A TRAVERS L'HISTOIRE
DE
L'ARMEE FRANÇAISE
CHASSEUR A CHEVAL ESSAI d'umior.me (sain t-<;ermain-en-l\ye, 1880)
lÎTliDF. Di; Cl'lRASSIKR ( 1 88o)
« L'ARMÉE FRANÇAISE
LES pul)lications spéciales sur Farmée française, (riin caractère artistique, par des peintres ou des dessinateurs de valeur, sont fort rares. Horace Vernet et Eugène Lami firent paraître en collaboration, sous la Restauration, deux \olunies d'uniformes militaires de cette époque et du premier Empire, en planches lithographiques, très précieuses comme documents; puis, vinrent les suites de Bellangé et de Lalaisse, qui présentent un grand intérêt à ce même point de vue. De retour de la canq:»agne d'Italie, Meissonier avait formé le projet d'entreprendre une série de compositions qui montreraient sous leurs physionomies et aspects divers, les officiers et les soldats de l'armée chi second Empire, Une seule a été ébauchée : Des troupiers de l'infanterie de ligne, dont un sergent-major fait rai)pel avant le départ du cantonnement. L'artiste avait arrêté le sujet d'une deuxième : La l)atterie d'artillerie de la garde
impériale, conimaiiflée par le général Mellinet. Le projet ne reçut pas d'antres suites. Meissonier \ pensait fréquemment et regrettait de n'avoir pu le réaliser. Napoléon avait j)ris tout entière son imagination; l'épopée artistique, rêvée, dont il a pu exécuter quatre cliants superbes « i8oj », « léna », « Friedland » et « i8i4 » l'absorbait; les pensées, les méditations et le travail qui ne lui étaient pas consacrés ne paraissaient plus au peintre cpi'une distraction et un repos.
L'honneur était réservé à Détaille de faire le premier sur l'armée française moderne un ouvrage d'art, dans toute l'ampleur de conception, avec toutes les qualités de précision et d'exactitude, qu'exige un sujet aussi vaste et aussi grandiose. L'artiste avait eu une première idée : celle d'un ouvrage d'une forme et d'un caractère presque exclusivement techniques. Dans des scènes fort simples, tirées de la vie réglementaire de l'officier et du soldat, il se proposait à la fois de représenter les travaux, les uniformes et les armes des différents corps; à cette synthèse de l'allure et de la physionomie, d'ajouter leur analyse scientifique, en dessinant, sur une page annexe, toutes les pièces séparées des diflérentes parties du vêtement, de l'équipement, du harnachement, de l'outillage et du matériel; et, ensuite, de faire un simple « rappel des ancêtres ». Mais, en méditant sur le but de l'oeuvre: faire connaître et aimer l'armée, il comprit bien vite que, pour l'atteindre, la science la plus inq)eccal)le ne serait pas suffisante; ([ii il devrait, en même temps qu'il en montrerait l'extérieur, lévéler l'anie du sohhit, aussi bien pour la période contemporaine que pour le passé. De tout cela, l'idée recevait une forme nouvelle, plus élevée, et ouvrait à l'artiste des sources d'inspirations plus fécondes.
Ce vaste projet a été réalisé. En i883, paraissait « l'Armée française », en deux volumes de format in-folio, contenant, dans le texte, écrit par Jules Richard, trois cent quarante-six dessins, et, Jiors texte,
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soixante aquarelles, reproduites avec une fidélité parfaite, par les procédés les plus perfectionnés. L'artiste avait consacré à la préparation et à l'exécution de l'ouvrage quatre années.
Il m'a exposé ainsi sa méthode de documentation : « J'ai cherché à faire vivre les troupes dans les milieux donnant un intérêt historique et pittoresque à leur groupement et à leur action; par exemple, pour le premier Empire, la plupart des sujets représentés ont pour cadre des paysages d'Allemagne, d'Espagne, d'Italie, de Russie; pour le règne de Louis-Philippe, de Belgique, d'Algérie; pour la période de Napoléon III, de Crimée, d'Italie, du Mexique. Autant que possible, les compositions ont été traitées en tableaux et non en motifs d'illustration. Pour la période contemporaine, la documentation a été facile, le travail allait tout seul: je n'avais qu'à dessiner et à peindre d'après nature les troupes mises à ma disposition. Pour le passé, il m'a fallu compiler des monceaux de pièces, relire les règlements militaires, feuilleter les estampes, et surtout étudier l'iconographie qui est une source abondante de renseignements. Sur les armées de Napoléon, j'ai eu la bonne fortune d'avoir en communication de précieuses images, enfantines, naïves, faites, avec une conscience et une minutie extraordinaires, par un bon bourgeois allemand, qui avait eu l'idée de dessiner les types de soldats de toutes les troupes françaises, défilant dans sa ville, pendant les campagnes d'Allemagne, d'Autriche et de Russie; collection unique que possède la bil)liothèque du grandduc de Saxe-Weimar. A partir h, de la Restauration, la recherche des types d'uniformes, d'armes et de matériel, devint relati-
yement plus facile, les règlements sont formels et reçoivent partout une rigoureuse exécution, »
L'œuvre commence au moment oîi les premières guerres (Je la Révolution introduisent dans l'armée, par le recrutement des volontaires et par les levées en masse, des éléments nouveaux qui vont en transformer les idées, le caractère et la physionomie : c'est une armée nouvelle, l'armée de la nation.
