LE VOILIER CONDAMNÉ
pour Paul Adam.
Déjà !... Déjà le ciel noir est gonflé du sanglot déchirant que mon cœur condamné va lancer au Zénith...
Aube sinistre et macérée d’angoisse!... Aube crispée!... Le vent, agonisant au carrefour aiguise un râle exténué... O vent crucifié sous les clous des Etoiles !...
Les rues se gorgent de foule bitumeuse embuée de ténèbres, qui semble secouer péniblement la corpulence des façades.
Et partout la sauvage haleine de la mer
s’engouffre avec fracas, entre-choquant
ses mille têtes aux cheveux droits,
ses mille bras, ses mille voix en vrille...
et partout la Terreur me talonne l’épée aux reins !...
Des panaches croulants de lourde fumée grasse engluent affreusement la cohue de la foule
qui développe autour de moi ses tentacules de pieuvre colossale aux ventouses puantes...
Mâles et femelles... ils me ressemblent tous !
C’est toujours toi, Démon des Frénésies,
qui dévoras leurs faces... O la lèpre éternelle !..
... Comme moi ? Comme moi !..
Nul ne sentait l’angoisse
et le poignant remords d’avoir ainsi perdu
ses traits... son masque... son visage,
aux mains d’un inconnu,
pour l’amour de l’Enfer ou du Ciel?
pour l’amour des Nuages!...
Une femme, voilà !... Mes doigts t’ont reconnue !...
Je t’empoigne aux mamelles. Crie-moi donc, ne sens-tu pas l’horreur de ma face rognée ?
N’as-tu pas le désir angoissant de connaître le crime, la démence, le désespoir caché derrière mon front d’ivoire?..
Car c’est moi le coupable, le condamné à mort que vous traînez vers le néant de vos vengeances. L’ignores-tu?.. Un grand silence... Mes doigts s’expliquent-ils en plongeant dans ta chair?... As-tu compris?...
LE DÉMON DE LA VITESSE
Hélas, je ne perçois qu’un lourd clapotement mollasse de pieds nus sur la chaussée boueuse, qui semble fermenter de haine sous mes pas...
A droite, à gauche, les murailles des maisons sournoisement s’évadent parmi la bousculade des fumées et des flammes... et la foule ruisselle en sinistre éventail de velours palpitant, dans l’ombre spacieuse des môles et des quais... les quais immenses de ce port fatidique !...
Et voici, coup sur coup, les gifles colossales d’une vague cabrée, empanachée de lune verte, impriment à la cohue des soubresauts et des ressacs violents où pivote mon corps...
Horreur!... qu’y a-t-il donc au loin, en cercle autour de moi ?
Ne tremble pas, mon cœur !...
Etagées aux gradins des montagnes lointaines, des maisons en descendent, braquant leurs vitres rouges avec le doux ricanement et le mauvais sourire de leurs balcons aux vieux balustres ébréchés...
Autour de moi la foule automatique et bitumeuse se mêle et se confond avec la houle de la mer.
Mais à l’envi partout, des prunelles flamboient, prunelles vives de maisons qui précipitent leur galop fantastique, de degré en degré, du haut en bas de ce grand cirque de^monlagnes, pour me voir et me suivre d’un long regard inexplicable.
Les fenêtres clignotent... car l'ouragan redouble !
Le port sombre n’est plus qu’un lâche craquement de mâtures brisées, sous l’effort des voilures au ventre déchiré que des griffes saccagent !...
Au secours ! Au secours !... Le vieux port va tordant sa charpente broyée de cahute fantasque, mâchonnée par la foudre... Au secours !... La tempête?... Ah ! non, c’est un assaut de vagues aux dents de loups !
Des loups exaspérés de faim qui se ruent sur la porte s’engouffrant par torrents acharnés aux fenêtres !...
Un grand voilier dresse très haut sa taille de squelette
devant moi, sur le môle... Ses os
sont alourdis de cordages pareils à des entrailles.
Accourez donc en foule, ô maisons scélérates, dont les visages sont creusés de prunelles fiévreuses !... Arc-boutez donc vos bras et vos toits embriqués, hissez-vous les unes sur les autres, pour savourer le spectacle sublime de ma mort !...
