‹ Deux années au BrésilChapitre 13 sur 16 · DU RIO MADEIRA AUX T TS-UNIS · texte numérisé non relu

DU RIO MADEIRA AUX T TS-UNIS

Navigation. — Un réveil dans l’eau. — Une blanche un peu brune.

— Une partie de pêche. — Rentrée dans l’Amazone. — Villabella.

— Les amateurs de peinture. — Le bon Miguel. — Accès de colère. — Fuite de Polycarpe. — La Fréguezia. — Un serpent monstre. — Tempête.. — Coup de soleil et ses suites. — Maladie.

— Santarem. — Obidos. — Para. — Épilogue.

La nuit vint une heure après notre départ; je n’eus besoin que d’un signe pour faire comprendre qu’il fallait aller au milieu du fleuve, très-large audessous de Maoes, et filer notre câble avec la pierre. J’avais distribué la ration de cachasse ; tout alla

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bien, d’autant mieux qu’avec ces pauvres sauvages le ministère de l’affreux Polycarpe était inutile.

J’aurais été à peu près satisfait si ma faiblesse, en paralysant mes mouvements, ne m’eût inspiré par moments des tristesses passagères que je m’efforçais de repousser.

Les carapanas, qui m’avaient donné un peu de relâche, avaient reparu en nuées, au-dessus de Maoes, et il fallait bien se garder d’aller près de terre. Cela me contrariait d’autant plus que je ne pouvais dessiner aucun détail des paysages qui fdaient sous mes yeux avec une rapidité désespérante, le courant ne permettant pas d’arrêter le canot, malgré les efforts de mes pauvres et lourds Maoes.

Une nuit je m’étais étendu sur les bagages, accablé de lassitude; mon intention n’était pas de dormir, car je n’avais pas retiré ma natte, ni ma tente,

ni mon manteau. Peu à peu je m’étais endormi

je me réveillai en plongeant dans le fleuve.

J’avoue que de ma vie rien d’aussi désagréable ne m’était arrivé, depuis qu’à bord d’une corvette, ayant vu un homme emporté à la mer par un coup de vent, j’eus le cauchemar la nuit suivante, et me réveillai la tête en bas et les pieds en l’air. On avait mal accroché mon cadre. Je crus que tout se brisait, et me précipitant, m’accrochant de tous côtés, étourdi de ma chute, je montai sur le pont, où tout était calme. L’officier de quart fredonnait; il me crut fou, et je rentrai bien vite dans ma cabine réparer la faute de mon domestique.

Chute dans l’eau.

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Mais, cette fois, au cri que je poussai en revenant sur l’eau, les Indiens arrêtèrent le canot et me tendirent la main ; Polycarpe dormait ou feignait de dormir.

Ce petit accident, qui n’eut pas de suites, me tint pourtant éveillé le reste de la nuit. Quand, après avoir fait mon lit convenablement et avoir changé de pantalon, je pus m’étendre à mon aise, sans risque d’un autre bain, j’entendis de nouveau les alouates dans le lointain, puis des crapauds; mais d’autres cris leur répondaient : c’était encore le saci! Je ne suis pas superstitieux, heureusement : car avec mes faiblesses, mon bain forcé, l’isolement, l’étrangeté de la vie que je menais, les gens avec lesquels je me trouvais, et enfin ce cri strident de l’oiseau que j’appelais fantôme, j’aurais pu être impressionné péniblement. Il est bien vrai que l’habitude est une seconde nature, car le sen liment qui alors dominait en moi était celui du regret de ne pouvoir ajouter à mes collections cet oiseau diabolique, après lequel j’avais couru toujours infructueusement.

Le lendemain nous montâmes dans un défrichement déjà planté en cacao et en manioc. Plusieurs bananiers portaient des régimes, que je me promis bien d’acheter et surtout de conserver; car les fuyards en avaient laissé perdre un magnifique, pourri par l’eau du fleuve.

Une femme d’origine portugaise, mais tout aussi noire qu’une Indienne, vint à ma rencontre. Je la saluai profondément en lui disant : Minna Branca

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(Ma Blanche). Les bananes avaient fait de moi un vil flatteur, rôle qui réussit toujours. Je fis l’emplette d’une poule bien maigre, que l’on me fit cuire immédiatement au sommet d’une perche; et comme je jouissais cette fois de quelques litres de vin, j’allai déjeuner sous mon toit et reprendre des forces, dont j’avais bien besoin.

Je passai une partie de la journée seul dans le canot; mes trois Maoes étaient restés dans la case. J’avais donné du tabac à tout le monde, et je consacrai le reste de la journée au repos, attendant le soir pour chasser, bien décidé à ne plus bouger jusque-là. Mais je changeai de résolution à la vue de quelques Indiennes, qui parurent sur la petite colline où était située l’habitation; elles tenaient chacune un de ces grands paniers plats avec lesquels elles vont à la pêche. Je les suivis sans leur causer ni étonnement ni frayeur. Elles entrèrent dans le bois, et au bout d’une demi-heure nous arrivions dans une grande prairie dont le soleil avait fait un véritable paillasson. De tous côtés s’étalaient de vieilles souches, des feuilles sèches et enfin de petites flaques d’eau, dans lesquelles ces femmes entrèrent. Deux d’entre elles tenaient leur panier perpendiculairement, et les autres battaient l’eau en se dirigeant du côté du panier. Elles prirent ainsi plusieurs poissons assez gros et beaucoup de petits.

Quand elles eurent fait le tour de ce lieu découvert et visité plusieurs mares, elles tinrent conseil

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pour savoir si elles entreraient ou non dans la plus grande, et je m’étonnais qu’elles n’eussent pas commencé par là, car j’y voyais parfaitement de trèsgros poissons. Enfin elles prirent leur parti, et je compris alors leur hésitation : dans certains endroits l’eau passait au-dessus de leur tête et les for-

Case au rio Madeira.

çait à nager; il y avait là aussi une grande quantité de plantes aquatiques et beaucoup de boue, car en un instant l’eau cessa d’être transparente.

La pêche cependant s’annonçait bien ; déjà on avait vidé plusieurs fois les paniers, dans lesquels s’étaient pris de gros crabes, quand tout à coup une

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des femmes poussa un cri , bientôt répété par une autre, et puis par toute la bande, malgré le décorum indigène, qui ne permet pas plus à une femme indienne, qu’à un homme, d’exprimer ses sensations. Chacun de ces cris était accompagné d’une grimace. Enfin, n’y pouvant plus tenir, elles sortirent de l’eau très-précipitamment et couvertes de sangsues des pieds à la tête. Je crus devoir les aider à s’en débarrasser : mes aventures avec les fourmis m’ayant rendu compatissant.

Nous rentrâmes à la case , au milieu d’interminables éclats de rire, malgré le sang qui coulait de toutes parts; j’achetai quelques poissons, et, comme la nuit approchait, je pris congé de mes compagnes de pêche et de leur patronne blanche.

