PREMIÈRE LEÇON
I. Antiquité et importance de cette question philosophique. — II. Qu'est-ce que le libre arbitre? — III. Exposé du processus psycho-physiologique de l'activité mentale; processus de l'acte volontaire ; ce qu'est la volonté; l'impulsion.
I. — La question du Libre Arbitre et du Déterminisme est, selon Fouillée, le problème philosophique par excellence. Toutes les autres questions se rattachent à celle-là. C'est là une vue fort juste qui a encore plus de foroe lorsqu'il s'agit de sciences sociologiques.
Libre arbitre ou déterminisme, une des pierres angulaires sur lesquelles repose l'édifice social ! Toutes les sciences traitant de l'être humain, individuellement ou en collectivité, trouvent à leur base cette question : l'être humain est-il libre ou est-il déterminé ? Suivant le concept que l'on a de la liberté ou de la non-liberté volitive, il s'ensuit une conception différente des phénomènes, des systèmes sociaux. L'adoption ou de la théorie déterministe ou de la théorie du libre arbitre retentit sur tout»
Une partie des plus importantes de la criminologie, (^i celle de la responsabilité, de la pénalité, des répressions du crime-délit, est complètement modifiée suivant qu'on admet ou non le libre arbitre. Au seuil d'un cours de criminologie, il importe donc d'examiner ce problème philosophique, de bien fixer nos concepts à cet égard. A
Depuis des siècles et des siècles on a discuté sur la liberté et la nécessité. Philosophes et théologiens ont entassé volumes sur volumes, les uns tenant pour le franc arbitre, les autres protagonistes de l'être déterminé. Les stoïciens, les Manichéens, les Marcionistes, les Priscillianistes, Calvin, les Jansénistes, les Thomistes se rangent parmi ces derniers, alors qu'Epicure, les Molinistes, Mélanchton et combien d'autres s'érigent en défenseurs de la liberté volitive. Les historiens et poètes, tant latins que grecs, à chaque instant invoquent la fatalité inexorable, la volonté des dieux comme cause des actes humains. C'est, en somme, nier le libre arbitre. Saint Augustin, le grand docteur catholique, a rompu des lances au sujet de la grâce et affirmé : L'homme est déterminé invinciblement ou au mal par sa corruption naturelle, ou au bien par le Saint-Esprit. Et Bayle a pu déduire de la doctrine de Chrysippe : « Au fond, tous les actes de la volonté humaine sont des suites inévitables du destin^. » Et Voltaire^
1 Dictionnaire de Bayle, t. II, 466, A. — Édition d'Amsterdam, 1734,
affirmait nettement le déterminisme en sa langue claire si caractéristique : « La liberté, dit-il, n'est autre que le pouvoir de faire ce que je veux... Votre volonté n'est pas libre, mais vos actions le sont. Vous êtes libre de faire quand vous avez le pouvoir de faire ^ »
Toutes ces discussions tant pour que contre le libre arbitre reposaient sur des arguments a priori. Pour combattre ou défendre le déterminisme, la méthode rationnelle était seule en usage. L'introduction en les sciences de la méthode expérimentale et observationnelle est venue modifier considérablement la situation des philosophes. Cette modification devint même un véritable bouleversement, quand la psycho-physiologie eut pris rang parmi les sciences dans le dernier quart de ce siècle.
Les philosophes grecs et latins, les Pères de l'Eglise, les docteurs de la Réforme, les philosophes des temps modernes ne se basaient que sur leur raison pour soutenir ou réfuter le franc arbitre. Maintenant des faits observés, expérimentés, des déductions nécessaires sont venus éclairer le problème, affaiblir, réduire même à néant l'argumentation du libre arbitre; soutenir, affermir, imposer la doctrine du déterminisme. Aussi Fouillée, bien que tout empris par le classicisme philosophique, a-t-il avoué que, « dans le
1 Dictionnaire philosophique^ article « Liberté ».
fond des choses, c-est le déterminisme qui est le vrai* ».