LE DÉMON DE LA VITESSE
Ouragan, Ouragan, aux lèvres torses,
comme les vastes brèches que la foudre de Dieu
creuse au fronton des temples sacrilèges,
déchaîne donc, la meute de tes vagues aux dents de loups !...
Hurrah ! je vois la nacre étincelante de leurs dents
qui s’aiguise entamant le môle inébranlable
au seuil de ce grand port, dont les mâtures oscillantes
sursautent en croulant comme des solives carbonisées!...
Hurrah ! Hurrah !... l’Angoisse des Angoisses m’étreignant à la gorge, je me hisse debout sur la haute dunette de ce voilier spectral...
Enfin, enfin, mon cœur, apprête-toi à jouir de la fête glorieuse que la Mort ta patronne va préparant, dans les Royaumes du Néant !...
Mon cœur, fais tes vœux, les derniers vœux absurdes !... Sur ma tête, les voiles ballonnent monstrueuses entrechoquant leurs mamelles et leurs ventres de sorcières !.. Le môle est dépassé !... Ouragan, tu m’étrangles !...
O Lune verte, ô mystique araignée
dont les pattes laborieuses enlacent mes cordages,
souffre donc que je rende mon âme frénétique
sur ta bouche en triangle ! Bois sur mon front
la griserie et la démence de mon Rêve,
le Rêve est un tourment aux délices divines...
tourment quand même !... Ouragan, tu m’écrases !
Terreur !... Voici les vagues aux dents de loups I...
Je vois vos yeux de pourpre aiguë !...
Je sens, je sens vos griffes ! Vos dents mâchent mes joues Oh ! la douleur cuisante de mourir entre vos dents !
Aïe ! Aïe 1 Aïe !... Je vais mourir!... Ma poitrine est broyée !... Ma carène craque et se lamente !...
Voilures imprégnées d’azur libérateur !...
Voilures enrichies des fleurs de l’horizon !...
O crissante mâture, tu défonces mon corps !
Aïe ! Plus fort! Encore ! Encore I C’est ton ivresse, de me broyer ainsi ?... et c’est la mienne aussi !...
Baisers des vents ! Absolvantes caresses de l’Infini !...
Je vous savoure à pleines lèvres de toutes mes blessures !.,
Espace ! Espace ! mon Désir fol-nageur, gai-plongeur, t'embrasse avec fureur dans l’écume volante et dans le vent rapace.
A moi le rêve engloutissant
et l’ondoyante extase des forêts sous-marines !...
A moi la virginale éclosion des perles !...
Haleine assoupissante entraîne-moi
par les immenses plaines de corail submergées.
Arôme des mers nocturnes
déjà frottées d’aurores parfumantes !...
Mélancolie des pieuvres qui dénouent leur sommeil, en contemplant du tréfonds de l’abîme,
LE DÉMON DE LA VITESSE
à travers le cristal élastique des eaux, le lourd soleil levant, ilotter au ras des mers, amolli et vermeil ainsi qu’un fabuleux nénuphar d’or !...
Arôme évocateur de paradis perdus, tout mon corps en lambeaux boit ta vigueur divinisante, et meurt sans fin, sans fin de toi !...
Aïe !... Aïe !... Je meurs !... je meurs !...
LES CAFÉS DE NUIT
( chant qui finit en prose grossière)
D ANS LES CAFÉS DE NUIT (chant qui finit en prose grossière.)
pour Maurice Barrés.
Quand j’étais adolescent,
je venais tous les soirs mendier de l’oubli
sous des plafonds très bas saturés de clarté,
suivi d’hilares compagnons, bras dessus bras dessous,
avec mes vieux amis fidèles : les Fumées ,
jongleurs agiles et narquois,
vêtus de bleu et de gris-perle, très habiles dans l’art d’escamoter les apparences par une pirouette et d’enchevêtrer les fils de nos mémoires.
Tous les soirs, les Lumières étaient là ameutés, parfois blessés à mort, sanguinolant encore après une bagarre corps à corps avec l’Ombre implacable, mais s’esclaffant de rire néanmoins et giclant jusqu’au ciel leurs cris blancs de martyrs inutiles !...
Je leur payais à boire très volontiers,
des tournées de Néant et de Feu en bouteille,
à tous, car ce sont de bons bougres,
tous hardis noctambules qui s’entassent
au crépuscule dans ce beuglant, pour étouffer,
en un complot lugubre, le grand Rêve maudit,
le grand Rêve obsédant et pur des nuits divines.
