LE FLEUVE TYRANNIQUE
pour Madame Elisabeth Kahn.
Oh ! pourquoi n’as-tu pas voulu te reposer, mon pauvre cœur tordu d'angoisse et d'amertume, pauvre cœur ballotté par le tangage du Désir?..*
Dans cette ville antique qui sommeille à loisir, près de son fleuve millénaire, couché en rond comme un guerrier sur le seuil de la porte, et dont le souffle intermittent fait miroiter l'armure... Elle est là, pas bien loin, ta Josie bien-aimée !...
Josie dort à cette heure dans sa chétive maisonnette,
au fond d’une ruelle coite,
qui savoure béate le sable du silence
coulant au sablier paisible
et froufroutant de ses verdures !...
Elle est là, ta Josie, qui boit nonchalamment, d'un souffle doux, les philtres du sommeil, sous l’âpre tyrannie d’une implacable Etoile fixe ... Tu t’en souviens, mon cœur?... — A peine !...
Et pourtant, Elle m’aimait de toute la chaleur vibrante de son corps et de toute son âme en flammes bleues mourant dans ses yeux purs !...
Elle m’aimait de tout le miel de sa salive heureuse, quand mes bras s’efîorçaient d’amalgamer nos chairs, nos pauvres cœurs errants !... Josie était bien douce, pas bien lourde à porter dans ses bras, pour la vie, vers le néant de la vieillesse... et pourtant !...
Je me souviens de la terrasse ou coulaient nos beaux soirs sous l’azur, dans l’azur embaumant des glycines, parmi le gonflement et le flicflac des linges bariolés suspendus au séchoir, qui semblaient vivre tout à coup la vie ardente, épanouie des voiles sur la mer !...
Les linges bariolés gonflés de vent semblaient vouloir
arracher la terrasse et m’inviter à fuir
en voguant à vau-l'eau, dans les roseurs du soir !...
Et j’empoignais ses seins gonflés par le désir comme on empoigne, d’un coup de main, la toile vibrante d’une voile, dans la saute du vent,
LE DÉMON DE LA VITESSE
pour doubler son allure et son élan
vers l’impossible enlacement d’un ciel lointain.
Lorsque mes mains, en des hâtes fiévreuses, dégrafant et brisant d’attirantes barrières, rudoyaient la langueur exténuée de son corps pur, pour assouvir partout son angoisse lascive, soudain sa voix se déchirait de désespoir :
« Je sens, chéri, je sens que tu ne m’aimes pas !...
Oublie, oublie,, mon cœur, ses cris navrants, et rêve encor, plutôt, à ces étoiles délicates qui venaient s’enrouler, des nuits, entre nos bouches !... Etoiles douces apprivoisées par la chaleur de nos baisers !...»
Sur le perron, à la nuit close, Josie, en s’inclinant vers moi, les bras tendus, m’offrait ses lèvres en me versant au cœur ses adieux langoureux et les pleurs de sa chair !... Ses lèvres ?...
Ses yeux d’azur trempés d’oubli?...
J’en ai si peu joui, aveugle que j’étais!...
Parles tièdes midis printaniers, Josie, debout sur le perron, m’offrait ses lèvres attentives et ses prunelles, chères captives de mon rêve.
— « C’est toi, mon bien-aimé ? J’ai fait un mauvais rêve !
... que des sorciers m’avaient ravi ta bouche~pour la vie. Vois-tu, je t’attendais, la chair brûlée dans la tunique ardente d’un désir terrible.
Et j’étais ivre de mon attente effrénée à vouloir en mourir ! Et mes baisers errants créaient incessamment ton corps dans l’air nocturne !
Mais toi qu’as-tu, mon bien-aimé? Ton cœur éclate.
Tu trembles?... mais pourquoi te vois-je ainsi tout hors d’haleine ?
— « Je viens d’escalader les marches à pas géants, comme on gravit, le glaive au poing, l’échelle d’une tour pour y planter un drapeau de victoire !
Josie, ô ma Josie, tout en montant vers toi j’étais pareil au spasme accéléré de la luxure que je pousse en ta chair à force de caresses !...
J’étais pareil au spasme qui te mord aux entrailles et peu à peu brûlant tes reins, noyant tes yeux et suffoquant ta gorge d’angoisse et de plaisir, fait éclater ta bouche en un grand cri et lance enfin ton âme en feu dans Tlnfini !...
Je veux atteindre à tous les buts et bondir sur les cimes, ensanglantant mes ongles aux pics inaccessibles.
