‹ Destinée sociale (volume 4)Chapitre 11 sur 134 · II S · texte numérisé non relu

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parole du Christ, de ce Christ qui a été tout amour, tout dévouement pour l'Humanité qu'ils crucifient î

Ainsi ce dogme fatal, ancien, engendré parle Mal,qiii s'est introduit dans toutes les doctrines philosophiques et religieuses, qui a altéré et corrompu les plus pures d'entre elles, et qui, depuis plusieurs milliers d'années, a courbé universellement sous son joug Vintelligence humaine ; ce dogme qui nie la réalisabilité de la paix, de l'unité, de l'ordre, de l'harmonie, de la volonté dn Christ, du bonheur des hommes sur la terre ; qui noos dévoue à jamais à la misère, au crime, au verseftient du sang, aux larmes et aux douleurs: ainsi ce dogme qni, sur le front de Satan le génie du Mal, posait la couronne légitime du monde , a toujours eu pour effet de livrer l'individu en pâture à l'Égoîsme, en ne lui laissant d'antre but que son bonheur personnel en cette vie ou en l'autre.

L'opinion dérivée de ce dogme est aujourd'hi la Théorie commune à tous les égoïsmes, égoïsme des individus, égoïsrae des sectes,*] des partis , des classes. C'est leur principe de ralliement. Elle constitue, si Ton peut rapprocher ces deux mots, la reugion de i/égoisme.

Voilà quelle est l'influence finale de ce dogme, que beaucoup d'hommes honorables, mais peu clairvoyans, prennent maintenant encore, soit en prose, soit en vers, pour thème de leurs élucubratiohs religieuses, philosophiques, et mélancoliques. Quelle démence ! Ah, Messieurs les prosateurs , Messieurs les poètes , qui exploites si malencontreusement encore les lieux communs de cette vieille et triste donnée, permettez qu'on vous soumette la pensée qu'en agissant ainsi vous agissez sans votre intelligence. Votre intelligence, en effet, et l'expérience positive des temps passés et présents vous montreraient facilement qu'en enracinant dans les esprits la théorie de la Nécessité du mal social, qu'en propageant, par vos vers, par votre prose, la croyance à l'impossibilité du bonheur général sur la terre, vous n'aboutirez qu'à ren-

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forcer Tégoïsme. Car, encore une fois, quand vous aurez convaincu l'individu que le bonheur général ne peut pas être réalisé, quel autre but lui restera-t-il que celui de son bonheur exceptionnel ? Si le mal général est une nécessité permanente, ne devient-il pas sagesse de s'abriter aussi bien que possible, soi et les riens, contre ce mal général? Et ne devient-il pas folie de se préoccuper du Bien universel, du Bien social, de consacrer sa vie à le poursuivre, si ce Bien n'est qu'une chimère?

Ehl malheureux! proclamez, proclamez donc de toutes les forces de votre éloquence et de votre âme, proclamez que le bonheur est possible sur la terre comme dans le ciel I Que, comme le ciel dans lequel elle nage, la terre appartient à Dieu son créateur ! Qu'après les pre>miers jours de faiblesse, d'ignorance et de misère, '^ndront les beaux jours de la puissance, de la gloire et de rHarmonie ! Dites-nous , dites-nous donc que le bonheur de nos frères est possible, si vous voulez que nous nous consacrions à préparer le bonheur de nos fî*ères!

Hommes de reUgion, philosophes, poëtes ! voilà trop long-temps , que vous nourrissez , que vous justifies^ que vous consacrez l'égoïsme, la seule sagesse dans le système d'idées que vous avez propagé. Développez en* fin le dévouement et l'amour de l'Humanité en ofiBrani au dévouement un grand but, en proclamant que l'amour de l'Humanité n'est pas un sentiment improductif et stérile ! Comprenez et faites comprendre à vos frères qu'il y a devant l'Humanité un beau, un splendide avenir; qu'il est glorieux, qu'il est grand et religieux aux générations actuelles d'y travailler, ne fût-ce que pour les générations qui viendront après elles. Ne voyez-vous pas, hommes de religion, philosophes et poètes ! que, si vous répandiez parmi les hommes cette foi à la destinée humaine, et cette sainte espérance du bonheur de l'Humanité, cette foi et celte espérance éveilleraient une ardente charité dans les cœurs? que l'égoïsme n'aurait plus ni prétexte, ni refiige? qu'U ne pourrait plus comme

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aujourd'hui s'envelopper du manteau de la raison et de la sagesse, et que, apparaissant dans toute sa hidcu;» nudité, il ferait peur à tout le monde ? Mais si vous ne voulez pas que les hommes croient à Tefficacité de leurs efiorts, si vous voulez leur arracher non-seulement l'espoir pour leur âge , mais encore le dévouement à l'avenir, alors, cessez vos déclamations ridicules contre l'égoïsme : car, encore une fois, la conséquence humaine des principes de votre prose et de vos vers, c'est que l'égoïsme seul est sagesse, et le dévouement duperie, puérilité, absurdité, sottise....

Dès avant l'origine de nos temps historiques, ce vieux dogme oriental de la dévolution de l'homme et de la terreau Mal, s'est répandu dans les nations, a corrompu toutes les philosophies, empesté toutes les religions, déterminé sur tous les points du globe Tavortement du génie social, et maintenu plus de deux mille ans de trop l'Humanité hors des voies où Dieu l'appelle. En le combattant, j'ai constaté que l'intelligence humaine est maintenant encore universellement esclave des conséquences de ce dogme ; car l'impossibilité du bonheur social sur la terre est une idée qui, bien qu'^^ prochant de sa fin, est aussi puissante aujourd'hui daîis le monde où elle règne à l'état d'opinion, que quand elle y régnait comme article de foi , — et cela parce qu'elle s'allie avec l'Égoïsme général, le justifie et le nourrit. ^1

Ainsi, grâce à la longue influence du mal sur la terre, grâce à des principes faux, à des dogmes malfaisans, promulgués dès le berceau du monde par les Théocraties dont ils servaient la domination , acceptés par l'ignorance des peuples , roulés d'âge en âge dans le grand fleuve de la tradition , et mêlés à toutes les eonceptions philosophiques ou religieu^s, l'intelligence refuse encore

DOCTRINE Dl LA RÉVIMPTION. 37

de croire à la Destinée. C'est en vain que le Génie de l'Humanité, gravitant par les vertus intérieures de sa nature vers la sphère dont les harmonies l'attirent , a élevé, dans les trois derniers siècles, à la gloire et à la puissance "humaines de superbes trophées : c'est en vain que nous avons, par la science, conquis la terre "et envahi les cieux!

