SUR LA PLAGE
pour Giuseppe De Rossi.
O ma Julie, ne livre point tes paupières et toute ta désirante chair que j’adore aux voraces baisers du sommeil !...
Je vois tes hanches ruisseler d’une grisante sueur parfumée, tels les flancs arrondis d’un vase, qui déborde de miel ou d’onguent précieux, et j’ai la sinistre frayeur de te voir endormie ! Secoue plutôt ta nonchalante chevelure pour qu’elle s’épanouisse autour de nous comme une nasse d’or à capter le Soleil !...
Ouvre tes bras plus floches que des pétales agonisants de magnolias
Ecarte un à un les somnolents pavots
qui engluent ta nudité sur la plage vermeille !...
Ne dors pas, ma Julie, car un Dieu viendra te posséder en ton sommeil, un Dieu casqué de feu? dont le torse est fleuri d’amoureuses prunelles 1...
Je griffe l’air qui t’entoure, car je vois haleter
ton corps blanc qui s’enlize
aux sables frais et lisses de l’oubli.
Je vois ta chair grande ouverte et tout abandonnée ; hélas !... ta chair priante implore son baiser!...
Je le sens, ton corps s’est creusé d’une ornière profonde pour accueillir les roues dentées de son spasme puissant.
Ah ! qui pourra me délivrer du doute ?...
Ah ! le mystère effrayant de ton sommeil !...
C’est midi, je le sais, le plus clair et transparent midi de la terre, et pourtant, la Nuit pesante, la Nuit toute veloutée de plumes rampe sur mon âme sans bruit !...
Ah ! toujours, des lèvres ténébreuses boivent nos baisers en nos plus étincelants midis !...
Tu abandonnes doucement ta croupe molle entre mes bras ; ta taille délicate s’alanguit
entre mes doigts et mes doigts jouent innocemment
sur tes côtes mignonnes
Tu as de craintives implorations
LE CHANT DE LA JALOUSIE
en les prunelles pleines de silences bleus !...
Hélas I c’est bien simple, tu ne veux que dormir et t’en aller à la dérive, loin de moi, sur la grande berceuse des mers, vers tes sommeils lointains
Matelots et Pêcheurs, habitants des rivages,
mes dents claquent d’épouvante ! Secourez-moi,
car des mains de glace fouillent incessamment mon crâne
sur cette plage maudite, que la flamme
éternelle et l’attente suffoquent !...
Le sable se gonfle autour de moi,
ainsi qu’une poitrine immense et velue d’étincelles.
Regardez, là-bas, dans le giron des golfes,
le vent soulève et roule des grains de sable monstrueux
tels des quartiers d’étoiles !...
À-t-on broyé des astres incandescents pour dresser une falaise d’or infranchissable devant la galère du Dieu ?...
O Julie, ô fleur charnelle, ne dors pas, ma Julie !...
Ne sens-tu pas que j’en meurs ?...
Je suis pareil aux chiennes rauques qui hululent étreignant leurs petits au fond des crépuscules d’hiver, devant la mer et ses clameurs et ses ravages sataniques. Oh ! les griffes de mes doigts !... car je t’aime comme une chienne aime ses petits...
Il me semble que tu sois sortie de mes entrailles !...
Oui ! C’est moi qui t’enfanta, moi qui t’enfante sans cesse, en mes fauves baisers !... Je t’ai tirée de mes entrailles, et j’ai pour toi le délire effrayant d’une mère dont les flancs se déchirent quand tu tressailles, mignonne et turbulente, entre mes bras,
O ma Julie, 6 toi qui passes en mes veines béantes, comme un tison aux brûlures de miel !...
Je sais que tu attends le Dieu obscène ; et je te vois trembler d’un frisson inconnu de moi-même. Oh !... ces spasmes doux sur tes lèvres mi-closes ne m’appartiennent pas !... et ta salive de plaisir, à qui la donnes-tu en ce moment ?...
Certes, l’ombre bleue qui s’accumule sous tes cils est l’ombre même de ton Dieu.
Oh ! mille fois damnée chair de ma chair !...
Non, non, il ne t’aura pas, car je veille sur la plage et nul ne te prendra !...
Mes dents et mes griffes crochues rutilent au soleil...
Mes dents seules vivent encor sous mes deux lèvres mortes !...
Réveille— toi ! Réveille-toi !... Je ne veux point
que tu t’endormes, puisque tu m’appartiens,
depuis le jour où tu me fis l’aveu humide
de ton plaisir entre mes bras...