‹ Déterminisme et responsabilitéChapitre 15 sur 25 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

LIBRE ARBITRE ET DÉTERMINISME (suite)

IV. — Le libre arbitre en contradiction avec les lois de causalité naturelle, de conservation de la matière. Les milieux cosmique, individuel, social, etc., déterminent rindividu. — V. La liberté d'agir est la seule liberté possédée par l'humanité. — VI. Tentatives pour maintenir la liberté volitive. Réfutation des objections faites au déterminisme. Les libertés civiques, la personnalité existent avec le déterminisme. Conséquences du déterminisme.

IV. — C/est seulement lorsque Tacte est exécuté consciemment que l'idée de libre arbitre existe chez ses partisans. Quand l'agent a conscience de J'acte qu'il fait — et il en a d'autant plus conscience que sa délibération est plus prolongée — il lui semble être libre de vouloir ou de ne pas vouloir cet acte. C'est là l'illusion du libre arbitre. C'est dans cette seule forme d'acte conscient que les défenseurs de l'idée de liberté volitive ont vu, ont supposé cette liberté !

Cette supposition est inadmissible. En effet, considérez le processus psycho-physiologique, tel que nous venons de Texposer d'après l'état actuel de nos connaissances, et vous constaterez qu'il

n'y a dans la détermination de l'acte aucun élément de liberté. Tout est conséquence inévitable de la série des phénomènes qui précédaient.

L'intensité, la tension du courant centripète et ensuite du courant centrifuge dépendent médiatemeiit ou immédiatement de la disposition spéciale au percipient, de la qualité et de la nature du phénomène impressionnant, etc.

Ex nihi/o, nihil. Rien ne vient de rien. Or la liberté morale existant en Thomme, en dehors de toute influence, suppose nécessairement l'action d'une cause première, d'une spontanéité créatrice, comme dit Tarde. Et cette cause première n'est causée par rien ! Elle est née ex nihilo ! Il s'ensuit que quelque chose proviendrait de rien, ce qui est absurde.

En admettant l'hypothèse de la liberté volitive, il faut admettre dans la genèse de Tacte la présence de quelque chose, d'un je ne sais quoi qui interviendrait à un moment donné pour modifier ce qui résultait de toutes les conditions précédentes, ce je ne sais quoi n'étant le résultat de quoi que ce soit. En un mot, il faut admettre unefl*etsans cause. C est là une conception absurde. Aussi la liberté de vouloir est purement et simplement une illusion. «Dire que la volonté se détermine elle-même ne représente absolument aucune idée ou plutôt implique une absurdité, à savoir qu'une détermination, qui est un efl'et, puisse se produire, sans aucune espèce de cause. » (Priestley.)

On a observé qu'il n'était pas d'effets sans causes. Des observations innombrables aboutissant toutes à ce même rapport : un effet a des causes, ont conduit à l'expression de ce rapport sous forme de loi de causalité naturelle. Faire Thypothèse du libre arbitre, c'est admettre que toute une série de phénomènes échapperait au rapport constant qu'on a trouvé entre un phénomène et ceux qui le précédaient dans le même processus; c'est admettre qu'un phénomène n'est pas l'effet nécessaire d'autres phénomènes précédents; c'est admettre qu'un effet est sans cause, que des causes ont leur effet altéré, modifié par une « faculté » que l'on ne peut concevoir. Donc, faire l'hypothèse du libre arbitre, c'est supposer l'existence d'une entité inconcevable, en contradiction même avec le rapport qui unit entre eux tous les phénomènes : ce rapport nécessaire de cause à effet. Cette hypothèse, qui n'explique rien, qui crée quelque chose d'inconcevable, est inutile et absurde.

L'observation des phénomènes naturels a conduit à la constatation que la matière, la force, la vie se conservent sans se créer, sans se détruire. C'est là la loi de la conservation de la matière (Lavoisier), de la force (Mayer), de la vie (Preyer). La vie est un mode de la force. La force n'est pas une entité, c'est un attribut de la matière. En dehors de la matière, la force ne peut se concevoir. Matière et force n'existent point comme

entités différentes. Il y a la matière affectée de mouvement dont les associations infiniment variées produisent les phénomènes infiniment divers que nous enregistrons. C'est par une abstraction de notre esprit que nous dénommons force cette qualité de la matière qui fait que ses combinaisons sont variables à Tinfini. Matière et force sont donc même chose, car elles sont inséparables, inconcevables comme entités différentes. On peut donc dire : la conservation de la matière est un principe qui résulte de l'observation de tous les phénomènes. Rien ne se perd, rien ne se crée. Or l'hypothèse du libre arbitre est en absolue contradiction avec cette loi de la conservation de la matière. En effet, l'hypothèse de la liberté volitive oblige à admettre quelque chose venu on ne sait d'où, émanant d'on ne sait quoi, quelque chose qui empêcherait ou modifierait les manifestations de l'activité individuelle. Ce serait, comme l'a dit M. Ferri, une création ou une destruction de force, ce qui ne peut s'admettre, ni même se concevoir. Dans l'univers il ne se crée ni ne se détruit rien ; les manifestations diverses de la matière ne sont que des transformations.

Donc, l'hypothèse du libre arbitre est en contradiction avec ces deux grands principes de la causalité et de la conservation de la matière, principes que nous trouvons dans tous les phénomènes de rUnivers. 11 n'est aucune raison pour que nous ne trouvions pas ces mêmes principes

dans les phénomènes humains. Donc cette hypothèse du franc arbitre est inutile et absurde.

D'ailleurs l'impossibilité de l'existence de la liberté volitive est encore confirmée par l'observation quotidienne des faits. Il ne faut pas oublier que l'homme est la résultante des temps et des lieux où il vit, quïl est étroitement solidaire de tout ce qui l'entoure, le précède et le suit *. Son moi est influencé, modifié par tous les milieux dans lesquels il vit.

L'hérédité ou milieu interne a déterminé son caractère, son tempérament; les milieux cosmique, individuel, social, agissent sur le caractère, le tempérament, les modifient. Produit de ces milieux, l'humain ne peut être libre et tous ses actes sont déterminés. La volonté humaine, cet état de conscience, est soumise aux influences des agents physiques et sociaux. La physiologie, la psychopathologie, la statistique, le prouvent.