Encore que la science positive ait démontré et, à notre avis, sans qu'il soit possible de démolir cette démonstration, que le déterminisme est la vérité, la philosophie classique est toujours celle du libre arbitre. C'est celle-là que Ton enseigne officiellement. On ne parle du déterminisme que pour affirmer qu'il est Terreur et pour en donner une apparence de réfutation. Donc, tous ou quasi tous, nous avons été nourris de cette idée que l'homme possède le libre arbitre. C'est là ce qui explique combien il est difficile d'arracher de nos mentalités cette conception fausse, car elle est en contradiction avec tous les phénomènes humains. Cette emprise de nos cerveaux est telle qu'en un jour récent un jeune avocat m'avouait : « Oui, théoriquement:, le déterminisme est la vérité ; mais pratiquement^ non. Il suffit de voir les délinquants de la correctionnelle pour s'en persuader. » L'ambiant professionnel avait réveillé chez lui, avec intensité, les notions reçues pendant son instruction classique. Cela l'empêchait d'analyser à fond ces délinquants, et, par suite, de percevoir leur non -liberté volitive.
II. — Qu'est-ce donc que le franc arbitre, ou libre arbitre, ou liberté morale, ou liberté volitive?
1 Fouillée, La liberté et le déterminisme^ 4« édition, préface, VII, 1895.
Tour à tour, ces diverses dénominations ont été employées dans le même sens.
En maints endroits de son Dictionnaire^ Bayle nous donne l'explication du franc arbitre. Il écrit notamment : « Ceux qui tiennent le franc arbitre proprement dit admettent dans Thomme une puissance de se déterminer ou du côté droit ou du côté gauche, lors môme que les motifs sont parfaitement égaux de la part des deux objets opposés ; car ils prétendent que notre âme peut dire, sans avoir d'autre raison que celle de faire usage de sa liberté : J'aime mieux ceci que cela, encore que je ne voie rien de plus digne de mon choix dans ceci que dans cela^ » Et Bossuet, en son Traité du Libre Arbitre^ a dit que la liberté morale appartenait à l'homme, car il peut choisir ou ne pas choisir, sans motif autre que sa propre volonté. Aussi, dans les précis de philosophie à l'usage du baccalauréat, peut-on lire: « La liberté morale ou le libre arbitre est la liberté de notre volonté môme 2. »
Cette définition est quelque peu obscure et vraiment tautologique. Elle implique la nécessité d'une définition claire de la volonté. Or, pour celle-ci, ces mêmes précis nous donnent : « La volonté est le pouvoir de se déterminer, inhérent à l'âme humaine 3. »
1 Op. cit., II, A, 207.
2 Brisbarre, Précis de Philosophie, p. 113. — Paris, 1876. 8 Brisbahre, op. cit., p. 100.
D'où il résulte que le libre arbitre est la liberté de pouvoir se déterminer. En d'autres termes, le libre arbitre est le libre arbitre. Telle est la façon claire dont les précis classiques de philosophie expliquent le libre arbitre. Quoi qu'il en soit de la tautologie et de Tobscurité de ces explications, il n'en est pas moins certain que la liberté morale est, selon ses partisans, la faculté inhérente à riiomme de choisir, sans avoir une raison quelconque pour ce choix plutôt que pour un autre.
En somme, ainsi que Ta écrit M. Enrico Ferri*, le libre arbitre veut dire que « malgré la pression continuelle et multiforme du milieu extérieur et la lutte intérieure des motifs différents, la décision en dernier ressort entre deux possibilités opposées appartient exclusivement à la volonté de l'individu ».
On le voit, la base sur laquelle repose le concept du libre arbitre est la volonté qui, pour les philosophes classiques, est une faculté de 1 ame. Elle est « le pouvoir de prendre une détermiifation, abstraction faite (en théorie) de toutes les circonstances qui ont pu la provoquer et de la possibilité ou de l'impossibilité d'exécuter ce qu'on a résolu- ». Ce pouvoir se prouve seulement par la conscience que nous en avons. Nous sentons, donc nous savons^ de science certaine^ disent les précis
1 La Sociologie criminelle^ p. 262. — Paris, 1893.
2 Bkisbarre, op. cit., p. 110.
classiques, que nous sommes maîtres de nousmêmes, que nous pourrions dire aussi bien je veiix^ que je ne veux pas^ que je veux le contraire.