Car il faut bien étrangler son Rêve quelque part,
au carrefour d’une rue chaude, dans un bordel !...
... Mieux vaut dans un café-concert,
parmi les vastes miroirs fallacieux,
qui savent excuser nos crimes et nos tristesses
en les multipliant !...
Miroirs surgis soudain ainsi que des mirages de fraîcheur transparente dans le désert suffocant et nostalgique des cafés nocturnes...
... C'est là qu’on tue son Rêve, pour, plus tard, aux heures jaunes de l’aube, emporter son cadavre à pas lents, et le jeter à l’eau, dans un canal bien noir, tout simplement comme on vomit son mal de mer par-dessus bord.
Quand on ne le tue pas, il faut le mettre en fuite, avec de gros fracas en frappant sur la tôle embrasée de son crâne, comme les Orientaux
LES CAFÉS DE NUIT
qui entre-choquent des caisses à pétrole pour désenlacer la lune et le soleil à leur éclipse amoureuse.
Et les Alcools , debout, gesticulent autour de vous, en bedonnant, la face ronde apoplectique, comme un cul de vieux singe, parlant tous à la fois, pour avoir tous raison.
Or donc, très doucement, des odeurs visqueuses et grenues
vous palpent les narines, ou, brusquement,
vous tirent par le nez, et l’on vague
on ne sait où, parmi la bousculade
des Sosies qui vous blaguent dans les couloirs
merveilleux des miroirs profonds.
Alors de lourds orchestres se ruent dans le tas, comme des hordes de nègres, avec des hurlements sauvages et des jets de salive à la fente des dents, et des tam-tams précipités, et des plumes bariolées, plantées droit, dans leurs cheveux crépus !...
Et dans la nuit touffue de leurs visages, de seconde en seconde, au rythme de la danse, le grand éclair déchiqueté de leur sourire de neige étincelante !...
Voici que les gambades des orchestres s’embrouillent
dans mes nerfs, si bien qu’elles vacillent et se culbutent, piquant des têtes impossibles, pliés en deux, par-dessus des ponts noirs.
OhJ! les cafés-concerts de ma jeunesse,
où je traînais mon Ame chancelante
comme l’on traîne, suspendu au bras, après l'orgie,
un ami ivre-mort, pour le coucher
sur un vague divan !...
Nous étions attablés, tous les deux, mon Ame et moi, très avant dans la nuit, pour attendre la Joie, et nous sentions plier nos genoux, sous le poids d’une infinie tristesse qu’on eût dit millénaire, avec autour du cou de pesantes étoles d’ennui, courbés ainsique de vieux prêtres, las, très las, de sacrifier à notre antique idole.
Oh ! le frisson de nos deux bras, qui soulevaient entre les doigts branlants, vers le plafond, les coupes funéraires : absinthe ou rhum !... et les breuvages miroitaient féeriques, égrenant leur ombre et leur phosphore avant d’absoudre nos remords !...
Et voilà que soudain sur nos pâleurs,
]es lampes électriques brandissaient leurs cœurs blancs
LES CAFÉS DE NUIT
qu’elles serraient entre leurs doigts de fer, jusqu’à les faire crier expumant de laits bleus.
0 pauvres cœurs blessés des lampes électriques... ô cœurs de feu meurtris, souffrant mille blessures, sous mille poignards indifférents et placides, poignards chauffés à blanc !...
Et ces poignards de clarté se tournaient contre nous, clouant nos volontés hypnotysées, sur les divans profonds dont la chair écarlate ruisselait de laves, comme un couchant endolori d’automne aux voluptés cuisantes et nostalgiques.
Parfois les lampes électriques versaient dans nos cœurs d’aveuglants clairs de lune acides et corrosifs, où nos profils, nos luxures et nos désirs métallisés parurent tout à coup ciselés dans la nacre et l’acier rutilant.
Un soir, je m’en souviens, sous l’étouffant plafond, de vieux Soleils désespérés roulèrent avec fracas dans les décombres de nos tristesses, comme au fond des carrières abandonnées qui brûlent parmi des tourbillons foudroyants de poussière !...
