des leberceaudu monde paries theocraties, dontils servaient la domination; acccptes par Tignorance des peuplcs, roules d'Sge en age dans le grand fleuve de' la tradition, et meles a toutes les conceptions philosophiques ou religieuses, l'intelligence refuse encore de croirc a la Destinee. C'est en vain que le Genie de l'Humanite, gravitant instinctivement et par les vertus int6rieures de sa nature vers la sphere dont les harmonies I'appellent, a elcve, dans les trois derniers siecles, a la gloire et a la puissance humaines de superbes trophies : c'est en vain que nous avons, par la science, conquis la terre etenvahi les cieux!

Eh quoi! 1'homme, ce ver de terre, celte creature dont vous vous etes plu a proclamer la faiblesse , 1'humilialion, la misere; cettc creature jetee sur une terre maudite pour y vivre esclave des elemens, pour y etre le jouet de leurs mouvemens desordonn6s, et s'y aneantir dans le sentiment de sa propre petitesse ; cette creature impuissante, la voici qui dompte ces elemens terribles, qui regie leurs actions, subjugue leurs forces

et les fait servir a ses besoins et a ses plaisirs! Les

ronces et les epines devaient dechirer et ensanglanter a jamais ses pieds dans les vallons de la terre maudite ! Et voici que la cr6ature condamnee aux ronces et aux 6pines arrache les epines et les ronces , ou mieux encore, les transformant par la greffe, leur commandc

INTERMEDE. XXIX

d'adoucir leur ecorce et de porter des fruits savou-

reux! Partout ou elle fait actc de volonte sur la

terre d'exil, cette terrc d'exil se couvre de fleurs et d'epis, se sillonnc de canaux et de routes rapides, de cites populeuses et de palais somptueux... Et si elle ouvre les flancs de cette terre de malediction, elle les trouve remplis de tresors... Cette terre d'exil est un riche et un beau domaine.

L'homme a puissance de regner sur la terre, de regner sur les eaux, de regner dans les airs; le sol souterrain Iui paie tribut; il assujettit tous les elemens a son service : quand sa voix se fait entendre au milieu de la creation, la creation tout entiere ecoute et oheit. Ainsi tout est soumis a l'homme sur son globe. D'ailleurs, il a deja explore le ciel; deja il en a dresse la carte, en a reconnu les lois et calcule les mouvemens; il a mesure les dimensions des astres qui l'habitent, il a plonge sur eux un regard assez puissant pour promettre des connaissances bien autrement completes, des communications m&me Et ce qu'il a fait en trois siecles de

civilisation sur un petit coin du globe n'est rien, evidemment rien a cote de ce qu'il est appele a faire, car il accrolt chaque jour les instrumens de sa puissance avec une si prodigieuse fecondite, il se soumet si merveilleusement les elemens, les choses, les distances et le temps, qu'il nc lui est plus permis de borner ses pretentions, de limiter ses esperances —

Et c'est a ces signes quo vous reconnaissez la creature dechue? la creature en butte a la malediction d'un Dieu inconsequent el cruel ? la creature condamnee aux humiliations et aux douleurs , exilee dans le triste et

obscur sejour des expiations et des larmes? Aces

signes, moi, je reconnais un Roi et un Royaume, et je salue la volonte veritable deDieu qui a prepose l'homme au gouvernement du globe, et qui excite le jeune Roi a se saisir du sceptre et a ceindre son front du diademe.

Prenez-y garde! vous qui condamnez Dieu a voulo/'r rhumiliation et la misere de l'homme ici-bas, car voici

XXX INTERMEDE.

que I'homme aurait bientol vaincu Dieu. Voire dogme, injurieux a Dieu, a pu prevaloir quand I'liomme, dans son enfance et sa faiblesse, tremblail devant Dieu qu'il supposait un matlre barbare, un despote terrible, et dont il redoutait la colere ; mais il n'est plus fait pour I'homme grandi en force et en intelligence ; car 1'homme dans sa force et dans son intelligence connaitra Dieu son pere, l'aimera de tout son amour et saura qu'il n' a rien a redouter de lui, mais tout a esperer, tout a demander et tout a attendre (i).