J’ai peur que le Temps noir aux pas véloces ne me devance,
LE DÉMON DE LA VITESSE
sur les plateaux suprêmes d’un Idéal absurde.
J’entends le Temps pesant, aux os d’airain entrechoqués sonner déjà sur mes chemins, comme une panoplie au vent d’hiver !... Je veux que cette rosse moribonde, aux entrailles profondes ainsi que des caveaux, demande grâce à mes jarrets que rien ne lasse !...
Oh ! comment étancher ma soif d’espace et d’impossible, et mon angoisse nostalgique, sur ta bouche conquise?... Josie, Josie, tes bras n’enchaîneront jamais ce cœur ivre de confondre sa folie avec la fulgurante folie des Astres !...
Que ferons-nous, à deux, cloîtrés dans notre amour, sous le soyeux déchirement des brises printanières, quand le Soir crépitant d’un désir effréné, viendra se dégrafer effrontément d’ivresse et de luxure, en me tendant ses seins tout nus?...
Est-ce un symbole au loin ce grand Fleuve d’argent, qui sourdement veut étrangler d’une large caresse la Ville grise et tant vieille, et rugueuse, et fragile, déjà prise aux nœuds gordiens de son vaste courant squamé de lunes molles?...
O Fortune sournoise au clair visage ensoleillé,
Fortune au grand corps hydropique
que ballotte un ressac éternel,
sous tes haillons mirobolants d’azur,
je saurai bien te vaincre et t’acculer
contre les pans pulvérulents d'une ruine,
et te forcer, parmi l’éclair de mes couteaux brandis,
à me livrer enfin le chatoiement magique
et l’illusoire mélodie que font tes astres monnayés
tintant sur le mêlai bruni des mers !...
A Ilots, à flots d’amour et par l’ondée sonore de mille cloches bleues arrosant de bonheur l’insondable nostalgie des espaces, je veux que tu me grises en soulevant mon âme sur l’ivresse infinie d’une marée de roses, jusqu’au vaste perron d’un manoir fantastique.
Je veux qu’on y déploie au gré de ma faim rouge la splendeur fumante
d’un festin impossible aux roses gourmandises, sous les feux entrecroisés des pierreries et des prunelles jouisseuses, parmi les flammes lancées en ricochet sur l’eau sereine des miroirs.
— Pour siroter, dis-tu, des vins couleur de rêve?...
— Non, non, crois-moi, pour avaler gloutonnement de la joie succulente... car toujours et malgré
les beaux démons jaillis tous nus
LE DÉMON DE LA VITESSE
et ruisselant de clair-de-lune
hors des breuvages enivrants....
car malgré tous les crocs et les pinces brûlantes
que les épices plongent dans ma gorge
avec des cruautés de crabes monstrueux,
je veux quitter la table en crachant au visage
des convives muets, et m’en aller ailleurs
avec l'érosion savante du remords,
mes appétits coupés et les balancements
d’une nausée amère qu’il me faudra vomir
bientôt dans la lagune funéraire de la mortl...
« Elle est là ta Josie !... » — « Qu’importe?... Laisse-la dormir !... » Je viens de boire force lampées d’orgueil vidant à tire-larigot mon Ame capiteuse...
Pitié !... me voilà ivre et chancelant au point de courir çà et là aux trousses de mon corps trébuchant sur la berge de ce fleuve sinistre !...
Là-bas!... les clochers noirs de la ville rugueuse tâtonnent en plein ciel, s’arc-boutant l’un sur l’autre pour tâcher d’enfderau hasard leurs Etoiles, tels des gamins armés de fourches qui volent des oranges !...
Horreur ! Horreur ! le Fleuve redoutable étrangle en ce moment la ville où dort tabien-aimée !...
Fièvreusement le Fleuve enlace en ses loves d’acier la ville aux longs clochers pointus qui tombent dans le avec au bout leurs Etoiles tutélaires enfilées telles que des oranges fulgides, déjà pourries, mais bien gagnées.
l’enjeu sublime
pour Térésah.
Derechef les vents sauvages donnent du cor, pour m’inviter à redoubler l’élan démon galop et mes glissades endiablées sur les rails animés qui s’évadent... et mes dégringolades, pieds en avant sur mes bottes d’airain, vers le néant fumeux des prés en contre-bas.
Je sais, il faut que je rejoigne en un coin de l’espace vos courses désinvoltes, Etoiles, et vous dépasse ; car vous avez quitté les routes de lumière qui vous sont coutumières... et vous courez au loin en agitant vos bras en signe de défi !...