Eh quoi! l'homme, ce ver de terre, cette créature dont vous vous êtes plu à proclamer la faiblesse, l'humiliation, la misère ; cette créature jetée sur une terre maudite pour y vivre esclave des éléments , jouet de leurs mouvements désordonnés, et s'y anéantir dans le sentiment de sa propre petitesse; cette créature impuissante , la voici qui dompte ces éléments terribles , qui règle leurs actions, subjugue leurs forces et les soumet, dociles, à ses besoins et à ses plaisirs! Les ron^

ces et les épines devaient déchirer et ensanglanter à jamais ses pieds dans les vallons de la terre maudite ! et voici que la créature condamnée aux ronces et aux épines arrache les épines et les ronces, ou que, les transformant par la greffe, elle ordonne à leur écorce de s'adoucir, à leurs branches de porter des fruits savoureux ! Partout oh l'homme fait acte d'intelligente volonté sur sa terre d'exil, cette terre d'exil se couvre de fleurs et d'épis, se sillonne de canaux et de routes rapides, se hérisse de cités populeuses, de palais somptueux. . . Et si nous ouvrons les flancs de cette terre de malédiction, nous les trouvons remplis de trésors... Cette terre d'exil est, à tout prendre, un domaine qui en vaut un autre.

L'homme a puissance de régner sur la terre, de régner sur les eaux, sur les arômes et les airs. Le sol souterrain lui paie tribut. Il assujettit tous les éléments à son service. Quand sa voix se fait entendre au sein de la création, la création écoute et obéit. Tout est soumis à l'homme sur son globe. Il a d'ailleurs exploré les champs du ciel ; déjà il en a dressé la carte , reconnu les lois, calculé les mouvements; il a mesuré les dimensions

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des astres qui les habitent, et plongé sur eux un regard assez puissant pour promettre des connaissances bien

autrement complètes, des communications même Et

ce qu'il a fait en trois siècles de civilisation sur un petit coin du globe n'est rien, évidemment rien à côté de ce qu'il est appelé à faire ; car chaque jour accroît avec une si prodigieuse fécondité les instruments de sa puiftsance, car il se soumet si merveilleusement les éléments, les choses, les distances et le temps, qu'il ne lui est plus permis de borner ses prétentions, de limiter ses espérances....

Et c'est à ces signes que vous reconnaissez la créature dédiue? la créature en butte à la malédiction d'un Dieu cruel? la créature condamnée aux humiliations et aux douleurs, exilée dans le triste et obscur séjour des expiations et des larmes?... A ces signes, moi, je reconnais un Roi et un Royaume, et je salue la volonté véritable de; Dieu, qui a préposé l'Homme au gouvernement du globe, et qui excite le jeune Roi à se saisir du sceptre et à ceindre son front du diadème.

Prenez-y garde! vous qui condamnez Dieu à vouloir l'humiliation et la misère de l'homme ici-bas, car voici que l'homme aurait bientôt vaincu Dieu ! Votre dogme, injurieux à Dieu, a pu prévaloir quand l'honmié, dam son enfance et sa faiblesse, tremblait devant Dieu qu'il croyait un maître barbare, un despote brutal dont il redoutait la colère; mais il n'est plus fait pour l'homine grandi en force et en intelligence; car l'homme dans sa force et dans son intelligence connaîtra Die^ son père, l'aimera dé tout son amour et saura qu'il n'a rien à redouter de lui, mais tout à espérer, tout à demander et tout à attendre...

Sans rechercher les causes génératrices, faciles à déterminer, de ce dogme qui condamnait la Terre et

DOCTRllfB Dl tA EtDRHPTlON. 39

l'excluait de rharmonie universelle, il est certain qu'il se trouve à la racine de toutes les conceptions philoso* phiques et religieuses qui se sont épanouies sur la terre^ et particulièrement dans l'ancien monde oriental. La chute de l'homme, la colère de Dieu et la malédiction de la terre , plus ou moins grossièrement entendues, sont à la base de toutes les traditions sur l'origine du mal. Moïse, néanmoins, modifia profondément l'ancienne donnée orientale, dans la promulgation qu'il fit aux Hébreux.

Jésus, qui voulait remplacer la loi de Moïse par unç loi nouvelle, agit toujours à l'égard de la première par voie de substitution plutôt que par voie de renvQrsemeut, D'ailleurs la croyance donnée aux Hébreux par Moïse se prétait à un développement que n'aurait pas souffert le dogme oriental lui-même. En effet, Jésus ayant pour ob^ jet l'invocation de l'Harmonie, de l'union des hommes entre eux et en Dieu, la réalisation de ce but magnifique, qui doit donner le bonheur à la terre, porte bien une négation absolue contre le dogme oriental de la fatalité PERMANEiîTE du mal ici-bas ; mais elle n'est que le terme prévu, promis et toujours attendu par le peuple juif, de la malédiction temporaire dont le Dieu de la Genèse avait frappé la terre après la transgression d'Adam.

Les prédications du Christ, ses commandements de charité et d'amour constituaient la révélation du BUT que l'humanité devait se proposer -, mais ils n'étaient pas, à eux seuls, capables de produire immédiatement le règne de la charité, de l'amour, de l'harmonie sur la terre^ et ils ne Font pas produit en effet Jésus ne l'ignorait pas. Il n'a point parlé comme s'il eût été dans l'illusion h cet égard. Il savait bien que son règne n'était pas encore de ce monde, que son temps n'était pas encore venu (1).

(1) NcNC autem regnttm meum non eu hinc, Hea royaume n'esi pas encore ici. (Jean, xviii, 36.)

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Son oMiYre consistait à signaler le bnt et à préparer le tempst^qui devait venir, ce temps caractérisé par la réciprocité de l'amour, cette époque d'union et de bonheur social, n s'en rapportait au développement ultérieur de sa parole, à la puissance logique de son principe, à TimpuLsion de sa pensée vers son but, pour que le dogme de l'espérance et de l'amour se substituât entièrement i l'ancien dogme de la malédiction. Aussi ne s'occupa-t-41 ni de cosmogonie, ni de théologie proprement dite, mais eidusivement de morale religieuse. « Aimez-vous les uns » les autres , aimez-vous comme des frères ; pratiques » la vérité, la justice et l'amour : c'est ainsi que vous » entrerez dans les voies de votre Père qui est au ciel» » et que vous mériterez sa bénédiction, n Tel est le résumé de tout ce qu'il y a de capital dans les prédicar* tions dtt Christ.

vm.

Mais les hommes qui vinrent après Jésus et dont les efforts constituèrent le Christianisme tel qu'il s'est développé historiquement, oubUèrent peu à peu la parole et la pensée du Maître. Ils ne comprirent point qu'à la morale nouvelle devait correspondre un développement de dogme et de théologie nouveau ; que, si la loi ancienne, la loi de rigueur, la loi cruelle et sanglante, avait été transformée par Jésus en loi de charité, de mansuétude et d'amour, la transformation dans la loi commandait mie transformation semblable dans le dogme, et qu'au dogme de rigueur et de terreur, au dogme de la malédiction, au dogme du Dieu courroucé et armé contre l'homme, devait se substituer le dogme de l'espérance et de l'amour, le dogme de la bénédiction, de l'harmonie et du bonheur des Êtres ; le dogme du Dieu tout-puissant et bon, qui veut réaUser par le charme et l'attrait son concert avec les créatures. S'il y avait une trop grande distance de

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cette conception à la conception ancienne, au moins fallait-il annoncer, pour se conformer à la pensée de Jésus, que les temps de la malédiction primitive étaient près de s'accomplir, et que la terre rentrerait en grâce par Taccomplissement de la loi.

