AU CAMP D EL-ATTATFA
A la date du i4 mai, composition fort plaisante, dont le journal de l'officier fournit l'explication : « Nous campons à El-Attatfa, jolie sitau-
tion, entre deux mamelons l)oisés, où le perdreau rouge se rencontre en masse. Le général nous permet d'en tuer un ou devix. Ceci améliore l'ordinaire, ainsi que la venue de quelques Arabes, mis en confiance par un prix très rénmnérateur, et qui Aiennent nous vendre des légumes, des poulets, des moutons, du miel, et même du beurre. Ce dernier, verdâtre, m'est présenté dans un vieux morceau de burnous qui semble avoir servi de mouchoir à plusieurs générations. li'Arabe qui me le vend prend mon hésitation pour une crainte d'empoisonnement ; et, pour me rassurer, il plonge dedans un doigt noirâtre, le lèche, et recommence à plusieurs reprises la même opération. »
La vie au camp d'El-Attatfa n'est ni monotome ni banale. « La chasse et les arts occupent nos loisirs, rapporte ce même journal; toutefois nos crayons conservent une réserve (hscrète en présence de ceux de nos hôtes, MM. Détaille et Berne-Bellecour, Nous avions déjà notre Académie des Lettres avec MM. Paul Bourde (du « Temps »), Farcy (de
« la France » et Farmann (du « Standard »), V et nous voilà avec une Académie des Beaux-
Arts. Nous pensons sérieusement à organiser un Salon et des conférences académiques, / '^ "^ quand nous apprenons que nous allons quitter
/ notre camp pour marcher vers le noi (]. » On
s'occupait d'art, en eiïét, à El-Attatfa. Un soir, un colonel demande à Détaille la permission de lui présenter un soldat de son régiment, dont \ les dessins font l'admiration générale, et que,
pour son compte personnel, il goûte fort. Le jeune dessinateur montre à l'artiste quelquesuns de ses travaux. « Ce n'est point mal, dit Détaille; que comptez-vous faire quand vous aurez quitté le régiment? N'entrerez-vous pas à l'École des Beaux-Arts? — Jamais de la vie, mon . i lieutenant, répliqua le soldat; j'irai carrément
sonner chez M. Détaille ; on le dit si bon garçon
CAPORAL TUiNISIIiN DESERTEUR
qu'il ne me refusera pas ses eon- ! seils. » Devant ce compliment spon-
tané, Détaille sourit ; le colonel part d'un éclat de rire; interloqué tout d'abord, le soldat resta aluiri ([iiand on lui apprit cpie l'officier, à qui il montrait ses dessins et (pii ne les trouvait pas mal, était le maître même dont il espérait recevoir, un jour prochain, les leçons.
La colonne Vincendon quitte El-Attatfa, le 19 mai, et arrive, par un très beau temps, à Ouldj-Souk.
Le carnet de l'artiste, à cette date, fait mention d'un incident qui faillit devenir pour lui tra^i([ne : « Beaucoup de brouillard. Temps froid.
Déjeuner à la liâte. Arrivée de nouveaux Rhroumirs. Le temps se lève. Départ de la brigade. Je monte un cheval du commandant Guerrier.
Bride mal ajustée. Le cheval s'emballe sur un ra\in. Je peux le jeter de coté à temps. La selle se défait.
Tout réparé. Chemin (Hfficile. On le trace à mesure à coup de pioches et de serpes. Arrivée devant une montagne. Les Khroumirs réunis
envoient deux ou trois émissaires qui viennent faire leur soumission.