Suivant chaque individu varie Ténergie volitive. Mais elle varie dans chaque individu suivant les influences externes ou internes. La chaleur, le froid, le vent, l'humidité, la sécheresse, Tétat électrique de l'atmosphère, la luminosité, le climat, l'altitude , la géologie, l'orographie, la culture, la végétation, tous ces facteurs qui constituent le milieu cosmique sont des modificateurs de l'être et, par suite, de la volonté. La nutrition,

I D' PiooER, La Vie sociale, p. 207.

les échanges chimiques de Têtre, l'assimilation et la désassimilation, l'état de santé, l'état de maladie, tous ces facteurs qui, joints à l'hérédité, constituent le milieu individuel, sont des modificateurs de la volonté ; ils en sont des composantes. Les habitudes, les mœurs de la société où rit l'individu, la condition sociale dans laquelle il est, la profession qu'il exerce, son alimentation, son vêtement, son habitation, son hygiène et celle des gens qui l'environnent, les épidémies et endémies qui régnent là où il est, l'instruction et l'éducation de l'individu et de ses concitoyens, les institutions et lois, etc., sont autant de facteurs dont sa volonté est la résultante. Tous ces milieux divers agissent simultanément, réagissent les uns sur les autres, influencent et sont influencés (Capitan)^

Quelle que soit l'extrême complexité de la mésologie, on ne peut douter de l'influence des milieux sur la volonté, car une multitude de faits la prouvent. On n'a pas pu mesurer l'intensité de chaque facteur, savoir quel est celui qui l'emporte, car toutes ces actions s'enchevêtrent, se combinent, se modifient, s'atténuant, s'exacerbant. Dans l'univers et, par suite, dans l'humanité, rien ne peut être séparé. Tout se tient, agit et réagit. Nul phénomène ne se produit sans retentir sur tout ce qui est. Le degré d'influence de chaque facteur dans la détermination d'un acte est donc

1 Le milieu extérieur. — Revue mensuelle de VÉcole d* Anthropologie, 1895, p. 293 et sq.

actuellement impossible à mesurer. Il ne semble pas qu'an puisse concevoir la possibilité d'avoir un jour cette connaissance complète. Il est seulement possible, actuellement, dans la genèse de certains actes, de connaître relativement la prédominance de quelques facteurs sur d'autres, et cela uniquement pour certaines séries de facteurs, milieu social par exemple. Mais la complexité considérable de tous les facteurs et de leurs influences n'empêche point qu'on ait constaté leur action modificatrice.

La volonté, nous l'avons vu, est un point singulier du processus psycho- physiologique qui conduit de l'impression à l'acte. L'encéphale est l'organe nécessaire au fonctionnement de ce processus. Si les éléments de cet organe sont altérés, son fonctionnement l'est nécessairement. L'état de conscience appelé volonté ne se manifeste plus si la portion cérébrale de Tencéphale est enlevée. Ainsi, à de jeunes poussins, à de jeunes chats, on a enlevé cette portion, en laissant les lobes optiques, les organes de l'ouïe et de l'odorat. Ces animaux continuent à voir, à entendre, à sentir. Ils ont l'impression sensorielle, mais ils restent passifs, inertes. Ils ne peuvent vouloir, car ils ont perdu l'organe où s'élaborait la perception; conséquemment la fonction est perdue*.

1 J.-V. Laborde, Revue mensuelle de Wcole (V Anthropologie^ p. 301 ; 1894.

Si Ton agit sur Torgane le modifiant, on agira nécessairement sur la fonction la modifiant. C'est ainsi que la nutrition du cerveau influe sur la volonté. Les conditions de nutrition des éléments cérébraux sont liées à des conditions du liquide nourricier, à des conditions de circulation générale et locale. Toute cause qui augmentera, ralentira la circulation, accroîtra, diminuera la pression, sanguine, modifiera la volonté. L'alcool, le café, le thé, l'absinthe, le tabac, Fopium, le haschisch, la morphine, la chaleur, le froid, Fhumidité, etc., sont de ces causes. L'absence de lumière provoque l'anémie, la tuberculose, déprime le système nerveux. En excès, la lumière est un puissant excitant qui peut même altérer tout le système nerveux. Le même être, vivant dans un milieu lumineux ou obscur, n'aura point la même volonté, toutes choses égales d'ailleurs. L'action de la chaleur ou du froid est considérable. Les vaisseaux sanguins se dilatent ou se resserrent ; le pouls se ralentit ou s'accélère ; le cerveau est baigné d'un sang plus ou moins rapidement échangé. Toutes choses égales d'ailleurs, l'individu aura sa volonté modifiée suivant qu'il aura chaud ou froid. La composition de l'air respiré, la pression de cet air, l'humidité, son étatélectriquemodifientlacirculation sanguine et la composition chimique du sang. L'encéphale est donc nourri d'un liquide de composition variée, en même temps qu'il circule plus ou moins diversement. Et la volonté, fonction de

cet organe, varie suivant la nutrition de cet organe.

Tous nous savons combien une digestion difficile modifie nos idées, altère notre volonté. Le cerveau est moins nourri, Tafflux sanguin se faisant à Testomac qui, à ce moment, est l'organe en ayant besoin. La façon dont Tindividu assimile et désassimile est non moins importante modificatrice de la volonté. L'accumulation anormale dans notre organisme de toxines, élaborées soit physiologiquement, soit pathologiquement, exerce une puissante action perturbatrice sur le fonctionnement de notre système nerveux. Cette action est variable en intensité et dans ses manifestations, suivant la durée d'action des toxines et la plus ou moins grande résistance de Torganisme. 11 est des maladies mentales causées par des désassimilations mauvaises. L'urémie, par exemple, provoque souvent des troubles mentaux. M. Massaro* a noté un cas de mélancolie causée par des lésions gastro-intestinales préexistantes. N'est-ce pas Voltaire qui a dit : « Si j'ai une grâce à demander à un ministre, je m'informe d'abord près son valet de chambre pour savoir s'il est allé à la garderobe ? » Le mode d'alimentation en agissant sur tout l'individu agit sur la volonté. L'anecdote suivante que nous empruntons au récit de voyage du commandant Toutée éclairera cette assertion :

« Quant à moi, dit-il, débarrassé de mon arme

1 /. Pisani^ fascicule HI, 1896.