Que la nécessité logique de cette transformation du dogme n'ait point été comprise par tous, c'est ce qui n'a pas lieu d'étonner : il y avait à ce qu'elle le fût den difficultés historiques, sociales et religieuses certainement très-grandes, et dont on peut sans peine déterminer les causes lorsque l'on a étudié avec intelligence les époques de formation du Christianisme. L'espace nous manquant, nous renonçons, quoique à regret, à les développerici, et nous nous contenterons d'indiquer, parmi les causes qui ont concouru à la production du grand et fatal illogisme que nous voulons signaler, une raison politique dont l'influence est facile à saisir. Cette raison se trouve dans la position de la doctrine nouvelle par rapport au pouvoir de la société dans laquelle le Christianisme avait à se développer. Le Christianisme, en effet, s'étant constitué en Église, fut naturellement entraîné dans les premiers temps, pour éviter autant que possible une lutte trop inégale avec le pouvoir existant, à séparer du domaine de celui-ci le domaine de la doctrine. Or, le domaine de ce pouvoir étant ce monde-ci, le monde actuel et la société civile, il ne restait plus à la doctrine nouvelle que le domaine spirituel et l'autre monde. Ainsi, pour gagner en liberté de développement, la doctrine nouvelle consentit à réduire son espace, à borner son terrain. Pour rassurer César contre des craintes logiques, on fonda un grand illogisme, on posa en principe que l'on n'empiéterait pas sur son pouvoir, que la doctrine divine n'usurperait pas sur son domaine. Chose absurde en soi ! car si la doctrine nouvelle était la vérité absolue, elle devait tout embrasser ; si la doctrine nouvelle était la loi de Dieu, il était puéril de dire à la loi de Dieu, au gré de telle ou telle convenance de poUtique

tÊ nmiMÊDB.

bmnaine et transitoire : a Loi de Dieu, voici Um do- » maine; loi de Dieu.» voici ta limite; loi de Diea, ta t'é- » tendras jusqu'à cette limite y tu ne la franchiras ja- » mais l 9 Dieu luinnéme n'aïu^t pas pu étaMir oeite limite, car Dieu étant défini «le Souverain Maître detoa- » tes choses p cesserait d'être Dieu du moment que quelque chose cesserait d'être soumis à sa loi, qui est une et absolue par essence.

La raison politique que nous venons d'indiquer, jointe aux autres causes dans l'examen desquelles nous ne pouvons pas entrer ici, mais dont l'influence fut plus profonde encore, déterminèrent donc la séparation doetri^ nak du temporel et du spirituel. Dès lors, et comme conséquence nécessaire, le monde, qui restait en debcfR (le la loi de Dieu, en dehors de l'Église de Dieu, dut être considéré, et le fut en effet, comme le domaine de Satan. Satan resta une réalité dans le dogme; il devint même une réalité plus capitale qu'il ne l'avait été dans la cosmogonie antérieure; car le royaume de la 'ï&m lui fut concédé à perpétuité et en possession légitime par le Christianisme. Remarquons bien que cela n'avait point été dans la doctrine de Moïse. Cette doctrine établissait funité de la loi sociale et de la loi religieuse, et ne séparait point le domaine temporel du domaine spirituel pour hvrer le premier au principe du Mal.

Ainsi les disciples du Christ, loin de faire subir an dogme ancien une transformation parallèle à la loi morale nouvelle, conséquente à la fois à la tradition et aux enseignements de Jésus, et d'annoncer au peuple l'approclie du retour en grâce , retombèrent au contraire sous la domination du dogme des reUgions étrangères* Au lieu de se poser avec Jésus en avant de Moïse, iU reculèrent derrière Moïse.

DOCTEINB Dl LA itDBHPTION* 48

Moïse, en effet, avait donné au monde le premier de^ gré d'initiation. Les religions antiques enseignaient aux peuples l'existence absolue de deux principes : le principe du Bien et le principe du Mal, dont l'action sur le monde devait être permanente. Moïse subordonna le dernier principe, il enseigna qu'il n'avait qu'une existence relative et temporaire, car il enseigna que le Bien avait régné sur la terre à une époque primitive, paradisiaque, heureuse; que les harmonies primitives y avaient été troublées, mais qu'elles y renaîtraient un jour. Ainsi, en faisant à son peuple l'histoire de la naissance du Mal sur la Terre, Moïse en avait annoncé la fin. Il avait prédit la rentrée en grâce, le terme de la malédiction et de la colère célestes, la Rédemption. La Terre n'a jamais été considérée par le peuple juif comme devant être exclue du bénéfice de cette Rédemption ; seulement l'égoïsme et la grossièreté de ce peuple lui avaient persuadé que la Rédemption promise ne devait être autre chose que son triomphe et sa domination sur toutes les nations du monde.

Si les dogmatisiez, les métaphysiciens, les théologiens qui vinrent après Jésus-Christ avaient suivi, dans sa pureté et dans sa direction, la pensée de leur Maitre, ils auraient continué la transformation de Tancien dogme commencée par Moïse. En adoucissant les formes dn dogme mosaïque, en y mêlant plus de bonté, d'espérance et d'amour, en annonçant l'apaisement de la colère céleste au fur et à mesure que les peuples de la Terre réaliseraient les prescriptions de la loi nouvelle , ils auraient fait comprendre, d'après la parole de Jésus, que la Rédemption promise ne devait point s'entendre de la domination matérielle du peuple juif sur les nations, mais de l'établissement de la paix dans le monde et de la fusion des nations dans la grande unité de la famille

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humaine. Il n'y avait aucune rupture à faire avec la Genèse. Moïse avait ouvert les portes de l'avenir par la promesse de la Rédemption. Pour se conformer à la tradition et aux révélations successives de Moïse et de Jésus, il allait entrer dans cette voie magnifique, au lieu de subtiliser sur la doctrine de la Rédemption et de la fausser misérablement. J'appelle ici l'attention du lecteur.

