‹ Deux années au BrésilChapitre 12 sur 16 · LES RIVES ET LES RIVERAINS RU RIO MADEIRA · texte numérisé non relu

LES RIVES ET LES RIVERAINS RU RIO MADEIRA

Les Indiens du Bas-Madeira. — Mundurucus et Araras. — Les portraits interrompus. — - Le capitaine Joao. — Un jeune homme bon à marier. — Un nouveau tour de Polycarpe. — Croyances et coutumes des Indiens. — Les devins. — Le curare et les vieilles femmes. — La sarbacane. — Retour. — Maoes.

Je commençais à trouver que le temps se passait et que les photographies ne me suffisaient pas. Les rives du fleuve étaient presque toujours inabordables. 11 me fallait des Indiens, et nous ne trouvions plus personne. Les vivres diminuaient, et pas

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moyen de les remplacer. Enfin, un terrain solide, s’étant présenté, nous l’accostâmes.

A peine étions-nous descendus que nous entendîmes des chiens aboyer. Ils appartenaient à une malloca , habitation d’une tribu de Mundurucus. Cette malloca, ainsi que celles dans lesquelles je suis allé depuis, était construite comme les autres cases, mais bien plus grande. Des cloisons faites, comme les murailles, les portes et les toitures, en feuilles de palmier, y séparaient les familles. Chaque compartiment avait un foyer en pierre, des nattes, des hamacs, un mortier et un pilon pour la farine de manioc; des arcs et des flèches étaient accrochés dans les coins.

Forcé de me servir de Polycarpe et du garde, je les envoyai demander si l’on pouvait acheter quelque chose, et j’appris que c’était à peu près impossible. J’avais peint à Canoma un Indien de la tribu; je montrai cette étude à tous ceux qui étaient autour de nous. Il fallait voir les gestes que faisaient ces bonnes gens : ils regardaient derrière le papier, ils le touchaient, en répétant un mot que je ne comprenais pas. Les femmes, les jeunes filles n’osaient approcher, et quand j’allai à elles, toutes se sauvèrent.

J’accrochai mon portrait à un tronc d’arbre, et je puis dire que cette fois j’eus un grand succès, si bien que le chef de la tribu, un pauvre vieillard malade , voulut voir à son tour la merveille , et vint appuyé sur son fils. Nous nous donnâmes une

poignée de main ; j’envoyai chercher une bouteille de cachasse. Le garde, chargé de l’apporter, en but un peu en chemin, mais je me gardai bien de m’en apercevoir. Il avait pris son shako et le reste de son fourniment. 11 était loin de se douter qu’il me servait en se présentant ainsi devant le chef, que je crois avoir entendu qualifier de cacique.

Le vieux cacique.

J’offris de plus au vieillard deux colliers de perles bleues et un bout de tabac, pour une heure de séance. L’affaire fut conclue. On accrocha le hamac du malade à deux arbres en face de celui où brillait le portrait exposé. 11 s’y assit, les jambes pendantes, et sous les yeux de tous je peignis le nouveau chef-d’œuvre au milieu d’un silence solen-

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nel.Tous les cous étaient tendus, personne, je crois, ne respirait. Au second plan se voyaient quelques jolies têtes de femmes, et au dernier Polycarpe- Méphistophélès, faisant contraste avec ces bons Mundurucus.

Ayant ainsi gagné la confiance de ces sauvages, nous achetâmes de la farine et du poisson; je les payai avec des hameçons et du tabac.

J’avais aperçu dans les arbres du voisinage des oiseaux assez beaux, je me décidai à planter là ma tente pour cette nuit. Le sable, au bord de l’eau, était fin et sec; depuis longtemps je n’avais dormi à terre; je me sentais à mon aise chez ces pauvres sauvages. Les moustiques n’étaient pas trop incommodes; je fis seulement apporter mon manteau; j’avais mes armes. J’envoyai mes hommes finir leur journée où ils voudraient, et je m’étendis douillettement sur ce lit moelleux, contre lequel j’aurais bien voulu échanger ma natte et mon bateau.

Une vieille Indienne m’apporta un coui plein de bananes; mon régime ordinaire me rendait plus précieuse encore cette nourriture fraîche, et j’y fis honneur.

Je dormis jusqu’à minuit : la lune me donnait en plein sur le visage. En m’éveillant, il me sembla voir s’enfuir plusieurs individus. Je me levai à la hâte, et prenant le même chemin que les fuyards, je dépassai le dernier et me trouvai en présence d’une femme qui paraissait avoir grand peur, mais aucune intention hostile. La pauvre créature avait

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sans doute, ainsi que ses compagnes, voulu voir de près, au clair de la lune, comment était fait un homme blanc, n’osant pas le regarder en présence de ses maîtres; car la femme indienne est bien réellement l’esclave de son mari et fait le plus souvent les corvées les plus dures.

Femme et enfant mundurucus

Je retournai à mon lit de sable, et au point du jour, pendant que mes compagnons portaient dans le canot tout ce qui était nécessaire, qu’ils buvaient de l’assayi et emmagasinaient des oranges et des bananes, je me glissai dans un sentier et je tuai un de ces oiseaux qui m’avaient séduit la veille.

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J’allai ensuite serrer la main du bon chef et je repris le cours de ma navigation.

Bien des journées se sont passées à peu près comme celle que je viens de décrire. Malheureusement je ne pouvais pénétrer dans ces bois où personne n’avait posé le pied, où j’étais probablement le premier à tenter de me frayer un chemin à l’aide de mon sabre. Il m’arrivait cependant de trouver quelques éclaircies. Dans une de ces rares excursions, je manquai un serpent de vingt pieds de long et je blessai légèrement un coati, qui vécut huit jours sur mon canot. Sa mort augmenta nos provisions de bouche, qui s’en allaient avec une rapidité effrayante. Parfois j’entrais dans une habitation, je montrais le portrait des chefs, je proposais un prix en tabac ou en colliers, je choisissais une tête tatouée, et je peignais une heure ou deux.

Si la chaleur m’accablait soit dans ma tente, soit dans le canot, sans m’inquiéter des caïmans, dont je connaissais maintenant les habitudes, j’imitais les Indiens, qui restaient le plus souvent accrochés au canot. Je me familiarisai tellement avec ces dangereux nageurs, que j’en ai vu souvent, sans la moindre appréhension, à une cinquantaine de pas de l’endroit où je me baignais, se glisser doucement en pêchant dans les herbes aquatiques.

Quand le soleil était bas, je faisais pousser le canot du côté déjà enveloppé par l’ombre des grands arbres; je dessinais ce qui se déroulait sous mes yeux. Puis je m’asseyais sur mon toit, je jouais avec

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mes singes; je tuais tantôt un martin-pêcheur, tantôt un héron, quelquefois un singe. La nuit venue, je tirais dehors mon manteau, ma natte et ma tente, et le lendemain, après m’être réchauffé et avoir séché la rosée de la nuit, je recommençais.

Mais peu à peu ma santé s’altérait, ne mangeant

Les caïmans.

presque plus et buvant beaucoup d’eau; je me sentais quelquefois bien faible, si faible que je passai plusieurs jours sans travailler. Déjà plusieurs fois j’avais éprouvé une sorte de lassitude provenant de la monotonie de ma vie. Enfin, comme depuis la correction que j’avais si justement administrée, un

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seul geste suffisait pour me faire obéir, je fis entrer le canot dans un bras de rivière qui se jetait dans le Madeira.

La végétation, au bout de quelque temps, avait subi de bien grands changements. Les arbres étaient immenses ; un jour à terre je mesurai un tronc brisé : il avait en diamètre cinq fois la longueur de mon fusil. Les palmiers, que j’avais toujours vus minces et élancés, avaient pris des proportions gigantesques. De tous côtés, de grands oiseaux de proie faisaient entendre leurs cris rauques et aigus. Un aigle à tête blanche vint payer son tribut et augmenter mes richesses. J’eus beaucoup de peine à le préparer; car, Payant tiré au vol, il était tombé dans la rivière et avait, en se débattant, endommagé son plumage.