et du souci de conduire Ousso, je cheminais plus librement ; mais mon estomac, vide depuis la veille, battait la chamade. Etourdi par la chaleur, ébloui par le soleil, titubant sur les aspérités du sol, attristé par la funèbre procession que nous formions derrière ce chantre en haillons, Ousso, j'étais envahi par des réflexions non plus tristes comme celles du matin, mais amères, très amères. « Quelle tarentule t'a donc piqué? Tu ne connais rien de l'Afrique . Voilà quatre jours que nous sommes partis et tout va de mal en pis. Nous sommes encore en pleine colonie française et tout ton monde est débandé. Quel fiasco ? Quel besoin avais-tu de quitter ton pays ? Carrière, assurée et tranquille, bon chef, situation enviée, joies de la famille, rien ne te manquait, et te voilà perdu, butaillant et trébuchant entre quatres nègres dans le pays le plus malsain du monde. » — Et, scandant toutes ces réflexions, le petit monstre Ousso hur- ' lait toujours: « Glou gue guieu ! c'est moi qu'a été bête quand j'ai venu avec toi ! ... » A quoi je pensais en manière de répons : « Et moi donc, que diable suis-je venu faire en cette galère. » Enfin vers midi nous dépassons Evedji; à une heure nous sommes à Agrimée, deux œufs, une tourterelle pour me restaurer, une noix de coco pour me rafraîchir, et aussitôt voilà le cours de mes idées complètement changé : le Dahomey est un pays charmant, très propre, plein de gens obligeants, la route est belle, le capitaine Toutée est un heu-

reux mortel chargé tout de même d'une tâche point banale, et en avant ! gai comme pinson, sur la belle terre rouge, au travers des champs de haricots jusqu'à sept heures du soir, où nous arrivons à Cana^ »

On me pardonnera cette longue citation, car elle montre bien l'influence de l'alimentation sur l'activité mentale. M. Toutée a faim, très faim, et tout lui paraît triste, en noir. Il calme sa faim, ilasatisfait son impérieux besoin, et tout lui paraît gai, en rose. Ne connaît-on pas les proverbes : « La faim fait sortir le loup du bois. La faim est mauvaise conseillère. » Ne savons-nous pas tous qu'il y a des révoltes causées par la faim ? Rappelons les canuts à Lyon qui demandaient du plomb ou du pain. La privation d'aliments provoque des révoltes pour acquérir ces aliments. Mais à un certain degré cette privation enlève toute énergie; l'individu est sans volonté, il est aboulique. D'après les recherches de Joanny Roux, la sensation de la faim se produit objectivement par des modifications de l'activité volontaire 2.

L'influence saisonnière peut aussi se constater sur la volonté, de même que celle du bon fonctionnement de l'appareil sexuel. La femme subit avec ' plus ou moins d'intensité l'influence de ses époques. De fréquentes manies évoluent lors des

i Commandant Toutée, Dahomey, Nigei\ Touareg^ p. 64-65. Paris, 1897.

2 Revue neurologique, p. 513; 1897.

menstrues. Ily a des névroses provoquées par des influences ^météorologiques. Périodiquement, en rapport avec certains états atmosphériques, certaines personnes éprouvent des douleurs dont le caractère, l'intensité et le siège varient. L'humidité l'électricité, l'ozone atmosphérique, etc., sont les facteurs principauxdans l'étiologie de ces névroses ^. L'homme le plus pacifique, nous dit Ferri, devient, agressif lorsque dans les pampas de l'Amérique du Sud souffle un certain vent. ^

Non seulement les agents physiques déterminent la volonté, mais aussi les facteurs sociaux. Qui ne sait l'influence de l'imitation? Qui n'a pu la constater chez l'enfant et aussi chez l'adulte? Les habitudes sont un des plus puissants déterminants de la volonté. Le vêtement, l'habitation, en jouant un rôle pour la variation de la température et de la luminosité atmosphériques, agissent médiatement sur la volonté. La profession, l'état de richesse, de pauvreté ou de dénuement, sont de même des modifications médiates de la volonté. D'eux en eff'ct dépendent des conditions d'alimentation, de chaleur, de froid, d'humidité, etc., etc. Ne se souvient-on pas de ce que Quételct avait écrit : « Nous pouvons énumérer d'avance combien d'individus souilleront leurs mains du sang de leurs semblables ; combien seront faussaires, combien

1 L. LôwENFELD, Munchener medicinische wochenschrift^ n* 5 ;

seront empoisonneurs ; à peu près comme on peut énumérer les naissances et les décès qui doivent se succéder ? » Ne savons-nous pas que le professeur Lacassagne a dressé un calendrier criminel qui montre un lien entre des excitations d'ordre physique et une recrudescence de certains crimes ?

A quoi bon s'étendre davantage? Chacun, s'il réfléchit quelque peu, percevra que tout phénomène influe sur la vigueur et la rapidité des processus mentaux, et, par conséquent, sur la volonté, point singulier d'une série d'entre eux. Cette influence produit ou un état de vigueur ou un état de dépression nerveuse. Ce dernier état, la neurasthénie, peut aller jusqu'à l'aboulie complète, c'està-dire à l'absence de volonté, à l'impossibilité pour l'individu de vouloir.

La volonté peut s'éteindre comme s'éteint la mémoire, l'intelligence ou toute autre fonction du système nerveux central. On sait en efi'et que M. Ribot a étudié les maladies de la volonté. Dans l'état de démence l'organisme cérébral est altéré et, par suite, aussi son fonctionnement psychique. Il peut arriver que la fonction de perception et de conscience soit perdue, et cependant les centres intermédiaires, ganglionnaires et myélitiques restés sains, continuent leurs fonctions involontaires et inconscientes. 11 y a foule d'états intermédiaires : folies, délires partiels, manies, etc., pendant lesquels la fonction consciente et perceptive n'est pas

abolie, mais elle est affaiblie, plus ou moins. Et alors nous avons tous ces états variés de volonté, faible ou forte, toutes ces altérations de la volonté, ces anomalies, ces défaillances que Ton rencontré^ ' chez les individus irrésolus, fantasques, capricieux, impulsifs, conscients ou non, abouliques, etc. Dans Tétat d'hypnose, il y a abolition plus ou moins complète de la volonté de Thypnotisé et substitution à celle-ci de la volonté de Thypnotiseur. Nous savons tous combien certaines personnes influencent d'autres, les suggestionnant, altérant leur volonté. L'enfant, en général, est éminemment suggestible. Dans une certaine mesure même, au dire de M. Bernheim*, nous le sommes tous plus ou moins. On développe la volonté par une éducation appropriée, de même qu'on développe l'intelligence. Et là se montre l'influence de l'éducation qui fait que, toutes choses égales d'ailleurs, deux individus auront une volonté différente suivant leur éducation. L'enfant que l'on aura habitué à vouloir, à délibérer ses actes, une fois devenu homme, saura mieux vouloir que l'enfant qui aura été accoutumé à obéir, habitué à ce qu'on veuille pour lui.