La conscience que Thumanité a de son libre arbitre est le seul argument dont usent les tenants de la liberté morale. C'est là un véritable sophisme. Encore aujourd'hui les rares scientistes qui en sont partisans y ont recours. Ils disent : « De par une auto-observation dépourvue de tout apriorisme, il est aisé de se rendre compte que l'homme normal, en état de pleine activité mentale, a en lui-môme l'impression, la conscience qu'il peut résister ou acquiescer aux sollicitations qui le portent au bien ou au mal... Ce sentiment de la liberté morale... est un attribut naturel de Torganisation de l'homme... Ainsi donc le libre arbitre fait normalement partie constituante des attributs naturels de la mentalité de l'homme dont il suit les progrès, les oscillations et les déclins. Nous le sentons agir en son entière indépendance, au milieu des sollicitations disparates qui le provoquent, des épreuves que notre raison lui opposent, faire à son gré prévaloir telle détermination consentie par avance ou toute autre indifférente ou contraire, momentanément offerte par l'esprit. Or peut-il se faire que cette liberté morale dont l'homme a si pleinement, si sincèrement, si universellement conscience, soit un leurre de son intelligence? Nous ne pouvons point le penser, et hautement
nous affirmons que le libre arbitre existe*. » Point n'est besoin dappuyer sur Tétrangeté de ce libre arbitre, fraction Je mentalité d'une part, entièrement indépendant d'autre part, oscillant, progressant et déclinant avec cette mentalité ! Il est inutile de s'appesantir sur ce libre arbitre qui est tantôt une entité, ayant une existence propre, faisant à son gré prévaloir une quelconque décision, tantôt un attribut de la mentalité, par suite déterminée comme elle, puisqu'il est une des propriétés de cette mentalité ! Sans montrer combien ces dires se contredisent, combien tout cela est obscur, nous nous bornerons à constater: La conscience universelle que l'homme a de sa liberté morale est la preuve unique de cette existence. Or c'est là, nous le répétons, un véritable sophisme ; c'est admettre comme démontré ce qui est à démontrer.
Nous avons conscience de pouvoir nous déterminer, abstraction faite de toutes causes ; donc nous savons de science certaine que ce pouvoir existe en nous. Voilà le raisonnement des défenseurs du libre arbitre. Or la conscience qu'on peut avoir d'un phénomène n'en prouve pas l'existence. Tous nous avons conscience que le soleil va de l'est à l'ouest. Ce serait cependant errer grandement que d'en déduire : donc le soleil va réelle-
* B. Pailhas, Archives d' Anthropologie criminelle^ pp. 130-131 mars 1897.
ment de Test à l'ouest tournant autour de la terre. Pendant longtemps on crut que la conscience de ce phénomène cosmique démontrait son existence. Aujourd'hui on sait de science certaine qu'il n'en est rien. Pour bien d'autres phénomènes, la conscience qu'on en a est trompeuse et n'est point démonstrative de leur réalité.
Dans l'état d'hypnose il y a trouble des perceptions. On peut avoir, on a conscience, nette, précise, sincère, de phénomènes irréels. A*** est dans l'état somnambulique. Vous lui affirmez que M. X*** est M"^« V'\ Alors A*** voit M. X*** et perçoit M""® Z***. Il agit avec X*** comme il agirait avec M""" Z***. Il croit ôtre avec cette dame et non avec M. X***. Il a conscience de voir, d'entendre, de toucher M""** Z***, et cependant c'est M. X*** qu'il voit, entend et touche réellement. Sa conscience le trompe. Il a conscience d'un phénomène inexistant. Qu'est-ce que l'hallucination? sinon la conscience de phénomènes irréels. Notons que les hallucinations peuvent ôtre collectives et être perçues par des foules. Nous pourrions accumuler des volumes de preuves montrant que, dans certains états psychiques, les humains peuvent avoir conscience de phénomènes qui ne sont point. Le lecteur des travaux de MM. Beaunis, Binet, Bernheim, Liégeois, etc., etc., n'aura que l'embarras du choix. C'est avec toute raison que M. Tarde a noté que l'hypnotisme guérit de l'illusion du libre arbitre. « L'hypnotique réveillé qui.
10 DÉTEttMlNlSME ET RESPONSABILITÉ
SOUS Tempire persistant d'un ordre reçu pendant son sommeil, vole une montre ou soufflette un de ses amis, se croit libre d'agir de la sorte et fonde sa persuasion sur les faux prétextes que son imagination lui fournit pour justifier, à ses propres yeux, son acte absurde, pour s'approprier illusoirement une initiative de source étrangère V. » L'hypnotisme prouve expérimentalement Tinanité du seul argument des partisans de la liberté volitive.