Sur ces bords tous les arbres formaient, comme les mangliers, les plus étranges enlacements avec leurs racines.

Cette rivière, dont je n’ai pu savoir le nom, devait, quand ses eaux étaient hautes, être fort dangereuse : tous ses bords étaient emportés et la couvraient de débris.

Nous entrâmes un jour dans un grand lac, et nous découvrîmes au loin un amas de cases. A notre approche, tous les hommes vinrent sur le bord de l’eau, et je les vis s’asseoir en nous attendant. On ne pouvait méconnaître la tribu dont ils faisaient partie. On m’avait donné à Manaos des renseignements que je n’avais pas oubliés. Je savais

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que les Mundurucus se peignaient la figure d’un bleu verdâtre, qu’ils se traçaient une ligne partant de l’oreille et passant sous le nez pour aller rejoindre l’autre. Ce n’était pas du tatouage, mais une entaille très-profonde, puis des dessins sur le cou,

Femme mundurucue.

la poitrine et les bras. Le bon vieux chef était ainsi. Je savais également que les Araras se contentaient de se peindre un croissant passant du menton aux deux joues et allant se perdre près des yeux.

Je reconnus de suite que nous étions chez eux,

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d’autant plus facilement que celui qui me parut le chef avait, outre le croissant tatoué, des plumes dans le nez, d’autres plantées dans des trous audessus de la lèvre supérieure, plus une au-dessus du menton.

Indien arara.

Là, comme chez les Mundurucus, à l’aide du tabac et des perles, je décidai quelques Indiens à se laisser peindre, entre autres le chef.

Cependant, j’avais déjà fait une remarque, et, malgré moi, je me vis forcé d’y revenir de nouveau. Un jeune Arara, tout disposé à me servir de

Chef

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modèle, ne se retrouva plus quand j’eus préparé ma palette; on le chercha partout, il avait disparu. Ce fait se renouvela le lendemain. J’avais fait de grands projets, entre autres celui de peindre sur place un tableau que je terminerais plus tard. Je rêvais avec complaisance cet intermède à cette vie

Femme arara.

sur l’eau qui devenait fatigante. A terre on pourrait se procurer des fruits, des poules qu’on échangerait contre du tabac; le poisson frais ne manquerait pas; je pourrais passer dans ce lieu une quinzaine de jours , et ce temps bien employé serait plus fécond qu’un mois de navigation. Mais quand je

voulus mettre mon projet à exécution, mes modèles s’enfuyaient dans les bois, et je voyais sur chaque figure un air de méfiance qui finit par éveiller la mienne. Le caractère indien m’était trop bien connu pour que j’hésitasse sur le parti à prendre. Je fis rentrer tout mon monde à bord sous un prétexte quelconque, et quand la nuit fut venue, je fis pousser au large.

Pendant que les rameurs se préparaient, j’étais resté debout sur l’arrière, mon fusil d’une main, mon revolver de l’autre.

Une heure après, tirant ma natte et mon manteau, je m’étendis dessus, tranquillement en apparence , mais le cœur bien oppressé ; car au chagrin de voir avorter mes projets d’artiste, se joignit immédiatement le soupçon que cet éloignement subit des Indiens, à me servir de modèles, après s’y être prêtés d’abord volontairement, pouvait bien être le résultat des machinations de mes gens, hommes ignorants, poltrons et perfides, qui, pour me décourager ou me nuire, me représentaient aux Indiens comme un être malfaisant.

Puis, les souvenirs du bain des caïmans et du piège tendu dans le sable mouvant, brochant sur le tout, je passai du découragement à l’irritation, et je ne songeai qu’à lutter de ruse et de dissimulation avec mes compagnons.

Quand je me laissais aller au courant, tout allait bien. Or, dans cette circonstance, où nous allions rentrer dans le Madeira, mes Indiens ignoraient si

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nous continuerions ou non le voyage; dans le doute, j’ai vu de mes yeux un phénomène bien inattendu : je les ai vus sourire.

Mais lorsque nous débouchâmes de la rivière,, que je fis mettre le cap à l’ouest et orienter la voile, — car le vent nous favorisait pour remonter le cou-

Indien arara.

rant, — le sourire avait disparu. J’avais le cœur serré en me voyant obligé de recourir à la force chaque fois que je demandais une chose qui ne convenait pas à tout le monde. Alors je me levais, je me donnais l’air le plus féroce possible, tenant à justifier l’honneur qu’ils me faisaient de me

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craindre, subjugués soit par ce respect naturel que les gens de couleur ont pour les blancs, soit par la nature même de mon travail, auquel ils attachaient sans doute une influence magique (je reconnus plus tard combien la dernière supposition était fondée). Enfin, j’avais profité de leur crainte superstitieuse, et cette fois, si contrariés qu’ils fussent de remonter le fleuve, aucun d’eux n’avait bougé.

La première plage où nous abordâmes était composée d’un sable si fin, que je donnai l’ordre d’y camper, et de porter mon manteau à terre. Après avoir couru un quart d’heure, je revins avec la nuit, qui avait remplacé presque subitement le jour. Je me déshabillai complètement, m’étendis et me roulai dans le sable, laissant aux autres la liberté de s’arranger à leur guise. Je fus réveillé par leurs cris; ils avaient, pendant mon sommeil, profité d’un brillant clair de lune pour chasser aux tortues. L’un deux en avait blessé une, qui s’enfuyait, tout près de moi, du côté du fleuve, et bien plus vite que ne le font celles de nos rivières. J’avais déjà vu à Manaos comment on les arrêtait quand, par mégarde, on les laissait se remettre sur leurs pattes. Plusieurs fois la grosse Phylis m’avait donné ce spectacle sous ma fenêtre, et j’avais admiré comment elle les retournait lestement et sans paraître y mettre le moindre effort. Je ne fus pas aussi heureux : car à demi éveillé et sans doute fort maladroit, quand je me baissai pour faire cette manœuvre, je me sentis soulever et je tombai à la

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renverse dans un sable si mou, que j’y laissai une forte empreinte de mon individu, fort humilié alors d’être vu dans une position si ridicule. L’Indien arrivait au pas de course, et, plus adroit que moi, il retourna la tortue, qui déjà était à moitié dans l’eau.

Le lendemain, dès que j’eus fait quelques clichés et pris un bain, nous continuâmes notre route, et au premier endroit propice on s’arrêta pour faire cuire la tortue.

A quelque temps de là, près d’une plage où nous nous arrêtâmes, il y avait un canot, mais personne dedans. D’où pouvait-il venir? On ne voyait nulle part trace d’habitation. Bientôt sortit d’un sentier un vieil Indien armé d’un fusil. Il avait attaché autour de son corps, en forme de baudrier, une liane à laquelle pendaient une douzaine d’oiseaux et un très-petit singe. Il parut fort surpris de nous voir dans un lieu où certainement n’affluaient pas, d’habitude, les visiteurs.

Depuis quelque temps je ne savais pas où nous étions, et comme mes Indiens n’étaient pas plus renseignés, j’avais pris mon parti là-dessus. Je fus donc bien content, je l’avoue, quand cet homme nous demanda en portugais qui nous étions et ce que nous allions chercher. Les Indiens rencontrés en dernier lieu 11e connaissaient pas cette langue; ils s’entendaient dans un idiome nommé lingoa gérai, dérivé de la vieille langue des Guaranis, et dont je 11e savais pas un mot. Mon vieil Indien,

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décoré du nom de Joao et du titre de capitaine, avait autrefois habité un lieu nommé Abacatchi, sur un bras du Madeira; il était le chef d’une petite peuplade à quelques lieues de l’endroit où nous nous trouvions. C’était une bonne fortune sur laquelle je ne comptais presque plus.