Le but de la doctrine de Jésus, c'était que les hommes vécussent unis entre eux et avec Dieu par l'amour. L'époque ultérieure où ce but serait réalisé était le tempt invoqué par Jésus, et la société de ce temps, son royaume* U est évident que la Rédemption de l'homme, la rentrée en grâce, le retour du Bien, de l'Harmonie sur la terre, la cessation de la malédiction de Dieu, ne pouvaient et ne devaient s'entendre que du temps où la loi de Jésus, l'union des hommes entre eux et avec Dieu, serait réaU' sée dans l'humanité. En disant aux hommes que la loi de Dieu était qu'ils s'aimassent entre eux comme des frères, Jésus n'entendait certes pas que les hommes seraient rachetés du mal, que la Rédemption serait opéeés par cela seul qu'il aurait parlé ainsi aux hommes et qu'il aurait scellé sa parole de sa vie. Cela eût été absurde. Jésus entendait que la Rédemption serait opérée, que l'Homme serait réconcilié avec Dieu, quand l'Homme (l'Humanité, et non pas tel ou tel individu) pratiquerait la loi de Dieu, que lui , Jésus, était venu annoncer. Il n'ignorait pas, je le répète, que la réalisation ne suivrait point immédiatement sa parole. Certes, il savait qu'il faudrait du temps avant que son royaume fût de ce monde, avant que les hommes eussent universalisé entre eux l'amour, avant qu'ils eussent, par des moyens quelconques, organisé l'unité de la famille humaine et par suite la paix, l'harmonie et le bonheur. Jésus

1K)CTRIMI DK Là RtOlMPTION. 45

annonçait au monde la loi de Dieu ; évidemmentf la Rédemption du monde ne pouvait résulter que de Taccomplissement de la loi par le monde ; elle ne pouvait en aucune façon résulter de la seule proclamation de la loi ; elle ne pouvait être qu'une conséquence ultérieure de la venue de Jésus-Christ, un effet de sa doctrine. — ^Et cela fut compris par nombre des Pères des premiers Siècles.

Vinrent les docteurs nourris des philosophies de TOrient. Ceux-ci ne comprenant ni les paroles de Jésus, ni le sens de sa mission, au lieu d'enseigner que la Rédemption du monde serait la conséquence de l'accomplissement de la loi nouvelle, la conséquence du règne de la justice et de Tamour, enseignèrent que l'acte de la venue de Jésus et son sacrifice avaient commencé, terminé et accompli la Rédemption. Jésus avait sanctionné de sa vie le grand désir de charité, de justice et d'amour, dont la réalisation imiverselle devait ultérieurement opérer la Rédemption du monde. Les disciples, au lieu de s'attacher à la parole, à l'esprit, au but, a la loi, absorbant tout dans la personnalité , et ne comprenant pas que la Rédemption, d'après la parole et la pensée de Jésus, résulterait de l'accomplissement de la loi par les HOMMES , voulurent qu'elle résultât de t accomplissement du sacrifice par Jésus.

Certes, il est facile de comprendre comment et par quelles causes ces erreurs s'introduisirent chez les disciples de Jésus lorsqu'ils n'eurent plus leur Maître pour les conduire ; mais il n'en est pas moins vrai que ces erreurs capitales se produisirent dès l'origine, que la doctrine du Christ fut peu à peu altérée par elles, et que la mysticité et la subtilité finirent par remplacer la raison élevée et simple, le divin bon sens, qui carafitérisaient la parole du Fondateur.

48 INTBRMftDE.

de la Promesse. I! ouvrait la voie de raecomfdisseiiient. n ne voulait point briser l'unité antique de la lot religieuse et de la loi sociale; il voulait, au contraire , préparer la transformation sociale par le développement de la tradition et par la transformation de la loi religÎBiise. Cela est incontestable, et résulte clairement de sa parole et du caractère môme de sa doctrine, pour qui iiit apprécier ce caractère dans son essence, et distiiigiur, dîms les prédications du Christ, ce qui était enseignenot d'application présente, consolation transitoire a{qporteé aux soufiErances transitoires, et ce qui était enseignemoit absolu et vue d'avenir.

Mais appuyons un moment sur cette réflexiim 91e nous recommandons à toute l'attention du lecteur : — Avant que la doctrine d'union, d'amour et de paix, promulguée par Jésus, eût reçu ses développements ultérieurs, trouvé sa forme, ses voies et ses moyens de résr lisation ; avant qu'elle fût passée de l'existence potetUieUe et spirituelle à l'existence actuelle et sociale; avant qn'dk fût universellement pratiquée, qu'elle fût enfin ineamée dans l'Humanité (ce qui n'est pas encore acconq^U aiqoapd'hui. 1800 ans après la promulgation) : pendant tout ee laps ue temps compris entre la promulgation et racoom* plissement, la Terre ne pouvait cesser d'être la vallée désolée des larmes et des douleurs : cela est certain. — En livrant sa pensée à ses disciples, en les investisnot de la sainte mais dure mission d'en opérer le développement, en les envoyant prêcher cette pensée par ce Monde sanglant qu'elle devait purifier et métamorphoser un jour, Jésus devait les prémunir contre les grands obstacles qu'ils rencontreraient par les chemins du Monde. 0 devait fortifier les pieds contre les pierres, les ronces et les épines ; il devait fortifier les âmes contre les afilîctions, enseigner à supporter des maux inévitables avec oourage, avec résignation, avec cette calme et sainte puissance qui pousse au cœur de quiconque se dévoue

]K>CTllint Dt LA BftDnPTlOX.6 ' 4^

sérieusement au bonheur de ses frères et marche dans les voies de Dieu. Il devait enûn exalter les mérites des hommes qui subiraient pieusement les tribulations rencontrées dans la voie de la loi et de la doctrine, proclamer saintes ces souffrances , proclamer Hewreux et Elus de Dieu, ceux qui aimeraient mieux soufiErir par dévouement à l'Humanité que de s'abriter dans les basses jouissances d'un lâche et dégradant égoïsme. Heureux qui aura souffert en portant ma loi. Et en vérité ne sonlils pas les Heureux et les Élus du Seigneur, ceux qui, avec une profonde résignation, naturelle ou conquise par la volonté, à toutes les tribulations qui leur viennent, se vouent entièrement au culte de l'Humanité et au développement de la loi de Dieu ? Les Élus du Seigneur et les Heureux seraient-ils, par hasard, ces êtres à face humaine qui, comme de grossiers animaux, n'ont pour objet de leur affection, pour unique but de leurs actes, que leur propre personne et leur seule matière?

Jésus devait donc prévoir et prédire les afiOictions^ sanctifier la résignation, sanctifier les douleurs de ceux qui marcheraient dans sa loi. Mais cette sanctification des souffrances nécessaire à l'accomplissement de la loi, aux grands et durs et longs préliminaires de sa réalisation sur notre Terre, pouvait-elle signifier, ainsi qu'on » eu l'insigne déraison de le croire, que Jésus ordonnait d'aimer la souffrance pour elle-même et comme étant en ellemême agréable à IMeu ? Cette sanctification de la souffrance n'était-elle pas relative ? Ce qm sanctifiait la souffrance n'était-ce pas son objet, l'établissement de la loi de Dieu sur la Terre et du bonheur de l'Humanité ; et n'est-il pas absurde au premier chef d'avoir pris le relatif pour l'absolu^ la transition pour le terme^ d'avoir substitué l'accessoire au principal, d'avoir fait, enfin, de la doctrine de Jésus qui se proposait comme but définitif l'établissement général du bien, de la justice, de l'union, de l'harmonie sur la Terre, une doctrine qui se serait proposé d'universaliser sur cette Terre l'amour de la souf- II 4

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france et des tribulations, qui eût fait considérer la perpétuelle durée du mal ici-bas comme uue cbose voulue par Dieu et désirable par ses Saints ! Jésus eût convié les hommes à réaliser la loi de Dieu , et il eût proscrit le bonheur universel qui doit résulter de cette réalisation! Loin d'être une vue sublime, une haute révélation, une pareille doctrine n'eût pas même eu le sens commun. — C'est ainsi que quand on ne distingue pas l'oAsofti et le relatif dans les enseignements et dans la conception de Jésus, on travestit sa pensée et on lui prèle une doctrine déraisonnable et inconséquente jnsqn'an ridicule.