Alors mon Ame, accoudée près de moi, pressant sa poitrine à deux mains
et secouant sa tête lasse,
commença de pleurer, lamentable et vaincue
comme un chien écrasé sous les pierres...
Et je lui dis : « Mon Ame, pauvre Ame, que veux-tu ? Quel nouveau chagrin, quelle peine inconsolable?... »
Et lentement mon Ame soupira sa plainte
de sa voix noire cassée par de lointains sanglots :
— « Tu sais la Femme en fleurs, aux lèvres de parfums,
la Femme aux yeux engloutissants d’azur,
que j’aime et que j’attends depuis l’espoir de vivre,
depuis la faim d’aimer et de jouir,
la bien-aimée que les Etoiles m’ont promise
jadis sur les beaux lacs de ma jeunesse
pleine de ciel !... Oh ! je voudrais ce soir
m’agenouiller devant elle et guetter son sourire
comme en rêve, nous guettions autrefois,
du haut de la falaise,
l’heureuse éclosion des astres sur la mer...
Mais Elle ne viendra pas, la Femme en fleurs, aux lèvres de parfums !...
Peut-être des sorciers l’ont capturée sur les chemins !...
Zigzaguez ! zigzaguez, archets infatigables, archets fiévreux que la démence enchaîne aux violons, tanguez fougueusement sur le cœur des violons !... en délabrant mon Ame, archets vibrants et disloqués
LES CAFÉS DE NUIT
qui sursautez plus rouges que des martyrs écorchés vifs, cloués en croix !...
Oh là, là! Attardez-vous donc, les mains perdues, à épuiser sans fin les très lasses mamelles, les mamelles taries des bêtes en agonie, pour en tirer, pour en tirer de la souffrance !...
En un terrible cauchemar, voici,
l’orchestre se gonfla comme un dos de baleine
avec un lent déferlement de nostalgies amères...
Alors des rosses gigantesques commencèrent à gravir la rampe d’un calvaire exécrable, calvaire intime qui se dresse en ma chair !...
Elles piaffaient dans mon sang, les rosses fantastiques, en montant sur la rampe de mon passé !...
Leurs croupes montueuses et squelettisées cliquetaient comme de géantes panoplies !...
Enormes, leurs os presque jaillis du derme supportaient la peau vaste, comme un manteau tendu et soulevé sur la pointe des lances...
Les cavales monstrueuses des orchestres piaffaient en mes nerfs comme en de lourds cordages sur le pont d’un navire que secoue la rafale !
Et c’était mon effroi grandissant...
... c’était mon épouvante quand les cavales bondissaient feignant à tout moment de sauter
par-dessus bord dans l’immense naufrage !...
Je tremblais à sentir des mains onglées de glace qui peignaient, à petits coups, mes cheveux roides.
Mon âme près de moi, les yeux noyés de rêve, marmonna comme une mendiante hallucinée :
— <c Yois-tu? ce breuvage a la suavité grisante d'un crépuscule ardent, où lentement verdit et se nuance un beau visage en agonie !...
C'est par un crépuscule aussi doux que je rêve
de la voir apparaître, venant vers moi les bras tendus. »
Alors sur nos deux pâleurs cadavéreuses, sur mon Ame et sur moi, les violons immensifiés, arquant la croupe de leur son, soufflèrent comme des chats la haine acide et jaune de leur gorge baveuse...
Et mon Ame exaltée cria d’une voix sourde :
— « Ami, ami, regarde !... ne vois-tu pas
une île rouge, ardente, ensanglantée,
s’éclore par miracle ainsi qu’une blessure,
sur la mer d’améthyste?... une île enclose aux mailles d’i
d’un soir pur qui défaille sur les eaux ?...
Ne vois-tu pas une île en feu qui se balance... comme une vaste rose veloutée?...
LES CAFÉS DE NUIT
Ses rives sont des pétales colorés de carmin qui semblent vivre et palpiter sous la caresse langoureuse des flots...
Vois ! les rives s'embrasent à mesure que le vaisseau s’approche...
L’île est capitonnée de verdures épaisses...
L’ile ruisselle de gommes et de laques roses, qui teignent nos cordages...