Je le fis entrer dans mon canot, on amarra le sien à l’arrière, et je commençai mes bons rapports avec lui par l’infaillible libation de cachasse, dont il m’avoua n’avoir pas bu depuis longtemps. Il me fit espérer que nous trouverions à acheter quelques provisions dans sa tribu ( notre farine et notre poisson sec étaient à peu près finis); je devais pouvoir aussi m’y procurer du coton. Le mien était épuisé et la filasse qui me restait n’était pas assez fine pour préparer les petits oiseaux.

Il n’attendit pas que je le priasse de poser, après avoir vu mes portraits et celui du cacique qu’il connaissait; bien au contraire, il s’offrit à me prêter sa tête aussitôt que nous serions arrivés. J’acceptai, par calcul, car cette vieille tête n’avait rien de pittoresque; mais il fallait me la rendre favorable.

Je lui montrai toutes mes études et je le priai de dire d’avance aux hommes et aux femmes de sa tribu de n’attribuer ce que je faisais qu’au seul désir d’emporter dans mon pays la figure des gens que j’aimais. Je lui expliquai autant que possible les mystères de ma boîte de photographie. Il voulut toucher à tout, et je ne pus l’empêcher de mettre ses doigts sur un cliché, qu’il détruisit en

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partie. Je fis devant lui, tout en remontant le fleuve , le dessin d’un palmier qui penchait sur l’eau. Enfin, quand nous arrivâmes, nous étions d’autant meilleurs amis, qu’à l’exhibition des choses merveilleuses que je possédais et de ce que je savais faire, j’avais ajouté la préparation du petit singe tué par le ca-

Le père de Zarari.

pitaine, en ayant toutefois bien soin d’expliquer à celui-ci le danger de toucher au savon arsenical.

Si on a bien compris le dégoût que m’avaient inspiré mes compagnons, on 11e sera pas étonné du bonheur que me donna cette rencontre imprévue.

Mon nouvel ami descendit le premier de mon

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canot, et je le vis s’éloigner en montant un sentier très-escarpé ; il allait prévenir sa tribu : c’étaient encore des Mundurucus. Ces braves gens ne m’inspiraient aucune crainte; toutes les fois que j’étais allé chez eux j’avais pensé ainsi.

Comme j’avais parlé au capitaine Joao de mon

L’Indien Zarari.

désir de peindre surtout des hommes tatoués, il revint avec deux Indiens qui l’étaient de fraîche date. La trace profonde qu’ils avaient au milieu du visage était encore saignante. C’étaient le père et le fils. La couleur bleue dont ils se peignent me faisait paraître leurs yeux tout rouges , c’est-à-dire plus rouges effectivement qu’ils n’étaient, je ne sais par

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quel procédé; malgré cette étrangeté , ils avaient un air de douceur qui me prévint de suite en leur faveur.

Comme la nuit approchait , je ne voulus pas monter jusqu’à leur malloca; je me sentais d’ailleurs le besoin de me réconforter avec du bouillon de tortue , qui était resté dans la panilla ; mon fromage touchait à sa fin.

Il était nuit close quand, ayant placé la marmite entre mes jambes, j’y puisai sans voir ce qui me tombait sous la main. Quelques heures après, j’eus la plus terrible indigestion que l’on puisse éprouver. Véritablement empoisonné, je souffrais non-seulement de l’estomac, qui n’avait plus la force de digérer, mais j’avais en outre la colonne vertébrale brisée comme si on m’eût infligé le supplice de la roue. Je me roulais sur le sable, car j’avais assez de la natte et du canot, et par moments il me semblait que j’allais étouffer.

Le lendemain, ne voulant et ne devant rien attendre de Polycarpe et de ses acolytes, j’acceptai l’offre du bon chef, qui fit transporter mon hamac, mon fusil et ma boîte à couleurs dans sa case, ou moi-même je fus presque porté par mes deux visiteurs de la veille.

On pendit mon hamac sous des orangers , dont le feuillage me garantissait des rayons du soleil. Je pouvais voir de là mon canot , et mes gens se gorgeant comme des brutes de cette tortue qui m’avait été si funeste, à laquelle je devais ma chute

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et ma maladie , et qui à cette heure couvre de sa carapace un mètre du parquet de mon atelier. Au train dont ils allaient, j’étais bien sûr qu’une masse de viande, capable de les nourrir une semaine, serait dévorée en une fois , selon cet usage général qui ne permet pas aux Indiens de songer au lendemain.

D’un autre côté de ma case, j’avais la vue de la

Case de M. Biard chez le capitaine Joao.

malloca tout entière; j’éprouvais enfin au milieu de ces pauvres sauvages une tranquillité qui depuis longtemps m’avait abandonné.

Vers midi, éprouvant un peu de calme, et sentant bien à l’épuisement de mes forces que je ne pourrais pénétrer plus loin, je mis tout le courage dont je pouvais encore disposer à commencer le portrait du plus jeune de mes visiteurs ; mais je ne pus le terminer; il fallut quitter la partie et me coucher à

terre. On fit cercle autour de moi; chacun s’assit en silence, et ce ne fut pas sans une certaine émotion que je vis ces bonnes figures me regarder avec intérêt. Les femmes vinrent également, et, quand les enfants, plus curieux, faisaient un peu de bruit et voulaient s’approcher, elles les faisaient taire aussitôt.

C’est ainsi que je passai ma première journée. Mes hommes étaient allés se joindre aux autres Indiens, après avoir vu la fin de la tortue. J’avais, à tout hasard, prié le chef de jeter de temps en temps les yeux sur ce qui se passait du côté de mon canot.

Dans la soirée, au moment où je commençais à m’endormir, je fus réveillé par un bruit discordant et continu. Une grande lueur s’élevait au centre de la malloca. Tout malade que j’étais, la curiosité l’emporta; et me traînant comme je pus en m’étayant de mon fusil , j’arrivai pour voir un étrange spectacle, que je ne compris pas d’abord. En attendant, j’allai m’asseoir comme tout le monde.

La musique était composée de tambours et d’un instrument qui avait le son du flageolet. Tous les Indiens étaient assis en un cercle, au milieu duquel un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans se tenait debout et était l’objet d’une attention particulière. 11 n’avait rien de remarquable, sinon qu’il portait au bras droit, au lieu de manche, un tiptip ou étui fait en latanier, et qui peut se raccourcir ou s’allonger à volonté ; les Indiens s’en servent

pour pétrir la farine de manioc. Il y en a de trèsgrands; mais celui-ci ne l’était guère plus que le bras, et était attaché fortement à la hauteur de l’épaule.

Naturellement je fis comme tous les assistants, et, sans en connaître la cause , je me mis à regarder le héros de cette soirée, en me demandant où cela devait aboutir. Au bout d'une demi-heure, ce jeune homme , sur la figure duquel je n’avais vu aucune émotion, fut délivré de sa manche. Son bras était prodigieusement enflé , et je n’en fus pas surpris en voyant s’échapper du tiptip, où il avait séjourné une demi-heure, une grande quantité de fourmis très-grosses et de l’espèce la plus dangereuse.

On entoura le jeune martyr, on le conduisit dans une case voisine, au son de la musique, qui, passant près de moi, me permit de distinguer de quoi étaient composées ces flûtes dont le son doux et mélodieux m’avait frappé. C’étaient des os de mort; il n’y avait pas à s’y tromper; elles étaient ornées de grosses ailes de scarabées, et pendaient au cou des musiciens, attachées par des cordelettes.

Mon ami Joao m’apprit que ce jeune homme désirant se marier, venait de subir l’épreuve ordinaire. La patience qu’il venait de déployer dans la torture l’avait fait reconnaître bon pour le mariage.

Après trois jours de repos absolu , je voulus essayer de peindre une vieille femme, mais elle

Jeune homme à marier.

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se sauva aussitôt que je l’eus regardée un peu attentivement.

Les deux Indiens dont j’avais commencé les portraits disparurent aussi quand je voulus les terminer. Cela m’était arrivé tant de fois, que ces disparitions me devinrent suspectes, et j’en parlai au

Joao, le vieux chef des Mundurucus.

chef. Il fit appeler les deux Indiens et la vieille, et j’appris d’eux, par l’intermédiaire de Juan, une chose à laquelle j’étais loin de m’attendre.

