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LE DÉMON CAJOLEUR

pour Giuseppe Giacosa.

0 déchirants sifflets, beaux éclairs zigzaguants !...

Sont-ce là des ciseaux phosphoreux de sorcières, entamant le velours et le clinquant doré des lourds nuages et délabrant avec ivresse la palpitante draperie des ténèbres soyeuses, pour coudre mon suaire ?..

Je vois bien sur les cimes lointaines

des fils d'or ondoyants que des pelotes monstrueuses

dévident au hasard, cependant que le Vent

moelleux au long poil d’Angora

en taquine le bout, de sa patte fourrée...

A grands cris, les sifflets funèbres de mon train écartèlent sans fin de leurs ongles en feu

LE DÉMON DE LA VITESSE

le cœur sanguinolent de la machine !...

Mon train va-t-il se désosser’pour mieux se mordre à belles dents crochues, inondant les échos de sa douleur irréparable et gonflant d’amertume la nuit ivre des larmes contenues des Etoiles?..

Ah ! non, plus de sanglots, tu me casses les reins !.. Veux-tu donc, ô mon cœur, émouvoir jusqu’aux pleurs, les échos féminins connus jadis sur mon chemin, qui m’attendent encor, à genoux, en prière, telles des servantes inclinées autour d’une Agonie?..

Mon agonie dansante et frénétique !...

Mon cœur est débordant, mon cœur ruisselle

d'un orgueil fantasque et téméraire,

empanaché d’une bruyante ivresse,

et frappé de terreur glaciale,

comme un verre de Champagne empoisonné !...

Ma mort?... vous m’annoncez ma mort ?...

Je sais, là-bas, dans cette ville contractée par la haine, sous son clocher brandi comme un poing noir, je sais, dans l’intestin fumeux d'une ruelle, derrière les vantaux fermés d’une guinguette, la Mort m’attend — c’est son repaire ! —

La Gueuse décharnée sous ses haillons de brume est là depuis toujours, accoudée,

tendant au Visiteur prédestiné,

sa face losangée de cendre incandescente,

où pétillent des yeux croupis de pourriture !...

Horreur ! j’ai dans mes os et sur mes joues le frisson ténébreux d’une accolade funéraire !

Serrez les freins !... les freins rompus ?... que faire?. Il faut donc que je livre la frénésie hagarde de mon train aux glissières hostiles de la voie?... Vous voyez bien... comment pourrai-je ralentir mon élan et le rythme puissant de mon cœur noir?

J’explore au loin et je vois des Hangars formidables aux yeux pourprés, arrondis par l’attente, s’acagnardant en rond dans la gare profonde sur l’écheveau et les tresses des rails étincelants...

Les sinistres Hangars oscillent par instant tels des pêcheurs du Nord au caban goudronné qui se cramponnent aux rochers, dans l’effort de tirer leurs grands filets chargés dépêché.

Je sais, vous me guettez sous vos bruissants chapeaux de tôle, aux rebords plats, les bras ouverts pour soutenir d’immenses nasses où, bientôt (je sais bien!...

LE DÉMON DE LA VITESSE

vous l’espérez !) bientôt, mon train rebondira absurde et frétillant comme un poisson captif.

Poisson, si vous voulez !... mais rebelle, invaincu !

Quoi, rien ne vous effraie !... Et pourtant mes ouïes rouges soufflent au loin une haleine de forge, et ces embruns giflants qui tordent vos chapeaux de tôle sursautante, sauront vous terrasser!...

Eh ! quoi ? ce vent pesant

ne pourra suffoquer vos bans infatigables ?...

Là ! vrai ! je vous admire, ô sacripants raidis dans l’effort de clouer vos nasses fatidiques aux rochers du rivage !...

N’importe, car je suis indomptable et je puis m’assouplir en anguille et glisser à miracle tout en me faufilant de maille en maille ; et je m’amuse outre mesure en écoutant vos grands cris gutturaux de vapeur crépitante !...

Je sens incessamment les mains impatientes

d’un Démon cajoleur, furtif, omniprésent,

qui m’arrache sans effort, de ses ongles dorés,

un œil... mes yeux... mes cils... Délire ! Horreur exquise!...

,.. Je sens ses ongles qui s’acharnent à polir

la chair de mon visage... Et sa bouche vorace

passe en mangeant mes lèvres ! Ma face est aplanie

comme les Christs sculptés sur les vieux reliquaires, dévorés de baisers par d'innombrables pèlerins...

Merci, merci, Démon de Frénésie et d’impossible, car c’est bien toi qui viens de rassasier ta faim sur mon visage ! C’est toi qui vêts mon corps de lèvres invisibles et de narines électriques !...

Grâce à toi, tout mon corps boit, mange et flaire l’haleine glaciale de la Mort !

Un choc lourd !... un grand trémoussement de charnières!... Maudite carapace ! Mon train est enchaîné ! Je m’évade hors du train dont je brise la vitre ainsi qu’un loup qui file, abandonnant sa queue — objet de luxe — aux mâchoires d’un piège ! Et j’entre dans la ville...

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