‹ Destinée sociale (volume 5)Chapitre 65 sur 95 · ORGANISATION. LIV. II. €HAP. II · texte numérisé non relu

ORGANISATION. LIV. II. €HAP. II

girouettes rouillées , de leurs innombrables cheminées, qui dessinent encore mienx Tincohér^ce sociale, le Morcellement d'où ce chaos architectural est sorti.

Aussi, grâce à cette absence d'ensemble, d'harmonie, de toute prévoyance architecturale et de combinaison des choses, voyez comme l'homme est logé dans la capitale du monde civilisé !

Il y a dans ce Paris un million d'hommes, de femmes, et de malheureux enfants , enta<:sés dans un cercle étroit où les maisons se heurtent et se pressent , exhanssant et superposant leurs six étages écrasés ; pois, six cent mille de ces habitants vivent sans air ni lumière, sur des cours sombres, profondes, visqueuses, dans des caves humides, dans des greniers ouverts à la pluie, aux vents, aux rats, aux insectes... Et depuis le bas jusques en haut , de la cave aux plombs, tout est délabrement, méphitisme, immondicité et misère....

Ce grand fait immonde est une nécessité, puisqu'il est une réalité et que ce qui est est fatal. Hais reconnaissez donc que c'est une nécessité de votre société qui Ta réalisé, ce fait; une expression des combinaisons humaines qui l'ont produit, et non une nécessité absolue et d'ordre naturel !

Et puisque l'effet est immonde, funeste, délétère, mortel à l'homme, reconnaissez donc que la grande et primordiale cause qui l'a engendré, que la cause dont il tire sa raison d'être, que le principe social enfin est mauvais et subversif! Yous qui répondez à toute critique, à toute dénonciation qu'on vous fait du Mal, par ce grand mot : Nécessité, vous qui affirmez que le Mal est de condition naturelle, fatal, imposé à l'homme par l'essence même des choses, essayez donc de nous dire que, ici comme aii* leurs, le Mal n'a pas sa source dans une fausse combinaison sociale , mais dans cette Nécessité d'ordre supérieur dont vous parlez, dans cette Nécessité qfA est, à tout, votre réponse unique et idiote ! — Cet empoisonnement des atmosphères où grouillent les aggiomé-

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rations humaines , est-ce un lait de la nature ou un fail de r homme ? Est-ce de main divine ou de main hnuiaine?

Dites, est-ce un air qui recèle la maladie et les germes de mort^ cet air que vous respirez quand vous parcourez les prés, les bois, les clairières des forêts, les rives des fleuves et les plages des mers? quand vous marchez dans les grandes herbes vertes lorsqu'elles étincellent au matin sous les perles et les diamants de la rosée, lorsqu'elles dressent les mille tètes de fleurs qui leur font de si riches couronnes , et qu'elles exhalent sous le soleil mille snaves haleines, et vous disent , de mille voix parfumées^ que Dieu a placé l'homme sur une terre favorable, que la nature lui est propice et bonne ?...

Et s'il y a, dans la création, des races malfaisantes des espèces immondes, est-ce que puissance n'est pas à rhomme de les vaincre «t de les détruire ? Et s'il y a des marais fétides, des déserts stériles et des z6nes brûlées, n'est-ce pas parce que l'homme, ne remplissant pas sa tâche et gouvernant mal son domaine, se laisse envahir là où il devrait régir et commander ? Et ces grandes plaies de la Nature ne sont-elles pas une attestation du désordre, une punition méritée par l'homme, une révélation de sa déviation sociale, un poteau placé au bord de la mauvaise route, indicateur du précipice, une voix avertissante, la voix de la douleur, la seule voix par laquelle la Nature puisse parler à l'homme en déviation, et qui lui crie incessamment aux oreilles : « Tu t'égares, le chemin est mauvais ; tu n'es pas dans ta loi, tu n'es pas dans ta destinée I o — N'est-ce pas un signe, enfin ?

Oh I qu'elle est bonne et secourable cette Nature I et combien il faut que la pensée humaine ait perverti la pensée humaine, pour qu'on ne comprenne pas cette grande voix toute de sollicitude et de maternité !... Quoi donc ? vous ne comprenez pas, quand, au soir, vous revenez de ces campagnes si belles, à la végétation si luxueuse, au ciel si chaud et si coloré, au9^ ^ux si pures, aux loin-

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tains si vaporeux, aux parfums si doux ? quand vous en revenez le soir, de la santé au corps et de la vie à rame, et que vous rentrez dans vos villes fétides, et que vous respirez leur air qui pue, leurs miasmes qui tuent, quoi donc ! vous ne comprenez pas ?...

