CHAPITRE DEUXIEME
HHuu'loppcmcnt integral ure faailtcs tntdUctucllcs
SANTE , VIGUEUR ir RICIIESSE DE LAME.
Ne faut il pas que toutes les faculles puissent prendre leur essor, se developper librement, chacune suivant les lois <le sa nature , et apporter leurs vibrations varices au grand concert ou sont appeh-es toutes les puissances bumaines ?
Clabissb Vigoukeei.
S- Ier-
[/intelligence ne saurail tire une t'acultc oisivc : clle meurt dc disette conimc le corps.
LbMONTEY.
On observera qu'au fur et a mesurc que l'induslrialisme civilise se per feet tonne, a mesurc que les procedes de production s'ameliorent, et que la division du travail est plus loin poussee, les vices dc la conlinuite fonclionncllc deviennent
tie plus en plusenormes et monslrueux. En effet , les travaux se fractionnant indefiniment , la parcelle qui echoit a l'ouvrier devicnt do plus en phi simple, son travail de plus en plus monotone, et son esprit borne. — C'est que, ainsi qu'un animal de mechante nature, la Civilisation est d'autant plus malfaisante, qu'elle est plus parfaite en son espece. — Maintenant, ecoutons Lemontey , de qui nous avons deja, au premier volume, cite des vues critiques tres-remarquables sur I'induslrialisme moderne :
« Plus la division du travail sera parfaite ct ('application des machines c'tendues, plus ('intelligence de l'ouvrier se resserrera. line minute, une seconde, consommeront tout son savoir , et la minute, la seconde suivante, verront re'pe'ter la meme chose. fel homme est destine a nc repre'scntcr tonic sa vie qu'un le vici , tel autre une cheville ou une manivellc. On voit que la nature humaine est de trop dans un pareil instrument, et que le me'canicien n'attend que le moment ou son art perfectionne pourra y supple'er par un rcssort.
» Cependant l'intelligence ne saurail etre une laculle oisive : elle meurt de disette comme le corps ; die est meme soumise a des accidens que nous appellerons des caprices, tanl que nous en ignorerons les causes premieres. La simple monotonie, le retoiu continu du meme son , du meme geste , importunent d'abord , irritent un instant, ct plongent ensuite dans le sommeil ou la tor pcur . Le somnambulisme, les affections nerveuses el cataleptiques , les di verses asphyxies de Tame, sont probahlement les suites d'un semhlahle desordre. Serait-il done possihle que la succession eternelle du meme aclc n'engoiudil pas la pense'e et ne finit par la paralyser? On couyrc d'un bandeau les yeux de l'animal qn'on
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destine a parcourii- line lignc eirculaire. Uouvrier-machmi
trouvc unc ressource equivalente clans la degradation complete de ses faculte's inlellecluelles. 11 en est qui perdent dans risolcment presquc jusqu'au .souvenir du langage. L'etre dontlcconomic des arts a re'duit l'cxistence a un seul geste, parait descendu a la classedes polypes, oil Ton n'apercoit point de tetc, et qui semblent ne vivre que par leurs bras.
» Le Sauvage qui dispute sa vie aux elemens , et subsiste des produits de sa peclie on de sa chasse , est un compose de force et de ruse , plein de sens et d'imagination. Le laboureur, que la varie'te des saisons, des sols, des cultures et des valeurs, force a des combinaisons renaissantes , reste un etre pensant , malgre ses routines et ses debris d'astrologie. Ces classes d'Ouvriers, en qui l'cmploi des forces musculaires se re'unit a quelques notions de dessin , de calcul ou de cbimie , formaient une espece d'hommes ires -remarquable. Le trait saillant de lcur caractere e'tait l'amoui de Tindependancc.
» Si l'homme de'veloppe ainsi son enlendcment par l'cxercice d'un travail complique', on doit s'attendreli un effet tout contraire sot l'agent d'un travail divise'. Le premier, qui porle dans ses bras tout un metier, sent sa force et son inde'pendance; le second tient de la nature des machines au milieu desquelles il vit : il ne saurait se dissimuler qu'il n'en est lui-meme qu'un accessoirc , et que, se'pare d'clles, il n'aplus ni capacite, ni moyens d'existence. C'est un triste tc'moignage a se rendre, que de n 'avoir jamais leve' qu'une soupape, ou de n'avoir jamais fait que la dix-huitieme parlic d'une epingle. Le sentiment de sa faiblesse sera done le trait dominant de l'ouvriei -machine , et lc rendra necessanement timide et se'dentairc.
» Comme son travail est d une extreme simpiicile, el qu il pent y etre rcmplace par le premier voiui; eoinnie liu-nieme nc saurait, sans on hasard inespere, retiouvcr ailleurs la place rju ii aurait perdue, il reste visa-yis du maitre do l'ateliei , dan? urn
de'pendance aussi absolue que decourageante ; lc prix de sa man. d'ceuvre, regarde autant cominc une grace que comme un salairc, sera calcule par cette froide et dure economic qui est la base de>e'tablissemens manufacturiers. Nous trouverons done partout I'ouvrier-machine , pauvre, servile et sans emulation,
» .... La population dont nous parlons sera plus expose'e que toute autre aux seductions. Pour qui n'a point d'ide'e, toule idee est une nouveaute, tout comme l'ivresse est promptc dans celui qui n'avait jamais use de liqueurs fortes. C'est au sein des troupeaux pacifiques que les vertiges font les plus grands ravages. Une foule de stupides se pre'eipite , sous le plus vil des chefs, avec Taveuglement de Tignorance et rimpe'tuosite' des impressions nouvelles.
» On apercoit en derniere analyse, que le principe de la division du travail fortifie en malignite rinfluence deja pen avanlageuse que la vie manufacturiere avait sur le caractere d'un peuple. On demeure convaincu que si ce fameux principe atteint le developpement oil la cupidite ne cessera de le pousser , il formera une race d'hommes lache, dc'grade'e, impuissantc a rien entrcprendre pom la defense de la patrie , et voisine d'exces d'autant plus funestes, qu'elle s'y jettera avec la se'eurite de l'innoccncc, ct la profonde incapacite de discerner labsurde et L'injuste. »
Plus loin, Lemontey ajoute, dans une nole :
« Est-ce par imitation , est-ce par l'effet simultane d'unc cause ge'ne'rale, que dans uos temps modernes l'homme a soumis ses plus nobles faculte's a la ineine division que les arts me'eaniqucs? Nous sommes frappe's d'admiration , en voyant parmi les ancieus le meme personnage etre a-la-fois, dans un degre' eminent, phi losophe, poete, orateur , historien , pretre, administrateur , general d'armee. Nos ames s'epouvantent a l'aspect d'un si vaste domaine. Cbacun plantc sa haie , ct s'enferme dans son enclos. J'iguorc si, par cette de'eoupure , le champ s'agrandit, mais ,jc 5ais bien que l'hominc sc rapetissc. ')