Polycarpe, n’osant m’attaquer ouvertement, avait, à Manaos même, commencé un système de méchanceté sourde dont j’avais éprouvé les effets sans soupçonner la cause. Quand un Indien paraissait

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disposé à me servir de modèle, si je ne le peignais pas de suite , Polycarpe lui disait que , dans le pays des blancs, devait sans doute exister une grande quantité d’individus sans tête, et que probablement j’étais chargé de m’en procurer le plus possible; si bien que l’imprudent qui, pour un peu

Un nouveau tour de M. Polycarpe.

de tabac ou des colliers, se prêterait à ma demande , devait s’attendre à voir sa tête le quitter au premier jour, pour aller rejoindre le corps auquel elle était destinée.

Si je n’avais pas été forcément livré à ce mauvais drôle, je l’aurais dès ce moment traité comme je

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l’ai fait plus tard; mais j’avais à craindre d’être abandonné : déjà j’avais intercepté quelques paroles, échangées à ce sujet entre lui et les trois autres chenapans de mon équipage.

Le brave chef, qui, ainsi que tous ceux qui voyaient Polycarpe, l’avait pris en aversion, me conseilla de dissimuler. Je devais le ramener au Para; le président se chargerait de le punir.

Joao expliqua aux Indiens peureux qu’ils n’a-

M. Biard photographiant.

vaient rien à craindre; et pour leur donner, par un exemple, la preuve de ce qu’il leur disait, il me pria de faire son portrait devant eux.

Peu après, comme je voulais faire d’un seul coup une grande photographie, il harangua de nouveau ses sujets et leur dit tout ce qui pouvait dissiper la crainte de ces pauvres gens. J’avais fait venir mes quatre guides, et je leur ordonnai de se mêler au groupe.

Gela vint à merveille : tout le monde avait bien

posé. Polycarpe et les trois autres s’étaient arrangés de telle sorte que leurs sottes figures ne paraissaient pas. N’importe, j’avais profité d’une bonne occasion , une réaction s’était opérée , et l’histoire des têtes coupées était assoupie.

Quand, bien longtemps après, je fis le recensement de mes clichés, ce dernier se trouva malheureusement en partie effacé.

Les jours suivants j’éprouvai une rechute; décidément mes forces étaient à bout; et puisque enfin il fallait partir, je profitai du brave Joao pour avoir quelques détails sur les mœurs des Mundurucus, sachant bien qu’elles avaient déjà subi de grandes modifications. Un jour je m’étais traîné près d’une case d’où j’entendais sortir de petits cris de douleur. J’étais fort curieux de savoir ce qui s’y passait, et j’appris de Joao que la case d’où partaient ces cris contenait, dans son centre, une cage dans laquelle on avait enfermé une jeune fille venant d’entrer dans la période qui la séparait de l’enfance, et condamnée à supporter, selon l’usage, un singulier supplice : chaque membre de la tribu, après s’être enduit les doigts d’une espèce, de glu , venait successivement lui arracher les cheveux brin à brin. A dater de ce moment, elle prenait place parmi les femmes.

Il me dit aussi que , parmi ceux qui n’ont point encore été instruits dans la religion catholique, — quant à lui, il avait le bonheur de l’être, — il remarquait encore avec horreur des usages que le

Jeune fille nubile,

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temps n’avait pas détruits. Par exemple , ils pensent que Dieu, le soleil ou un être suprême, après avoir donné la vie, ne peut l’ ôter sans iniquité. En conséquence, quand un homme meurt, ce ne peut être que par le fait d’un ennemi. La famille du défunt se rend chez celui qui joue le rôle de prêtre, de docteur, de devin (ils le nomment playe ou plagé). Il fait des exorcismes pour évoquer le Grand-Esprit, et finit par désigner, à son choix probablement, la victime qui tombera, n’importe comment, en expiation d’un décès dont elle est innocente. Mais le playe a parlé , il faut obéir. On peut juger de l’importance qu’un pareil homme prend dans une tribu dont chaque membre voit sa vie menacée, pour peu qu’il déplaise à ce pourvoyeur de la mort. Le chef même n’est pas exempt de la loi commune. Cette manie de venger un mort en retranchant aussi sommairement de la tribu un autre membre, m’expliquait pourquoi , sur une immense étendue de terrain, on trouvait si peu d’habitants. Joao me conta aussi que les Indiens qui habitent au delà des dernières cataractes du Madeira, adressent leur prière au soleil comme les anciens Péruviens.

La tribu avait fait, peu de jours auparavant, la provision de curare; j’étais arrivé trop tard. L’ami Joao me fit présent d’une petite panella à moitié remplie de ce poison. Voici, selon lui, comment on le prépare.

On sait déjà que dans toutes les cérémonies de ces peuples, les vieilles femmes jouent le premier

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rôle. J’ignore si c’est pour leur faire honneur. Je les avais vues danser devant saint Benoît ; ici elles sont chargées du soin bien plus important de fabriquer le curare; leur vie dès lors est condamnée, elles doivent mourir.

Un jour toute la tribu s’assemble, on entasse autour d’un vaste foyer des amas de branches et de feuilles sèches; plusieurs vieilles Indiennes doivent allumer le feu et l’entretenir pendant trois jours. Deux perches liées ensemble par le haut sont fichées en terre, et du sommet pend, accrochée à de fortes lianes, une grande panella. Quelques hommes, séparés en deux troupes, vont couper dans la forêt la liane vénéneuse dont le curare est en partie composé, et remplir à la rivière des vases qu’ils apportent solennellement, ainsi que les lianes, dans un cercle que les victimes ne peuvent plus quitter tant que dure la fabrication. Ils se jettent tous à terre en chantant à voix basse :

a Ainsi tomberont ceux qui seront frappés par nos flèches. »

Et chacun va prendre sa place dans le cercle formé le premier jour par les membres de la tribu, assez près du lieu où déjà les vieilles femmes ont jeté dans la panella l’eau, les lianes et des matières inconnues, dont Joao ne put ou ne voulut pas me dire le nom.

Le second jour le feu est plus considérable, les exhalaisons qui s’échappent de la panella font agrandir le cercle; quand vient le troisième jour, c’est un véritable brasier.

Prière au soleil dans les forêts de l’Amazone.

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Vers le soir le feu s’éteint peu à peu, les fumées vénéneuses se dissipent; l’œuvre mystérieuse est accomplie, le poison est bon, et les vieilles femmes sont mortes.

Chacun alors apporte son vase et prend une petite part, qu’il emporte soigneusement dans sa case.

Le curare, en refroidissant, devient dur et consistant. Pour s’en servir, les Indiens le chauffent doucement, et quand il est un peu ramolli, ils y trempent le bout de leurs flèches. Avant de partir, je voulus voir comment ils s’en servent à la chasse.

Nous allâmes avec Joao et le plus jeune des deux Zarari, qui avait oublié l’histoire des têtes coupées, faire une excursion dans les bois. Le jeune Indien portait une sarbacane longue de près de douze pieds et un léger carquois qui paraissait verni. Dans ce carquois était une douzaine de petits morceaux de bois très-durs, bien affilés par l’un des bouts, garnis de l’autre d’une pelote de coton. Nous suivions pas à pas un étroit sentier coupé dans la forêt, n’ayant de place que tout juste ce qu’il en fallait pour nous glisser entre les plantes qui débordaient de chaque côté. Mes guides mirent leur doigt sur leur bouche , et nous quittâmes le sentier pour aller nous asseoir ou plutôt nous coucher sous un grand arbre, dont les branches, en retombant jusqu’à terre, avaient poussé d’autres rejetons qui s’étaient replantés, formant ainsi une petite forêt où les lianes, montant et descendant de tous côtés, nous enfermaient dans

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des milliers de réseaux. Le jeune Indien se mit debout contre le tronc de l’arbre , en prenant le soin d’élever sa sarbacane et de l’assujettir entre les branches basses, car sa longueur démesurée eût empêché les mouvements qu’il avait à faire, s’il avait dû la tenir à bras tendu. Nous restâmes silencieux pendant une demi-heure, notre silence n’était interrompu que par de petits sifflements poussés par l’Indien, toujours immobile. Il entendit probablement quelque chose d’intéressant, car il fit un léger mouvement et nous regarda d’un air que comprit Joao. Un instant après je vis s’élancer d’un arbre voisin un joli singe tout rouge, de l’espèce mico ; celui-ci fut suivi d’un autre, et ainsi de suite jusqu’à sept. Zarari souffla, et un des singes se porta vivement la main à la poitrine, à la tête, à la cuisse, se gratta à chacun de ces endroits, et tomba. Tous jusqu’au dernier eurent le même sort en moins de dix minutes et sans qu’un seul bruit se fût fait entendre.