Et quand vous voyez mourir vos petits enfants et vos jeunes tilles de dix-sept ans, vous dites : a Le Mal est une D Nécessité^ la terre est au Mal , l'homme est au Mal , » c'est Dieu qui le veut. » — C'est Dieu qui le veut ! ! . . . Ob taisez-vous ! taisez-vous, car vous blasphémez Dieu !...

Est-ce Dieu qui a fait Paris, — ou les hommes ?...

Regardez. Répondez. Voilà Paris :

Toutes ces fenêtres, toutes ces portes, toutes ces ouvertures, sont autant de bouches qui demandent à respirer : — et au-dessus de tout cela vous pouvez voir, quand le vent ne joue pas, une atmosphère de plomb, lourde, grise et bleuâtre, composée de toutes les exhalaisons immondes de la grande sentine. — Cette atmosphère-là, c'est la couronne que porte au front la grande capitale ; — c'est dans cette atmosphère que Paris respire ; c'est là-dessous qu'il étouffe... — Paris, c'est un immense atelier de putréfaction, où la misère, la peste et les maladies travaillent de concert, où ne pénètrent guère l'air ni le soleil. Paris, c'est un mauvais lieu où les plantes s'étiolent, et périssent, où, sur sept petits enfants, il en meurt quatre dans Tannée.

Les médecins qui ont porté des secours à domicile, au temps du choléra, et qui ont pénétré dans les tanières des classes pauvres, ont fait alors des récits à faire frémir ; mais les riches ont déjà oublié tout cela...

Et moi, riches, je veux vous le rappeler !

Riches, qui menez joyeuse vie, qui jouissez, qui prenez vos plaisirs et conduisez vos danses au sein de cette perfide atmosphère qui vous décime et qui prend à leurs mères vos jeunes filles adorées et vos beaux enfants sans que vous en sachiez comprendre la cause; riches, qui oubliez la solidarité de tous les membres de la

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famille humaine ; riches I je veux vous la rappeler..,. Écoutez. Voici ce que disait alors Tun de ces médecins qui ont peu dormi quand le fléau tordait les entrailles de Paris, — un (1) qui est allé partout où il y avait des hommes saisis par la peste, et se débattant corps à corps avec elle... partout où il y avait des pauvres, surtout... Kcoutez :

Le choléra ne viendra pas à Paris, disait-on, ou du moins sa présence sera à peine sensible ; il n'aura pas de prise sur ce cenire de la Civilisation, ce foyer de lumière. On parlait bien de la misère des pauvres, mais c'était un sujet de pitié et non pas de crainte pour les riches ; on ne croyait pas à la solidarité du riche et du pauvre ; on ne connaissait pas celte affreuse, cette contagieuse pauvreté : le choléra l'a montré dans toute sa nudité. Les médecins eux-mêmes, qui voient tous les jours des malheureux, ont été stupéfaits. Habitués à respirer Pair des hôpitaux et des amphithéâtres, plus d'une fois ils ont été suffoqués en abordant Tatmosphère où vivent et s'élèvent des êtres humains qui travaillent pour nous. Dans leurs sales taudis la porte seule laisse entrer un peu d'air déjà empesté par les plombs et les latrines ; la lucarne calfeutrée ne s'ouvre pas de tout l'bi^er. Dites qu'il faut de Tair, ils ré> pondront qu'ils ont froid, ils n'ont ni bois, ni vêtements ; ditesleur de se bien nourrir, ils n'ont pas toujours du pain. Leur chambre dépouillée n'a souvent pour tous meubles qu'un grabat où sont entassés père, mère et enfants, malades, non malades, mourants et morts qu«^lquefois.