J’étais fort embarrassé, en m’embarquant de nouveau, pour savoir le nom de la rivière sur laquelle nous naviguions; nous avions si souvent changé de canaux qu’il était bien difficile de distinguer le vrai lit de la rivière principale de celui de ses embranchements ou même de ses affluents. Chacun des bras du Madeira porte un nom différent. Polycarpe appelait Ramo celui que nous suivions alors; pour un même cours d’eau les noms d’ailleurs changent avec les localités ; quand de Maoes je suis allé visiter les Indiens amis de la lune, on m’a dit que je remontais le Limon. L’artère mère de cet immense système fluvial change elle-même trois fois de dénomination entre sa source et l’Océan : Amazone , du Para à Manaos; Solimoes , de Manaos à Taba-

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tinga; et de là à sa source, dans le Pérou, Maranon. Combien d’erreurs ont dû naître de cette multiplicité de noms.

Comme j’approchais de l’Amazone et que je n’avais plus beaucoup de chances de trouver des Indiens tatoués, je passai une partie de la journée à nettoyer soigneusement tous les ustensiles nécessaires à mes différentes industries, décidé à aller de suite à terre dans le cas où nous passerions près d’un endroit habité. Je nettoyai aussi mes armes.

Cette journée n’eut, rien d’intéressant, mais le lendemain j’allai, faute de mieux, dessiner quelques plantes, et en retournant au canot, je cassai la patte à un jeune caïman, à moitié enfoncé dans le sable de la plage. J’aurais bien voulu pouvoir le rapporter vivant; avec l’aide des Maoes, je pus lui attacher le bout du museau; mais s’il ne pouvait plus mordre, il ne pouvait non plus manger, et le laisser libre dans le canot, n’était pas chose admissible. Nous lui enveloppâmes donc la tête avec des chiffons bien serrés par des lianes, et on le pendit à l’arrière; peu de temps après il ne bougeait plus. La préparation de ce nouveau sujet fut très-longue, la peau ayant presque la dureté du fer.

Après avoir passé devant la bouche de la rivière d’Andira, qui se jette dans le Ramo, nous rentrâmes enfin dans l’Amazone, derrière et au-dessous de Villabella.

Là, si je le voulais, mes fatigues étaient finies; je montais à bord d’un vapeur, et en huit jours

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j’étais de retour au Para. Mais je me sentais un peu plus fort et je voulais encore tenter la fortune, naviguer en canot jusqu’à Santarem, et tenter de remonter, si c’était possible, le fleuve Tapajos.

Ainsi qu’il avait été décidé, je laissai à Villabella les trois Maoes; je les payai, comme il était convenu, une pataque par jour; ils reçurent leur salaire sans rien dire, firent demi-tour, et je ne les vis plus.

A la difficulté de me procurer d’autres rameurs, se joignait l’obligation, bien grave pour moi, de reprendre le costume noir et de me présenter au promoteur, chef de police , pour lequel j’avais des lettres. Si ce travail avait été toujours bien pénible quand je pouvais le faire dans une chambre, c’était bien autre chose dans un canot, où je ne pouvais procéder à ma toilette qu’assis ou à genoux sous mon toit; et je maudissais d’autant les fuyards qui, en me mettant dans la nécessité de les remplacer, me forçaient à subir encore un supplice que je croyais terminé.

Le canot était assez éloigné du sable sec ; il fal lait sauter dans l’eau; j’y serais entré tout entier si cela eût été nécessaire, mais dans le cas présent, avec des bottines, quoique cette fois sans mon gant, je 11e pouvais risquer ainsi Mon Excellence; j’appelai un nègre, et il me passa sur son dos sans endommager les objets précieux auxquels j’allais devoir une réception gracieuse et les hommes de rechange dont j’avais besoin. Mais la plage était

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large, le soleil bien chaud, et, malgré mon parapluie, quand je me présentai avec ma lettre, j’étais inondé de sueur.

Mais ce ne fut pas une petite affaire que d’avoir des rameurs; on me renvoya à un prêtre; celui-ci à un vendeur portugais, qui me renvoya à son tour au subdélégué; le subdélégué s’entendit avec le promoteur, et l’on me promit non-seulement deux rameurs, mais un garde jusqu’à Obidos. Ils devaient revenir par le vapeur; les frais de leur passage restant bien entendu à mes frais.

Comme la lettre de recommandation expliquait qui j’étais et ce que je faisais, je fus prié de montrer mes études à une foule de gens attirés par la curiosité de voir un Français. Me voilà donc faisant l’explication de chaque chose à une réunion d’amateurs des plus curieux. Un très-bel homme à favoris noirs me paraissait surtout prendre un grand intérêt à chaque feuille tirée de mon carton; il m’évitait souvent la peine de la tenir à la portée de tous les yeux; il est vrai que souvent aussi il présentait un paysage complètement retourné, le ciel en bas, le terrain en haut. On admirait et on passait outre. Un autre de ces connaisseurs, après avoir contemplé plusieurs portraits d’indiens, parut embarrassé en voyant une étude de forêt qui se trouvait là par hasard, et il cherchait à se rendre compte de la différence. On lui expliqua bien vite que c’était un paysage. Il s’en était douté.... et la preuve, c’est que, apercevant de nouveau un In-

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dien la tête en bas, il demanda si c’étaient encore des feuilles. Je retournai l’étude et lui dis en français, avec le plus gracieux sourire : « On t’en donnera comme cela des feuilles, animal! » Somme toute, j’avais eu plus de succès chez les sauvages, et après l’exhibition je me hâtai, un peu humilié, de reporter le carton à sa place ordinaire dans le canot.

Comme il y avait plusieurs hamacs dans la maison du promoteur, je passai la nuit dans l’un d’eux, et le lendemain on me présenta un Indien, en attendant l’autre, qui ne pouvait venir que l’aprèsmidi; quant au garde, il était prêt.

Polycarpe restait toujours la nuit dans le canot. Quand il sut qu’un garde allait venir, il me dit :

« A quoi bon, non-seulement ce garde inutile, mais un autre rameur? Un seul suffit pour descendre jusqu’au Para si vous voulez. D’ailleurs, le vent règne toujours, dans cette saison, de l’ouest à l’est, et une fois à bord, on se servira de la voile. »

J’allai, d’après cette assurance, prendre congé du promoteur et le remercier de ses bons services. Quand il sut que je ne voulais ni garde ni second rameur, il me blâma fortement, d’autant plus qu’avec la connaissance de l’Indien en général, il savait la fuite de mes premiers rameurs.

J’achetai du piraroco et de la farine, je fis de nouveau une petite provision de vin de Porto, et je revins au canot faire des dispositions pour me

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servir de la barre sans sortir de ma tente; j’attachai pour cela une ficelle à portée de ma main. Poly carpe et Miguel , le nouvel Indien, pagayeraient.