Ne sens-tu pas?... Pair crépite et brûle comme un encens. Des vapeurs fades et dorées de miel emmitouflent les arbres sur la plage!... »
— (« Quelle est la brute ou le salaud , qui vient de bous culer ma table ... cré nom de nom ?... »)
... « Ami, regarde! le Soleil écarlate agonise... sous un plafond de nuages... Le Soleil est broyé à mi-corps sur l’horizon ainsi qu’une guinguette borgne aux rideaux rouges allumés...
Le couchant n’est plus qu’un coupe-gorge à demi-enterré, sous le pavé montant de la mer qui oscille. » — (« Dieu ! le roulis s’accroît et je chavire dans la nausée impure d’une absinthe infernale...
L’on a pétri, bien sûr, des os de vieux démons, pour distiller cet élixir d’oubli !... »)
« En un grand cri de rage, le Soleil a râlé sous le pesant plafond de nuages, là-bas...
Ces nuages suiffeux ourlés d’orange
et tous feutrés de pavots,
qui lentement assoupissent l’île heureuse !...
Je me souviens, je me souviens d’avoir vécu jadis dans quelque vie lointaine, sur les sables vermeils de celte île qui clôt, une à une, les paupières brunes de ses chaudes verdures !...
Je me souviens d’un soir aussi inconsolable et pur !...
Il est trop tard, hélas !... ma bien-aimée
aux lèvres de parfums ne viendra plus,
car c’est l’heure où les serpents
tapissent les sentiers en fleurs de l’Ile heureuse !... »
Un certain soir d’Automne, crispé d’angoisse amère,
j’avais conduit mon Ame ainsi que d’habitude
en un café de nuit... Mon Ame? Elle n’avait rien bu...
Elle chancelait pourtant comme un ivrogne ;
mais vous savez qu’il faut bien peu de chose pour la griser.
Quelques heures de solitude et la voilà partie!...
Nous entrâmes... Suspendue à mon bras,
floche et disloquée comme un fantoche,
mon Ame se penchait, adroite, à gauche, battant l’air
de ses bras, accrochant les tables et les passants !...
Un Monsieur ( bousculé , levant la canne). — Eh ! dites donc?...
Mon Ame ( chantonnant ). — Tra la la !... Tra la la !.
LES CAFÉS DE NUIT
Moi. — Excusez donc, monsieur, je vous prie... Mon ami est un peu gris.
Le Monsieur {furieux), — Fichez-moi la paix!... Allez donc promener ailleurs votre ivrogne...
Moi {à mon Ame). — Voyons... assez !... C'est idiot ce que tu fais là... Tiens-toi debout et tais-toi ! C’est bête de me fourrer des affaires sur les bras... Tais-toi, ou je te lâche en plein café...
Mon Ame. — Oui, oui, tu as raison... Mais vois-tu, est-il permis d’avoir une tête pareille ?...
Loulou, une très jolie fille, nous appelle d’un geste, à sa table... C’est la maîtresse de mon Ame : l’air très comme il faut, vêtue de noir, bouche en cœur, prunelles jouisseuses. Elle minaude avec grâce sous de lourds cheveux noirs qui enténèbrent délicatement la pâleur de son visage.
Loulou. — Mes amis, asseyez-vous donc, je vous prie (à mon Ame) ; comment ça va, chéri?... A propos, j’ai lu ton nouveau poème.
Mon Ame ( grincheuse ). — J’en suis désolée, ma chère... Tu n’y as rien compris, naturellement. Trop bête pour ça !
Moi. — Voyons, pas de grossièretés. Tu ne devais pas lui donner tes vers à lire... Mais allons, fichez-moi la paix avec votre sacrée littérature ! Soyons gais et faisons du boucan... Connais-tu Rosina?... la divette?... Exquise ! Elle chante à ravir...
Mon Ame. — Alors, tant mieux. Vive Rosina! vive Rosina!...
Ohé !... Chahutons... vive la joie et au diable là littérature! llolà! Holà! Du boucan, mon ami, faisons du boucan !... [mon Ame halète , les yeux hagards embués de sang sous les paupières frémissantes)... Je m’en vais renverser la table... tu vas voir. Ce sera très drôle. Patatrac !... C’est fait... Il faut que tu chambardes, toi aussi !... Ah !... voilà Rosina ! Schutt !...