Fréquemitient, à chaque instant même, il arrive que des phénomènes existent sans que nous en ayons conscience. La célèbre expérience du pendule compensateur de Ghevreul en est une preuve flagrante. Cela « prouve combien il est facile de prendre des illusions pour des réalités toutes les fois que nous nous occupons d'un phénomène où nos organes ont quelque part, et cela dans des circonstances qui n'ont pas été analysées suffisamment » (Ghevreul). On connaît les expériences de Cumberland, de Slade, basées sur la perception consciente ou inconsciente même de mouvements inconscients 2. La majorité des humains ne possède pas l'audition colorée. Peu nombreux sont ceux chez qui l'impression de couleur se lie invariablement à des saveurs, à des odeurs. De ces phénomènes, la plus grande partie des humains
1 G. Tarde, Philosophie pénale^ p. 192.
2 A. BiNET, Les altérations de la personnalité^ p. 210. — Henri NizET, l'Hypnotisme^ p. 125.
. n'a nulle conscience. Pour cela, beaucoup ont tendance à les nier. De l'inconscience de certains phénomènes ils déduisent leur inexistence, bien qu'ils existent. L'introspection est un procédé (l'étude, d'analyse qu'il ne faut certes pas négliger. Mais il faut se garder aussi de se baser sur elle seule pour en déduire l'existence d'entités diverses.
Le fait que rhomme a viniversellement, pleinement et sincèrement conscience de son libre arbitre ne prouve pas, ne peut pas prouver l'existence de ce libre arbitre. Pour qu'il le prouvât, il faudrait démontrer auparavant que : avoir conscience d'un phénomène est preuve suffisante de la réalité de ce phénomène. Nous ne pensons pas que cette démonstration soit possible, tant d'observations la contredisent. Il est donc illogique, irrationnel de synonymiser « sentir qu'on est maître de soi-même » et « savoir qu'on est maître de soi-même ».
Il peut très bien se faire — et en réalité cela est ainsi — que la liberté morale soit un produit de l'activité cérébrale. L'homme, n'ayant pas connaissance de toutes les causes qui le déterminent, a cru qu'il était libre. Il a érigé cette liberté en un dogme, de même qu'il avait érigé en dogme le mouvement du soleil autour de la terre, de même qu'il affirmait l'existence de possédés par le diable en voyant des dédoublements de personnalité. Comme l'idée de Dieu, l'idée de libre
arbitre est un produit de l'esprit humain qui, pevi à peu, s'est élaboré dans les cerveaux. Pas plus que Dieu, la liberté morale n'est réellement. C'est vme illusion pure et simple. Locke avait absolument raison lorsqu'il disait que l'assentiment général dont se prévaut la doctrine du libre arbitre provenait d'une pure illusion résultant de l'ignorance des causes qui nous font agir.
Mais admettons même, avec les partisans du libre arbitre, que cette conscience de la liberté morale entraîne nécessairement son existence et voyons si les hommes possèdent tous cette conscience. Déjà, avec justesse, Bayle écrivait il y a deux siècles : « Ceux qui n'examinent pas à fond ce qui se passe en eux-mêmes se persuadent facilement qu'ils sont libres et que, si leur volonté se porte au mal, c'est leur faute, c'est par un choix dont ils sont les maîtres. Ceux qui font un autre jugement sont des personnes qui ont étudié avec soin les ressorts et les circonstances de leurs actions et qui ont bien réfléchi sur les progrès du mouvement de leur âme. Ces personnes-là pour l'ordinaire doutent de leur franc arbitre et viennent môme jusqu'à se persuader que leur raison et leur esprit sont des esclaves qui ne peuvent résister à la force qui les entraîne oii ils ne voudraient pas aller 1. » Cette même constatation Moleschott la I fit 2. A un adversaire il répondit qu'il avait cons-
I ' Op. cit., m, 262, A. b.
i 2 Actes du premier Congrès d'Anthropologie criminelle, 1886.
cience de n avoir pas sa liberté volitive. Il avait, au contraire, conscience d'ètredéterminé. D'ailleurs chaque jour augmente le nombre des personnes qui ont conscience qu'elles ne sont pas libres de vouloir ou de ne pas vouloir. Le seul argument sur lequel s'appuie la doctrine du libre arbitre est donc détruit par l'observation même des faits.