Je vois le grand remous et le ressac qui met en branle vos cohortes de feu...
Voici vos gestes bleus se multiplient soudain parmi la sombre architecture des nuages rugueux, simulant des toits lourds et des porches profonds !
C’est bien là un complot de guerriers maillés d’or au carrefour houleux d’une cité médiévale, avec le flux et le reflux des luttes corps à corps, les cuirasses broyées, les rouges coups de glaive hachant l’angoisse noire du silence infini.
En avant 1 en avant !... par-dessus la rébellion
qui va gagnant de proche en proche vos armées braisillantes,
Etoiles d'or, entendez-vous le grand cri : « En avant ! »
qui vous remet en selle sur le dos illusoire
et parmi la crinière dansante de vos nues ?...
Entendez-vous le cri qui me relance?... Holà ! hurlez-moi donc !...
Quel est l’enjeu doré que l’on vous a promis, au fond du ciel ?... C’est donc bien beau, là -bas où vous courez?...
La plaine s’est muée en un vaste océan de brume veloutée et transie de mystère, et néanmoins mon train plonge avec une mollesse irrésistible... tout étonné de fracasser de minute en minute le tambour colossal d’un invisible pont-levis. Ce sont alors de grands sanglots d’airain et des sursauts de triqueballes
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jetées bas des remparts dans un fossé... Trop tard !...
Mon train dément ?... Allez donc apaiser la frénésie atroce, les battements de son grand cœur chauffé à blanc et les râles bouillants de sa chaudière, et son souffle puissant qui piaule et se lamente en mouillant les échos avec délicatesse, d'un nostalgique miaulement de guimbarde !...
Etoiles, mes Etoiles, l’heure est fixée de vos défaites.
Etoiles extravagantes, exultez en liesse une dernière fois !... Enivrez-vous aux tintements de vos chariots adamantins, lancez vos attelages de pierreries sous le drelin-drelin de vos rênes de perles!...
Les Sages vous admirent, l’on vous dit tutélaires ; mais moi je donnerais mille vies pour vous mordre et vous manger le cœur en buvant votre sang !...
J' accepte la gageure. Plus vite !... encor plus vite !... et sans répit, et sans repos !... Lâchez les freins !
Vous ne pouvez ?...
Brisez-les donc !... A droite,., à gauche, des moulins noirs, dégingandés, ont tout à coup l'air de courir sur leurs ailes de toile baleinée, comme sur des jambes démesurées.
Parles nuages entrouverts, la lune verse à flots ses clairs breuvages de délire et d’amour surhumain, son véhément désir de bondir glaive au poing sur des murs embrasés, vers le baiser mourant des bouches immortelles...
La lune arrose et brûle de vif argent liquéfié les courbes solennelles d’un paysage illimité, huilant de force et de courage les muscles endurcis des collines rampantes...
Les torrents ne sont plus qu’entre-chocs d’épées nues !..
La lune emplit l’espace d’une immortalité sublime, où, tout à coup, les montagnes lointaines, accentuant l’audace de leur pose insultante, exaltent en plein ciel des visages superbes !...
L’horizon crénelé de roches titaniques se retrempe avec joie dans une eau d’héroïsme etles cimes baignées d’atmosphères divines attendent avec angoisse les pas puissants d’un jeune Dieu
Mon train se trémoussant, en gavroche folâtre, jette enfin son chapeau long-pointu de fumée par-dessus les moulins, pour mieux piquer des têtes dans l’océan diapré du clair de lune...
Voici, la plaine a des paresses vaporeuses en s'inclinant à la manière enlizante des plages...
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O fulgurants essaims d’étincelles vivantes, dansantes mouches d’or aux élytres soufrés !... je vous sais gré de mordiller les croupes harassées de mes wagons fourbus, aiguillonnant l’effroi et le désir infatigable qui les anime 1
Sur l’aplatissement ténébreux de la plaine
défoncée et criant çà et là des cris blancs
sous les rayons acérés des Etoiles...
les Montagnes haussent leur morgue
en soulevant au bout de leurs bras noueux
l’ombre fraîche des vallées, tels de grands manteaux noirs*
Voilà que les montagnes s’apprêtent à lancer
sur ma fuite des manteaux de fraîcheur somnolente...
Là, là, regardez bien, à ce tournant sinistre !...
Vite, encore plus vite... il faut que je m’évade... flottant avec extase, sur la grisante plénitude des Astres ruisselant dans le grand lit du ciel !...