De retour aux cases, j’achetai de Zarari son arme meurtrière, et je la fis amarrer sur un des bords du canot, car elle était trop longue pour être placée ailleurs. Elle figure maintenant, ainsi que son carquois, dans mon atelier, en compagnie de choses tellement disparates et si étonnées de se trouver ensemble, qu’un jour je pardonnai de bon cœur à un visiteur qui, en sortant de chez moi, dit à la personne qui me l’avait présenté :

cc Tout cela est assez joli, mais n’a pas le sens commun, ce sont des ficelles d’artiste!...»

Fabrication du poison.

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Hélas! ce bon monsieur ne s’est jamais douté le moins du monde du prix que cela m’a coûté.

J’eus bien de la peine à revenir de cette chasse à la sarbacane , et je ne pouvais maintenant me faire illusion sur l’état de ma santé. Il fallait partir; j’avais atteint cette fois les limites de mon voyage. Et en supposant que j’eusse voulu continuer, mes Indiens m’auraient probablement abandonné un jour ou l’autre. Au moment du départ, Joao me prévint qu’il avait entendu quelque chose qui l’inquiétait pour moi. Mes quatre canotiers ne se quittaient plus; ils paraissaient avoir pris une détermination, arrêté quelque complot.

Mais nous allions redescendre, j’étais sûr de leur bonne volonté; chacun brûlait de retourner où je l’avais pris. Polycarpe, dans ses récits, ne parlait que du Para; et chacun de ces hommes, en m’entendant dire que nous retournions, ne put s’empêcher d’exprimer son contentement. Ils ne furent pas longtemps à faire leurs préparatifs, et je vis cette fois que mon fusil et mon air féroce n’auraient rien à faire pour les stimuler.

Toute la tribu vint m’accompagner; j’embrassai de bien bon cœur le bon Joao et mon protégé Zarari, et de même que naguère, le jour de mon départ des bois d’Espirito-Santo, je me sentis profondément ému.

Le vent était bon pour mettre à la voile; je distribuai une double ration de cachasse, et rentrai bien vite sous ma tonnelle; puis fermant mes ri-

582 VOYAGE AU BRÉSIL

deaux pour éviter le soleil, je m’endormis profondément.

Le temps changea vers le soir et nous fûmes tous mouillés jusqu’aux os par une averse qui dura une heure au moins. J’aurais reçu la pluie en plein si je n’avais eu mon parasol; l’eau entrait à flots par un large trou qu avaient fait mes singes , sans compter une multitude de petits qui changeant mon toit en un immense arrosoir, eussent suffi seuls à inonder tout ce qui se trouvait dessous.

J’avais eu le soin de mettre mon biscuit dans une caisse d’où j’avais retiré les objets les moins casuels, ayant également fermé par prudence celle qui contenait le peu de provisions qui me restaient. Ce que je ne pouvais garantir, c’étaient les objets photographiques : la moindre humidité décollait mes châssis, ma chambre obscure. J’avais des provisions de clous, de la colle que je faisais chauffer à l’esprit-de-vin; il ne se passait presque pas de jours que je ne raccommodasse quelque chose, au grand contentement des moutouques, qui profitaient de ma préoccupation pour me dévorer les jambes et les amener à un état voisin de l’éléphantiasis, cette affreuse maladie dont j’avais vu tant d’exemples à Rio-Janeiro.

Mes Indiens étaient enchantés. Polycarpe racontait souvent, et toujours sa voix me produisait le même effet dont j’ai parlé.

Les journées suivantes furent monotones; je les passais presque toutes couché sur ma natte; la

Chasse aux siriyes à la sarbacane.

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chaleur me tuait; ce que je buvais était incroyable. Faute de ma cassonade depuis longtemps consommée, ma limonade était bien acide ; n’importe, il fallait boire.

J’avais acheté au Para quelques livres de chocolat, réservées précieusement pour le cas de disette

Mundurucus.

absolue. Quand je voulus m’en servir et que je le tirai d’une caisse dont j’avais prudemment serré la clef, il s’était changé en beurre, comme le beurre s’était changé en huile. Je fus encore astreint à un travail pareil à celui que j’avais entrepris pour le pain ; car le papier qui enveloppait ce chocolat était aussi réduit en pâte.

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Jusque-là le mal eût été réparable; mais après avoir remis les choses dans un état à peu près passable, avoir bien assujetti le beurre -chocolat dans un vieux coui servant à vider l’eau de notre canot, je fis la triste découverte qu’un flacon d’huile, mal bouché, avait coulé dessus, ainsi que sur mes chemises, dont heureusement je n’avais pas besoin pour le moment.

Je n’ai pu savoir combien de temps j’ai passé à la malloca de Joao et combien m’en a pris le retour. Mon état de faiblesse, la petite maladie que j’ai éprouvée ont laissé une lacune dans mon journal, et des doutes sur mon almanach. J’avais négligé de demander à Joao comment s’appelait l’endroit qu’il habitait, le nom de la rivière sur les bords de laquelle j’ai trouvé la tribu d’Araras. Il n’était plus temps de retourner sur mes pas quand cela me revint à la mémoire.

Une nuit, en cherchant à recueillir mes souvenirs, j’éprouvais une sensation de bien-être; ma santé s’améliorait; je reprenais l’énergie qui m’était si nécessaire; je calculais les heures, les jours et les étapes qui me restaient encore à traverser avant de rentrer au Para, d’où je comptais m’élancer vers le Nord, pour visiter l’Amérique septentrionale, avant de regagner l’Europe. Une fois sur cette pente j’éprouvai ce qu’éprouvent tous les voyageurs, qui loin encore de leurs foyers viennent à songer au retour.

On dit alors adieu à l’inconnu; on rentre dans

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la vie ordinaire, et n’étant plus soutenu par la pensée qui pousse en avant , on voudrait être de

suite arrivé. Les affections reprennent leur place

Pour les uns les espérances se réalisent; pour le plus grand nombre elles se changent en déceptions. Pour ces derniers le proverbe sur les absents est une réalité.

Je fus arraché à mes pensées par un bruit semblable à celui du plus épouvantable ouragan. Il semblait que tous les arbres allaient être déracinés, que le tonnerre allait tomber sur nous, et cependant, en jetant les yeux autour de moi, je voyais l’eau du fleuve refléter le ciel dans toute sa limpidité ; tout dormait, et mes Indiens aussi. D’où venait donc cet étrange bruit d’orage?

Depuis l’affaire du gouffre aux sables mouvants, je ne demandais à Polycarpe que les choses de première nécessité, et par effort bien grand pour mon caractère, je ne l’interrogeai pas au sujet de ces terribles clameurs.