Mon Ame, accoudée, regarde la scène fixement, mais lentement prise de sommeil, elle abandonne sa tête sur ses bras croisés. L’orchestre tombe aussitôt sur nous en frappant, à grands coups d’archet, dans le tas, avec des allures indignées et ridicules de Jésus fustigeant les marchands au temple...
Moi (à mon Ame). — Tu dors ?... Allons, réveille- toi ! Comment trouves-tu Rosina ?... (au garçon) Trois pernods !...
Loulou {en me faisant de Voeil). — Dites, il y a bien longtemps qu’on ne vous voit !... Il n’entend pas {me montrant du doigt mon Ame endormie)... Y enez donc me voir... Il n’est jamais là. Si vous saviez comme il est ennuyeux ! Vous viendrez, n’est-ce pas ?... Quand ça?... Vous me direz des choses très gaies et nous nous amuserons beaucoup, je vous le promets ! Mais... schutt !...
Moi. — Entendu, Loulou !...
Et je réponds à son œillade par un regard très langoureux, tout en songeant que c’est ignoble de trahir ainsi, sans plaisir, mon meilleur ami, mon Ame, avec cette fille qu’il a tort d’adorer!... Bast?...
LES CAFÉS DE NUIT
Des copains entrent dans le café : l’un deux frappe sur l’épaule de mon Ame qui se réveille en sursaut.
Le Copain (à mon Ame). — Tu sais, Loulou m’a passé ton poème... Elle m’a dit que cela ne veut rien dire !...
Mon Ame. — C’est une sotte !... D’ailleurs, c’est pas la peine que tu le lises; tu n’y comprendras pas un traître mot !
Les Copains {en chœur). — Là, là!... Loulou a raison... Nous sommes de ,'son avis ! Ton poème n’est pas intéressant !... Tu as fait mieux que ça !...
Mon Ame. — Crétin !
Les Copains {en chœur). — En voilà un poseur ! Tu es bien grossier ce soir, mon ami !
Mon Ame (je le tiens cloué , contre la table , par les épaules ; et néanmoins , le visage congestionné, les yeux exhor bités , haletant , il hurle). — Oui, oui, vous êtes tous des crétins, des imbéciles !... L’Art, la Poésie, vous ne comprendrez jamais rien de tout cela!... D’ailleurs, je suis un grand Artiste... j’ai du génie, je vous méprise tous... et je me fiche de vos jugements!...
Moi (à mon Ame). — Allons ! tais-toi, voyons, tu es fou ! Veux-tu bien te taire ? C’est bête ce que tu viens de dire là ! Après tout, ils n’ont exprimé qu’une simple opinion... Ils ne t’ont pas insulté, que je sache ? Ils trouvent que tu gâches ton talent à chercher des choses sans importance?... Chacun son idée. Tu t’en fiches... et c’est fini!...
« Au fond, mon Ame, tu sais bien que c’est peu de chose que d’avoir du talent, du génie même, devant notre Idéal à tous : le Bonheur absolu, la Joie apaisante... Tout se lient : les génies et les imbéciles se donnent la main pour danser en rond, dans les Ténèbres, sous l’Infini muet et goguenard !... La beauté de l’Art et l’idiote Réalité sont également frappées d'impuissance et de stupidité devant l’immuable misère de nos destinées et l’absolu irréalisable !... Il n’est rien de plus ingénu que de vouloir atteindre et fixer... l’Absolu, en amour comme en littérature, par la luxure, par le verbe ou par le silence. Tu m’écoutes?... Eh bien, raisonnons un peu! Yeux-tu qu’on apprécie ton art, ou qu’on le méprise ?... J’entends : la foule, la majorité, les crétins ! Yeux-tu être compris ?... Non, je le sais bien, l’Art suffit !... L’ivresse de créer de la
Beauté Alors, mon Ame, il faut cracher crânement
sur la vie, la Gloire, les femmes, l’Amour, et rester seul!... Seul? non, pas absolument!... il faudrait concilier, car... car... Je comprends parfaitement. L’Art est insaisissable et lointain comme une Etoile ; et c’est bien triste d’adorer une Etoile ! De plus, il faut assouvir son orgueil par de la domination ; donc il te faut de la Gloire immédiate... des femmes offrant leurs lèvres.