Au moment de partir je reçus sur la plage la visite d’un habitant de Villabella, qui, de son côté, allait s’embarquer, suivi des trois Maoes, dont il s’était chargé, dans une embarcation armée de huit rameurs. Cet homme, ayant remarqué mon petit crocodile qui séchait au soleil, me dit :

« Puisque vous faites collection de ces sortes de choses, vous devriez vous détourner un peu pour aller voir un très-grand serpent que j’ai tué il y a quelques mois. Il est chez le padre d’une Fréguezia ou paroisse, centre d’une petite population sur le lac Jourouti. »

Quand j’eus dit adieu à la personne qui venait de me donner ce renseignement, je trouvai le fainéant Polycarpe assis à sa place accoutumée, et Miguel la pagaie à la main, qu’il quitta aussitôt pour aider son camarade à installer la voile, car le vent était fort et favorable. Nous n’avions pas précisément ce qu’on appelle en langage vulgaire une tempête; mais les lames étaient bien hautes pour notre petit canot où elles embarquaient, au point que Miguel et moi pouvions à peine suffire à l’étancher. Je ne pouvais me plaindre de Polycarpe : il était tout entier à la voile, et je dois dire qu’il évitait les lames assez adroitement. La journée et la nuit se passèrent à louvoyer, et le lendemain au soir, nous entrâmes dans le rio Jourouti.

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Là, Polycarpe recommença ses grimaces de mécontentement. J’amassais peu à peu une colère qui devait éclater bientôt. J’avais fait une nouvelle imprudence en n’acceptant pas les hommes qu’on m’avait offerts. Cette fois-ci je me trouvais bien plus à la merci de ce misérable; mais aussi je me pro-

Le bon Miguel.

mis bien de l’observer, et surtout de mettre obstacle à tonte camaraderie entre lui et Miguel, dont j’étais loin d’être content; car, avant de s’embarquer, il avait été prévenu de ce qu’il gagnerait, et quand il n’était plus temps pour moi de reculer, il m’avait demandé davantage, ce que j’avais ac-

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cordé; d’après ce coup d’essai , je pouvais m’attendre à pire de sa part quand l’occasion se présenterait.

C’est avec cette tension d’esprit et ces pénibles préoccupations que je continuai ma route.

Polycarpe avait déclaré , en entrant dans le rio Jourouti, que le canot était trop grand pour aller à la Fréguezia; j’en avais conclu qu’il devait se trouver quelque passage étroit, bon seulement pour des montaries. Il avait donc été convenu que nous en emprunterions une. En passant nous en vîmes au moins une trentaine; mais quand je disais à Polycarpe d’en demander, il me répondait toujours : « Logo » (tantôt). Le temps n’était probablement pas encore venu de s’en servir; mais plus nous avancions, moins nous en rencontrions.

Je commençais à trouver que Miguel travaillait trop, qu’il se fatiguait, tandis que ce fainéant de Polycarpe, les bras croisés, se reposait. Je sentais ma colère fermenter, et je lui demandai d’assez mauvaise humeur à quoi il pensait en laissant échapper toutes les occasions de se procurer ce petit canot dont il prétendait avoir besoin; ce que d’ailleurs je ne comprenais pas, car le fleuve, loin de rétrécir, devenait au contraire de plus en plus large.

Depuis l’affaire des portraits, où il s’était senti deviné , mais où il n’avait pas été puni, Polycarpe avait repris ses anciennes allures, ne m’écoutant qu’à peine, et faisant, non comme Benoit par bêtise , mais par mauvaise volonté , tout le contraire

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de ce dont j’avais besoin. Cette fois la patience m’échappa et je l'arrachai brusquement du lieu où il était assis, je lui mis à la main une pagaie et, pour la première fois, je le fis travailler cinq minutes.

Au bout de ce temps j’aperçus trois montaries amarrées dans un tout petit port; j’attendis ce qu’allait faire Polycarpe. Il dit à son camarade de pagayer de ce côté. Quand nous fûmes près de terre, Miguel sauta le premier. Polycarpe revint à sa place accoutumée, et se mit à faire un petit paquet dans un mouchoir, sans s’inquiéter d’aller emprunter cette petite embarcation si nécessaire , d’après ce qu’il avait dit. Je le regardais tranquillement , ne me doutant pas le moins du monde de son intention; il passa le paquet à son bras, prit un énorme bâton qu’il avait taillé la veille et avec lequel j’avais moimême repoussé le canot: — j’en connaissais le poids; — il sauta légèrement à terre et, sans rien dire, se dirigea du côté des bois. Quand il en fut à une quinzaine de pas, je lui demandai où il allait. « Promener dans les bois. » En style d’Indien cette réponse signifiait qu’il m’abandonnait.

Comme devant le gouffre de sable , il se passa quelque chose d’étrange en moi. Eugène Sue, dans ses Mystères de Paris , fait dire au Chourineur qu’il voit rouge dans de certains instants. J’ai probablement éprouvé dans ce moment quelque chose de pareil ; car j’ignore presque ce qui s’est passé et comment je me suis trouvé le genou sur Polycarpe , mes cinq doigts pleins de sang sur sa

gorge, et mon revolver, qui sans doute était sorti de ma poche, serré convulsivement et levé pour lui briser la tête; le bâton était à plus de vingt pas, et Miguel regardait sans bouger. Si je n’ai pas tué le misérable, si je n’ai pas payé d’un seul coup le mal qu’il avait essayé de me faire, c’est que sa pâleur cadavéreuse me fit penser qu’il était déjà frappé. Cet Indien cuivré, presque noir, était devenu méconnaissable et remuait à peine. J’eus peur un instant et me relevai précipitamment. Je crois que j’étais aussi pâle que lui. Il se jeta à genoux, me demanda pardon, me promettant que si je le ramenais au Para je n’aurais plus à me plaindre de lui. Que pouvais-je faire, sinon pardonner?... J’étais si heureux de n’avoir pas à me reprocher une action dont le souvenir m’eût toujours poursuivi!... Son sang coulait beaucoup. Je ne me coupais pas les ongles depuis longtemps; c’était encore un moyen de défense que la nécessité m’avait inspiré, et mes cinq doigts ainsi armés étaient entrés profondément dans la peau de ce misérable. Je le fis bien laver, et, pour cicatriser immédiatement ses plaies, j’y appliquai du collodion, après l’avoir prévenu qu’il souffrirait un peu au premier moment, mais que cela ne durerait pas. Je lui donnai ensuite une double ration de cachasse. Enfin, devant la faiblesse de mon ennemi, je n’eus plus de courage; et, ainsi que cela arrive souvent, je cherchai toutes les raisons pour justifier son mauvais vouloir. Son horrible figure, qui un instant aupa-

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ravant était si pâle, ne m’inspirait plus que de la pitié, et je me promettais bien de réparer le mal que j’avais fait. Toutes mes idées sur ces hommes ignorants s’étalent modifiées, et je pardonnais alors bien sincèrement aux Indiens fuyards, même au garde Zephirino , les mauvais tours qu’il m’avait joués. Décidément l’organe du meurtre doit être peu développé chez moi, car longtemps après cet événement, je me sentais trembler quand je songeais au résultat de cette colère instantanée.