Nous venons de dire : le seul argument donné en faveur de la liberté volitive, et en effet nous n'en avons pas trouvé d'autres. Il est évidemment de toute impossibilité que nous considérions comme arguments sérieux les assertions suivantes :
Il ne faut pas croire que les mobiles (désirs, prédispositions, instincts) exercent une influence irrésistible, non pas seulement parce que cela serait dangereux, mais parce que les faits sont d'accord avec la morale pour prouver le contraire. Ce serait une excuse trop commode que de pouvoir se rejeter sans cesse sur ses passions et sur sa constitution. La raison et la volonté nous ont été données justement pour les maîtriser lorsqu'elles nous menacent de nous conduire au mal. Ce n'est pas parce qu'un motif est plus fort qu'un autre qu'il produit une certaine détermination de notre volonté ; c'est parce que notre volonté se décide pour lui qu'il se trouve effectivement le plus fort^.
^ Brisbarre, op, cit*
Avouons que tout cela est de la pure verbosité. Que vient faire la morale en cette démonstration ? Quels sont les faits qui prouvent la liberté ? La volonté devient une entité, ayant une existence propre et ne subissant aucune influence ! !
En vérité, on est confondu de voir enseigner le libre arbitre, en le basant sur des arguments si faibles. Toute cette pseudo-argumentation se résout en assertions gratuites, en pétitions de principes.
Mais ce qui, mieux que tout, ruine le système du libre arbitre, c'est l'analyse du processus de l'acte volontaire.
III. — Pour connaître ce processus, nous devons voir dans son ensemble comment se forment et naissent les idées, quelles qu'elles soient, comment se déterminent nos actes. Il ne nous appartient point de faire ici un cours de psycho-physiologie. Nous ne pouvons donc pas, nous ne devons pas démontrer la formation des idées, le comment de l'activité cérébrale. Pour cette démonstration, nous renvoyons aux travaux des E.-H. Weber, Fechner, Helmholtz, Dubois-Reymond, Wundt, Herbert Spencer, Bain, Taine, Maudsley, Marey, Beaunis, Herzen, Charcot, Manouvrier, Laborde, Ribot et de tant d'autres. Nous devons seulement exposer l'état de la question tel qu'il résulte des recherches des psychologues et physiologistes contemporains.
Ces recherches ont donné une base expérimentale à la mécanique cérébrale. Le cerveau est la substance pensante. En dehors de lui, de ce substratum, l'esprit n'existe point. Comme Fécrit M. Debierre, « l'un est lié à l'autre par vm mariage indissoluble ». A des troubles des fonctions psychiques correspondent des lésions matérielles du cerveau. Hémisphères cérébraux et facultés intellectuelles se développent parallèlement. « La science démontre d'une façon absolument certaine le fait de la simultanéité et de la corrélation constantes et nécessaires de la Vibration nerveuse et • de l'activité mentale ; elle en fait deux phénomènes inséparables qui ne peuvent avoir lieu l'un sans l'autre^. »
C'est dans les organes des sens que commence la vie psychique de Thomme et des animaux.
^ « Son courant perpétuel, dit M. Griesinger, jaillit au dehors par l'intermédiaire des organes du mouvement ; le type de la métamorphose de l'irritation sensitive en impulsion motrice est Faction réflexe avec ou sans perception sensitive. »
Qu'est-ce que l'action réflexe qui, réellement, constitue le grand mécanisme des centres nerveux? Nous ne pouvons mieux faire que reproduire ce qu'écrit à ce sujet le professeur Debierre : « L'action réflexe est essentiellement constituée par une réaction motrice, automatique et inconsciente ou
1 Debierre, Le crâne des critnineUi p. 376.
volontaire et consciente. Elle se réduit aux phénomènes suivants :
« 1° Impression externe ou réception des mouvements extérieurs par les organes sensitifs ;
« 2° Transmission centripète de rébranlement par l'intermédiaire des nerfs centripètes ou sensitifs qui relient la périphérie aux organes nerveux centraux ;
« 3" Réaction interne ou réflexions de l'ébranlement reçu par les éléments nerveux des centres, accompagné ou non de conscience ;
« 4° Transmission centrifuge de l'excitation au moyen des nerfs centrifuges ou moteurs qui relient les centres aux muscles ;
« 5° Réaction externe ou restitution de l'énergie reçue (mouvements musculaires, gestes, paroles, etc.). »
Les centres nerveux ont pour fonction de rendre^ de réfléchir^ sous forme d'impulsion motrice, l'impression sensitive reçue de l'extérieur. Le mécanisme est fort complexe ; aussi l'énergie reçue est bien rendue immédiatement ou après emmagasinage, mais elle est rendue modifiée. Du dehors, l'organisme reçoit seulement du mouvement. Et cela est sous des formes très variées : Ondulations sonores ; vibrations lumineuses, caloriques ; mouvements chimiques (saveurs et odeurs) ; mouvements divers enregistrés par le tact. La réaction de l'organisme à ces recepts est difl*érente selon la quantité, la nature,
la tension, l'association de ces mouvements. Elle diffère encore selon Fétat dans lequel se trouve l'organisme lui-même. Il résulte de cela des réactions internes ou externes infiniment variées. Les sensations, variées comme les impressions qui les produisent, constituent les réactions internes. Lorsque ces réactions sont conscientes, elles s'accompagnent de sensations réflexes (associations de mouvements réflexes), qu'on appelle images, représentations, souvenirs, idées. Les réactions externes sont constituées par des séries de mouvements musculaires, séries aussi variées que les actions automatiques, instinctives et volontaires des êtres vivants (Herzen).