Kiiormo inertic « ^aincre.

Disons-le neanmoins, malgre nos conqu^tes, malgre 1' empire glorieux que notrc genie a pris dans ces derniers siecles surla nature en s'associant a ses puissances; malgre la creation et la possession des instrumens d'action, el quoiqu'il ne s'agisse plus aujourd'bui que de nous organiser, de regularise^ de combiner notre travail sur la nature, pour enrichir le monde de tous les beaux fruits de l'industrie, de l'intelligence et de I'harmonie; aujourd'bui, reconnaissons-le, l'idee du bonbeur universe! (tant les vieilles erreurs des peuples sont difficiles a deraciner!) est toujours regard^e comme une chimere.

« Jamais on ne pourra faire vivre les 'homines en » bonne barmonie, et les rendre heureux. Leurs pas- » sions s'y opposent. Le mal que nous voyons a touj jours ete et subsistera toujours. » C'est une maxime consacree. Ainsi, le prejuge, vaincu par les faits dans I'ordre materiel et dans l'ordre des sciences, nous deborde encore par la tradition dans l'ordre moral et

(i) Voyez, la note (A.), sur la doctrine de la Redemption, a la fin de cet Intermede.

INTERMEDE. XXXI

social; la litlerature ancienne et moderne en est tout impr6gnee : l'enfant le suee avec le lait, le respire avee 1'air, et l'egoisme, ainsi que je l'ai fait voir, accueille et propage avec amour et reconnaissance une incredulite a l'abri de laquelle il se sent si bien a l'aise ; de telle sorte qu'il n'est aucun prejuge plus repandu, aucun lieu commun plus universel que l'expression tie cette maxime. Pauvres, riches, savans et ignorans, tous sur ce point sont d'accord.

Observez que plus une erreur est generale et ancienne, et plus elle est pcrfide; car on ne pense pas a la suspecter, et Ton flechit d'ailleurs sous le poids d'un temoignage universel. 11 en est des hommes vivant dans l'atmosphere d'une vieille erreur, comme des hommes vivant dans une atmosphere fetide. lis vont, viennent, agissent dans un air vicie, mais sans avoir le sentiment de son infection, sans savoir rapporter a Cette putridite, que leur odorat habitue ne reconnalt pas, l'origine des maladies qui les affligent ; et ils speculent sur mille causes etrangeres, avant de suspecter l'atmosphere qui les enveloppe. Or l'erreur dont nous parlons couvre la terre entiere, des l'origine des temps liistoriques.

Ainsi, quoique cette erreur antique approche de son terme, quoiqu'elle ne r6gne generalement plus deja sur les esprits en tant que dogme religieux, mais seulement en tant qu'opinion, en tant que prejuge moral, universellement accredite par la tradition et nourri par l'egoisme ; quoique le progres des sciences et des elemens de la grandeur humainc la mine sourdement et prepare sa chute, il n'en est pas moins vrai qu'elle domine encore et oppose de toute part au developpement d'une. theorie sociale qui promet le honheur du monde, une incredulite, une indifference, une inertie deplorables, ou des resistances aussi fortes que peu intelligentes et peu reflechies.