L'hérédité consiste dans la transmission par les deux progéniteurs des caractères qu'ils possèdent 2. Elle aussi est un facteur, et non des moindres,

1 Hypnotisme^Suggeslion, Psychothérapie^ jt. 138. — Paris, 1891.

2 A. BoRDiER, Revue mensuelle de V École (V Anthropologie^ p. 313; 1894.

déterminant de la volonté. Elle a fixé les tendances

de rindividu, établi le substratum sur lequel les

- milieux cosmiques, sociaux et individuels viendront

^agir, développant, atrophiant, anesthésiant, hypéresthésiant. Elle a tressé le canevas sur lequel les

^ influences mésologiques broderont mille arabesques

' diverses.

^ Cette action sur l'individu de toutes les conditions mésologiques est prouvée scientifiquement. La physiologie, la psycho-pathologie Font démontrée; la statistique est venu la confirmer. On a pu vérifier en effet que les mariages, les crimes, les suicides, l'émigration, les naissances, la mortalité, etc., sont soumis aux influences des milieux non seulement sociaux, mais encore cosmiques. On a pu établir une relation, un rapport, entre ces phénomènes sociaux et les phénomènes cosmiques. Le caractère et les motifs, voilà en somme les deux facteurs qui produisent toutes les actions humaines. Toujours rhumain agit conformément à sa nature. Dans chaque cas particulier ses actions sont déterminées par Tinfluence causale des motifs. Toujours le choix tend vers ce qui agrée le plus. Mais il est plus ou moins discuté suivant le caractère individuel et le développement de la raison. Avec M. Debierrc, nous pouvons donc dire: la cause dernière du choix est le caractère, c'est-à-dire la personne, le moi — produit extrêmement complexe que rhérédité, l'éducation, les exemples, Texpérience, ont contribué à former — que carac-

térise bien plus la « façon de sentir » que Tactîvité intellectuelle elle-même. Les sentiments mènent Thomme plus que la raison.

Toutes les actions sont absolument déterminées par une multitude de facteurs. Une analyse attentive les fait partiellement connaître. La variabilité des facteurs et en quantité et en qualité montre la justesse de ce dire du D"" Pioger* : « 11 n'y a point une volonté humaine, il y a des volontés humaines ; il n'y a point une volonté de Pierre ou de Jean, mais il y a des volontés chez Pierre et Jean, variables suivant Tâge, Tétat de santé, les circonstances et les conditions de vie. »

Les phénomènes psychiques sont déterminés aussi rigoureusement que le sont eux-mêmes les phénomènes physiques et biologiques. A ce sujet, on me permettra de rappeler cette parole de Kant: « S'il était possible de pénétrer assez profondément dans la manière de penser de chaque homme et si* les moindres ressorts et toutes les circonstances influant sur cet homme étaient connus, alors on pourrait calculer exactement la manière d'agir d'un homme dans l'avenir, comme on calcule une éclipse de soleil ou de lune. »

Comme preuve de l'existence du libre arbitre, maints de ses adeptes apportent le raisonnement suivant :

Je suis libre de vouloir à ma guise. Ainsi, essayez

1 La Vie et la Pensée^ p. 183.

(le m'empôcher de vouloir quelque chose , et aussitôt je le voudrai. Mettez-moi audéti de sauter du haut d'une falaise sur la grève, et je sauterai, prouvant ainsi que je suis libre de vouloir ou de ne pas vouloir sauter.

Ainsi raisonnent les tenants du libre arbitre, sans percevoir l'analyse incomplète qui les conduit à ce raisonnement. L'opposition faite, le tléli porté constituent des motifs qui ont déterminé l'individu à une action... folle pour prouver une liberté non existante. Cette opposition aux motifs, appelée par Schopenhauer « le motif de contradiction », fut le grand argument sur lequel Jules Simon s'appuyait pour soutenir le libre arbitre. Il ne perçut jamais que cette contradiction est vraiment un motif déterminateur !

Quelques partisans du libre arbitre ont combattu le déterminisme par l'argumentation suivante :

« Donnez-moi un homme qui fait le profond philosophe et qui nie le libre arbitre. Je ne disputerai point contre lui, mais le mettrai à l'épreuve dans les plus communes occasions de la vie, pour le confondre par lui-même. Je suppose que la femme de cet homme lui soit inlidèle, que son fils lui désobéit et le méprise, que son ami le trahit, que son domestique le vole. Je lui dirai, quand il se plaindra d'eux : Ne savez-vous pas qu'aucun d'eux n'a tort et qu'ils ne sont pas libres de faire autrement? Ils sont, de votre aveu, Naussi invinciblement nécessités à vouloir ce qu'ils

veulent qu'une pierre l'est à tomber, quand on ne la soutient pas. N'est-il donc pas certain que ce bizarre philosophe, qui ose nier le libre arbitre dans l'école, le supposera comme indubitable dans sa propre maison et qu'il ne sera pas moins implacable contre ces personnes que s'il avait soutenu, toute sa vie, le dogme de la plus grande liberté? »

Ce raisonnement de Fénelon, M. Fabreguettes le reproduit, le fait sien S le considérant comme preuve de l'existence de la liberté volitive. On est vraiment quelque peu stupéfait de voir donner semblable argumentation comme une preuve de la liberté morale! Si notre « bizarre philosophe » suppose le libre arbitre dans sa maison et est contre à l'école, cela ne prouve pas du tout que le franc arbitre existe. Cette contradiction entre la théorie et les actes de notre « bizarre philosophe » démontre seulement son illogisme. Elle est une excellente démonstration qu'il n'accorde point ses actes avec sa doctrine, ce qui est fréquent, car la doctrine est surtout un produit de la raison, et les actes sont surtout le résultat des sentiments, du caractère. M. Fabreguettes fait erreur quand il répète après Fénelon : « Ne savezvous pas qu'aucun d'eux n'a tort?... » En effet, l'ami, le domestique ont tort d'agir comme ils ont agi. Et un déterministe ne dira pas : « Aucun d'eux

1 Société, État, Patrie, p. 217-218. -- Paris, 1897.

n'a tort ». Il dira : ils ont tort, mais ils n'étaient pas libres de faire autrement, puisque leur volition était déterminée. On peut avoir tort de faire une chose et cependant ne pas être libre de ne pas la faire. La mise à Tépreuve imaginée par Fénelon ne prouve pas la liberté morale de Tagent. Il peut agir comme le suppose Fénelon, et cela montrera qu'il était déterminé à agir ainsi par toutes les causes dont sa volonté est la résultante. L'argumentation de Fénelon et de M. Fabreguettes est donc vraiment enfantine et ne résiste point à la réflexion, à une analyse même rapide.

