VI PRÉFACE
autres manifestations du crime, manifestations plus graves que les précédentes, mais ne paraissant pas telles, parce que notre habitude à les voir perpétrer nous empêche de concevoir combien elles sont nuisibles. Chacun peut s'en convaincre en parcourant les journaux, les revues de toutes natures, en lisant les œuvres des sociologues de toutes les opinions. De là résulte que la généralité des criminalistes étudient ce que je puis qualifier de crime exceptionnel. Les crimes monstrueux les intéressent, et ils en examinent les auteurs, déduisant de cette étude des considérations anthropologiques ou sociologiques qu'ils veulent appliquer à la généralité des criminels. C'est ainsi queLombroso a établi son type d'homme criminel en se basant sur les quelques dizaines, centaines ou môme milliers d'individus juridiquement criminels qu'il a observés, mensurés dans les prisons. Comme terme de comparaison, il observait, mensurait des individus dits honnêtes ^ Or qui prouve que ces individus juridiquement honnêtes n'étaient pas des antisociaux au premier chef? Evidemment rien. Or, comme l'observation des phénomènes sociaux montre la fréquence des actes
1 Une série de ceux-ci est constituée par les soldats morts à Solférino ! Lombrosô a considéré ces sujets comme normaux, honnêtes. La mensuration de leurs crânes lui a servi de point de comparaison 1!
PRÉFACE Vil
antisociaux et, par suite, le grand nombre de leurs auteurs, on peut établir, sans erreur probable, qu'une bonne partie des honnêtes gens examinés par Lombroso ou ses élèves, comme termes de comparaison, ne peuvent pas en servir, parce qu'ils sont eux-mêmes antisociaux. La population des prisons et des bagnes, pour un analyste profond de la société, ne paraît pas plus antisociale que ne Test une bonne partie de la population libre. Un aliéniste criminaliste, M. Marandon de Montyel, n a-t-il pas écrit : « Chacun de nous porte en son cerveau un criminel qui sommeille et dont le réveil dépend en partie de sa léthargie, en partie du degré de l'excitant, de sorte que le délinquant de demain, selon les circonstances, sera peut-être vous, peut-être moi ^ » M. Marandon donne au terme criminel la signification qui, plus exactement, s'applique au monstre du crime. Combien alors cette pensée est plus vraie, si le mot criminel signifie auteur d'acte antisocial. On peut même dire dans ce cas que le criminel ne sommeille pas dans le cerveau, mais qu'il y est fort bien réveillé. « Il résulte de cet aperçu que les conclusions anthropologiques ou sociales que les criminalistes tirent de leurs études des statistiques judiciaires
' Archives d'anthropologie criminelle, 1892.