Xffl.

La doctrine deJésQ8,ayant pour but capital l'établinement de la paix et du bien parmi les hommes, en pro* mulguant les idées de justice , de charité , de dévouement à l'humanité, qui pouvaient seules conduire l'esprit homain à la réalisation ultérieure de cette grande pensée, fondait donc une fox religieuse qui, loin d'être contradiotoire au génie de l'Humanité, à ses attraits, à ses ten» dances natives, vibrait en parfait accord avec elles. Loin de prétendre abaisser l'homme, humilier sa Raison, en exiger le sacrifice, et briser ainsi l'unité humaine dans ses deux manifestations supérieures, le sentiment et l'intelligence, la foi de Jésus élevait l'homme, pnnfiait son cceur , exaltait son intelligence , provoquait le développement de l'Humanité dans toutes ses puissances, et se mariait à la plus haute Raison dont elle était le Verbe vivant. Oui, la Raison et la Foi s'accordaient pleinement dans la doctrine du Christ, dans sa religion. Rien n'était plus raisonnable que ses enseignements, rien n'exigeait moins le sacrifice de la Raison devant la Fd. En a4-il été de même des différentes doctrines religieuses que l'on a, après lui, constituées en son nom, et qui ont

DOCTRINE DB LA RfiDlHPTION. 51

fonné et forment encore les branches divisées du C3iristianisme ?

Nous venons de montrer ce qu'était, dans sa pureté , dans sa simplicité et dans sa grandeur, la pensée du Christ et sa doctrine. C'était la voie de la Rédemption du monde, la voie du salut de l'Humanité. Cette pensée f^ trouva trop large pour les temps, trop forte pour les intelligences qui en reçurent l'expression; car^ hélas! peu après que le Christ eut payé de sa vie son amour pour l'Humanité, le bon sens de la doctrine commençait à étro obscurci par l'ignorance et la subtilité , et le haut point de vue de la Rédemption de F Humanité universelk par T incarnation universelle de t Amour dans rHumanité , abandonné pour je ne sais quelle doctrine étroite et my»» tique d'une Rédemption purement individuelle par k$ souffrances de Jésus-Christ, Ahl Jésus-Christ n'avait point dit qu'il venait racheter l'individu par ses souffrant ces, il avait dit qu'il venait racheter le monde par sa doC'^ trine.ïi n'avait jamais dit que la clause de URédemptiou était que la Terre se chargeât d'un crime de plus en U faisant mourir; il avait dit que cette clause était dans l'exécution, par tous les membres de l'Humanité, du grand commandement : a Aimez-vous les uns les autres, » à la sanction duquel il fit l'holocauste de sa vie.

Nous ne pouvons, ainsi que nous l'avons déjà dit, en* trer ici dans le développement, d'un haut intérêt pour» tant , des causes de l'altération qui dénatura le véritd>le Christianisme, de si bonne heure que, pour retrouver pure dans les Évangiles la doctrine de Jésus, il faut tenir grand compte déjà de l'état d'esprit de ses biographes et de Tiur fériorité de leur vue par rapport à celle de leur Maître. Le trait caractéristique de l'infériorité des continuateurs se trouve généralement dans la substitution de la my«rteité au bon sens (4)j des hallucinations et des subtUités

(J) Une tentative moderne de formulation religieuse noos a présenté un caractère attsolumeat analogue.

qu'il soit la négation mâme du Christianisme pur, de la doctrine de Jésus, doctrine essentiellement favorable au développement de l'Humanité.

Le Christianisme historique s'étant laissé envahir par on principe étranger, hérétique, directement opposé ao Génie de l'Humanité, aux Tendances qui la portent i prendre possession du Gouvernement du Monde, et ne pouvant cependant renier Moïse et Jésus, ne s'imposait pas seulement une contradiction doctrinale perpétuelle; il engendrait en outre une contradiction pratique monstrueuse qui devait singulièrement contribuer à détruire l'autorité de l'Église. Car comment les peuples pouvaient ils rester indéfiniment respectueux spectateurs de la contradiction des actes de TÈglise, de ses envahissements temporels, de son luxe, de ses richesses, de son avidité pratique, avec ses paroles, ses anathèmes théoriquescxm\s^ les biens du Monde? L'Église ayant accepté un principe contraire à la nature humaine ne pouvait éviter, en tant que servie elle-même par des hommes, de se constitoeri par ses actes, en protestantisme permanent contre son principe. En bonne logique, l'Ëvéque, pour être légitimement le Clief spirituel de son diocèse, aurait dû es être l'homme le plus pauvre, et le Pape n'était qu'on Scandale, s'il se trouvait dans la chrétienté un homme plus dénué et plus humble que lui. Or, il y a toujours eu dans l'Église flagrant désaccord entre les actes et le prin* ^P^ (^) j jusque là que les Pontifes suprêmes de k

(1) Quelques mois après ma première cooununion, l'ëvéqae ds notre dloc^ fit une tournée pour administrer à ses ouailles le Mcrement de conûrmalion. Il arriva chez nous avec un train, te laquais, un équipage. C'était un spectacle Inconnu dans notre petits ville. Le lendemain il officia et nous fit un sermon supertw sur le mépris des biens de ce monde , sur la nécessité d'aimer, pour gigner le ciel, la pauvreté, l'humilité et les souffrances. Malgré mi ferveur, la contradiction du sermon avec le train du prélat me scandalisa, me ciioqua vivement, el me fit faire des réflexions qui n'étaient pas dans l'ordre des meilleures dispositions à receToir Tone-

DOCTRIKB DE LA BÉDEMPTION. 56

religion qui condamnait les biens vils de ce monde, s'en montraient avides au point de donner, à comptoir ouvert, les biens de Tautre en échange. Cette contradiction était un scandale permanent, qui devait amener raffaiblisse* ment moral de l'Église et préparer sa ruine (i).