Donc, toute impression ébranle chaque élément des centres nerveux. Cet ébranlement est communiqué à tous les autres éléments ou seulement à une série. De là résulte soit une sensation réflexe qui peut donner lieu à une réaction psychique, soit un acte réflexe inconscient. La sensation réflexe est consciente.
D'ailleurs le schéma suivant, emprunté à l'ouvrage du D' Debicrre, fait comprendre le mécanisme de l'activité cérébrale.
1 est la surface sensitive ou sensorielle qui reçoit l'impression.
Celle-ci est conduite par le nerf sensitif a vers le centre réflexe b médullaire (moelle épinière, moelle allongée), courant centripète. De ce centre nerveux b part un courant centrifuge suivant le
nerf moteur c. La réaction motrice est exécutée par 2, organe de mouvement. Le mouvement ainsi accompli est inconscient. Au lieu de s'arrêter
en le centre 6, le courant centripète peut continuer suivant le nerf sensitif d et atteindre un centre cérébral E^ conscient (cerveau). De ce centre jE, à travers /, nerf conducteur de motricité, par un courant centrifuge qui ébranle le
centre médullaire b. Celui-ci à son tour actionne le muscle 2 par le nerf moteur c. C'est là le mouvement volontaire, conscient.
Sans cesse le cerveau reçoit un flot de vibrations nerveuses centripètes, sans cesse il rend un flot de vibrations centrifuges (Herzen). Mais entre la réception et l'action il y a tout un travail interne. Ce sont des sensations réflexes, des associations d'idées constituant le fonds même de l'activité mentale. Avec la sensation réflexe les mouvements sont conscients, volontaires, déterminés plus ou moins par le jugement, comme le sont la plupart des réflexes cérébraux. Sans cette sensation réflexe les mouvements sont automatiques, machinaux, comme ceux des réflexes médullaires (Debierre). En un mot, la sensation réflexe est la condition indispensable, nécessaire de la psychicité.
L'activité mentale s'accomplit toujours au sein des éléments nerveux. Cette activité n'est autre chose qu'un mouvement moléculaire. C'est une question de mécanique. Une transmission est une modification d'une impulsion extérieure, c'est-àdire une forme particulière de mouvement moléculaire, voilà en quoi consiste l'activité mentale. Le travail cérébral est une forme de l'énergie. La pensée a des équivalents chimiques, thermiques, mécaniques, comme l'ont démontré tant de physiologistes, et notamment Broca, SchifiF, Paul Bert, Lombard, Tanzi, Mosso. Ne sait-on pas que ce
dernier a démontré que la fatigue cérébrale était de même nature que la fatigue musculaire ? Et justement, M. Debierre a pu écrire : « En psychologie, comme en physique et en physiologie, le travail produit ne peut être qu'égal à la somme des forces mises en jeu ; ce qui veut dire que les forces ne se créent pas, mais qu'elles ne font que se transformer. »
Le travail positif du cerveau, comme celui du muscle, repose sur des processus de désagrégation et de réintégration moléculaire. Et Ton peut dire avec J. Soury, Tidéation, la volition, etc., ont leur cause et leurs raisons dans la mécanique moléculaire.