Que faire done, lorsque Ton est certain de la possibilite de realiser un ordre social qui universaliserait la richesse, le honheur et l'harmonie, qui fonderait I'unite

XXXII INTERCEDE.

humaine et 1'eleverait au plus haut degre tie beauts, de puissance, de gloire et de splendeur? Que faire pour agiler un Ocean immobile d'incredulit6 et d'egoisme? Que faire pour ebranler cetle torpeur generate , pour mordrc sur ces prejuges auxquels Ic temps a donne la tenacite du fer et la durete de l'acier trempe? Que faire quand on sait qu'il faudrait que les homines voulussent seulement douter, examiner et eprouvcr sur un coin de terre l'efficacile du moyen social qu'on leur propose; que faire pour tirer les intelligences du fatal sommeil letbargique qui prolonge les calamiles, les fleaux et les douleurs sur la terre enliere, quand on sait qu'il serait possible et facile aux homines', s'ils ecoutaient un moment, de changer en cris de joie , en chants de reconnaissance et d'amour les pleurs et les gemissemens des peuples courbes, d'un pole a l'autre, sous le joug de toutes les miseres, dechires par toutes les soutfrances? Que faire?

Faut-il exposer sans passion, dans un langage calme et froid, la decouverte que Ton croit capable de remedier a tous les maux qui affligcnt l'Humanile', capable de fonder le bonbeur? Mais on ne vous ecoutera pas, on rira de votre idee bizarre, de votre re*ve d'honnftte homme, le mot est consacre ; on vous repondra souvent que la societe n'est pas trop inal comme ellc est; on vous repondra toujours qu'clle est tout ce qu'elle peut 6trc, et que e'est une folic que de pretendre a la modifier; on refusera certaincment de vous suivre.sur votre terrain, et i on vous debitcra unp foule de lieux communs economiques , philosophiques, politiques et autrcs, uses comme le pave des plus vieillcs rues, une foule de lieux communs dont vous etes salur6 des l'enfance et que Ton vous donnera pourtant comme des arguinens que vous auriez ignores, comme des objections tres-capablcs de refuler votre systeme que Ton ne connatt pas.

Que ferez-vous done, si vous croyez fermement que ce que Ton ne veut pas ecouter conticnt pourtant le salut du monde et le bonheur des hommes? Vous tairez-

INTKRAIiiDE. XXXII [

vous, vous renl'ermerez-vous dans le silence et la resignation! Non, si vous vous souciez du bonheur des homines; non, si vous vous sentez profondement devoue a une cause aussi sainte ; non , vous ne vous tairez pas , vous ne vous resignerez pas, non. Vous comprendrez, dans leurs causes, 1' indifference et la legerete que vous aurez rencontrees; vous comprendrez la raison des erreursqu'on vous auraobjectees, etleur puissance sur les esprits qu'elles aveuglent. Vous n'aurez aucune colere contre les indifferens, contre les gens trompes qui engendrent de bonne foi les erreurs, ou les entretiennent en repetant bravement les lieux communs les plus mediocres; mais vous vous mettrez en mesure d'attaquer

rudernent les erreurs, I'incredulite et I'indifference

lis ne veulent pas venir sur votre terrain el vous

ecouter Vous irez sur le leur, alors : et la, votre

critique ardente se mettra en ceuvre de le labourer, leur terrain, de le defoncer, de bouleverser leurs idees jusque dans leurs racines. lis ne veulent pas vous suivre dans ce que vous avez a leur expliquer dune societe nouvelle,

large, belle, fecondeet bienfaisante Vous vous mettrez

a decouvrir une a une les plaies hideuses de leur societe, sur lesquelles ils se complaisent a fermer les yeux ; vous leur ferez voir les chairs saignantes, rongees et pourries jusqu'aux os. Ils ne veulent pas venir respirer avec

vous I'air pur des regions de l'avenir Vous leur ferez

sentir les exhalaisons infectes que repand leur societe, dont ils s'obstinent a meconnailre l'etat morbide. Et ce que vous attaquerez avec le plus d'energie, ce seronl les erreurs les plus accreditees, les illusions les plus repandues, les opinions trompeuses, les fausses idees, les fausses doctrines, les sciences mensongeres, qui, par grand malheur, sont fort bien revues dans les esprits et passent pour de lumineuses verites. Vous serez prompt et raide a la riposte, quand on aura parle de votre doctrine sans se donner la peine de la connailre, avec un ton trop cavalier : (ce qui arrivera souvent, car on exige autanl de respect pour les prejuges qui ont un vieux