L'hérésie religieuse que nous signalons produisit donc deux grandes contradictions dans l'Églilie et dans la Doctrine :

i® Contradiction fondamentale des principes entre eux :

2° Contradiction scandaleuse des actes et des paroles]

Et, ce qui est capital, elle mit la doctrine en guerre

tion sainte. Qatnse Jours après, grÀce à mon évéque, ma foi trèsardente avait été brisée sous les coups répétés des questions que ma logique, si violemment éveillée, se posait sans cesse. Ces réflexions de Tenfant de dix ans et demi sont ceHes que les masses ont faites, et elles ont bien plus miné l'autorité de FËglise dans l'esprit des peuples, que les discussions théoriques des philosophes, doot l'Église s'est plainte avec tant d'amertume. (iV. de te I** JSd*)

( 1 ) On croit généralement aujourd'hui que Rome ne trafique plut sur les indulgences , ou que cette parlie est du moins entièrement ruinée en France, c'est une grande erreur. Dernièrement une personne, assez haut placée, s'entretenant femiliérement de ce sujet au Vatican avec un Cardinal de la cour de Rome, lui dit : — « To«| au moins, monseigneur, si vous livres encore des indulgeiuei^ ce comikierce par le temps qui court ne doit plus être d'un grand rapport, surtout en France. > '— « Détrompex-vous, » répondit en souriant le Cardinal, « votre Franee nous donne encore plus d'an million par an pour indulgences ^ et vous ne sauriez croire, i^oata le Cardinal, « à quelle quanUté de révélations de famille et de crimes, Inconnus celte somme correspond. »— Je certifie cette réponse, qui, heureusement, donne à penser que, si Rome bénéficie encore sur les indulgences, c'est au moins en exigeant la confession et le r»pentlr des crimes qu'elle absout, et non plus, ce qui était le comble de l'immoraliié, en accordant l'impunité spirituelle pour lapéchéi êi Ui crimes k commettre. R y a donc eu progrès. (JY.d$ta t^£d,)

56 INTBRVtDK.

avec la nature humaine, avec les tendances de rHamanité et son génie; de telle sorte que la religion, historiquement constituée sur cette hérésie, disputa à l'homme la route du progrès, tandis que sa tâche était de la Im ouvrir

Notre but n'est pas de récriminer ici contre ce qui a été fait, n faut tenir compte des temps et des circonstances, et on ne saurait nier qu'il p'y ait eu de grands cœurs parmi ceux qui ont mis le plus de zèle à engager l'intelligence dans ces erreurs. Mais ces erreurs n'en ont pas moins entraîné des résultats déplorables. Si le Christianisme avait été un développement pur, logique, large et compréhensif de la doctrine de Jésus, l'esprit humain descendant le cours majestueux d'une tradition imposante, dont la source remontait à Torigine du monde, pouvait, sous la puissance ck)mbinée de la Raison et de la Foi, avancer à pleines voiles vers la Rédemption promise, vers sa Destinée de gloire et d'harmonie. En acceptant dans son sein une contradiction de principe et un dogme opposé au Génie de l'Homme et à son développement, la doctrine, hélas ! paralysait le Génie humain au lieu de le stimuler, l'égarait au lieu de le guidor, et introduisait dans son propre sein un germe fiital de dissolution.

Aussi est-il facile de voir comment ce principe ftineste, dont l'Église ne sut jamais apercevoir le danger pour elle-même, préparâtes succès négatifs du protestantisme et de la philosophie. — Dans la contradiction des actes et des paroles, Luther trouva un fort beau joint où introduire le levier du protestantisme, qui fit crouler de si larges pans de l'édifice. Le protestantisme , malheureusement, ne fut qu'une œuvre de révolte, une œuvre sans vue d'avenir, et^ en somme, fort peu compréheusive. Par réaction contre les pompes mondaines et le luxe scandaleusement illogique de Rome, le protestantisme établit un culte nu, froid, décoloré ; il fonda on fanatisme abstrait, et se complut dans la raideur et

DOCTRINE DE LA RÉBEMPTIOlf. 57

Tétroitesse d'un puritanisme qui renforça, de tout son orgueil et de toute sa haine contre Rome, les teintes tristes, sombres, lugubres, du dogme de la malédiction du Monde. Le protestantisme a sans doute aidé la raison à s'affranchir de Tautorilé ancienne par une révolte devenue malheureusement nécessaire; mais considéré en lui-même et dogmatiquement, il est très-certain qu'il n'a n'a été qu'une ceuvre de dissolution à tendance fortement rétrograde.

A son tour, la philosophie a été, elle aussi, une ceuvre de dissolution, mais à tendance ultrograde ou progressive. La philosophie, en effet, sans voir clairement l'avenir, sans affirmer religieusement à l'homme qu'il est fait pour une Destinée déterminée, pour une Harmonie préétablie, sans lui apporter un dogme nouveau, sans lui donner la foi pleine et forte que Dieu l'appelle à prendre en main le gouvernement du monde pour y universaliser la Paix, l'Ordre, le Travail attrayant et le Bonheur; la philosophie a levé la condamnation que le Christianisme avait jetée sur le Monde, elle s'est enorgueillie des conquêtes de l'Homme, elle l'a poussé dans les voies de la science et des arts, elle a applaudi aux développements de sa puissance, excité ses forces, émancipé sa raison, glorifié et embrasé son génie.

Il est manifeste que le mouvement de l'esprit philosophique moderne, considéré de haut, apparaît dans sa réalité comme une réaction du Génie de l'Humanité, non pas contre le Christianisme de Jésus, mais contre les doctrines hérétiques et anti-humaines de ses successeurs. Et en vérité, que peut reprocher l'Église à l'esprit moderne? d'avoir fait un retour de dix-huit cents années pour retrouver, pure, la doctrine de Jésus, ou, si mieux vous aimez, d'avoir conservé du Christianisme tout ce que Jésus y avait mis, en rejetant l'alliage des dogmes funestes ou absurdes qui, depuis dix-huit cents ans, altéraient la doctrine impérissable du Maître? Qui, en effet, dans notre siècle, a prêché contre le vrai Chri^tia-

nisme, contre les principes du Christ, contre cette doc» trine de paix, d'amour et d union de la famille humaine^ qu'il a apportée sur la terre, qu'il disait être toute la loi et les prophètes, et [)our laquelle il est mort sur la crœxt Personne. — La philosophie, la première, a adopté, a proclamé, a propagé* ces principes et cette doctrine. Je me tiens pour fort assuré que Jésus-Christ reconnaîtrait comme orthodoxe telle œuvre de la philosophie du X¥ii^ ou du XIX® siècle, beaucoup plutôt que telle œuvre dek théologie catholique la plus pure. Aussi est-il très-vrai de dire, en parlant du Christianisme véritable, du Chris» tîauisme essentiel, qu'il est aujourd'hui répandu chei tous les peuples civilisés, et qu'il possédera certainement l'univers entier ; car rexccllence de la doctrine de la paix, de l'union des hommes entre eux et avec Dieu, est acceptée en principe par tous les peuples civilisés, et sera reconnue un jour par toutes les nations plongées encore dans les ténèbres de la Sauvagerie et de la Barbarie.

Mais ce qui n'existe pas aujourd'hui, ce qui n'a jamais existé, ce qui doit être l'objet des efforts de tous les hommes religieux, c'est l'application de l'idée, la réalisation du but, l'établissement du Christianisme pratique.