L'organe de la pensée est le cerveau. Sans cerveau, pas de fonction, c'est-à-dire plus de sensations, plus de mémoire, plus de volitions, plus d'idées. L'activité cérébrale est ou consciente ou inconsciente. Le champ de l'inconscient est de beaucoup plus important, plus grand que celui du conscient. Dans le champ du conscient ne passent que quelques-unes des manifestations — sensations, souvenirs, idées — de l'activité cérébrale qui comprend tout un ensemble de ces manifestations. Dans tout processus psychique une partie des chaînons nous échappe. C'est à notre insu qu'en nous se passent la plupart des phénomènes. Mais ceux-là même dont nous n'avons pas conscience peuvent agir comme excitants sur d'autres centres d'activité cérébrale. Ils peuvent ainsi
« devenir le point de départ ignoré de mouvements, d'idées, de déterminations, dont nous avons conscience » (Beaunis).
L'activité psychique, sous ses différentes formes, aboutit toujours finalement aune réaction motrice, volontaire ou automatique, consciente ou inconsciente. Elle retourne ainsi, sous des formes plus élémentaires, comme travail mécanique, au sein du monde extérieur.
La volition, Tacte volontaire sont des manifestations de l'activité mentale. Puisque nous connaissons le mécanisme de celle-ci, nous saurons aisément et ce qu'est la volonté et quel est le comment de l'acte volontaire. Là encore nous devons nous borner à exposer, éliminant les preuves, renvoyant le curieux aux travaux des Spencer, Ribot, Herzen, Manouvrier, Laborde.
L'acte, qu'il soit volontaire ou automatique, n'est que la fin d'une série ininterrompue de phénomènes mécaniques. L'individu est impressionné par des phénomènes au moyen de ses sens. Il en résulte, nous l'avons vu {fig, p. 18), un courant nerveux centripète. Dans le cas de l'acte réflexe ce courant a provoqué une réaction des centres nerveux avant de parvenir ou môme sans parvenir à l'encéphale. La perception, si elle existe, suit alors la réaction. Un courant centrifuge parti d'un ou plusieurs de ces centres a fait agir l'individu avant qu'il eût la sensation. C'est, dis-je, le mouvement réflexe qui est évidemment automatique.
Il arrive que le courant nerveux centripète par- ' vient aux centres cérébraux sans avoir provoqué, chemin faisant, de mouvement réflexe. Alors ces impressions perçues ou sensations se représentent en images diverses, excitatrices d'éléments cérébraux qui font naître de nouvelles représentations. . C'est la réminiscence d'anciennes sensations associées aux nouvelles. Cela constitue les motifs ou séries de motifs, et entre eux il y a conflit. En ce conflit de motifs, Tun d'eux ou une série d'entre eux prédomine, c'est ce qu'on appelle le choix. Tous ces phénomènes cérébraux sont naturellement accompagnés de désintégration et de réintégration moléculaires qui provoquent un courant nerveux centrifuge dont l'aboutissant est l'exécution d'un acte par les organes de l'individu.
Si tout ce processus a lieu sans que l'individu en ait conscience, sans qu'il ait connaissance de la lutte des motifs, de la prédominance de l'un d'eux, de l'acte résultante même, il y a là purement et simplement acte automatique. La qualité spécifique de l'acte volontaire, c'est d'être un acte conscient. L'individu a connaissance des sensations perçues, de la réminiscence des anciennes, des motifs qui sont en conflit, de la prépondérance de l'un d'eux. 11 y a là toute une série d'états de conscience plus ou moins forts ; aucuns même peuvent être très faibles, nuls quasi. « La volonté, c'est l'état de conscience prépondérant qui est, à la fois,
dit Manouvrier, la représentation vive d'un acte et le début du courant centrifuge qui produira cet acle. » Physiologiquement, ajoute ce mêmesavant, la volonté est une tendance motrice résultante ou prédominante, une tension nerveuse intra-cérébrale à direction centrifuge déterminée/La volonté n'est pas une entité, une faculté. C'est un moment du processus de l'acte. Si l'on représente ce processus par un arc allant de l'impression à l'action, la volonté est un point spécial de cette chaîne psychomotrice, à la fin de la portion dite sensitive, au commencement de la portion dite motrice. Ce point est au moment où l'impression se transforme en action mentale.