Elles recommencèrent la nuit suivante. Je cherchais dans mes souvenirs à quoi pouvaient ressembler ces bruits assourdissants, ces sons discordants, qui paraissaient partir du même point. J’avais, la veille, comparé cet étrange phénomène à un ouragan; mais, cette seconde fois, n’étant plus sous l’influence d’une première émotion, bien naturelle, je me rappelai avoir entendu les cris d’un porc à l’agonie. Je mis bien vite de côté la comparaison poétique d’un orage dans les bois, et j’écrivis :

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« J’ai enfin trouvé à quoi ressemblent ces cris horribles dont je ne puis deviner la cause : c’est à ceux d’une douzaine de porcs égorgés simultanément. » J’eus, peu après, l’occasion de reconnaître qu’il n’y avait rien à changer à cette note. Au bout de quelques jours nous revîmes Canoma, et j’appris que ces sons, qui m’avaient tant étonné et préoccupé, étaient produits par des réunions de singes hurleurs ( alouettes ou stentors ), auxquels la nature a placé un appendice singulier sous la mâchoire inférieure; cet organe donne à leur voix une puissance d’intonation qui, entendue au milieu des forêts solitaires du nouveau monde , effraye les voyageurs quand ils ignorent, comme je l’ignorais alors, la cause de ce tapage nocturne.

J’ai passé deux jours à Canoma, où, ainsi que je l’avais déjà fait ailleurs, j’ai payé l’hospitalité dont j’ai joui, par le don d’un portrait.

Le premier jour, en dessinant la charpente d’une case à peine commencée, et par laquelle je cherchais à étudier le procédé employé par les Indiens dans ce genre de constructions, j’ai été surpris par un orage, et il m’a fallu me réfugier dans un poulailler en feuilles de palmier et de la forme d’une cloche. S’il n’y avait pas de poules, j’y ai trouvé du moins des milliers de puces, dont les attaques m’ont forcé d’aller chercher un bain où je suis resté plongé plus d’une heure , sans crainte des caïmans.

On m’attendait pour dîner. 11 y avait de la tor-

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tue, que je repoussai avec horreur; mais je ne fis pas de même de deux aras rôtis et d’une bouteille de vin de Portugal, dont j’avais perdu le goût depuis longtemps.

Le lendemain je fis une grande promenade en suivant le bord de la rivière, qui formait un coude en cet endroit et s’enfoncait très-avant dans les terres. J’y tuai un serin à tête orange et deux

Vue du confluent d’un bras du Madeira.

tourterelles. 11 y avait bien longtemps que je n’avais trouvé le moyen de marcher aussi commodément sur du sable et sous des arbres à troncs minces et lisses. Plus loin, j’entrai tout de bon dans des bois vierges bien différents de tous ceux que j’avais vus. Ici ce n’était plus cette végétation parasite montant de la base au sommet des arbres et retombant en cascades ou en rideaux impossibles à fran chir, c’était ce que j’avais entendu conter sur les

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forêts de l’Amérique du Nord : des arbres immenses, mais dépourvus de feuilles, excepté au sommet, où une épaisse couche de verdure interceptait complètement les rayons du soleil, et privait de lumière et de vie la végétation inférieure. Le sol était humide et couvert de feuilles sèches; de loin en loin de grosses lianes nues ressemblant à des chaînes tombaient perpendiculairement. Là point d’oiseaux, plus de cris, un silence absolu; parmi ces colonnes vivantes qui semblaient supporter une voûte, j’aurais pu me croire dans une église. Pas de moustiques, aucun mouvement dans les feuilles, pas de serpents.

Après avoir parcouru, sans obstacles, une assez grande étendue de terrain, je me sentis comme étouffé : l’air lourd que je respirais, la monotonie de ces troncs, presque tous pareils, et surtout ce silence qui n’était troublé que par le bruit de mes pas sur les feuilles sèches, m’inspirèrent un sentiment d’effroi involontaire, et j’eus beaucoup de peine à trouver une issue pour sortir de ces tristes solitudes.

Nous partîmes à la tombée de la nuit; et le lendemain je commençai ma journée par tuer un grand martin-pêcheur et un héron. Leur préparation était un intermède utile à mes travaux ou à mes ennuis; j'en avais pour quelques heures, et il y avait double avantage pour moi : pendant que les moutouques s’attaquaient à la chair crue des oiseaux, elles épargnaient mes jambes.

Vue d’Abacatchi.

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Ce travail achevé, je passai de nouveau aux croquis des deux rives du Parana-Miri, ou bras du Madeira, que nous descendions alors ; rives toujours intéressantes de forme, grâce aux éboulements, qui quelquefois ressemblent à de véritables chaos.

Quelques jours après nous touchions à Abacatchi, établissement nouvellement formé sur la même branche du Madeira. Ne me souciant pas d’aller remettre deux lettres qu’on m’avait données pour un certain Rodriguez, habitant de ce lieu, je restai dans mon canot, d’où j’avais fait descendre la voile pour servir de tente aux Indiens; ils dînèrent dessous, et je fis un croquis de ce petit groupe, ainsi que d’un tronc d’arbre fort bizarre dont les racines étaient dans l’eau.

On poussa au large pour la nuit; le lendemain je montai sur une élévation où se trouvaient les cases. Je vis de loin un individu qui ne me plut nullement : c’était l’homme aux lettres. Comme je n’avais rien à lui demander, que son air était fort disgracieux, que le pays, tout couvert de plantes épineuses, laissait peu de place pour la promenade, et qu’enfin les indigènes avaient un air de saleté repoussante, je fis présent à mes Indiens, pour allumer leurs cigarettes, des deux lettres de recommandation, et nous continuâmes notre navigation dans le Parana-Miri.

Dans la journée, des aboiements nous firent connaître qu’une habitation était proche. Nous accostâmes de ce côté.

M. Biard pose d’après une photographie.

Là étaient plusieurs femmes, qui, par extraordinaire, ne s’enfuirent pas quand je parus devant elles avec mes pantalons tachés, mon vieux chapeau, ma longue barbe et mon fusil. Déjà probablement quelques marchands portugais s’étaient aventurés

594 VOYAGE AU BRÉSIL

Je montai le long d’un terrain rocailleux et fort glissant, au sommet duquel était une plantation de citronniers. Sous ces beaux arbres, contrairement à l’usage du pays, qui place les habitations dans des lieux découverts, une case était abritée.

jusqu’à Canoma. Notre canot s’était croisé la veille avec deux autres chargés de piraroco, denrée que ces gens viennent acheter à bon marché dans le voisinage des grands lacs, et qu’ils transportent sur l’Amazone jusqu’au Para, soit par les bateaux à vapeur, soit dans leurs canots, si ceux-ci sont assez forts pour résister aux lames de la baie de Marajo.

Les femmes, qui étaient seules dans leur case, m’y laissèrent entrer, et j’allai m’asseoir sur un hamac en attendant le garde, qui, tout mauvais serviteur qu’il fût, valait mieux que Polycarpe. Grâce à son baragouin, moitié portugais, moitié lirigoa gérai , et grâce aussi à l’offre de beaux colliers bleus et rouges que j’avais dans mes poches, je les déterminai à se laisser peindre.

Je fis d’abord une étude de l’une d’elles, jeune femme assez jolie, malgré son tatouage; elle n’avait pour tout vêtement qu’un morceau de natte formant jupon. Quand j’eus terminé son portrait, je remis celui de sa compagne au lendemain, et j’allai faire installer ma tente, comptant me reposer plusieurs jours en ce lieu.

Le maître parut au moment où je terminais mes arrangements. Je lui offris du tabac, qui, en cette occasion comme dans toutes celles où je l’avais employé, me fit accueillir parfaitement; si bien que non-seulement ma chambre noire braquée sur la case de cet homme ne l’offusqua pas, mais que, m’ayant vu poser moi-même, il alla se placer à quelques pas de moi, et il poussa des cris d’admi-

ration quand il se reconnut dans le cliché tout aussi ressemblant que je l’étais moi-même.

Si je me servais de modèle à moi-même, c’est que j’avais besoin pour mes travaux d’un point de comparaison, d’une échelle de proportion, qu’une figure seule pouvait me donner, et que jamais ce monstre de Polycarpe, pas plus que les trois autres, effrayés par lui, n’avait voulu rester un instant immobile devant l’instrument. Il voulait bien consentir à ouvrir et fermer la lunette quand je toussais pour l’avertir; mais c’était tout. Décidément M. Benoît était d’un service plus agréable.