Nous allons à cheval avec Bartholi et Thétard dans les gourbis qu'ils ont abandonnés. » Ces gourbis
forment le sujet (riiii croquis au-dessous de cette note. Pendant le déjeuner de l'état-major, au nouveau campement, se passe une scène
Sl'R I.E 1>0>;T du 'i KLÉBER »
pittoresque que Détaille dessine immédiatement : « Les muletiers viennent réclamer. Le général les calme en leur promettant que dans trois jours ils seront renvoyés. Ils se précipitent tous siu' le général en lui embrassant les vêtements. » Je trouve dans le journal d'officier le récit de ce singulier incident : « La surveillance des convois demande un soin particulier, si l'on songe à la quantité considérable de mulets (jui constituent le seul mode de transport et cela dans les conditions suivantes : Chaque bête a un conducteur, tous deux sont ré([uisitionnés et payés un franc par jour, et encore! Tous les cinq jom^s, la somme totale est remise par moitié aux deux Arabes commandant les deux groupes du convoi ; puis, comme chacun de ces groupes se subdivise en dix fractions, chaque chef de fraction reçoit la paye de ses hommes et remet à chacun d'eux ce qui lui revient. Il n'est pas besoin de connaître depuis longtemps les autorités arabes pour être fixé sur la façon dont la solde des malheureux convoyeurs tiaversera ces deux terribles épreuves; elle arrive au but dans un état lamentable. L'Arabe ne se
LA CAMPAGNE DE TUNISIE cji
plaint pas, mais il cherche à s'en aller. Aussi la troupe qui le garde a-t-elle une mission ([ni se rapproche bien plus de celle du gendarme qne de celle dn soldat. »
Détaille met à profit la halte de plusieurs jours dans ce camp pour dessiner de noml^reux types d'officiers et de soldats, de fantassins, de cavaliers, de muletiers, de chameliers; et prendre des croquis de paysages et des vues panoramiques de la région.
Le 21 mai, la colonne lève le camp. « Parti à cheval avec le général Vincendon, écrit l'artiste sur son carnet; les malades sons escortes ont été dirigés sur Tabarka. Dans la plaine, tapage assourdissant de grillons et de cigales. Passé cours d'eau; les chevaux boivent. Grande cavalcade de tous les officiers montés de la brigade, spahis et hussards. A la Calle, le 88" nous reçoit comme des sauveurs. Il était comme bloqué. Allé chez les mercantis. Pris bain de mer. Tout l'état-major se met à l'eau. Déjeuner sur la plage très gai. Nous faisons nos adieux
SUR i.i; roM' Di; >< klkukk «
et nous frétons une tartane. Parti dimanche de la Calle. Embarqué sur le « Kléber ». Temps très beau. Mouillé la nuit à Bizertc. » Et, ces notes
iyz DETAILLE
sont illustrées de croquis et de dessins de toutes sortes : Paysages de Bizerte, flotte française au mouillage à la (^alle, le pont du « Klëher », train en feu de Bizerte à la (xoulette, etc. Peu de jours après, Détaille rentrait en France, par la voie de Bône et Marseille. Le gouvernement le promut au grade d'officier dans l'ordre de la Légion d'honneur, avec la mention spéciale au décret : « Services artistiques rendus pendant l'expédition. »
Malgré l'amas de notes et de documents recueillis, cette campagne de Tunisie ne figure dans l'œuvre de Détaille que par trois aquarelles : « Halte de la brigade Vincendon », « le Port de Bizerte », « Spahis et gendarmes maures », et par une grande toile : « Bataille dans les rues de Sfax », ([ui fut exposée, en diorama, à Vienne, en même temps ({ue le Panorama de Rezonville. « Je n'ai pu mettre à profit cette expédition comme je l aurais voulu, m'avouait un jour l'artiste; j'ai eu le tort de superposer mes impressions; et, au retour, de me laisser séduire ])ar les panoramas, .l'avais à cœur d'apprendre à peindre et à me débrouiller sur de grandes surfaces; je voulais réparer de suite l'échec de « La distribution des drapeaux »; et, au milieu de toutes ces préoccupations, la Tunisie a été un peu oubliée. Je pensais la reprendre plus tard; la Russie et l'Autriche me l'ont fait oublier de nouveau. C'est pour moi un remords. »
i'tude df. bras