La volonté est une résultante. Dans la série des états de conscience précédant l'action, elle se produit en dernier lieu. Elle est effet de tous les états de conscience précédents, mais elle est cause des actes volontaires, «puisque ces actes résultent de contractions musculaires causées par les courants nerveux centrifuges à l'origine desquels se trouve une désintégration moléculaire centrale qui représente physiologiquement la volonté ». (Manouvrier). Comme tout phénomène d'un processus quelconque, la volonté est cause des phénomènes qui suivent, de même qu'elle était effet des phénomènes qui le précédaient. Comme a dit M. Ribot, le « je veux » ne constitue pas, ne crée pas une situation, il la constate. La volonté n'est pas une faculté, une entité, c'est la représentation
mentale consciente d'un acte avant son exécution. C'est un état de conscience plus ou moins fort, consistant en une représentation de mouvements avec tendance à les exécuter. C'est, en définitive, une image plus ou moins vive d'un acte. Manouvrier a démontré que cette image possède une valeur physiologique, car elle constitue une tendance à l'exécution de l'acte représenté.
La volonté est précédée par la cohésion des motifs, par la délibération, ce complexus constitué par tous les états de conscience naissants. La volonté n'a aucune influence ni sur la cohésion des motifs, ni sur la délibération. Au contraire, elle en dépend. Toujours les sentiments et images tendent à se tra^ duire en mouvements. Nous n'avons, ainsi que l'a observé M. Ribot, dans l'acte volontaire, qu'un cas extrêmement compliqué de la loides réflexes. Dans le cas de l'acte volontaire, entre la période dite d'excitation et la période motrice, apparaît un fait psychique capital — la volition, — c'est-à-dire un état de conscience montrant que la première période finit et que la seconde commence.
L'acte réflexe, l'acte automatique sont inconscients ; l'acte volontaire est conscient. Il y a toute une série d'actes connus sous le nom d'actes impulsifs qui participent à la fois de ces ^ deux états. Ils sont pour une part conscients et pour une part inconscients. Un individu, à la vue d'un bébé, est invinciblement poussé à le tuer. Il a conscience de cette impulsion et, pour n'y point
LIBRE ARBITRE ET DÉTERMINISME 2b
succomber, il recourt à autrui, car il ne trouve pas en lui la force inhibitrice nécessaire. Soit qu'il trouve ou non l'aide d'autrui, Tacte a été accompli cérébralement. En la genèse de cet acte, nous constatons une impression éveillant toute une série d'idées-motifs. Il y a lutte de ces motifs et détermination à l'acte ; tout ce processus est inconscient. Mais l'image de cet acte réveille d'autres centres cérébraux et produit des désintégrations moléculaires. D'autres motifs naissent et luttent contre le résultat premier. Ce second processus est conscient. Quand l'acte est accompli en contradiction avec les motifs du second processus conscient, c'est que la série première des motifs l'a emporté. L'acte est impulsif, bien que pour une part conscient. Il peut se faire que cet état de conscience soit très faible, non existant même au moment de la perpétration dé l'acte et qu'il ne se produise qu'après. On peut dire que l'acte impulsif est l'aboutissant d'une série de phénomènes, non hiérarchiquement coordonnés, conscients et inconscients, ces derniers prédominant. L'acte volontaire, lui, est l'aboutissant d'une même série de phénomènes, mais les conscients prédominent. Qu'ils soient conscients ou inconscients, les impulsifs sont des individus ayant une sorte de paralysie de la volonté. C'est le résultat de l'absence d'une coordination hiérarchique des sensations, des images et idées-motifs dans le processus psychomoteur. L'acte est sans subordination.
En somme, tout processus psycho-physiologique , aboutissant à un acte quel qu'il soit, peut se réduire au schéma suivant :
Phase physique : Impression par cause externe ou interne à Tindividu impressionné;
Phase physiologique : L'impression reçue provoque des vibrations dans un ou plusieurs réseaux nerveux (nerf sensitif) ; c'est un courant centripète aboutissant : ou 1"* à des centres nerveux (moelle); ou 2° à des centres cérébraux. Les vibrations de ces centres provoquent des vibrations centrifuges, allant vers la périphérie, dans un ou plusieurs réseaux nerveux. Dans le premier cas (centres nerveux), c'est le mouvement réQéxe ; dans le second cas (centres cérébraux), c'est le mouvement automatique impulsif ou volontaire ;
Phase physique : Mouvement musculaire mécanique pour l'exécution de l'acte déterminé par le courant centrifuge (acte réflexe, acte automatique, impulsif ou volontaire).
Les états de conscience forts ne se rencontrent que dans l'acte volontaire. Dans l'acte impulsif, l'état de conscience est faible ou même n'existe qu'après l'accomplissement de l'acte. Il suit Facte au lieu de le précéder.