Il se peut qu'il y ait, comme on dit sèchement, de leur faute; plusieurs auraient dû être prévoyants, économes dans les temps prospères; ledésoidre, Tintempérance, entrent pour beaucoup dans leur malheur. Mais vous qui avez l'ample nécessaire, vous qui ne vous refusez aucun plaisir, quelle vertu attendez-vous donc du peuple ? Depuis bientôt cinquante ans on ne lui parle que de ses droits ; le pauvre est citoyen comme le riche, tous sont égaux devant la loi; on a proclamé le peuple souverain, et vous voudriez que, toujours content de ses pri-

(1) M. B Oulary, dépnié de Seinc-et-Oi^e. et médecin qui n'a quUié Paris que quand le eholéra n'y étaK plus, pour aller à Etampes où le choléra s'abaUalt,

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valions, il vit d'un œil philosophique tous les plaisirs d<s riches, qu'il n'aimât pas aussi les plaisirs à sa portée, qu'il ne s'oubliât jamais, qu'il eût toujours prudence, raison, tempérance ? Il fallait être conséquent. Si on ne voulait, si on ne pouvait pas améliorer son sort, il fallait le laisser dans son ignorance et son apathie avec les consolations religieuses qui lui manquent maintenant : les droits politiques sont de vains mots pour le peuple ouvrier. Et les femmes, qui, même dans le bon temps, gagnent si peu, comment voulez-vous qu'elles aient des épargnes ?

.rai vu des femmes expirant sur une paillasse, sans draps, sans couverture, entourées d'enfants faméliques; oui, j'ai vu des enfants sucer avidemment les mamelles vides et flétries de mères moribondes; déjà glacées, elles s^efforçaient de Ifo réchauffer, seules, sans aide, sans secours pour elles-mêmes.

Les soins incomplets, à contre-sens, dictés par de stupides préjugés, tels que les pauvres les donnent et les reçoivent, mais qui du moins sont un ralliement sympathique, une consolation, tous ne les ont pas eus : dans ce chaos de la population, risolement est tel, que quelques-uns sorU morU sans qu*on ait su leur maladie, révélée enfin par la puanteur des cadavres pourris {i).

Puisse mon récit exciter votre pitié ; il n'est point exagéré. Ah ! si vous aviez vu !

Mais ces misères, elles vous atteignent : les miasmes exhalés des habitations du pauvre se répandent dans toute la ville, et vous les respirez incessamment mêlés à ceux des ruisseaux et des cloaques de toutes sortes. Paris, même dans ses quartiers les plus brillons, est bien sale et bien infect; si l'administration a fait élargir quelques rues, déblayer quelques places, les spéculateurs, par compensation, ont détruit les jardins qui épuraient un peu Tair, ont entassé étage sur étage et rétréci vos appartements ; les chances de la bourse et du commerce, les catastrophes de l'industrie ont troublé votre sommeil ; les révolutions, les émeutes ont porté Teffroi dans vos cœurs, et les maladies ont eu un libre accès. Bien qu'il vous ait moins accablé que les pauvres, le choléra ne

Cl) Deux faits semblables ont eu lieu dans le faubourg Saint- Antoine pendant le peu de Jours que j'ai passés à l'ambalance de la ^stlUe,

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TOUS a point épargnés, et lorsqu'il a frappé, le médecin n*a pas toujours été là pour vous secourir à temps : j'ai vu votre impatience, votre anxiété ; j'ai vu au milieu d'une fausse abondance tes soins domestiques bien mal donnés, par défaut d'habitude, d'intelligence, de patience, quelquefois de volonté. Quand Tépidémie foudroyait ses victimes, il était facile, sans se compromettre, de hâter une mort désirée, et

dliorribles soupçons ont été permis Riches qui aimez

la vie, j'ai vu mourir quelques uns d'entre vous faute de secours, de soins, qui, dans le système harmonien de Fourier, ne manqueront pas aux plus pauvres.

Voilà le choléra, voilà la solidarité du mal dans Paris, voilà Paris sous son atmosphère de peste, Paris sous son manteau de mort.

Londres aussi a été comme Paris ; et Saint-Pétersbourg; et toutes les grandes capitales; et toutes les habitations putrides des hommes, villes et villages, mais surtout les grandes villes.... Et Madrid est maintenant comme a été Paris, comme a été Saint-Pétersbourg , comme' ont été les grandes villes. C'est le tour de Madrid, maintenant, Madrid, princesse des Espagnes l

Est-ce Dieu qui a fait le choléra , engendré dans ces marais fangeux, auxquels, en gérant inepte, en roi fainéant, rhomme laisse envahir , comme par un grand chancre, les plus belles régions de son domaine ? ce choléra, parti de Tlndepour faire le tour du monde et écrire sur le globe, en lettres de mille lieues, tracées à travers les populations ^humaines avec des cadavres, le mot SOLIDARITÉ : solidarité des nations, solidarité descontinens, solidarité des races humaines... solidarité!