— Ex Théorie, en profession de foi morale, sans doute notre société est chrétienne, puisqu'elle reconnaît et confesse l'excellence de la doctrine de Jésus. En Pratique, elle ne l'est nullement. L'idée du Christ règne dans le domaine des idées ; elle a pénétré les esprits, et la philosophie a beaucoup contribué à cette conquête; mais ridée du Christ ne gouverne aucunement les relations sociales. Elle n'est pas le moins du monde incamée dans les faits. Notre société Thonore , elle ne lui obéit pas.

— Que cela soit, rien n'est moins étonnant ; puisque, jusqu'à nous, les chrétiens catholiques et les chrétiens

DOCTBINB DB LA RI^OEMPTION. 59

philosophes eux-mêmes n'ont su tendre au Christianisme pratique que par de simples exhortations morales adres^ sées à r individu, exhoiiations dont l'impuissance est prouvée par l'expérience des siècles, et qui, inondassentelles le globe pendant des milliers d'années encore, n'auraient pas plus d'eiîet pratique qu'elles n'en ont eu jusqu'ici, tant que la forme sociale continuera à mettre en guerre les intérêts et les payions des hommes.

C'est une déraison, c'est une très-réelle folie que d'en rester toujours inintelligemment et routinièrement à cette stérile moralisation de l'individu, de s'adresser toujours et exclusivement à l'individu, comme si les cû> constances sociales qui pervertissent, l'individu^ qui im* priment de fausses mardies à ses passions , et d'où vient tout le mal, n'étaient absolument rien I Est-il une plus étrange chimère, une plus déraisonnable utopie que d'attendre le Bien de l'universalisation de la vertu individuelle dans des circonstances sociales dont la nature est d'étouffer la vertu et de faire pulluler le vice ; où le vice a toujours été la règle et la vertu l'exception; où les hommes vertueux ne peuvent pas même parvenir à vivre ensemble et à s'entendre ? Mais, grand Dieu ! voilà bien assez long-temps que l'expérience dure, et ils sont tous assez ridicules, ces moralisateurs éternels qui depuis tant de siècles versent abondamment leurs eaux morales dans des vases percés, sans avoir pu comprendre encore qu'autant que les vases resteront en cet état, ils ne par * viendront jamais à les remplir?

Si encore cette manœuvre n'était que ridicule, on pourrait s'en consoler; mais ce travail de Danaïde sa si bien prévalu, qu'il a ôté jusqu'à la pensée du travail utile. Toutes les forces étant employées à moraliser et remoraliser vainement les individus, dans l'espérance de les amener au bien, on n'a pas songé à attaquer le mal à sa source , c'est-à-dire , dans la constitution sociale qui l'engendre, qui tourne au mal les passions et les facultés natives qu'un autre ordre de choses tournerait au bien.

60 INTKRMtDB.

Ainsi la foi à l'efficacité des vaines paroles d'un moralisme impuissant a trompé l'intelligence et l'a empêchée de vaquer à son œuvre.

Pour réaliser la pensée d'amour et d'union^ il fallait construire des institutions sociales^ on n'a construit que des sermons.

Si nous recherchons la cause de cette fallacieuse direction de l'intelligence, nous la trouverons encore dans l'influence fatale de ce dogme du Mépris de la Terre et des choses de ce Monde. Gomment, en eCTet, sous l'action de ce dogme, dont toute l'énergie était emjJioyée à détacher l'Homme de la Terre, eût-on pu reconnaître que l'arrangement et l'organisation des choses de la Terre était la question capitale du règne de l'harmonie sur la Terre, la condition souveraine de l'établissement du bien, de l'accomplissement de la loi de Jésus! Jésus avait indiqué le but^ l'union religieuse de la famille humaine. I^ tâche de l'intelligence humaine était de découvrir les institutions sociales capables de réaliser cette union; et voici que le dogme, enseignant qu'il fiiut abandonner et mépriser tout ce qui concerne la Terre , renferme, dans le cercle étroit d'une vaine moralisation individuelle, cette grande pensée du Christ, qui ne peut devenir féconde qu'à la condition de conduire l'intelligence à la découverte d'une bonne organisation des dioses de ce monde!...

xvn.

Nous avons montré comment la doctrine de Jésus, qui devait pousser l'InteUigence à poser et à résoudre le problème de la Destinée sociale, a été frappée de stérilité par l'adjonction des dogmes étrangers dont l'influence, donnant le change à l'esprit, lui enleva le champ des spéculations sociales pour l'abîmer dans d'oiseuses, d'égoïstes et de stériles contemplations mystiques, ou pour

BOCniNB Bl Là lÉBIMmON. ^

le jeter dans le système d'une moralîsation individuelle impuissante. Nous avons montré comment ces dogmes s'étant, de toute leur autorité sur l'esprit des peuples, opposés à la marche de l'Humanité vers la conquête de sa Destinée terrestre, l'esprit humain, sollicité par Yiasr tinct de son développement, avait dû peu à peu se dégager des entraves de ses dogmes en se dégageant de l'autorité de VÊgUse qui les imposait. L'Église ne voulant point lever la condamnation qu'elle avait portée sur le monde, il était inévitable que le monde finît par divorcer avec l'Église.

Ce divorce, accompli dans les idées de la société moderne, a été enregistré par la philosophie. Tout homme de bonne foi et libre de préjugés reconnaîtra que cette séparation doit être exclusivement attribuée à l'obstination avec laquelle l'Église a maintenu l'entrave, les dogmes introduits dans le Christianisme postérieurement à Jésus. Et en effet, l'esprit moderne, en se dégageant de l'Église, a retenu les principes promulgués par Jésus et les a propagés avec adeur; — quoiqu'il n'ait pas su, jusqu'à nos jours, réaliser la transformation sociîde qui aurait eu la puissance de leur donner la vie, de les incarner dans l'Humanité.

Ne craignons pas de le dire, ce divorce de l'Église et du Monde, cette révolte contre l'autorité dont le vaste réseau et l'imposante unité couvraient l'Europe, ont été en eux-mêmes un grand malheur; car si une autorité pareille avait su comprendre que sa tâche n'était pas seulement de tirer quelques âmes des griffes du démon, mais de conduire l'Humanité entière à ses Destinées glorieuses, si elle avait su conserver sa domination sur l'esprit des peuples en marchant toujours à leur tête, de grands maux, des luttes déplorables et de longs retards nous eussent été épargnés. Notre âge n'eût point subi les tortures du Scepticisme, les cruelles douleurs du combat de la Foi et de la Raison, de l'Autorité et de l'Intelligence ; le Génie des Révolutions n'eût point ébranlé les

62 INTllVÈDB.

nations et dévasté la Terre — Sans doute nous am«

verons, malgré cette guerre intestine des idées et œt scissions armées des intelligences humaines. Combien cependant n'eût-il pas été plus heureux et plus beau que THumanité; avertie par la Parole qui a retenti il y a £xhuit siècles, et mise, par le Pouvoir qui s'était fondé sur cette Parole, en possession de la connaissance du bot qu'elle devait atteindre, eût marché directement, rangt serrés, et ralliée sotis le drapeau d'une seule et puissant AUTORITÉ, à la conquête de sa destixée tebresthe (1)| qui est sa légitime et harmonique domination sur le Monde ! Mais le Passé est passé, et Tavenie seul nous appartient. Songeons donc à l'Avenir.