Cependant, comme la sensibilité ne conduisait à rien et qu’il fallait prendre un parti, j’envoyai les deux hommes demander à la case, que je supposais à quelques pas, la permission de prendre une des montaries pour continuer mon voyage avec Miguel que je ne connaissais que depuis deux ou trois jours, tandis que je laisserais Polycarpe, aussi intéressé que moi à revenir au Para, à la garde du grand canot.

M’étant étendu à terre et livré à des réflexions assez sérieuses, j’attendis le retour des deux Indiens un quart d’heure sans trop y prendre garde, bien que selon mes calculs ils eussent dû être revenus plus tôt; mais le temps s’écoulait et personne ne paraissait. Une heure se passa.... Personne. L’inquiétude commença à s’emparer de moi et, ne pouvant me résoudre à attendre davantage, je suivis les traces que ces deux hommes avaient laissées sur un terrain humide. Je marchai longtemps; peu à peu j’accélérai le pas au point de courir, sans savoir où

Polycarpe étranglé.

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me diriger, car toute trace avait disparu, au moins à mes yeux, sans doute obscurcis par les gouttes de sueur qui coulaient de mon front et que je ne songeais pas à essuyer. J’arrivai ainsi en face d’un grand fossé, dans lequel je descendis. Quand je fus de l’autre côté, il fallut m’arrêter; aucun sentier n’était au delà. La crainte de m’égarer me ramena près de mon canot. Personne encore. Qu’on juge de ma position : seul, loin de tout secours, qu’allais-je devenir? Nul doute que Polycarpe n’eût débauché l’autre Indien.

Le temps s’écoulait et je ne voyais rien venir. Mes deux singes poussaient des cris perçants; il me semblait entendre des rugissements lointains. Je mis ma tête entre mes mains et, chose incroyable ! un léger sommeil vint me faire oublier un instant mes tristes pensées. Un rayon de soleil m’éveilla subitement. J’étais toujours seul; mais ce moment de repos, ce sommeil qui m’avait vaincu venait de me rendre toute mon énergie : plus de faiblesse, il fallait lutter. Je n’avais pas à remonter la rivière en canot, c’eût été impossible : je me laisserais dériver jusqu’à la bouche du Jourouti et de là dans l’Amazone. J’irais tantôt à la voile, tantôt à la pagaie.

A la garde de Dieu ! Je fixais mon départ à l’heure suivante, si d’ici là personne ne paraissait.

Mes singes criaient toujours. J’entrai dans le canot pour leur donner à manger. Quand je sortis de ma tonnelle, Polycarpe et Miguel étaient devant moi. Il était écrit là-haut que ce jour-là il me faudrait

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passer par toutes les émotions. Cette dernière fut si forte, que je ne trouvai rien à dire ; je restai assis, les bras croisés, attendant ce qui allait arriver.

Ils me donnèrent pour raison de leur retard que la case la plus prochaine était à plus d’une lieue ; que d’abord ils n’avaient trouvé personne, et qu’il avait fallu aller bien plus loin encore pour demander la montarie. Comme cela pouvait être, je m’étais contenté de cette explication.

Polycarpe détacha une montarie; il y plaça mon carnier, mon plomb et ma poudre. Un instant j’eus la pensée de laisser là ce serpent et de retourner simplement en arrière. Un certain pressentiment me soufflait tout bas que c’était une imprudence de m’en aller après la scène qui venait d’avoir lieu. Mais je me disais toujours que Polycarpe avait autant de raisons que j’en avais moi-même pour revenir au Para, et je persistai.

Nous étions partis depuis quelques instants, quand Polycarpe m’appela; il tenait mon fusil, que j’avais oublié. Cette attention seule m’eût donné de la confiance, et je partis cette fois complètement rassuré.

Miguel parlait portugais ; il me dit qu’il était père de famille et que, s’il m’avait demandé plus cher que les autres pour venir avec moi, c’était par nécessité. Nous fûmes bien vite bons amis, et je vis que si Polycarpe avait essayé de rinfluencer, il n’avait pas réussi, car il 11e cessa de faire tout ce qu’il pouvait pour m’être agréable. 11 me savait

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chasseur et prenait autant d’intérêt que moi au résultat. Quand j’avais Polycarpe pour pilote, si je disais d’aller de suite de tel côté où je voyais quelque chose à tirer, il n’entendait mon ordre que quand l’objet était dépassé, et souvent feignait de ne rien entendre du tout. Au contraire, Miguel regardait de tous côtés, et aussitôt qu’il voyait un oiseau perché quelque part, il me le montrait et dirigeait adroitement la montarie. Cette façon de faire si nouvelle pour moi me fit prendre en peu de temps ce brave homme en affection. Cependant rien ne m’annonçait ce passage étroit qui avait nécessité un autre canot. Je ne fus pas longtemps à comprendre que la haine du travail avait encore en cette occasion inspiré un mensonge à Polycarpe : il avait redouté, non l’étranglement de la rivière, mais la nécessité d’aider Miguel à pagayer sur le canot. Je me repentis alors d’avoir été dupe d’une ruse si grossière ; me promettant bien de ne pas recommencer au retour de ma petite campagne, et de le faire tout de bon travailler, puisque je le payais trois fois autant que le bon Miguel, qui faisait de très-bonne grâce l’ouvrage de deux hommes sans se plaindre.

Plus nous avancions, plus le fleuve s’élargissait; et pour la première fois depuis mon séjour dans le Sud, je revoyais des montagnes élevées, avec leurs arbres en amphithéâtre. Ceux qui se trouvaient le plus près de l’eau étaient couverts de détritus de toute sorte. Il me semblait quelquefois voir des

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villages entiers aux toitures de chaume, ou une suite de meules de foin. Ces amas de débris arrêtés sur les arbres, à une grande hauteur, donnaient une idée de ce que devait être le débordement des eaux à certaines époques de l’année.

Après avoir remonté pendant plus de trois heures, nous passâmes du fleuve dans un lac au bout duquel était la Fréguezia.

La nuit approchait; mais d’aucun côté on ne pouvait voir la moindre habitation. Miguel était fatigué ; cependant rien dans ses manières ne montrait qu’il fût mécontent. 11 n’est pas nécessaire de répéter qu’ après tout ce que j’avais vu de mauvaise volonté, cette comparaison m’était sensible, et je reportais sur ce brave Indien tous les bons sentiments que j’étais disposé à avoir pour ses compatriotes avant d’avoir éprouvé leur perfidie.