XXXIV INTERMEDE.

droit de cite, que Ton est injuste, impertinent el leste au vis-a-vis des verites qui n'ont encore pour elles que les veilles des grands genies auxquels on doit leur de~ couverte (i). Les prejuges d'ancienne souche sont nobles, les verites ncuves sont roturieres. )

Qand vous aurez ainsi arme votre doctrine en guerre, quand elle sera entree militairement dans le domaine des idees recues , quand elle aura riposte ferme , frappe a droite et a gauche au travers des prejuges qui ne voulaient ni l'ecouter, ni la laisser parler ; quand elle aura entame des idoles , brise des l'aux-dieux, dechire des voiles trompeurs , alors il arrivera que Ton prendra garde a elle, et que Ton en fera quelque compte ; car elle sera allee la oii va 1'attention, et elle aura prouve que , toute pacifique que soit sa nature , elle peut attaqucr et se defendre, i — ce qui est un grand point dans un monde oil Ton meprise tout ce qui paralt debonnaire, ou Ton dedaigne et baffoue sans pitie ce qui demande et merite accueil, soutien, protection, encouragement.

Si, en agissant comme je viens de dire, vous 6tes parvenu a exciter 1'attention sur une conception que vous croyez fennement importante au bonheur du monde, dontlarealisation doit calmer les souffrances des peuples, delivrer les malheureux des angoisses de la faim et de la misere, delivrer les heureux de leur ego'isme, et marier enfin sur la terre le travail et le plaisir, la richesse et les

(i) Ce pe'che de le'gerete' et d'imperlinence a l'e'gard de toutes les de'couvertes importantes est si universellement constate et blame', que Ton ne coniprend guere l'extrerne facilite' avec laquelle les homrnes y retombent toujours. II est rcraarquable que, en Civilisation , ce sont pre'cise'ment ceux qui le signalent du ton le plus pliilosophique, qui y sont le plus enclins. Bacon, que l'on nomine le pere de la pbilosophie moderne, Tinventeur, si Ton pent s'exprimer ainsi, de la raison et de l'experience, Bacon e'crivait a un de ses amis, en parlant du mouvement de la terre autour du soleil , et des travaux du grand Galilee : « J'espere que. vous avez fait justice des billevesees de cet Italien. » II est a parierqu'il y a, encore aujourdbui, a l'Institut,de savans personnages qui tourneraient le genie de Fourier en ridicule.

INTERMEDE. XXXV

buns sonlimens, Iavertu et le bonheur; si vous avez hate de dix amines, de cinqannees, d'une annee seulement le jouroii l'humaniteenlrera dans les voiesdesa prosperity, de sa dignite et de sa gloire, oii ces myriades d'hommes, defemmesetd'cnfansquisouffrent pourront etrerappeles a l'esperance et secherlcurs larmes a 1'aspect d'un bel et prochain avenir ; qu'importe, je vous le demande , que vous ayez un moment malmene les erreurs en credit et les distributeurs de 1'aveuglement? qu'importe que Ton vous ait accuse un moment de nourrir dans votre cceur la violence, I'acrimonie, la colere? II vous sera facile de prouver le contraire en desarmant au fur et a mesure qu'on ecoutera l'ldee nouvelle et libera trice , au fur et a mesure qu'on lui menagera le dedain , les coups , les attaques injustes. Et d'ailleurs , vous aurez travaille a une noble et sainte tachc , vous aurez bien merit6 de l'Humanite... Telle a du moins ete la maniere de voir de mon Mattre, telle a ete la mienne; et, en verite, on se tromperait si Ton attribuait a de mauvais sentimens la colere intellectuelle , l'aprete de style , et les bondissemens que Ton reproche a ses ecrits et aux miens.