O plaines mortes, exténuées sous les poignards vivants de la lumière,
ô plaines d’ombre bitumeuse que des rayons
criblent sans fin, vous pouvez bien me souffler au visage
la purulente haleine qu’enfante le Remords !...
O plaines molles du passé, trempées de larmes, hantées par les fantômes voûtés du souvenir, je vous enjambe, sur mon train empanaché d’orgueil, et j’ondule en plein ciel, en voguant de concert avec le rythme impétueux et la cadence merveilleuse de ce fleuve stellaire.
Qu’importe si mon cœur se lamente essoufflé, débordé d’amertume et las d’ivresse titillante, gonflé de joie grossière et pourtant si léger, si subtil qu’impalpable, à force d’avoir bu au leurre des vitesses, vers la vorace nuit de l’Infini ?...
Que ma poitrine éclate sous l’effort de mon cœur !... Que mon cœur s’élargisse engloutissant et rouge, tel le baiser voluptueux dont le soleil abreuvera l’agonie de la terre !...
A ta guise mon cœur désabusé !...
Rien ne doit t’arrêter, malgré l’immense désespoir, et la fatigue immense. Il n’est plus d’oasis pour ta soif sur la terre !...
Contemple sans effroi la Nuit voûtée,
drapée dans ses ténèbres tuyautées de longs plis,
qui traîne vers le Zénith
les Voies lactées, comme une énorme nasse d’or
LE DÉMON DE LA VITESSE
ployant sous la folie et le frétillement fulgide des étoiles squamées ainsi que des anguilles...
Tu peux bien en manger pour assouvir ta faim !...
Sais-tu que ces étoiles, ces grappes succulentes de raisins lumineux tous gonflés de jus rouge, raisins mûris au bas du cep, et crottés de vapeurs brûlantes qui stagnent à l’horizon, ces grappes sidérales sont bien plus savoureuses que toute autre grappe d’étoiles?...
V oilà de quoi calmer ta soif immémoriale !...
Villes rugueuses et vos ponts noirs aux doigts tremblants,
qui plongent dans la jeunesse tapageuse des torrents...
Villes clouées par la paralysie,
cassant contre les nues par saccades sonores
le front vibrant de vos clochers qui tombent de sommeil...
ne vous donnez la peine de traînasser bien loin
vos croûlantes murailles à mes trousses véloces !
Plutôt reposez-vous et demeurez ainsi,
crochues d’envie et de rancune
fougueusement figées, ivres de haine,
les yeux perdus à contempler les oiseaux migrateurs
qui font des haltes brèves sur vos très longs clochers
pour fienter, et repartir avec le nonchaloir
et les airs dégoûtés de leurs ailes planantes !...
Gai I Gai ! Chantez, dansez, mes chers désirs suicides ! Hardi, les fiers démons qui pédalez avec furie en chevauchant a cru les roues géantes de mon train ! Sus aux Montagnes, sus !...
Il faut les dépasser, car demain le Remords pourrait bien ricaner et ce serait de bonne guerre.
Car la Mort, pensez-vous ?... pourrait bien m’empoigner à la ceinture en me sommant de vider l’étrier !
Montagnes, ô Bétail monstrueux ! ô Mammouths qui trottez lourdement, arquant vos dos immenses, vous voilà dépassées, laissées bien loin, noyées dans l’écheveau des brumes ! Et j’entends vaguement le fracas ronronnant que plaquent sur les routes vos jambes colossales aux bottes de sept lieues !...
Eclairs, mes Eclairs, je fais fi de vos coups
de haches violettes, sanglés en plein dans mon cœur noir.
Je fais fi de vos claires détentes sonores !...
Hurrah ! Hurrah ! les Vents, qui me gaffez d’un coup de gaule au tournant des vallées, je vous ai dépassés, émiettés ou vaincus !...
Hurrah ! Hurrah ! vaincues ou dépassées, les Villes mornes crucifiées,
sur les grands bras en croix des routes blanches !...
LE DÉMON DE LA VITESSE
Vous êtes surpassées. Forêts gesticulantes !...
et voilà que sur l’arc de l’horizon,
la mer fait scintiller son armure lunaire...
Ivresse de plonger parmi l’haleine épanouie du large, saturée d’au delà !...
Et maintenant à nous deux, beau Destin 1 Voilà bien la sublime partie à jouer, folle partie qu’il nous faudra tabler sur l’immense tapis du firmament, coup sur coup, à la hâte, bien avant que l’Aurore tricheuse ne vienne d’un revers de ses mains écarlates piper, l’une après l’autre, les étoiles mi-noires et mi-bleues qui nous serviront de dés chanceux.