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LE SABBAT

pour Pierre Quillard.

Bravo ! Bravo, mon train, c’est bien à toi de mépriser ainsi la ténébreuse corpulence des montagnes empesées de silence qui grandissent d’heure en heure, sous leur chape de nuages !... là, là, droit devant toi !... ... et je loue ton courage.

Vous avez beau me menacer, vieux Titans invisible s dont les bras soulevés à tous les coins de l’horizon, brandissent en rond des cimes noires, suspendues sur ma tête !... Je me ris du Scorpion colossal accroupi sur le plateau suprême, le Scorpion agitant, en plein ciel,

ses immenses antennes armées d’astres sanglants comme de lourds et massacrants casse-tête dorés !...

LE DÉMON DE LA VITESSE

Soudain mon train pantèle, essoufflé et rampant, assouplissant au ras du sol son ventre ténébreux ondulant, aplati comme un matou géant.

Mon train souffle au loin l’épouvante blanchâtre de son haleine qui se mêle à des braisillements que vomit la vallée.

De ci de là, tassées dans les vallonnements,

comme au fond d’un repaire où grouille le sabbat,

des usines aux cent yeux, râlent sans fin

avec les rouges bouches bées de leurs grands fours...

Ce sont des chattes maléfiques

qui dressent vers le ciel leurs longues queues

de fumée globuleuse.

Et mon train au long corps désossé de matou se coule avec adresse sous les roses caresses que font leurs bâillements de feu grandioses.

Et voilà qu’une bave mordorée de lave ruisselle hors de leurs portes éclatées en mâchoires. Et voilà que se dressent des squelettes de mendiantes au pas cassé qui vont traînant sur leur dos ogival une bourrée de flammes !...

O mon cœur migrateur, vas-tu donc explorer la profondeur de leurs prunelles violâtres ?

A voir la ronde infatigable de regards infernaux

et le fourmillement des larmes reflétantes

dans les vitres profondes,

on eût dit que des monstres ouvrageaient

la splendeur des lumières pour préparer le jour futur

manipulant des reflets bleus et ciselant

des feux mignons, tels des divins orfèvres

aux doigts subtils, qui tour à tour, de leur vibrant marteau

à tour de bras, à coup de dent,

fabriquaient à miracle l’auréole solaire

en des forges maudites !...

Et cependant une torpeur fiévreuse englue les marécages, Les lichens sur la berge sont roussis par les pas embrasés des démons vers des repaires de sorcières !...

0 damné coupe-gorge hanté lugubrement par l’éternel coassement des crapauds inspirés !...

L’air saturé de suie et strié de phosphore se feutre de vampires aux yeux de Levantine...

Mon train s’élance à fond dans la plaine rase où, d’instant en instant, les usines tragiques se multiplient au loin dans l’ombre... à la manière sournoise des lucioles... Leurs cheminées, pareilles à des très longs naseaux,

LE DÉMON DE LA VITESSE

chassent fiévreusement, par saccades nerveuses, de vivantes fumées méticuleuses !...

O Folie, ma folie, ô jongleuse éternelle,

tu donnes à la fumée les faux airs d’un grand ver

chimérique qui rénove et regonfle

ses anneaux, et dont la tête aiguë

semble mordre le toit invraisemblable d’une usine,

pourtant réelle au fond du cauchemar !...

Fière et sinistre, grisée de solitude, exaspérée par la menace des abîmes, une usine au grand dos crénelé, et ruisselant d’effroi bleuâtre, surgit soudain à un détour, sur la courbe des rails, en s’esclaffant de tous ses rires d’or,

Rions, rions, mon cœur l Yois-tu ? la fonderie fait sans fin, à plaisir, des gorges chaudes, riant dans ses énormes fours flambants !...

Horreur ! elle sursaute comme un dogue infernal tout imbibé de braise, et me vomit en plein visage sa rage phosphoreuse et ses poumons d’airain, croulant interminablement !...

Mon Cœur I Mon Cœur I

Pouvais-je bien prévoir un tel gardien en sentinelle, près de ces murs absurdes qui chavirent au loin?...

On m’accueille en bandit, moi qui me souciais bien peu de visiter cette cité dormant aux bandelettes du silence, ainsi qu’un momie sous le joug obsédant des Etoiles I...

Qu’on la dépasse vite 1 Allons plus loin,

et je fuis, les freins libres, en contemplant au loin

l’immémorial sommeil de la cité

crucifiée sur les grands bras en croix

de quatre immenses routes blanches.

O Titans de granit dont les bras soulevés brandissent des montagnes sur ma tête, écrasez-moi bien vite sous vos blocs suspendus, car, voici, l’épouvante glace mes reins de bronze parmi l’haleine exaspérante de la Mort !...

Des prunelles, partout, de pourpre et d’ocre, se figent devant moi en me barrant la route...

Une forge massive aux regards démoniaques,

aux grands méplats fardés de sang noirâtre,

émerge au loin comme une face d’Erinnys

sous des nombreux serpents cabrés et torses de fumée!..#

LE DÉMON DE LA VITESSE

Pour m’effrayer peut-être ?... Ah ! non, pitié !... car c’est pure délice que d’entrevoir plus loin, sur le toit d’une usine, des rayons infinis qui s’élargissent en angle lumineux, pareils aux cornes de lumière que l’on voit sur le front de Moïse dans les tableaux sacrés.

De cahot en cahot, par bourrades cruelles, et par glissades, mon train veut faire semblant de broyer des squelettes et, tour à tour, de piétiner sur de gros ventres flasques de cadavres !

Au clair de lune intermittent, qui sourd et choit des nues, je vois en contre-bas, dans la campagne immense, une ville endormie près d’un fleuve qui tournoie majestueusement

avec l’air débonnaire et tyrannique d’un vieux gardien... Car voilà bien... au clair de lune intermittent, les flots luisants évoquent une armure.

Un fleuve? Un fleuve? Nous voilà sur son dos !...

Sur le pont nous dansons, sur le grand pont de fer...

sur les toits de l’Enfer !...

Nous dansons dans la cage du pont aux treillis endiablés qui vont en débandade

no

ainsi que des légions de squelettes gambadant au rebours de mon train!...

Comment ne pas embarrasser nos pas géants dans l’effarant taillis des rails étincelants?...

Gare ! Gare! Ce sont là écheveaux de serpents fulgurants et dorés qui bataillent dans l’ombre !... Cent mille, des millions de serpents s’engouffrent sous mon galop fougueux dans le grand hall noirâtre d’une gare profonde... Halte!...

Mon train s’arrête haletant, essoufflé comme un fauve traqué au fond de sa tanière.

vu

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