Pour certains, la preuve du libre arbitre réside en la nécessité de l'existence de la responsabilité morale. Substantiellement ils ont dit : Si tout est déterminé, la responsabilité morale ne peut exister. Or la responsabilité morale existe, donc tout n'est pas déterminé, donc le libre arbitre existe. Ce raisonnement était un pur sophisme. C'est en effet supposer comme certain ce qui a besoin d'être prouvé. La responsabilité morale, nous le verrons ultérieurement, repose sur le libre arbitre et n'existe pas si celui-ci n'existe pas. Elle ne peut donc servir à démontrer l'existence du franc arbitre. C'est une simple pétition de principe, sans aucune valeur démonstrative.

Maints adversaires du déterminisme ont vu dans les contrats et les promesses la preuve de l'existence de la liberté volitive. « En m 'engageant par contrat, je suis décidé à faire ce que je promets.

Au moment où je dois accomplir cet acte, je prouve ma liberté morale. » Voilà le raisonnement de ces tenants du libre arbitre. Ils ne perçoivent pas que la promesse faite, le contrat signé est un motif déterminant de laction et qu'ils ne sont pas libres de s'y soustraire. Mais alors, diront-ils, si nous n'accomplissons pas notre promesse, nous prouvons notre liberté. Non, car cette non-exécution n'est que le résultat d'autres motifs qui sont entrés en lutte avec le motif-contrat ou promesse. Dans ce conflit de motifs ils l'ont emporté, et l'individu n'était pas libre d'accomplir sa promesse. C'est une analyse insuffisante des actes et de leurs causes qui suscite une argumentation aussi faible.

Comme dernièrement encore le disait le professeur Bernheim*, « le libre arbitre absolu n'existe pas ». « En résumé, tout état psychique est invariablement lié à un état nerveux dont l'acte réflexe est le type le plus simple : voilà l'axiome psychophysiologique que l'on peut carrément poser aujourd'hui », dirons-nous avec le professeur Debierre. La vie psychique forme une série continue qui commence par la sensation et finit par le mouvement. A un bout il y a les sensations et les images liées à des états physiques ; à l'autre bout il y a les désirs, les sentiments et volitions liés à des états physiques. Entre les deux il n'y a

1 Rapport au Congrès de Médecine de Moscou, 1897*

point de terra incognita présentant d'autres rapports que ceux constatés dans les phénomènes naturels de tout ordre.

V. — Nous ne' connaissons que partiellement la multitude de facteurs dont la volonté est la ^résultante. Nous ignorons la puissance de chaque facteur, son degré d'intensité, la part qui lui appartient dans la genèse de l'acte. Quoi qu'il en soit de cette ignorance, il est un fait flagrant, certain, c'est que, dans la genèse de cet acte, il n'entre aucunement l'élément liberté. En aucun point du processus dont l'aboutissant est Tacte, nous n'avons trouvé le libre arbitre. Il est une illusion provenant d'une absence d'analyse ou d'une analyse superficielle du processus psychophysiologique qui aboutit à l'acte.

La seule liberté que l'humain possède, c'est celle d'agir suivant sa volonté, ses propres goûts, ses propres penchants, ses propres motifs. «C'est suffisant, a justement dit M. Manouvrier, pour que nous soyons libres. Quant à notre volonté, elle est elle-même un résultat déterminé par des composantes organiques et extraorganiques nullement indépendantes. »

Déjà Bayle, Hobbes, Voltaire et tant d'autres avaient dit que la liberté d'agir était la seule que nous possédions. Ils mettaient la liberté dans le pouvoir d'exécuter ce qu'on avait voulu. Rationnellement, ils démontraient que c'était là la seule

liberté possédée. Aujourd'hui par la méthode positive, on est arrivé à la même démonstration : L'humain ne possède pas la liberté volitive ; il possède la liberté d'agir.

Cette liberté d'agir, c'est la possibilité de traduire en acte une quelconque volition, si aucune entrave ne vient l'empêcher. C'est la possibilité de coordonner les mouvements de nos organes pour l'exécution d'un acte volontaire. Cette liberté d'agir est une propriété inhérente à l'individu et commune à tous.

VI. — Libre arbitre ou déterminisme ! Ce sont les deux seules thèses qui logiquement doivent être en présence. Sous l'examen, le libre arbitre s'effondre. Les découvertes des sciences biologiques ont mis à néant la liberté volitive. Et cependant cette illusion tient tant à l'esprit de l'homme qu'il a cherché par tous moyens à concilier son désir avec la réalité. Ne pouvant se résoudre à abandonner le franc arbitre, certains philosophes l'ont édulcoré, dilué, atténué au point parfois de le rendre méconnaissable et de retomber dans ce déterminisme qu'ils niaient.

Ainsi M. Fouillée, vaincu par l'évidence scientifique, avoue que la liberté morale n'existe pas comme puissance arbitraire de la volonté. Malgré cet aveu, il tente, suivi par M. Siciliani^, dedémon-

1 Le questioni contemporanee e la liberta morale.

trcr Texistence de la liberté volitive, comme idée force, tendant à sa propre réalisation. « L'homme n-est pas libre, mais il devient libre ^ » De cet essai d© -démonstration nous pouvons dire ce qu'en disait E, Ferri : « Ce ne sont, malgré le talent philosophique de l'écrivain éminent, que des jeux de mots, des théories fantastiques sous la surface verbale desquelles il n'y a rien de positif et de fécond 2. » C'est de la pure logomachie. La réflexion en montre le vide, l'inconcevabilité.

Pour M. Foyau^, le libre arbitre c'est le pouvoir de se déterminer soi-même à faire le bien, faire volontairement le mal étant chose impossible et Inadmissible. Il est difficile de comprendre ce que cela signifie, d'autant plus que bien et mal n'existent pas en soi, que les conceptions qu'on s'en fait varient suivant les individus.