En tête du premier chapitre consacré à l'État-major, l'artiste nous fait voir ce que furent les grands chefs des armées de la Répu])lique et les officiers qu'ils avaient sous leurs ordres, ainsi que les soldats spéciaux qui les escortaient. C'est, ici, un guide d'état-major, en bonnet d'oursin surmonté d'un haut plumet, chevauchant sous bois, la carabine sur la cuisse droite; là, un représentant du peuple aux armées, à cheval, dont le costume exul)érant, — habit à larges revers serré à la taille par une écharpe, chapeau à plumes en bataille, penché sur l'oreille, — avive l'air hautain; puis, un groupe d'officiers supérieurs de 179;), général de division et adjoint aux adjudants généraux, aux figures martiales, quoique la tenue soit d'une républicaine simplicité. L'Empire a amené, avec les victoires et la fortune, plus de luxe et d'éclat dans les armes et les uniformes; une allure de crânerie triomphante qui ne messied point aux héros de Montenotte, d'Arcole et de Rivoli, comme en témoigne cet état-major qui galope à travers champs, le long d'un ruisseau, écharpes et pelisses flottant au vent, sabretaches et sa])res recourbés battant les flancs des chevaux richement harnachés. Deux jeunes gens, bien découplés, à laminefière, à la taille svelte, coquettement serrée dans un habit coupé avec élégance, l'un à pied, l'autre à cheval, et causant ensemble, représentent dans leurs tenues réglementaires les élèves de l'Ecole de cavalerie de Saint-Germain, en i8o(). Une demi-page est consacrée à l'épisode de la Défense de la barricade de la barrière du Trône, le 4 février i8i4, par les élèves de l'École polytechnique, qui eut là vingt blessés, deux tambours tués et six prisonniers. On voit ensuite,
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engoncé, solennel, un général de la Restauration, à pied, se dirigeant vers le pont-levis d'un fort, qu'escortent ses deux officiers d'ordonnance, du corps d'Etat-major, écrasés, en leur uniforme étriqué, sous un shako monumental. Plus loin, l'état-major d'une brigade de l'armée d'Afrique a fourni le sujet d'une pittoresque composition. Des officiers en petite tenue de camp, les uns sont couchés dans l'herbe; d'autres étudient à la lorgnette la topographie du terrain environnant; un capitaine cause avec un chef arabe à cheval. Viennent ensuite un officier du corps royal d'État-major à cheval, et des élèves à pied de l'Ecole spéciale militaire, en tenue de manœuvre. Un guide d'Etat-major à cheval, lancé à fond de train, et un soldat de l'escadron des guides, caractérisent la période militaire de i84^^à i85i. Pour le second Empire, sont représentés des généraux travaillant dans leurs cabinets, passant des revues d'inspection. La Guerre de 1 870-1 871 se synthétise dramatiquement dans un groupe d'officiers, tristement pensifs, rangés autour d'un feu maigre de ijivouac par une glaciale nuit d'hiver. Des élèves de l'Ecole polytechnique, faisant l'exercice du fusil et du canon, un officier breveté. Vie 1876, résument la période contemporaine, et terminent la série des types historiques de l'Etat-major.
En tête de l'Histoire de l'Infanterie, l'artiste, fort spirituellement, met en façon d'épigraphe artistique la traduction'au crayon du fameux proverbe : « Tout soldat français a dans sa gil)erne le bâton de maréchal ». Relativement à 1789, période de paix et sorte de préambule de chapitre, il n'y aura comme sujets que parades des gardes du roi, des régiments suisses, scènes de joyeuses beuveries et de fraternisation bruyante entre gardes nationaux et soldats du régiment colonel-général. Un fier grenadier de 17945 ^ppuyé sur son fusil, marque le début des temps héroïques, qu'allégorise expressivement une composition qui représente de vieux soldats de la izS" demi-brigade montrant l'inscription patriotique du drapeau à un jeune tambour. Alors, marchent sous la pluie, impassil)les, superbement dépenaillés et débraillés, les volontaires de Sambre-et-Meuse, qui vont faire le coup de feu, en tirailleurs derrière les arbres et les meules de blé, à l'entrée d'un village; les soldats de
l'armée d'Italie acclament le vainqueur d'Arcole et de Montenotte. Puis, on ne voit que grenadiers de 1806, 181 li, 181 3, tannés, balafrés, graves et majestueux sous leur haut bonnet à poils, défilant, l'arme au bras ou sur l'épaule, en ligne ou à rangs rompus, pour la parade, la revue ou le combat. Ensuite, les régiments d'infanterie de la Restauration, aux drapeaux fleurdelisés, sont passés en revue par les princes de la maison royale; mais, dans les sacs est cachée la cocarde tricolore, qu'au retour de l'île d'Elbe ils vont arborer de nouveau. Après une page qui montre en une halte, pendant l'expédition d'Afrique, le régiment d'infanterie légère, lourd képi africain au front, avec le couvrenuque de toile blanche, capote retroussée, pantalon rouge dans la guêtre, et large cartouchière de drap au ventre; viennent, représentés sous tous les aspects, dans toutes les allures, dans la caserne, au repos, en marche, à l'assaut, aux tranchées, sous la neige, sur le champ de bataille, aux avant-postes, précédés des sapeurs barbus, colossaux, les troupiers de Crimée et d'Italie; les soldats des régiments de marche et des bataillons de mobiles, de 1870-1871, aux physionomies si douloureusement pittoresques dans la diversité et dans la fantaisie des compléments d'uniformes destinés à les protéger contre la neige et le froid. Et, ce chapitre se clôt par une étude spéciale des chasseurs à pied, qui embrasse toutes les transformations de costumes, et les grands épisodes de l'histoire de cette troupe d'élite, sa création en tirailleurs de l'expédition des Portes-de-Fer en 1889, les « vitriers » populaires défilant sous les yeux des Parisiens enthousiastes, la Défense héroïque de Sidi- Bralîim, et les combats de la Loire, de l'Est et de Paris, oii elle a figuré.