Est-ce Dieu qui a fait le choléra, ou tes hommes ?

Est-ce Dieu qui a fait Paris , Londres , Saint-Pétersbourg, Madrid?... Est<;e Dieu, ou les hommes?

Non : la misère permanente, et la peste périodique, et Tempoisonnement des atmosphères, c'est l'ouvrage des hommes ; car Dieu n'a pas fait ces choses. Dieu a fait le

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nuage d'or au ciel , le serpolet des pelouses et 1* oiseau dans les bois ; il a fait la fleur des champs , et le lis des vallées, plus somptueusement vêtu par la main de Dieu que Salomon dans toute sa gloire.

Sûnt-Brieoc est uae vieille cité replâtrée, qui a lait nourelle pean. Dès l'entrée on respire la préfeclare^ on M IroaTeues i necavecla eÎTilisatiiMi syniboiiwc par une prison et une caserne neuvv.

Émils SouycCTaa,

Vous avez vu les capitales , vous avez vu Paris, Paris surtout, car c'est la capitale des capitales, le cœur de la Civilisation , son centre d'activité , de puissance et de gloire.

Voilà comment la Civilisation loge l'homme dans sa capitale, dans son centre d'activité, de puissance et de gloire. Allez dans les campagnes , et là aussi vous verrez ce qu*a su faire la Civilisation. Et je nappelle pas campagne ces maisons fraîches et coquettes jetées autour de Paris, comme des touffes de fleurs sur un tas de fumier : il faut voir la Champagne et la Picardie, la Bresse et le Nivernais, la Sologne, le Limousin, la Bretagne, etc. : et les voir de près. Là il y a des chambres qui sont la cuisine, la salle à manger, la chambre à coucher, pour tout le monde, père, mère et petits... Elles sont encore cave et grenier; écurie et basse-cour quelquefois. Le jour y arrive par des ouvertures basses et étroites ; l'air passe sous les portes et les châssis déboitès ; il siffle à travers des vitraux noircis et cassés, quand il y a eu des vitraux, encore... car il y a des provinces entières où l'usage du verre est aujourd'hui à-peu-près inconnu. C'est une lampe grasse et fumeuse qui éclaire, dans l'occasion; d'habitude, c'est le feu. Puis le plancher... ah bien oui, le plancher! — Le plancher? c'est de la terre inép;ale et humide. Il y a çà et là des mares... Vous marchez de-

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dans. .. Les enfants en bas-âge s*y traînent. Les canards yiennent y chercher pâture 1...

Oh ! comme aussi la maladie travaille bien dans tous ces lieux ! Comme elle y tue les hommes, ou les estropie, ou les couvre de honteuses infirmités! Comme les rhumatismes , la^e , les scrofules , et toutes les infamies pathologiques de' la Civilisation perfectible, s'y étendent et s'y complaisent! Comme le mal y sème le mal en bonne terre! Comme la peste et le choléra, quand ils viennent , y trouvent à faucher à l'aise !

Yoilà pour Tintérieur ; Textérieur, vous le connaissez:

C'est, plein la rue, de la boue, du fumier, de l'eau noire et croupissante. Quand vous'étes sur une route, et que vous la voyez devenir sale, vous comprenez que vous approchez d'un village : et quand vous êtes au mi* lieu de ces groupes de masures, au milieu des habita^ lions, c'est là que vous trouvez la voie aifreuse , dégoûtante, impraticable.

Puis, poijf toutes ces vilaines chaumières qui ont charmé nos poètes et nos moralistes, vous voyez quel* (fuefois une maison, une seule, s'élever élégante et fraf* cite. C'est la maison de campagne de quelque marchand enrichi, ou de quelque ci-devant seigneur qui regrette le château de ses ancêtres, la couronne de comte que son fier donjon portait en tète, et les doubles fossés dont les manans corvéabt66 venaient battre l'eau la nuit, dans ce bon temps, pour que le coassement des grenouilles ne troublât pas le sommeil de là noble châtelaine. — Une maison pour cent misérables cabanes!

Voilà la ville, voilà le village.

Oh I comme notre société d'incohérence se peint bien là dans ses œuvres 1

Dans nos villes, des masures délabrées, noires, hideu* ses, méphitiques, se serrent, se groupent, s'accroupissent autour des palais, au pied des cathédrales. Elles se traînent saitour des monuments que la Civilisation a se-

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