M. Fulci^ admet une manière de liberté morale. Il la base sur ce que Schopenhauer a appelé « le motif de contradiction ». L'opposition aux motifs, lorsqu'elle peut vaincre les autres motifs, prouve, dit-il, le libre arbitre. Notre volonté est bien déterminée par des motifs. Cependant elle peut prouver sa liberté, dont nous avons la conscience intime, justement en s'opposant aux motifs « qui, du moins, n'ont pas une force irrésistible ». La

1 La Liberté et le Déterminisme,

2 Sociologie criminelle, p. 266, édition française.

3 Liberté morale. Paris, 188.

* Evoluzione del diritto pénale.

conception de M. Fulci n'est pas très claire. Pour lui, en effet, le libre arbitre est le pouvoir de démontrer notre liberté de volition! L'opposition aux motifs, base sur laquelle repose sa conception vague, est réellement un motif qui détermine l'individu! Alors la volonté se trouve toujours déterminée par des motifs, même quand elle s'oppose à des motifs. En somme, si l'on essaye de scruter l'idée de M. Fulci, on voit que sa théorie n'est qu'une représentation de la vieille théorie du libre arbitre, effet sans cause.

Ces essais de « repêchage » de la liberté volitive ayant piteusement échoué devant la critique, maints tenants du libre arbitre se sont rejetés vers de vagues et imprécises explications. Aucuns ont ainsi désigné l'énergie spéciale à chaque individu qui fait qu'il se développe d'une façon particulière, autre que la façon dont se développe un autre individu. C'est là du pur déterminisme, car cette énergie n'est qu'une manifestation de l'activité mentale déterminée par toutes les ambiances, comme nous l'avons vu ensemble. Certains, acharnés défenseurs de l'expression « libre arbitre » plus que de l'idée, l'ont considéré comme l'absence d'obstacles au développement de nos tendances, c'est-à-dire comme la liberté physique, ou, plus exactement, comme la liberté d'agir. C'est encore du pur déterminisme, puisque nous venons de voir que la liberté d'agir est la seule liberté que nous possédons, selon le déterminisme.

Quelques-uns, tout en maintenant Texistence du libre arbitre, Tout réduit plus ou moins notablement. Le D' Léo Warnots nie l'existence du libre arbitre absolu, Mais il admet un libre arbitre relatif, atténué, réduit. L'abbé de Baets est de la même opinion. « La liberté de Thomme n'est pas parfaite et absolue ; elle ne peut s'exercer sans une continuelle et importante intervention de l'organisme, dont les opérations se développent d'après les lois fatales qui régissent la matière*. » 11 y a dans l'homme des mouvements qui échappent au libre arbitre. 11 y en a d'autres sur lesquels il a une influence indirecte. Le libre arbitre n'est pas l'excitateur de tous les actes ; beaucoup commencent sans son ordre. Toutefois il peut inhiber les mouvements commencés. La vieille Scolastique l'a dit : Le libre arbitre n'exerce pas sur l'activité humaine un pouvoir despotique et absolu, mais seulement un pouvoir de gouvernement 2. En somme, le libre arbitre est, dans cette conception, une entité ayant une existence en soi. Il agit sur l'individu par le moyen de l'organisme matériel, soumis à l'influence d'une multitude de causes. Le libre arbitre se trouve donc atténué par ces causes. Il ne peut s'exercer entièrement, en son absolu. Il a, par contre, une influence partielle sur certains actes, dans certains cas. L'homme

1 Les bases de la morale et du droit.

2 De Baets, V École d* anthropologie ciHminelle, p. 44-47. — Gand, 1893.

a donc relativement la liberté volitive. L'abbé de. Baets cherche à concilier la science et la révélation, le dogme catholique. Sa conception oblige à concevoir une entité immatérielle, ne subissant aucune influence, choisissant sans motif. Elle revient en fin de compte à la conception intégrale du libre arbitre, puisque son atténuation ne provient que de Toutil dont il se sert pour se manifester. Le musicien peut être parfait; si son instrument est mauvais, il jouera mal. Le libre arbitre réduit, atténué, revient à la théorie du libre arbitre intégral. Nous avons montré au cours de ces leçons que le libre arbitre était en contradiction avec la science, qu'il était réellement inconcevable.

Pour quelques-uns la liberté consiste dans la conscience que nous avons des causes de nos actes. Plus nous avons conscience des causes de nos actes, plus nous en sommes responsables. C'est la téléologie sociale qui a conduit des philosophes à voir la liberté morale dans la conscience des causes de nos actes. Estimant nécessaire qu'il y ait une responsabilité morale, ils en ont conclu qu'il fallait une liberté morale, et cette liberté ils l'ont basée sur la conscience de nos actes. Il résulte de là que le libre arbitre est relatif, plus ou moins complet, suivant que la conscience est plus ou moins entière. 11 n'est même jamais entier, car rien ne prouve que nous ayions une connaissance complète des causes de nos actions. Cette liberté morale

reposant sur la conscience n'a de commun que le nom avec le libre arbitre classique. Avoir conscience des causes des actes ne prouve pas la liberté de vouloir ces actes. L'homme sait les causes qui le font agir, mais il ne peut pas ne pas obéir à ces causes. Ses volitions sont déterminées par des causes dont il a conscience. Elles ne sont donc pas libres. Il ne possède pas la liberté volitive. Qualifier de liberté morale la consciencedes causes, des actes, est une erreur de terminologie qui conduit à des conceptions erronées. C'est vraiment un pseudo-libre arbitre créé pour soutenir une pseudoresponsabilité morale.

Afin de maintenir l'existence du libre arbitre, M. Bergson a nié qu'il y eût des causes dans le monde moral. Entre l'action et les sentiments qui y poussent, il n'y a pas de relation. 11 y a seulement une apparence de rapport. Aucun fait d'observation ou d'expérimentation ne vient prouver la thèse de M. Bergson. C'est une pure hypothèse sans base rationnelle, contraire à la logique et dont le seul but est de permettre le fondement de la responsabilité morale. Logiquement, rationnellement, on est autorisé à unir par un rapport de cause à effet les actions et les sentiments et les raisons et les sensations. Tous les phénomènes prouvent cette liaison, et c'est errer que de supposer ce qui est en contradiction flagrante avec les faits.