D'ailleurs je reconnais volontiers, pour mon propre compte , que je suis alle trop loin , que j'ai plusieurs fois ete emporte au dela des bornes, que j'aurais pu souvent demeurer aussi fort en etant moins violent et plus digne; je reconnais surtout avec grande joie, que la doctrine a laquelle j'ai voue ma vie, a conquis maintenant dans le domaine de la discussion et de l'opinion publique une place assez bonne , quelle est prise au serieux par un nombre de personnes assez considerable, quelle est assez forte enfin dans la position quelle occupe , pour que ses promoteurs la revetent dorenavant de formes moins dures et moins anguleuses. M'executantmoi-m6me franchement et de bonne grace, j'espere que les lecteurs qui ont ete plus ou moins choques du ton de certains passages du volume qui precede celui-ci, seront disposes a pardonner les fautes du memo genre qu'ils pourront rencontrer dans ce qui leur resle a lire. Ce second

XXXVI INTERMEDE.

volume que je presente aujourd'hui au public , el le supplement qui lerminera bientot I'ouvrage, quoique suivant a un intervalle de plusieurs annees la publication du premier volume, sont depuis long-temps composes et imprimes en grande partie : des occupations dilficiles, des d-marches nombreuses, toates relatives a la propagation de la Theorie societaire , la publication de la Phalange, la composition de plusieurs ecrits auxquels les circonstances m'ont entraine, ct un etat de sante chancelant et penible qui a paralyse une partie de mes forces pendant plusieurs annees, m'ont emp&che long-temps de mettre la dernieremaina cet ouvrage, pour l'achevemenl duquel il m'eut falluun mois de bonne disposition et de calme.On nesera done pas etonne de retrouver, dans une composition qui date en grande partie de l'epoque oil le premier volume a etc publie, quelquesecarts de ton analogues a ceux qui m'ont valu desreproches dontjereconnais la justesse, et une turbulence de style qui doit desormais se calmer dans nos ecrits.

Mais le lecteur sc mettra a notre point de vue : il reconnallra que, chez des hommes profondement penetres d'une foi dont l'objet est si grand, si capital, la vivacite de la parole n'est qu'une manifestation de la foi; il pardonnera a ces hommes leurs reactions contre l'esprit d'un si6clc qui a laisse passer un G6nie aussi grand que Fourier , sans avoir eu pour ce Genie bienfaisani, quarante ans consacre dans un temps d'egoisme general au service de l'humanite , d'autre recompense qu'un de- Iaissement cruel, d'insultans sarcasmes, ou de viles calomnies; il comprendra d'aillcurs que Ton doit indulgence a des travaux pers6verans qui n'ont d'autre objet que le bien de tous, d'autre mobile que l'amour des homines ; il comprendra enfin qu'avant d'avoir acquis du calme et de Texpericnce, avant d'avoir appris a regler ses forces et a mesurer ses reactions, il y a un temps de jeunesse et de fougue dont il est raisonnable de tenir compte dans les premieres productions d'une Ecole et d'un homme.

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Reserves en laveur «le in Science, qui n'esl pas responsable.

Quant au petit oombre do caracteres raides et par trop severesqui resteraienl rebelles a nos legitimes excuses, et que notre acte d'altrition ne disposerait pas a 1'indulgence , nous leur dirons de conserver tout ce qu'il leurplairaitdecolereconlre nos formes; mais nous les avertirons que, apres tout, il y a dans les necessites qui nous ont amene & cette discussion de forme beaucoup de puerilit6 et fort peu de raison ; car, enfin, ce qui est ici en litige , ce qui importe , ce qui est grave, ce qui doit etre juge , ce a cote de quoi tout le reste tombe et s'efface, e'est le fond, et non la forme, e'est la question sociale, non le style.