Il est de ces souvenirs qui se gravent profondément dans la mémoire. Nous étions là tous deux, au milieu de ce lac, dans un tronc d’arbre creusé et si fragile qu’un mouvement un peu brusque pouvait nous faire chavirer. Le ciel était si pur et les eaux si calmes qu’on aurait pu se croire transporté dans un ballon et nageant dans le vide. Mais l’illusion était peu durable en présence des caïmans, qui, très-nombreux dans ce lac, faisaient jaillir l’eau en plongeant à notre approche. Nous avancions toujours et rien d’humain ne se montrait; la nuit s’épaississait, Miguel paraissait ne pas savoir où se diriger. Au moindre petit cap il disait avec joie :

Le lac de Jourouti.

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« Là! là! » et quand nous étions au point indiqué l’espoir s’évanouissait. Il était nécessaire de prendre bravement la chose en riant, pour l’encourager; cependant je commençais à désirer un gîte pour la nuit. Ma position dans ce petit canot était fort incommode; j’avais les jambes cassées, et il me semblait qu’une fois arrivé il me serait impossible de marcher.

Enfin, nous aperçûmes au loin une lueur indécise, puis une autre : c’était le terme du voyage.

Le canot amarré, nous montâmes au milieu d’une vingtaine de cases, dont les propriétaires dormaient déjà. L’église était au sommet d’une colline.

Le padre me reçut fort bien quand je lui eus dit de quelle part je venais. Il fit chercher la peau du serpent, qui était en assez mauvais état; quant à la tête, elle ne put se retrouver; je pense qu’il l’a gardée comme curiosité; mais il eut la bonté de me donner la peau, en refusant toute espèce de rémunération .

Pendant le dîner il me dit que si j’avais le temps de perdre quelques jours avec lui, il me conduirait à un grand lac assez près de la Fréguezia, dans lequel, les eaux se trouvant sans doute encore basses, je verrais le plus grand serpent qui peut-être ait existé. Des Indiens avaient vu un jour au milieu du lac un objet immobile, dont il leur était impossible de deviner la nature. Ils auraient pu penser que c’était une de ces îles que les courants des grands fleuves font paraître soudainement. Mais ici point de courant, un lac tranquille, des eaux dormantes;

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qu’était-ce donc?... Toute la petite tribu qui habitait les bords du lac s’était rassemblée; on regardait, mais personne n’osait approcher. Enfin, trois des plus hardis prirent une montarie, et avec toutes les précautions que la prudence indiquait, ils vinrent se ranger le long des flancs de l’objet inconnu, et l’un d'eux, en se tenant debout, ne put atteindre à la hauteur ou plutôt à l’épaisseur d’un serpent monstrueux échoué là depuis peu de temps. Les eaux, en se retirant rapidement, l’avaient laissé à découvert; on le mesura, il avait une centaine de pieds en longueur. Le padre tenait ces détails des Indiens qui avaient été forcés de quitter leurs cases, voisines du lac, à cause de la putréfaction du monstre.

Si mon canot eût été en lieu sûr, malgré la faiblesse que j’éprouvais encore et qui me faisait sentir de plus en plus qu’il était temps de terminer mes courses vagabondes, j’aurais bien certainement profité de l’offre du bon padre , qui me proposait de m’accompagner au lac en question , dont j’oubliai de lui demander le nom.

Ce fait extraordinaire et tout à fait en dehors de ce qu’il est permis de croire, avait déjà été raconté devant moi, au Para, par une personne fort digne de foi, à M. le consul Froidfond. Le narrateur, habitant alors Santarem, avait recueilli sur le reptile fabuleux une note qu’il eut meme la bonté de m’offrir1. Nous avions tous plaisanté sur ce

1. Il est mort au lac de Craoary, district de Faro, un serpent qui, d’après le rapport de quelques Indiens qui l’ont vu surnager de quatre

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phénomène, pendant du fameux serpent marin. On peut juger quel fut mon étonnement de me trouver à plusieurs centaines de lieues de Santarem, au fond d’une rivière et à quelques lieues seulement du lac où on avait découvert ce serpent. Car, en rapprochant tout ce qu’on m’avait dit au Para des assertions du padre, nul doute que ce ne fût le même. Je livre le fait sans commentaire au jugement de mes lecteurs.

J’étais trop inquiet de mon canot pour ne pas avoir hâte de le rejoindre. C’est sous l’influence de cette inquiétude, qui de moment en moment augmentait, que je pris congé du padre en le remerciant de sa cordiale hospitalité et de son présent. Il espérait me revoir, car quelques heures après mon départ il devait partir lui-même pour un sitio qu’il faisait défricher sur l’Amazone, à la bouche du Jourouti.

Nous nous embarquâmes, Miguel et moi, à quatre heures du matin, après avoir fait un rouleau de la peau de notre serpent, qui, sans la tête, mesurait dix-neuf pieds, taille déjà fort raisonnable, si on la compare à celle des boas du Jardin des plantes. Cette dépouille est une de celles que ce visiteur dont j’ai parlé croyait préparées avec plusieurs peaux cousues ensemble.

En redescendant le fleuve j’avais, ainsi qu’aux deux

pieds, avait environ cent pieds de long. Les Indiens le connaissent sous le nom de Bouiarru ou Buiassu. Il était de couleur sombre, avec quelques taches roussâtres .

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époques du bain aux caïmans et du gouffre de sable, un pressentiment que je m’efforçais de repousser. Malgré moi, je frémissais en songeant que je ne retrouverais plus mon canot. A quoi alors me servi' rait cet or que je portais toujours en ceinture autour de moi?

Et mes collections, mes études, conquises par tant de privations et de dangers, que deviendraientelles? Moi-même, qu’allais-je devenir?... Avec ce canot qui était devenu ma patrie, mon foyer, tout serait perdu pour moi, le passé et l’avenir! Et sous le chaos d’idées qui naissait de ces réflexions, je maudissais la curiosité qui m’avait poussé loin de mon embarcation, et l’imprudence qui me l’avait fait confier à Polycarpe.

A chaque détour du rio Jourouti, je disais à Miguel : « Nous voici arrivés. » Et reconnaissant que je m’étais trompé, mes craintes augmentaient. Plus j’approchais du lieu où j’avais laissé le canot, plus je me sentais oppressé. Je crois que si cet état se fût prolongé longtemps, le sang qui se portait au cœur m’eût infailliblement étouffé, car j’étais quelquefois obligé d’y appuyer fortement la main pour en comprimer les battements.

C’est dans cet état de crise que je vis de loin une montarie conduite par trois femmes. Mon sort allait dépendre de ce qu’elles nous apprendraient. Miguel leur demanda quelque chose que je ne compris pas, et j’entendis dans leur réponse le mot macaque. Elles avaient vu mon canot et les deux singes : un

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quart d’heure après nous serions arrivés. Maintenant que m’importait Polycarpe !

Je retrouvai alors la tranquillité dont j’avais grand besoin; avec la tranquillité revint un peu de gaieté, et je dis en riant à Miguel : Vamos! A quoi il répondit : V aomoos ! en appuyant sur chaque voyelle. Et en quelques coups de pagaie bien dirigés nous fûmes en vue du canot.

