LES DÉBUTS
BATTERIE D AHTII.LERIE LÉgÈRE DE LA GARDE IMPERIALE (l865)
A t;ATEL1ER de MEISSONIER — ce HALTE DE TAMBOURS » « LE REPOS PENDANT LA MANOEUVRE AU CAMP DE SAINT-MAUR »
ON ne trouverait pas aisément, dans l'histoire de l'art, de peintre, ancien, moderne ou contemporain, flont la biographie puisse servir de démonstration plus complète aux partisans de la théorie de Taine sur l'influence de la race, du temps et du milieu, dans la formation d'une personnalité artisti(pie. Détaille appartient à une vieille famille d'origine picarde, mais devenue parisienne depuis le commencement du siècle, à l'époque où Paris s'était, pour ainsi dire, transformé en un camp immense. Son grand-père fut fournisseur aux armées sous la Répuhhque et l'Empire; c'est à lui (pie Napoléon confia la mission d'assurer le transport en poste de la (iarde impériale (hi canij) de Boulogne en Allemagne. Son père qui avait quatre ans — l'âge oii les premières sensations s'incrustent profondément dans le cerveau tout frais, en images que le tenq^s ne fera (pie grandir et auréoler de la teinte prestigieuse de la légende — put renq:)lir ses yeux du spectacle féerique de cette préface d'Austerlitz, léna, Friedland et Tilsitt, dont les bulletins de victoire aUaient être les livres où sa génération devait apprendre à lire. Il fut cause d'une chute de cheval de l'Empereur, en traversant bruscjuenient
lo DETAILLE
la chaussée, au moment où passait l'État-major ; et il se souvenait fort bien que Napoléon, en se relevant, s'écria : « Sacré petit maladroit! » La sœur de son père avait épousé l'amiral licblanc, (jui fut ministre de la marine.
L'enfance de Détaille, né le 5 octobre i848, s'est donc passée tout entière au milieu de personnes ayant vécu dans le monde du premier Empire, et parlant des batailles épiques de ce temps, comme nous parlons aujourd'hui des campagnes de Crimée et d'Italie. Aussi, tout ce
PASSAGE d'un gué (i86a)
qui touche à la guerre, à l'armée, le passionne. « Je me roulais dans les albums de Raffet et de Charlet, me disait-il un jour, à ce propos. Avant de savoir mes lettres, je devinais les sujets des batailles, les noms des généraux illustres, l'arme des officiers et des soldats, par les images que j'avais admirées dans les livres de Norvins, de Laurent de l'Ardèche, dans les albums des campagnes de l'Algérie. Je me souviens fort bien du voyage de la Reine d'Angleterre en France, du retour des troupes de Crimée. D'ailleurs, on m'emmenait partout, comme un enfant vraiment peu encombrant, absorbé ([u'il était par le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. J'ai vu toutes les pièces militaires fameuses des théâtres du boulevard du Temple, du Cirque Olympique, de la Gaîté. Par mon frère aîné, qui était maréchal des logis chef aux Guides de la Garde impériale, je ne manquais pas une revue ; et, pendant les vacances, ma joie était d'assister aux manœuvres des régiments, et d'aller écouter les trompettes dans la forêt de Saint-Germain. Kn i8()"), peu-
A L'ATELIER DE MEISSONIER ii
dant les grandes manœuvres du camp de Cliâlons, dirigées par l'Empereur, j'eus l'honneur, dont je n'étais pas peu fier auprès de mes camarades, de couclier sous la tente avec le connnandant Corot, du 2" cuirassiers, dont plus tard je fis le portrait en pied. Aussi, ne rèvais-je que des épaulettes, de l'épée et du shako empanaché des Saint- Cy riens. » Sur les l)ancs du lycée Bonaparte, Détaille témoignait de dispositions peu communes pour le dessin, et d'une véritable vocation de peintre militaire. Ses livres de classe et ses cahiers d'études étaient plus souvent illustrés de croquis que remplis de notes littéraires et scientifiques. Professeurs et écoliers se disputaient ses compositions où le futur auteur de « L'Armée française » se révèle en crayonnant à sa façon, avec habileté et fantaisie spirituelle, les grands événements du temps, au lieu de les mettre en alexandrins, suivant la tradition scolaire.
Le père de Détaille aimait les arts; sous la Restauration et le règne de I^iouis-Pliilippe, il avait vécu dans le monde artistique; il était très lié avec Horace Vernet; et, il maniait habilement le crayon de lithographe, foi t à la mode à cette époque. Loin de contrecarrer les goûts et les idées de son fils, il l'encouragea à les développer; et, quand le jeune homme eut en poche son diplôme de Ijachelier, après avoir remporté les plus hauts prix de littérature et d'histoire, il le poussa vers le métier de peintre. Un intime ami de la famille, Joseph Fau, un fin collectionneur qui achetait, avant leur vogue, des tableaux à Ingres, à Decamps, à Alfred de Dreux, etc., et était ainsi fort connu et estimé des artistes, le présenta à Meissonier, de qui il désirait solliciter une lettre d'introduction auprès de Cabanel. L'enseignement de ce maître était très recherché; Meissonier ne voulait point faire d'élève et ne dirigeait aucun atelier. Celui-ci déclara qu'une recommandation auprès de son confrère ne serait pas d'un grand poids; mais, il eut la curiosité de se faire montrer quelques croquis et dessins du candidat dont Fau vantait les dispositions. Surpris et enchanté, il offrit de prendre chez lui, à Poissy, un garçon aussi bien doué. Cette combinaison imprévue cond)la de joie le jeune homme qui n'aurait jamais espéré cette bonne fortune de recevoir les leçons du peintre célèbre de la « Bataille de Solféiino ». L'élève fut
immédiatement mis à l'étiule d'après la nature et d'après le modèle vivant, dans les champs, dans la forêt, sur les grands chemins, avec interdiction absolue de s'abandonner à sa facilité extraordinaire d'improvisation. A ce régime sévère, Détaille fit de rapides progrès. En 1867, à dix-neuf ans, il peignait et exposait au Salon son premier tableau :