Qu'importe,parexemple, a la verite et a I'acceptation de la decouverte du calcul diffe'rentiel l'ctpret6 des discussions qui s'etablirent a ce sujetentre Newton et Leibnitz ? Et si Newton eiit promulgue dans un langage acerbe le theoreme de V attraction proportionnelle aux masses et inversement proportionnelle au carre des distances , serait-on regu a refuser cette loi comme regissant les relations de la lune, de la terre et des planetes entreelles et avec lesolcil, par la raison quel'onauraitdes reproches a faire au style dudit Newton? Eh! qu'est-ce, bon Dieu, quele calcul diffe'rentielcl I' attraction side'rale, a cote du probleme du bonbeur, de la destinee humaine et des deslinecs universelles? Ces deux belles manifestations du Genie de l'homme peuvent-elles entrer en ligne avec la solution de ce dernier probleme ? En lisant le Traite de V Association de Fourier, ou la presente Exposition e'le'mentaire de sa decouverte, ce n'est done pas le ton et le caraclere du Maltre ou de son disciple qu'il importe de bien ou de mal juger; ce ne sont pas des hommes qui sonl en cause, mais une doctrine capilale.

XXXVIII LNTERMEDE.

Si ces homines ont merile des rcproches tellement graves que vous ne puissiez leur pardonner eu 6gard aux positions, auxchoscs,aux necessitesdelalegitimcdefense d'une grande et sainte cause ; si vous ne vous sentez pas indulgence pour euxen faveur deleursbonssentimens, de leurs travaux perseverans, tenaces, de leur devourment fort au bien de tous, blamez-les, condamnez-les; mais, au nom de Dieu, au nom de la raison, au 110111 de tous les malheureux qui souffrent, n'impliquez pas la doctrine dans votre anatheme ! La doctrine n'est-clle pas independante des mefaits de ceux qui la proclament?

C'est une chose qu'i! faut dire haul: toute doctrine, loute opinion , toute science peut 6tre mal defendue , mal propagee, mal scrvie. Toutes les causes ont de mauvais soldats , beaucoup plus de mauvais soldats que de bons : mais les hommes de raison et de sens doivent distinguer enlre une cause, sa verit6, son importance, sa valeur propre, et les erreurs de ses partisans. La The'orie socie'taire merite sans doule, par 1' importance de son objet et par sa valeur propre, que Ton fasse en sa faveur cette distinction toujours legitime, qu'on ne la rende pas solidaire des travers d'esprit ou de coeur, des fautes, des sottises, des extravagances, des torts particuliers enfin de ceux qui la presentent aumonde.

Pour mon propre compte , je m'explique la-dessus franchement , clairement , nettement : jc desire sans doute me concilier la bienveillance de monlecteur, et c'est pour cela que j'ai eu a coeur de lui presenter les faits et les raisons que cet Intermede expose; mais je le prie neanmoins de faire bonne justice en me laissant en proprietepersonnclle toutce qu'il rencontrera de vicieux dans mes ecrits, et en reportant tout ce qu'il y trouvera de bon , de beau, de grand et de fecond au Genie de Fourier et a la Verite eternelle par lui decouverle.

D'autres critiques ont ete faites a nosouvrages; je veuxparlerde critiques purement lilteraires, portant, les

INTERMEDE. XXXIX

unes sur le neologisme, les autres sur la correction du style. Les premieres sont ridicules et ne meritent pasde reponse. II n'est pas de science qui n'ait ses mots et sa langue, et quin'y soit obligee poureviler d'inlerminablcs etnombreusesperiphrases. Qu'onn'aitpasbesoin demots nouveaux lorsque Ton brasse des lieux communs politiques oil moraux, lorsque Ton ecrit des contes pour amuser les oisifs, etc., a la bonne heure. Mais quand on expose des id6es neuves, ce serait bien merveillc que Ton trouvat tout fails, d&nsle Diction naire del Acade'mie, les mots techniques necessaires a 1'expression d'idees que la docte assemblee ne conhait pas.