Les singes se mirent à crier; Polycarpe dormait sans doute. A la place où, la veille, j’avais attendu si longtemps son retour et celui de Miguel, étaient assises quatre personnes : un vieillard, un nègre, deux femmes, pour jouir sans doute du spectacle que mon désappointement allait leur donner;... mes pressentiments ne m’avaient pas trompé, Polycarpe s’était sauvé.

J’entrai dans mon canot, et, jetant rapidement les yeux sur les objets les plus précieux que je possédais, j’en fis en quelques secondes l’inventaire. Polycarpe m’avait volé un fusil acheté au Para exprès pour lui , ainsi que le sabre qui me servait à me tailler un chemin au besoin. Il m’avait également volé un sac de plomb, de la poudre, des capsules et une boîte dans laquelle il y avait du fil, des aiguilles, des boutons et des ciseaux.

J’étais si heureux d’avoir retrouvé mon canot, que cette fuite et ce vol me mirent complètement en bonne humeur ; et pour que ce misérable Polycarpe apprît combien il s’était trompé en croyant me jouer un mauvais tour, je distribuai de la ca-

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chasse à la société, et je fis dire par Miguel que j’étais satisfait d’être débarrassé d’un fainéant bon à rien. Je soupçonnais qu’il s’était peut-être réfugié chez ces gens-là.

Sur ces entrefaites, le padre de la Fréguezia passa et me donna de nouveau rendez-vous à son défrichement; et un peu après son départ, après avoir tâté Miguel pour savoir comment il prendrait ce petit événement, qui devait lui donner plus de travail, je dis adieu aux quatre individus et je pris une pagaie, décidé à ne plus la quitter jusqu’à mon arrivée à Obidos. J’allai m’asseoir à l’avant du canot, à côté de Miguel, et je lui dis en riant : V arno s ! A quoi il répondit sérieusement, en allongeant chaque voyelle : Vaaaam.ooost et nous descendîmes le Jourouti avec une grande rapidité. A la nuit tombante, nous rentrâmes dans l’Amazone.

Arrivé au défrichement du padre , l’endroit me parut détestable. Il n’y avait pas encore d’habitation; les arbres, coupés de tous côtés , encombraient le sol et se mêlaient aux plantes grimpantes : impossible de faire un pas sans trébucher. On avait déjà installé le hamac du prêtre près d’un grand feu. Les carapanas étaient en si grand nombre qu’ils obscurcissaient la lumière de ce foyer. J’avais bien besoin de repos, et, ne voyant pas la possibilité d’en obtenir en ce lieu, je dis au padre que j’allais le quitter. Probablement préoccupé de son installation et de celle de tout son monde, il ne m’entendit pas, car, lorsque, du haut de mon canot, je lui

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réitérai mes adieux, il parut contrarié; il avait, disait-il, pensé que je passerais la nuit près de lui. Ce digne homme ne comprenait pas qu’au milieu de ces terrains ressemblant au chaos, et dans lesquels il entrevoyait sans doute une fortune, un pauvre étranger malade, fatigué, ne pouvait espérer aucun repos.

Cette nuit je dormis sur l’Amazone, après avoir jeté à l’eau notre grosse pierre. Il était temps; mes forces ne pouvaient plus me soutenir.

Le surlendemain, après avoir pagayé pendant deux jours, nous faisions des efforts pour atteindre une île opposée au rivage près duquel nous passions; car un orage lointain se préparait, le tonnerre grondait , et il nous paraissait impossible de trouver un abri au milieu des arbres arrachés, qui de ce côté encombraient les approches de la terre. En peu d’instants, et avant que nous pussions gagner l’autre bord, la tourmente fondit sur nous; une pluie torrentielle, mêlée de grêle, nous fit craindre de voir remplir notre canot. Pendant que Miguel faisait descendre doucement la pierre, notre ancre de salut, de toute la longueur du câble, moi, avec cette panella qui servait à tant d’emplois différents, je me mis à égoutter le canot. Les pauvres singes mêlaient leurs cris à la voix de la tempête. Les éclairs, en s’éteignant, nous laissaient dans la plus complète obscurité. Quand Miguel eut filé le câble, il prit, de son côté, un vase pour m’aider à vider l’eau qui nous envahissait sensiblement. Ce n’était pas le

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moment de songer à mon état de faiblesse permanent; si je m’étais découragé, si j’avais laissé l’Indien livré à lui-même, il eût peut-être cédé à la fatalité, et nous nous serions noyés tous deux infailliblement; mais un blanc travaillait, il fallait ’imiter. Le canot fit un mouvement inattendu, il se jeta sur le côté, et nous sentîmes qu’unè force irrésistible nous emportait. J’étais alors éloigné de Miguel et à l’autre bout de l’embarcation, quand, à ja lueur des éclairs, je le vis qui retirait le câble : la pierre l’avait coupé, elle était restée au fond, et nous étions emportés à la dérive sans qu’aucune force humaine pût nous arrêter.

11 me serait impossible de dire combien de temps dura cette effrayante navigation : le canot, emporté par le courant et poussé par un vent violent, tournait sur lui-même, sans qu’il fût possible de le diriger avec nos impuissantes pagaies. Il vint un moment où nous crûmes apercevoir des terrains à fleur d’eau ; mais ils disparurent bien vite. Cependant cela me donna quelque espoir; je pris cette grande perche dont j’avais fait usage avec tant de succès un certain jour, et je renfonçai dans l’eau, d’abord inutilement, mais je persistai, heureusement, car une fois je sentis le fond. Je poussai un cri de joie en appelant Miguel. Nous fîmes alors tous nos efforts pour l’assujettir en pesant dessus, et notre canot s’arrêta un instant. Nos efforts réunis firent pénétrer plus avant cette perche, notre seule espérance ; la nuit entière se passa ainsi, et le jour

Ouragan sur l’Amazone.

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nous trouva tous deux la tenant convulsivement entre nos bras.

Le danger avait à peu près disparu, mais le vent était encore très-fort. Nous tînmes conseil sur ce qu’il y avait à faire, le jour nous permettait alors de voir où nous étions. Le bonheur nous avait fait rencontrer une de ces îles nouvellement sorties des eaux; et si nous avions pu résister à la force du vent et du courant, c’est que nous avions été abrités par une partie élevée qui, brisant les lames, les avait détournées et empêchées de remplir le canot pendant le temps employé par nous à peser sur la perche.

Comme il n’y avait pas d’abri commode au milieu de ces terrains inégaux semés de branches flottées, nous résolûmes de descendre dans une île qui paraissait éloignée de deux lieues et dont on voyait alors la plage blanche. Nous quittâmes notre abri , et en peu de temps , poussés par ce vent dont nous pouvions nous servir maintenant, nous touchâmes à une belle plaine de sable.