On a prétendu que l'inexistence de la liberté

volitive était la négation des libertés civiques (liberté religieuse, liberté d'expression de la pensée, liberté d'association, etc.). C'est une erreur provenant d'une insuffisance d'examen. Les libertés civiques sont des états de relation entre des humains vivant en collectivité. Quels que soient ces états, les humains n'en seront pas moins déterminés par tous les milieux internes et externes. On conçoit donc qu'une forme quelconque de ces états peut exister, bien que la liberté volitive n'existe point. Ces états sont effets des humains en même temps qu'ils sont un des facteurs dans la détermination des êtres. Suivant l'ensemble des conceptions des hommes vivant en collectivité, ces libertés civiques existeront à un plus ou moindre degré de développement. Elles sont donc résultantes des conceptions humaines, elles-mêmes déterminées.- D'autre part, suivant les conditions variables de ces libertés civiques, les humains seront déterminés. Je veux dire que ces libertés civiques font, comme les autres conditions sociales, partie du milieu social. Donc elles sont parmi les composantes dont la résultante est l'individu. En conséquence, l'inexistence ,^ de la liberté morale n'entraîne pas la suppression des libertés civiques.

Elle n'entraîne pas davantage la destruction de t^ la personnalité, de l'individualité. Au contraire. En effet, la personnalité est l'ensemble de toutes les qualités particulières à un individu, le diffé-

renciant des autres individus de mftme espèce que lui. Jean a des différences dans le caractère, l'intelligence, dans l'activité mentale en un mot, qui le distinguent de Pierre, lui-même distinct d'André. C'est l'ensemble de toutes ces qualités spéciales à Jean qui constituent son individualité. C'est cette particularité de ces qualités qui font que l'individualité de Jean dififère de celle de Pierre. Ces dififérenciations entre les êtres sont résultantes de toutes les ambiances ancestrales, cosmiques, sociales. Aux influences des milieux chaque humain réagit diversement. C'est à cause de ces variations de réaction qu'il y a des difi'érences entre les hommes, qu'il y a des personnalités et des individualités. Elles sont la résultante de toutes les conditions mésologiques : celles qui ont agi sur toute la série ancestrale ; celles qui ont entouré l'être depuis sa naissance ; celles qui Tentourent actuellement. L'individualité n'est pour un être que la résultante des milieux ancestraux, cosmiques, sociaux. Elle ne peut exister qu'à la condition que le déterminisme soit la vérité.

On a objecté au déterminisme sa conséquence fatale : c'est que Têtre humain devenait ainsi un automate. Cela est parfaitement vrai. L'individu est déterminé. 11 est comme il devait être. Il est comme il ne pouvait pas ne pas être, toutes conditions étant données. 11 est donc bien un automate, ainsi que l'ont ditLeibnitz, Spinoza, Stuart Mill. Mais ce n'est pas une objection, c'est une

constatation. Ce n'est pas parce que le déterminisme automatise l'individu qu'il faut nier le déterminisme. Une doctrine est vraie ou fausse, indépendamment de ses conséquences. Nous avons* vu que le déterminisme était l'expression de la vérité scientifique. Ce n'est pas parce que cette doctrine automatiserait l'homme qu'elle deviendrait fausse.

Donc l'individu est absolument un automate.

Mais il est un automate qui se différencie de maintes autres machines. En efifet, il est un automate dont nous ignorons des ressorts parmi l'ensemble de ceux qui le font agir. A un examen superficiel, l'homme ne nous semble pas un automate comme une locomotive, par exemple. Pour cette dernière nous connaissons toutes les causes qui la font se mouvoir. Nous savons qu'elle ne peut pas ne pas se mouvoir, ces causes étant données. En apparence, il n'en est pas ainsi pour l'homme, car nous ne connaissons pas toutes les influences qui agissent sur lui. Beaucoup d'entre elles nous échappent. Aussi ne pouvons-nous prévoir avec certitude les actions des humains. Et il en est résulté qu'on en a déduit faussement que l'homme n'était pas un automate. Rappelons encore avec Kant que, si nous pouvions connaître toutes les causes, internes et externes, déterminantes de l'individu, nous pourrions en toute certitude prévoir les actions humaines comme on connaît par avance les mouvements d'une loco-

motive. Cet automatisme certain des êtres humains n'implique pas l'exclusion de l'individualité. Chaque être est un automate diflerent, car il réagit différemment à toutes les influences des ambiances. Plus les individus deviennent complexes, ' grâce à la division du travail et à la spécialisation des organes et des fonctions, plus les individualités se prononcent. En efl'et les réactions aux influences mésologiques se différencient de plus en plus. Les automates deviennent de plus en plus complexes et paraissent de moins en moins être automates.

Les défenseurs du libre arbitre ont conclu de cet automatisme humain : l'individu sachant qu'il est un automate, sachant qu'il ne pouvait pas ne pas agir comme il l'a fait, toutes conditions étant données, l'individu, disent-ils, ne réagira plus. C'est l'idée de sa liberté morale qui le faisait résister aux impulsions. De même que l'idée de l'intelligence possédée influence la conduite de l'individu, de même elle est influencée par l'idée de la liberté volitive. Cela n'est pas douteux. 11 n'est pas douteux non plus que l'idée du déterminisme agira sur la détermination des actes. Cette action sera-t-elle mauvaise, comme le prétendent les adeptes du franc arbitre? Elle peut l'être; elle peut ne pas l'être. Cette nuisibilité ou non de l'affirmation du déterminisme dépendra de l'éducation, je veux dire des conceptions que l'enseignement oral ou exemplaire fera naître ou développer

dans les cerveaux humains. Ici nous n'avons pas \' à nous étendre sur les modifications que Téducatioii, rinstruction doivent subir, étant donné que le déterminisme est la vérité scientifique. Ce serait affaire d'une pédagogie rationnelle, scientifique. Il nous suffira de signaler une des conséquences nécessaires du déterminisme : L'humain est modifiable en fonction des influences des milieux externes. Les variations de ces ambiances font varier l'homme. On comprend donc que toute amélioration des connaissances humaines, des conditions de bien-être peuvent améliorer et améliorent certainement les humains. Les modifications de l'industrie, du commerce, des habitudes, des mœurs, des institutions, des lois, sont autant de causes pour modifier les hommes. La connaissance du mode d'action des milieux internes et externes sur les hommes, pris individuellement ou collectivement, constitue réellement les sciences biologiques, psychologiques, sociologiques. Sans les influences de ces ambiances, pas de sciences. La liberté volitive rend impossible et absurde complètement toute science sociologique. Avec le libre arbitre tout n'est qu'un vaste chaos désordonné et inordonnable.