Les mots ne peuventpas preceder les id6es; et, quand des idees viennent au monde, il faut bien, pour les reconnaltre , qu'on leur donne des noms et qu'on les baptise. Si Ton n'avait jamais cre'e des mots, il n'y aurait pas de langue. Au reste le Supplement au Nouveau Dictionnaire de V Academie , qui est maintenant sous presse chez Didot, contient les principaux termes techniques de la Theorie socie'taire, et le Journal de la langue franchise, dans un article de M. Bonvalot, professeur au college Charlemagne, ne craint pas de s'exprimer ainsi, en parlant des socialistes de notre epoque, et nommement de nous : e Ces hommes-la, comme on l'a vu, reforma- » teurs philanthropes, ne s'occupent pas a ratisser des » syllabes! ils vont au fond des choses, et de la surgit » une langue nouvelle , un dictionnaire nouveau : c'est i uo fail, un fait immense que j'expose. »

Quant aux critiques relatives a la correction du style, je ne saurais en decliner la justesse , et les accepte volontiers a condition qu'on ne leur donnera pas trop d'importance. Sans doute le fond ne perdrait rien a etre enveloppe des formes les plus pures et les plus correctes ; mais si le style est tout dans les oeuvres purement litteraires, si 1'incorreclion et la precipitation ne sont ni justifiablesni tolerablesdans les objots d'art pur et simple, iln'en est point de memepourlesobjets de la science ^t surtout de la science snciale. Nous somnics des mi-

XL INTKRMEDK.

neurs dont la taclie est d'extraire lor du filon, nous no somines point des ciseleurs et des orfevres. Que la critique litteraire se montre severe, s'il y a lieu, pour un poemedeM.deLamartine, pourun romande M.V.Hugo, pour un dithyrambe en prose de M. de I.amennais, & la bonne heure ; ce sont la des oeuvres d'art et d'imagination , des productions litteraires qui n'offrent pas a la societe des moyens d'organisation , des voies nouvelles; elles doivent 6tre jugees dans Ieur ordre et dans leur essence. Mais tout ce que Ton est en droit d'exiger de nous qui allons au fond des choses , qui. discutons les institutions, qui indiquon's a la societe des sources de prosperity , de vie et de puissance, el qui ne nous erigeons pas en litterateurs , c'est que nous soyons clairs et logiques, et que nos solutions soient heureuses el fecondes.

Un puriste severe, un ecrivain qui s'est fait, en quelque sorte, le croque-mitaine de la litterature facile, M. JNizard, enfin, a lui-m6me pris soin de nous absoudre dans une de ses philippiques contre la litterature de pacotille qui abonde aujourd'hui sur le marche litteraire de Paris : « Si vous connaissez, » a-t-il dit , « quelque k remede qui fasse cesser le hideux spectacle d'une » societe manquant a l'bomme qui lui offre ses bras, son » intelligence et son travail ; qui elargisse le cercle oii » nous nous foulons les uns les autres, ou il y a cent can- » didats pour une place, cent bouches pour un morceau • de pain, improvisez, le temps presse, brulez le papier, » I&chez la bride & votre plume ; si vous savez quelque » plan en finances qui augmente le revenu public sans > augmenter l'impot, qui donne au pauvre le pain et » le sel; improvisez. » On dirait que M. Wizard nous avait particulierement en vue lorsqu'il signait ce laissezpasser d'exception, car il invoque precisement ce que seuls nous oftYons : un proce'de social dkfim dans ses moyens, et capable des re'sultats demande's.

Nous solliciterons done tous avec l'appui de la raison et sous I'autorite de M. Nizard, lindulgence pour les

INTERMEDIN XLI

failles de syntaxe el les incorrections de style qui se rencontrenl dans les ecrils de XEcole socie'taire, — indulgence dont le present ouvrage a besoin plus que tout autre ; car ses differentes parties, inlerrompucs et reprises a de longs intervalles, onl ete composees dans des conditions peu favorables a une purete et a un fini litteraire, que 1'auteur serait loin de dedaigner, mais donl il ne pretend pas avoir fait preuve.

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