XVffl.

Aujourd'hui le résultat de la guerre engagée entre le dogme et la nature humaine ne saurait être douteux* Par le fait, et dans la vie pratique et réelle, la société a marché par-dessus le dogme. L'Industrie , les scienoeif les arts, le travail en un mot, se développent avec éoer» gie , et l'individu qui, à l'imitation des Pères du désert ou des Moines du moyen âge , passerait sa vie à s'in-

(1) La Genèfe de Moise est toule pleine de cette idée, que k Destinée terrestre de l'iiomme est le gouvernement d« la Terre. Elle est exprimée de la manière la plus tormelle et la plus édatanCe dans le chapitre premier, où, après avoir meublé la Terre de uê créations animales et végétales, Dieu fuit l'honune à son image» et lui donne autorité sur tous les règnes créés. L'honmie fait à Vimagt de Dieu qui régne dans les deux et gouverne THarmonfe dei Mondes, ne peut remplir sa Destinée qu'en régnant sur la Tore et gouvernant TUarmonie des choses de cette Terre dont la gestion lui est subdéléguée. Loin donc que la volonté de Dieu soit que l'homme néglige la Terre et abandonne le soin des choses confiées à sa garde, la volonté de Dieu est que l'homme, déployant son activité intelligente, établisse et maintienne dans le domaine de son empire les lois d'Ordre et d'Harmonie que Dieu établit et maintient dans le dooiaiiie desciecu.

DOCTRINB m LA I^IMPTION. 63

fliger des macérations , des privations, des douleurs , dans le simple et unique but d'ôtre agréable à Dieu et de gagner de bonnes notes pour l'autre monde; celui qui rechercherait ainsi la souflrance, pour le seul mérite de la souffrance , en vue de son salut individuel , paraîtrait constituer, dans notre société du xixc siècle, uns anomalie bizarre. Sans doute, il est encore des per^ sonnes qui croient faire œuvre méritoire en s'imposanf, à certaines époques, certaines privations ; mais ces faibles concessions, ces vains hommages au dogme détrôné ne servent qu'à mieux manifester son actuelle débilité. Et, en effet, à part quelques instants d'excepûon, ces mêmes personnes s'environnent de tout le comfort qui platt à leur caractère, et dont leur position leur permet la jouissance. Je vous vois bien jeûner à vigÛe et à qnatretemps, mais je ne vous vois pas abandonner vos intérêts, délaisser vos droits de propriété des choses de la terre, et repousser les avantages de ta fortune, c'est-à-dire les pompes de Satan. Malgré vos jeûnes et vos austérités, je vous vois âpres à vos droits aux choses du monde, tout autant et souvent bien plus que ceux qui ne jeûnent pas, qui ne portent pas de cilice !

Si le mépris réel et effectif des biens de ce monde, si l'amour et la recherche sincère de la pauvreté, de l'humilité et des souffrances, constituent un commandement essentiel du Christianisme , une condition sine quâ non de salut , il est certain qu'il n'y a pas aujoiml'hui dans la société un seul homme en état déraison, catholique ou protestant, qui soit chrétien et qui agisse de façon à éviter l'enfer. Et en vérité, autant on est disposé à la vénération pour l'homme qui s'impose des privations bans LE NOBLE BCT de secourir ses frères, d'ôtre agréable à Dieu par la combinaison sublime de la charité et du sacrifice, autant on aurait de pitié pour un pauvre égaré qui se créerait de stériles souffrances dans l'idée (égoïste et injurieuse à Dieu si elle n'était une folie) que cette douleur inutile plaît au Créateur et attire ses bonnes

64 wnMMtÊfk.

grâces. Vous avez tonné contre les idolâtres qui ofiDraient à leurs dieux, croyant mériter leur faveur, le sang de

quelques victimes humaines et , malheureux que

vous êtes! vous aviez conservé, perfectionné et raffiné ce principe détestable, en proclamant que l'holocauste de toutes les douleurs humaines était l'offrande la plus agréable à notre Père céleste, plein de bonté et de misàîcorde !

Dans quel but donc le catholicisme et le protestantisme continuent-ils encore à plaider un dogme suranné? Pourquoi s-achament-41s, si infructueusement et si maladroitement, à associer encore aux vérités du Christianisoie, acceptées par l'esprit moderne et propagées par la philosophie elle-même, une cause perdue, perdue sans retour, des principes hostiles au développement de la société, dont la société ne veut plus, dont elle ne tiendra certainement aucun compte? Au milieu de ce mouvement qui emporte toutes les forces vers l'industrie et le travail (dont l'essence est de produire, d'enrichir, de padfier, et qui n'attendent plus qu'une organisation convenabk pour mettre l'Humanité en possession de tous les beaux fruits matériels, moraux et religieux, dont elle est appelée à jouir) 'y dans des temples où le clergé lui-même se jdatt à entasser toutes les coquetteries de l'art , toutes les séductions du luxe, et émanant de ces chaires sculptées, peintes, enjolivées et dorées à merci, nous entendons des voix qui grondent, au nom de Dieu, contre les biens de ce monde ! qui tonnent contre les jouissances de l'industrie et de l'aisance, contre les pompes des arts et du luxe, et qui anathématisent, en phrases élégamment cadencées, ce Monde que l'on s'obstine, comme aux plus sombres jours du moyen âge, à appeler l'Empire de Satan!...

Quoi donc ? mon expression n'est pas assez forte si je dis que vous subissez le joug du Monde ; pour être vrai, je dois dire que vous adorez le Monde, que vous lui dressez des autels dans vos temples, que vos temples mêmes sont ses temples à lui : et ces temples que vous lui avez éle-

DOCTIINB 1« LA lÉlÉRPTIOlf . 65

>ù VOUS entretenez avec soin son culte et sa magni- :e, retentissent de vaines imprécations que lui pro- ! avec une fougue puérile votre faconde vaine ! Que lent de pareils sermons dans de pareils temples (1)? urquoi vous plaisez-vous à vous déconsidérer ainsi Bdémes et à compromettre, par des inconséquences aellement ridicules, les enseignements que le Christ %k& aux hommes, et la doctrine dont vous devriez es plus purs et les plus intelligents organes? Dans temples nus et dépouillés, les orateurs protestants, oins, conservent une logique apparente, puisque le le protestant ne proteste pas, comme le temple capie, contre la parole dont ses voûtes retentissent. — irquez bien que nous ne vous demandons pas de lire la logique en transformant vos temples et en mettant à l'unisson du protestantisme , mais bien msformant votre parole.

us n'ignorons pas qu'à envisager le mépris des biens

monde du côté de la réthorique, c'est un fort beau

de sermon, et que Ton peut sur cette réprobationf

ruire très-facilement des périodes de la plus belle

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