L'idée du déterminisme, loin de nuire à l'individu, lui sera une idée-force favorable, si l'on y approprie l'éducation, l'instruction. Une tolérance réciproque entre les humains, la prévention des sentiments et des passions par une hygiène appro-

priée remplaceront — le déterminisme étant admis par tous — l'intolérance, la répression des sentiments et des passions, fruits nécessaires du libre arbitre.

Quelques adeptes du libre arbitre, entre autres MM. Brunetière, H. Béranger, considèrent l'inaction, le non-agir, comme une conséquence nécessaire du déterminisme. L'individu n'était pas libre de vouloir ou de ne pas vouloir. Alors les « âmes » se décourageaient. En elles était tué le sentiment de l'effort, et fatalement elles étaient amenées au dilettantisme moral, et de là à régotisme,au culte du moi, comme unique fin. Le déterminisme n'a pas nécessairement, fatalement, inéluctablement cette conséquence. L'homme est une résultante d'une foule de conditions les unes connues, les autres inconnues. Suivant ces conditions, il est énergique ou sans volonté, fier ou vil, fort ou faible. L'une de ces conditions est l'idée que l'individu a du déterminisme universel. Tout phénomène est effet de causes multiples ; tout phénomène est cause d'effets divers. Tout est à la fois cause et effet. Lorsqu'un individu a conscience qu'il est déterminé, il a aussi conscience qu'il détermine. Il est effet, certes; mais il est cause non moins certainement.

Le déterministe sait cela de science certaine.

Donc la conséquence du déterminisme ne peut pas être fatalement le non-agir. Cette doctrine peut amener Pierre à. se décourager, à ne plus

vouloir faire d'efforts. Mais cela se réalise seule-"~^ ment parce que toutes les autres conditions, dont Pierre est l'ensemble concourent, à ce résultat. La môme doctrine du déterminisme conduira Jean à une action intense, à un effort permanent, parce que toutes les autres conditions déterminatrices de Jean concourent à cet effet. Même logiquement, l'idée du déterminisme universel provoque à l'effort continu, car l'individu sait que ces efforts auront nécessairement^ inéluctablement des effets. Il sait qu'en agissant il produit des phénomènes qui seront causes d'autres phénomènes, et ainsi de suite.

Certains ont pensé objecter au déterminisme divers phénomènes psychiques : remords, conscience dans le sens métaphysique, hésitation, dé- ' libération. La théorie du déterminisme ne serait ébranlée par l'existence de ces faits « que si ces phénomènes, écrit M. Paulhan, ne pouvaient pas être amenés par un mécanisme psychologique oii nulle pièce n'échappe à la loi de causalité. Or rien ne prouve qu'il en soit ainsi. Si je délibère, par exemple, c'est que j'ai des raisons pour délibérer, et ce sont précisément ces raisons qui me déter- . minent à délibérer, avec d'autres causes peut-être. On peut très bien ramener le remords à des lois psychologiques très connues et qui n'impliquent , aucune rupture de la trame des phénomènes. »

Le déterminisme exclut nécessairement Texis- / tence dans l'être de quelque chose d'immatériel.

Il n'est pas en contradiction avec certaine forme du déisme, mais il est en opposition avec le spiritualisme. Aucuns y ont vu la preuve que c'était une doctrine fausse, car elle serait en contradiction avec les phénomènes entrés depuis peu dans l'orbe des examens scientifiques. Je veux parler de tous les phénomènes désignés sous les noms d'occultes, de spiritistes, etc. C'est là une objection qui ne porte point. Ces phénomènes, si tant ' est qu'ils existent, ne sont pas en opposition avec le déterminisme. C'est l'explication que certains donnent de ces phénomènes qui se trouvent en opposition. Mais rien n'a encore prouvé — et nous ne pensons pas que rien puisse prouver — qu'il y a, en ces phénomènes, immatérialité. Si réellement ils existent, ils sont explicables et concevables par l'hypothèse purement matérialiste d'un mode nouvellement constaté de la matière.

Le déterminisme a pour conséquence d'exclure le mérite et le démérite. En efifet, l'individu étant déterminé, c'est-à-dire étant comme il ne pouvait pas ne pas être, toutes conditions étant données, il s'ensuit nécessairement qu'il n'a aucun mérite ou aucun démérite à agir comme il le fait. // ne pouvait pas ne pas le faire. Cette non-existence du mérite et du démérite a pour conséquence l'irresponsabilité. Nos dernières leçons seront consacrées à cette grave question de la responsabilité.

Des conséquences nécessaires du détermi-

iiisme (ni mérite, ni démérite, irresponsabilité, automatisme), il résulte que l'acceptation de cette doctrine philosophique modifie les principes sur lesquels repose la forme sociale contemporaine.- Au lieu de se baser sur la récompense et le châtiment en un monde futur, la morale devient purement utilitaire et égoïstique. Par suite^ elle atteint le plus haut degré connu (T altruisme. Elle n*a aucune autre sanction que le plaisir ou la peine qui en résulte immédiatement ou médiatement pour l'agent. Mœurs, coutumes, institutions tendent à prévenir et non à réprimer. A Tempirisme de la thérapeutique sociale actuelle succède rhygiène raisonnée, méthodique des individus et des collectivités. Tout est cause et effet. Rien ne s'accomplit sans retentir plus ou moins sur toutes les ambiances, sur tous les individus. Aussi il y a intérêt direct certain à connaître ces causes et ces effets. Aussi cette connaissance, croissant de plus en plus, conduit à Tordonnation, à la régularisation des formes sociales dans le sens le plus favorable aux individus, composantes de ces collectivités. La constatation que le déterminisme est la vérité scientifique permet de diminuer sans cesse la part pathologique dans l'individu et dans la société. On peut entrevoir le temps où cette part ne sera plus qu'une infime, qu'une monstrueuse exception. 11 aurait fallu des heures pour montrer et exposer les conséquences individuelles, psychologiques et sociales qui ré-

sultent de cette vérité scientifique : le déterminisme est le rapport constant unissant tous les phénomènes. Ici nous ne pouvions que vous les indiquer à larges traits.

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