Je pénétrai assez loin dans les bois de cette localité, bois auxquels je trouvai de grandes analogies avec mes forêts du Sangouassou : les masses d’orchidées pareilles à celles que j’avais tant admirées autrefois, les temples, les grottes de verdure, les arbres géants, tout s’y retrouvait. Je pouvais marcher sans le secours du sabre, le sentier était fréquenté. Je fis une provision de belles feuilles de formes bizarres, ayant avec la santé repris tous mes goûts et toutes mes études. On sait depuis longtemps ma passion pour la nature vierge : je pouvais ici la satisfaire et oublier les heures où la vue d’inaccessibles rivages m’avait fait éprouver dans mon canot le supplice de Tentale.

Chaque soir je faisais pousser au large, pour dormir à l’abri des moustiques et sous le souffle d’air qui descendait de l’intérieur des terres avec le courant. Une nuit que j’étais étendu sur ma natte,

. Biard se photographiant à Abacatchi.

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jouissant de cette fraîcheur, je reçus un coup violent sur la joue, et au même instant une grande chauve-souris de l’espèce nommée vampire plana au-dessus de moi. Un peu après les singes hurleurs élevèrent la voix; de loin en loin leur répondaient d’énormes crapauds, pendant que le fleuve ,

Plantes recueillies à Abacatchi.

resserré alors entre ses deux rives, ne reflétait que l’ombre des arbres centenaires.

Quand je voulus m’éloigner d’ Abacatchi je n’eus pas besoin de donner deux fois à mes hommes le signal du départ : le fleuve descendait, les pagaies reposaient, Polycarpe contait, et, au bout d’une heure, tout le monde dormait.

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Quand vint Je matin, les Indiens montrèrent des signes d’inquiétude; ils regardaient de tous côtés; il s’établit un conseil auquel j’étais étranger, et comme ils avaient arrêté le canot, je voulus savoir pourquoi.... Ils avaient compté que nous arriverions de bonne heure à Maoes, le premier endroit un peu important que nous devions retrouver sur notre route. Pendant que tout le monde dormait, un courant rapide avait entraîné le canot, et nous avions de beaucoup dépassé ce que nous cherchions. Je n’eus pas besoin cette fois de me fâcher pour les décider à remonter ; car Maoes était un but pour tous. C’était, à ce que l’on m’avait dit, une petite ville dans le genre de celles qu’on trouve sur l’Amazone. On pouvait y faire des provisions.

Nous perdîmes douze heures pour réparer une erreur de quelques lieues. Il fut impossible de remonter au milieu du fleuve, le courant s’y opposait ; nous touchions presque la terre. Le garde prit une pagaie pour aider un peu ; quant à Polycarpe , il était toujours à la barre , ce service inutile le dispensait d’un autre.

Arrivés dans un endroit où de très-grosses racines s’étendaient fort loin, nous remarquâmes un grand poisson pris entre une de ces racines et la terre. Nous agitâmes assez longtemps la question s’il était mort ou vivant ; il ne faisait aucun mouvement, et l’un des Indiens, affirmant qu’il était mort, écarta la racine avec sa pagaie. Hélas! le poisson était bien vivant, car, d’un coup de nageoire, il fit

Visite au lieutenant-colonel de la garde nationale à Ma

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jaillir une masse d’eau, et disparut, à notre grand désappointement : le dîner de plusieurs jours nous échappait....

Enfin nous arrivâmes devant Maoes. Je restai dans mon canot en attendant le retour du garde Zephirino, qui avait endossé les parties saillantes du costume officiel. Un homme placé sur un canot attaché près du mien, et auquel il demanda des renseignements, lui dit que dans la ville habitait le lieutenant-colonel de la garde nationale.

Je ne savais pas, en quittant Manaos, passer par Maoes, et je n’avais pas de lettre de recommandation. Mais le garde, par amour-propre, sans doute, m’ayant présenté comme un personnage, un ami du colonel même et, bien plus, du président, le lieutenant-colonel me lit dire qu’étant un peu souffrant, il ne pouvait sortir, mais qu’il m’attendait et me recevrait avec plaisir.

Je fis bien vite un bout de toilette ; pantalon et habit, blancs cette fois ; malheureusement la chemise portait des traces de la moustiquaire, le devant était moitié bleu. Ce qui me coûta beaucoup, ce fut de chausser mes bottines : depuis plusieurs mois j’avais constamment les pieds nus et enflés. Enfin , je me présentai le plus décemment possible, précédé de mon garde, et sur mon chemin je fus plusieurs fois salué du titre flatteur d’Excellence.

Je fus reçu par un homme encore jeune, et un instant après par un de ses amis, tous deux parlant ou plutôt comprenant le français. Accablé de

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politesses, je fus retenu à dîner, et, aussitôt que j’eus dit ce que j’étais venu faire, on se hâta d’arranger une partie pour le lendemain.

Depuis peu de temps une tribu sauvage de Maoes (ils portent le même nom que la ville) s’était établie sur les bords de la rivière. On me donna un garde pour me protéger, et de plus on lit appeler un vieux Maoes civilisé, qui était capitaine dans la garde nationale. Il devait partir pour la malloca dans la nuit, et prévenir les Indiens de mon arrivée, afin que je n’eusse pas à attendre; car j’étais de nouveau souffrant, et je ne voulais passer là que quarante-huit heures; il devait surtout leur dire que j’étais envoyé par le colonel.

En attendant la nuit, je me mis à courir le pays. Maoes, comme toutes les petites villes de l’Amazone, se compose d’un amas de cases sans régularité. Le colonel habitait dans une grande rue où plusieurs maisons pareilles à la sienne s’élevaient plus haut que les cases, et, de même qu’à Santarem, Serpa, Villabella, étaient enduites à la chaux et quelquefois peintes en jaune ou en rouge , bien que souvent elles n’eussent pour toiture que des feuilles de palmier.

Le colonel me conduisit près d’un tir à l’arc, où je vis de très-jeunes enfants toucher souvent le but sans avoir l’air de regarder.

Une grande plaine de sable blanc m’empêcha d’accepter l’offre qui me fut faite de dormir dans la maison. J’étais donc étendu douillettement au clair de la lune, quand j’entendis parler près de moi. Un

Musique à la lune

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grand coquin de nègre était venu se mêler avec mes gens; ils se passaient de main en main une bouteille de cachasse, et mon garde, au lieu de mettre de l’ordre, comme sa consigne l’exigeait, s’enivrait comme les autres.

Quand la cachasse fut finie, le nègre alla détacher une montarie, tous les ivrognes s’embarquèrent, et je les perdis de vue.

Le lendemain je laissai le garde Zephirino libre de courir où bon lui semblait, puisque j’en avais un autre qui connaissait la localité, et nous partîmes, faisant peu de chemin : les rameurs se ressentaient de la débauche de la nuit. Aussi, au lieu d’arriver dans le jour, comme cela aurait dû être si tout se fût passé dans l'ordre, nous n’atteignîmes que bien avant dans la soirée le but de notre course. La lune paraissait à peine, et j'eus beaucoup de difficulté à gravir le talus fort rapide de la berge; s’il y avait un sentier taillé, je ne pouvais le voir, non plus que le garde, à cause de l’obscurité.

Si mes yeux ne pouvaient alors me servir, il n’en était pas de même de mes oreilles. Depuis une demi-heure le plus étrange bruit se faisait entendre ; à mesure que j’approchais, il devenait étourdissant.