« Tu trouves donc, comme moi, que c'est bien fatigant de créer toujours, bien fatigant de comprendre tout et toujours?... On reste à moitié chemin, quand même, n’est-ce pas~surle calvaire de l’impossible perfection artistique?...
LES CAFÉS DE NUIT
Et puis, songes donc... Nous mourrons malgré notre génie. L’on nous oublie bien vite !... Les chefs-d’œuvre s’effacent après des siècles
« Quant au bonheur, il appartient aux médiocres et aux imbéciles... Leur vie coule avec !a plénitude heureuse et rassassiée des grands fleuves qui s’enfoncent paresseusement à l’horizon. Leur courant transparent et calme n’a pas de couleur ou de lumière personnelle, et charrie inconsciemment vers l’inconnu de la mort, d’innombrables reflets de paysages renversés et devenus absurdes...
« Tout le bonheur est là, et il ne faut pas le mépriser. Rien n’est plus triste que de tout mépriser avant d’en avoir joui, car c’est décidément une infériorité que d’être inassouvi ... fût-ce même d’idéal !...
h Tu es aussi ridicule, vois-tu, qu’un grand roi déchu... et tu vas promenant tes torches braisillantes, tes pourpres somptueuses et tes fanfares résonnantes... en un pays de so urds et d’aveugles !...
« Et cette pauvre Loulou ?... tu as bien tort de l’insulter parce qu’elle t’a dit une sottise. Quelle folie que d’exiger toujours et de tous de l’intelligence ! Sa niaiserie est parfaitement en harmonie avec le jeu de l’univers ! C’est toi, mon Ame, qui choque, bouscule et dérange l’ordre !... Ton génie est tout à fait inconvenant.
« De plus, Loulou est charmante et t’aime bien... tu sais,
de ne pouvoir te passer d'elle... Souviens-toi, mon Ame, que par des nuits de novembre, une de ces nuits lugubres et transies d’étoiles grelottantes, où l'orgueil du Génie croule tout à coup dans le néant, une de ces nuits haineuses et rancunières où le courage et la force s’émiettent par enchantement... souviens-toi, mon Ame, qu'elle a su pacifier ton pauvre cœur d’une seule caresse — moins encore, d'un seul sourire !...
« Tu sais aussi qu’il fait bon d’avoir, dans sa chambre tiède et close, la douce jeune femme aux lèvres printanières qui lentement se dégrafe et se déshabille pour toi, seulement pour toi, près du grand lit protecteur, et absolvant tous les remords 1
« Calme-toi donc !... Tu viens de faire des folies impardonnables... Eh! bien, il faut que tu fasses tes excuses et que tu demandes pardon à Loulou... »
Mon Ame me regarda gloutonnement avec des yeux féroces, et je sentis qu’un désir trouble et rouge la traversait départ en part: désir de me tuer net pour se débarrasser de mes sermons !... Car il faut être profondément liés d’amitié pour se haïr parfois de toute sa force et vouloir s’entre-manger le cœur avec délices...
Puis, tout à coup, mon Ame éclata en sanglots...
Moi. — Voyons, ne pleure pas ! N’y pense plus. Fais tes excuses à tes amis, et tout sera fini.
Mon Ame. — Mes chers amis, pardonnez-moi mes grossièretés et mes outrages. Je suis malade, ce soir, et très ner-
LES CAFÉS DE NUIT
veux. J’ai mal ici tout près du cœur... très profondément... Je suis peut-être fichu !...
Moi. — Voyons là, copains, faites la paix et que tout soit oublié !... (à mon ami) Viens donc ici, ne pleure plus! Donnez-vous la main... c’est ça ! Bravo !
Loulou. — Mon petit chéri (en caressant mon Ame ) embrasse-moi sur la bouche... comme ceci !... Tu trembles,, pauvre mignon ?... Tu as la fièvre? Tu viendras chez moi ce soir... je te soignerai !...
Alors mon Ame, ivre-morte d’angoisse et de tendresse, éperdument pleura, comme un veau, dans les bras de Loulou
Cette nuit-là, mon Ame couchait donc avec Loulou !... Je les ramenai chez elle ; sur le seuil, mon Ame chancelante me salua avec un léger sourire de triomphe... car, au fond, voyez-vous, elle est trop bête, mon Ame !...
LE CHANT DE LA JALOUSIE
LE CHANT DE LA JALOUSIE