Le soleil était déjà si chaud que , pour arriver sous de grands arbres où je voulais me reposer, je fus obligé de courir pour n’avoir pas les pieds brûlés. Miguel, sur mon ordre, s’empressa de me donner un gros morceau de piraroco, acheté à Villabella, et un coui plein de farine ; — mon biscuit était terminé depuis longtemps; — je fis également apporter du sel, de l’huile rance et des limons, dont je me servais, en place de vinaigre. Je partageai fraternellement avec lui ces raffinements gastronomiques,

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puis nous nous étendîmes sur le sable, où nous restâmes couchés une partie de la journée. Miguel y eût volontiers passé la nuit, et j’en aurais bien fait autant, mais j’avais hâte d’en finir avec cette navigation, qui d’ailleurs n’avait plus d’intérêt pour moi. Je ne désirais encore qu’une chose : trouver une plage et faire quelques clichés; puis j’emballerais tout, et je n’aurais plus à m’occuper qu’à faire porter sur le premier bateau à vapeur passant à ma portée mes malles fermées.

Le temps était redevenu calme ; la lune nous éclairait; de gros poissons, jouant sous l’eau, faisaient peur à mes singes. De demi-heure en demiheure, chacun à notre tour, nous vidions l’eau du canot.

Au point du jour nous touchâmes, par un bonheur inattendu , à une de ces plaines immenses coupées par de grandes flaques d’eau. Je fis bien vite mes préparatifs pour photographier encore une fois. Mais le soleil allait plus vite encore, et, quand j’eus installé ma tente, la chaleur était déjà si forte que je fus obligé de faire mes expériences dans un état complet de nudité, et j’y gagnai, malgré l’habitude de l’insolation, d’avoir, au bout de quelques jours, non-seulement la peau, mais des lambeaux de chair enlevés par un horrible coup de soleil, qui n’avait épargné aucune partie de mon corps.

Cette dernière tentative artistique ne réussit en rien. La cause en était-elle dans la tourmente des nuits précédentes? L’affreux Polycarpe avait-il, par

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un mélange, dénaturé quelqu’un de mes produits chimiques? Toujours est -il que je me décidai à plier mes bagages. Ma campagne était finie. Je laissai tout le jour Miguel ramer seul, et je fis mes paquets.

La nuit venue, le brave homme s’était endormi, laissant au courant le soin de nous emporter; mais moi je veillais. Tout le jour le vent avait varié ; quand, vers dix heures, il devint favorable, j’eus beaucoup de peine à éveiller Miguel et à lui faire orienter la voile.

Après M. Benoît, qui se méprenait toujours, après l’affreux Polycarpe , qui voulait toujours se méprendre à ce que je disais, Miguel était bien l’Indien le plus lent, le plus difficile à émouvoir. Il fallut bien du temps pour que tout fût prêt, et le bon Miguel, cette fois encore à mon vamos ordinaire, répondit, quand le vent eut enflé la voile, par un vaaomoos infiniment plus prolongé que les autres, ce qui ne me donna qu’une confiance médiocre et me fit m’occuper sérieusement de la manœuvre, car déjà il se rendormait.

Dans cette navigation sur le grand fleuve il nous arriva une foule d’événements. Notre canot un jour fut poussé entre d’immenses racines, et il fallut un long temps pour le dégager; — une autre fois, malgré mon adresse, qui datait de loin, une lame s’abattit tout entière sur mon toit, en passant d’abord sur mes singes. Grâce à mon parasol, prudemment assujetti au-dessus de ma tète, je n’eus que des

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éclaboussures et rinconvénient d’avoir à recourir à la panella pour vider le surplus du liquide. — Le reste de mon collodion s’évapora en partie, parce qu’en manœuvrant j’avais fait sauter le bouchon. — Je perdis une nuit Tun de mes pantalons et une chemise de rechange qui séchaient ordinairement sur la natte qui recouvrait mes bagages. — Le trou de mon toit, commencé par les singes, s’était perfectionné, grâce à eux, au point qu’on aurait pu y faire passer un chapeau. Aussi une foule d’indiscrétions, pas toujours réprimées en temps opportun, en avaient été la conséquence. Les deux queues avaient travaillé de concert, et plusieurs objets de première nécessité avaient disparu.

Un jour que nous virions de bord toutes les demiheures je vis une chose bien inattendue au milieu de ces solitudes : sur le ciel bleu une croix blanche se détachait, sans qu’on pût comprendre qui l’avait posée là. Je passais alors assez près du rivage, et pour en faire un croquis il n’y avait qu’à virer de bord; une fois cette petite manœuvre faite, je me mis à l’ouvrage, laissant à Miguel le soin de bien diriger le canot. Peu à peu cette croix blanche, qui d’abord se dessinait sur le ciel, laissa dominer, quand le canot s’éloigna, un rideau d’arbres gigantesques qui changeaient complètement l’aspect du paysage : maintenant elle se détachait en blanc sur les massifs qui lui servaient de fond. On avait incendié toute la base de la montagne sur laquelle reposait cette croix , et cet immense

Croix à Marocca.

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soubassement, dépouillé de toute végétation, faisait, au milieu de cette nature imposante, le plus étrange, mais aussi le plus saisissant effet. Jamais lieu n’eût été mieux choisi pour un cimetière. Plus tard, en revenant en Europe sur le navire à vapeur le New-York , un jeune Allemand, mon compagnon de cabine, me demanda si j’avais entendu parler d’une croix qu’avait fait élever à ses frais un docteur allemand qui avait failli se noyer dans l’Amazone. Là s’arrêtent mes renseignements.

D’après les calculs de Miguel, nous ne devions pas être éloignés d’Obidos; mais il ne se reconnaissait plus et ne savait pas où se diriger, n’ayant jamais dépassé le lieu où nous nous trouvions. Nous continuâmes de descendre, comptant sur la rencontre de quelque canot de pêcheur pour obtenir des renseignements.

Vers le malin, je m’étais endormi, laissant la conduite du canot à mon compagnon; mais soit ignorance, soit négligence, il s’aperçut trop tard que nous étions au-dessous d’Obidos et malheureusement près du rivage opposé. La voile fut bien vite amenée et il fallut prendre les pagaies. Ce n’était plus le moment de s’endormir : remonter et traverser un courant très-rapide en cet endroit resserré de l’Amazone c’était bien fatigant; et cependant avec de la persistance et de la force nous accostâmes à Obidos.

Nous attachâmes le canot près de terre à côté de plusieurs autres, dans lesquels se trouvaient

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quelques Indiens. Mettant à profit cette dernière occasion, j’ai de suite ajouté à ma collection les portraits d’un Muras et d’une femme de la rivière d’ An dira.

J’hésitais, comme toujours, à m’habiller et à aller faire des visites en ville, et je cherchais dans ma tête de bonnes raisons pour me dispenser de

Indienne du rio Andira.

cette atroce corvée. On attendait le bateau à vapeur pour le lendemain, je n’avais pas besoin de faire de nouvelles connaissances. Mais il s’agissait d’une chose bien autrement importante, de me débarrasser de mon canot, puisque je ne pouvais le conduire au Para.