Arrivé au sommet, le garde s’arrêta ainsi que moi. Nous avions sous les yeux le spectacle le plus inattendu. Toute la petite tribu, dans une bonne intention, donnait un charivari à la lune pour l’éveiller : car une éclipse l’avait cachée à tous les regards. J’ai su depuis que les Indiens se trom-

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paient souvent en prenant ces immenses nuages noirs et immobiles, si fréquents sous l’équateur, pour des éclipses. Plusieurs musiciens frappaient avec une pierre contre un grand plat de fer destiné à cuire la farine de manioc; pour en obtenir un beau son on l’avait suspendu à un arbre. Les enfants s’escrimaient avec des sifflets en os; d’autres soufflaient dans de grands bâtons creux, immenses porte-voix avec lesquels on appelle les ennemis au combat; le reste de la troupe frappait à tour de bras sur des tambours formés d’un tronc d’arbre et recouverts d’une peau de bœuf ou de tapir.

La lune, en se montrant tout entière, fit taire tout ce monde; chacun rentra chez soi. Mais déjà mon temps avait été mis à profit : j’avais un croquis de la cérémonie. Puis, comme je n’avais rien à faire la nuit et que j’v voyais alors aussi clair qu’en plein jour, je redescendis dans mon canot plus facilement que je n’étais monté.

Le lendemain je revins près de la malloca; Polycarpe portait mon sac et moi mon fusil. Le capitaine de la garde nationale avait tenu parole ; on ne fit pas la moindre objection à mon désir d’en peindre les habitants; et là, comme ailleurs, mon travail, dont les spectateurs voyaient le commencement et la fin, fut l’objet d’un enthousiasme général. J’achetai un de ces grands bâtons creux dont j’ai parlé, et je pris congé de la tribu, encore un peu souffrant, me promettant tout de bon de cesser de travailler.

En rentrant à Maoes je fis porter mon hamac

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chez le colonel, et fort heureusement, car un orage épouvantable fondit sur la ville; des torrents de pluie remplirent les rues, envahirent les maisons, et rendirent impossible toute communication avec mon canot.

Le lendemain je trouvai Polycarpe couché sous ma tonnelle; le garde avait cherché un gîte quelque part; les rameurs avaient dû en faire autant. Polycarpe, éveillé, ignorait, disait-il, où était tout le monde, et probablement j’aurais attendu longtemps si un Indien Maoes ne fût venu chercher sa montarie, attachée la veille près de mon embarcation. La plage de sable s’étendait fort loin et en ligne presque droite; le pauvre homme ne voyait plus sa pirogue et se désolait. Les réponses embrouillées que fit Polycarpe à ses questions me donnèrent des soupçons. Je n’eus bientôt plus de doute; mes deux hommes avaient, de complicité avec ce drôle et le garde, fait le complot de s’enfuir; ils avaient volé un Indien d’une autre tribu et s’étaient sauvés avec sa montarie. Je pouvais d’autant moins en douter que peu de temps auparavant l’un d’eux m’avait demandé de l’argent à compte sur ce que je lui devais; mais, comme j’étais prévenu, j’avais remis la requête à un autre jour.

Pendant que j’étais à réfléchir sur ce que j’allais faire, car cette fuite me mettait dans un cruel embarras, le garde arriva. J'avais dissimulé, par nécessité, depuis longtemps; mais comme cet homme ne m’était utile à rien, je fis tomber ma colère sur

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lui, et jetant hors du canot tous les objets qui lui appartenaient, je les fis porter dans la maison du colonel, chez qui je me rendis de suite. Quand il eut appris la fuite de mes Indiens, il ne parut pas étonné le moins du monde.

ce Ces gens-là, me dit-il, 11e respectent rien, aussitôt qu’il leur prend fantaisie de s’en aller; chaque jour des gens du pays qui se servent d’eux sont également abandonnés. Ce sont des brutes dont on n’a jamais pu rien faire et qui ne feront jamais rien. »

Plusieurs personnes vinrent faire chorus; chacun avait une histoire à raconter, et toutes dans le même sens.

J’admire autant que personne le sentiment de l’indépendance, mais quand il s’allie au respect pour les droits d’autrui et les engagements contractés. Or, cette manière de voir me paraît tout à fait étrangère aux Indiens dits civilisés. J’aimais bien mieux un petit anthropophage qui nous servait à table, et dont je fis le portrait avec celui d’une femme, comme lui amenée à Maoes, quelque temps avant mon arrivée, par un officier chargé d’une mission moitié militaire , moitié commerciale.

Ce petit garçon était depuis peu de jours dans la maison, quand il disparut sans qu’on pût deviner où il était caché. En furetant partout, on vit un peu de fumée sortir par les interstices d’un hangar tout au fond d’une cour, et l’on arriva à temps pour

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empêcher ce jeune innocent d’égorger avec un couteau une petite fille de deux à trois ans, dont il s’apprêtait à faire des grillades, sans se douter de l’atrocité de son action. Quand je le vis, on n’avait encore pu lui faire perdre l’habitude de manger de

Mundurucü civilisé.

la terre ; ce qu’il faisait tous les jours, à la suite d’une correction que lui avait value son repas prémédité.

Quant à la femme, on n’ avait rien eu à lui reprocher du côté de ses anciennes habitudes, et elle était d’une grande douceur, en dépit de ses grands

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yeux sauvages, dont la prunelle était si petite qu’ils semblaient presque blancs, quand ils n’étaient pas injectés de rouge.

Le colonel, à qui j’avais raconté tous les méfaits du garde, le fit conduire dans un poste, où il devait rester prisonnier jusqu'au moment où on trouverait

Indienne anthropophage.

l’occasion de le renvoyer à Manaos, où l’on se chargeait de le recommander. De mon côté j’écrivis dans ce sens, car si ce drôle eût contenu Polycarpe, les rameurs, et les eût surveillés, comme c’était son devoir, aucun des inconvénients que j’ai rappelés ne me serait arrivé.

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Je n’en étais pas moins embarrassé, vu la presque impossibilité de me procurer des rameurs pour conduire mon canot. Le colonel fit demander de tous côtés deux hommes. Le premier jour il ne se présenta personne. Il s’agissait d’aller assez loin,

Rameurs sauvages et stupides.

à Villabella, sur l’Amazone, d’où les occasions de retour se présentent rarement.

Enfin, par bonheur, il arriva un grand canot monté par huit Maoes et sur lequel se trouvait le chef de police de Villabella, pour lequel j’avais une

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lettre, ainsi que pour tons les personnages importants des petites villes de l’Amazone. Il devait repartir dans une semaine, et il eut la complaisance de me prêter trois de ses hommes, à qui on fit bien la leçon, dans je ne sais quelle langue, car ils n’entendaient pas un mot de portugais. Ils écoutèrent en silence, sans répondre; et, pour profiter de cette bonne fortune inattendue et ne pas laisser la cachasse faire son œuvre, je ne les perdis pas de vue un seul instant.

J’ai oublié de dire que le colonel tenait une boutique, où je pus me procurer un flacon de vin de Porto, deux poules et une tortue. De plus, il m’offrit une coiffure indigène en plumes, et quand je voulus payer, son ami le docteur s’y opposa, en me disant que ce serait lui faire une injure. Comme j’avais emballé tout mon attirail de peinture, je ne pus même, cette fois, payer à ma manière Inhospitalité et les présents que j’avais reçus.

On me fit partir au plus vite, dans la crainte que je ne me trouvasse sans rameurs : on ne se fiait pas plus à ceux-là qu’aux autres. J’embrassai en partant le bon colonel et son ami le docteur, comme on le fait au théâtre, en nous pressant dans les bras l’un de l’autre et en détournant la tête. C’est la coutume au Brésil de s’embrasser ainsi.

Quelques minutes après , je me retrouvais sur l’eau , soulagé par l’absence du garde et des deux fugitifs. Mes nouveaux serviteurs avaient un air de douceur qui me convenait beaucoup; c’étaient le père,

VOYAGE AU BRÉSIL. 615

le fils et probablement un parent. J’espérais que je n’aurais pas à me plaindre d’eux. Effectivement, tout le temps qu’ils ont passé avec moi, je n’ai pas eu un seul reproche à leur adresser. Ils étaient, il est vrai, bien stupides; mais que me faisait l’apparence, s’ils maniaient bien la pagaie?

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