En ce moment une vieille mulâtresse, sautant de

canot en canot, vint s’asseoir à côté du mien et me demander s’il était à vendre, ajoutant que dans ce cas elle irait chercher son maître pour qu’il s’entendît avec moi. Ceci tombait à merveille, et je n’eus garde de manquer une pareille occasion. Effectivement, un quart d’heure après le départ de la vieille un gros marchand portugais vint à son

tour s’asseoir devant moi et me demander le prix du canot, ou plutôt il m’en offrit de suite une somme, inférieure seulement de trente francs au prix d’achat. J’acceptai bien vite ce marché, trèsbon pour tous deux; car, si je me trouvais débarrassé d’une chose dont je n’aurais su que faire, de son côté mon acheteur faisait une affaire excel-

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lente, les bois du haut Amazone étant très-estimes. Je ne conservai que ma voile, destinée à envelopper les objets pour lesquels je n’avais pas de caisses.

Cette fois je m’habillai lestement pour aller terminer l’affaire chez mon Portugais, et en passant je remis une de mes dernières lettres de recommandation; mais je m’aperçus que l’individu à qui elle était adressée ne paraissait pas trop se soucier de ma personne; je pris bientôt congé de lui et je déchirai une autre lettre, destinée au capitaine commandant la citadelle.

La chaleur me fit rentrer au canot. Il avait été convenu que j’y laisserais mes effets jusqu’à l’arrivée du vapeur, et je vis avec plaisir que j’inspirais la plus grande confiance à mon acheteur, car il plaça en sentinelles des esclaves, qui ne me perdirent de vue ni le jour ni la nuit.

A côté de nous il y avait un grand bateau plat dans lequel on avait amené des chevaux ; le fond en était très-sale. Miguel y avait accroché mon hamac. Ma dernière insolation me faisait tellement souffrir qu’il me fut impossible de garder le moindre vêtement, et je passai cette nuit à m’arracher de petits lambeaux de chair et à faire la chasse aux moustiques, attirés là en très-grand nombre par la proximité du rivage et par les ordures dont le grand bateau était plein. Le soleil, en se levant, me força de rentrer dans mon canot, sous ma tonnelle.

J’allai, en attendant le vapeur, aux environs de

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la citadelle , regrettant d’avoir déchiré ma dernière lettre. Mais quand je fus à la porte, je vis qu’elle eût été inutile : il n’y avait ni poste, ni soldats, ni factionnaire; je pus y entrer facilement.

J’y remarquai surtout les canons, placés, avec leurs affûts à roues, sur une petite esplanade en demilune; chacun d’eux est aligné près d’un mur d’un mètre à peu près de hauteur. Ce que je n’ai pu comprendre , c’est qu’en avant de ces canons, et comme pour les empêcher de tirer bas si c’était nécessaire, on a fait apporter une grande quantité de terre pour établir un jardin d’agrément.

Cependant le bateau à vapeur n’arrivait pas, et pour le voir plus tôt je m’en allai promener sur la plage, jusqu’en face d’une île quil devait contourner pour entrer à Obidos. Des falaises de pierre blanche, repoussant les rayons du soleil, rendaient cette plage tellement brûlante, que je me vis forcé de marcher dans l’eau. Mes forces étaient épuisées; je dus m’arrêter; je pris un bain, et j’y restai plus d’une heure , ne pouvant me décider à en sortir. Il le fallut pourtant; il pouvait être midi, la chaleur me suffoquait, et aucune ombre n’était à ma portée. Je voyais bien, à une assez grande distance au bas de cette muraille blanche, quelques arbrisseaux. Quand je les eus atteints, à grand peine, je ne trouvai que des feuillages écartés, pas d’abri complet, ainsi que je l’avais espéré. J’allai cependant m’asseoir contre la falaise, sous ces branchages au milieu desquels passait le soleil; mais je

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n’avais plus le courage d’aller autre part. Entre les interstices de la falaise des gouttes d’eau tombaient et formaient de petits ruisseaux. Je quittai de nouveau mes vêtements et je m’appuyai contre ces pierres humides, sachant bien que je me faisais du mal. Là je voulus essayer de dessiner, ce fut impossible; écrire mes notes, pas davantage. Mes yeux ne voyaient plus, ma tête se brisait, je ne savais que faire : rester, ce n’était pas possible ; revenir, c’était bien loin! Et le vapeur ne paraissait pas! Je me remis à l’eau, mais je n’y pus rester. Mon premier bain m’avait semblé tiède, le second me parut froid, je tremblais. J’eus bien de la peine à m’habiller, et je revins au canot dans un état pitoyable.

Deux heures après une tièvre brûlante me forçait de recourir au hamac et au bateau, ma nouvelle chambre à coucher. J’eus le délire toute la nuit.

C’est dans cet état que j’attendis trois jours le vapeur, auquel il devait être arrivé un accident, car le temps de son passage à Obidos était expiré, et on ne savait que penser de ce retard inusité. Enfin un matin Miguel vint me dire qu’il était en vue. Il était temps, car la maladie et la chaleur du rivage où j’étais retenu, me tuaient.

Sur le point de quitter Miguel, j’ai eu de nouveau la mesure du désintéressement de l’Indien. Je lui avais, outre ce que je lui devais, donné d’assez grosses étrennes; de plus, payé le prix de son passage, d’Obidos à Villabella,, sur le vapeur; je lui avais fait présent, en outre, d’une quantité d’objets

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dont j’ai perdu la mémoire. Bien loin de me remercier, il me réclama le payement des deux derniers jours passés à mon service, jours supplémentaires, mais pendant lesquels je l’avais nourri. Mais l’Indien se retrouve partout. J’acceptai sa réclamation; je fis de nouveau son compte et le priai de jeter dans le fleuve tout ce que je lui avais donné. Une réaction s’opéra immédiatement en lui; il préféra garder mes dons.

Quand il fallut embarquer les deux singes, ce fut très-difficile : ces malheureux, habitués aux solitudes, poussaient des cris perçants et s’accrochaient de tous côtés. On pendit de suite mon hamac sur le pont, et j’y restai tout le temps du trajet, jusqu’à Para.

Quand nous entrâmes dans la haie de Marajo nous essuyâmes un coup de vent assez fort ; ce qui m’expliqua les craintes qu’on m’avait exprimées lorsque j’avais pensé revenir au Para avec mon canot. 11 est certain qu’il n’eût pas résisté.

Je restai un mois couché. M. Leduc m’avait donné de nouveau l’hospitalité, et je suis heureux de pouvoir dire ici que je n’ai pas oublié les soins qu’il n’a cessé de me prodiguer pendant ces accès de fièvres intermittentes, qui m’ont accompagné jusqu’en Europe, et qui, après un long temps de diète forcée, au moment où je pouvais reprendre des forces par une nourriture plus substantielle que les bananes, le fromage et le poisson sec, me condamnaient encore à un régime qui acheva ce que la vie du canot avait bien avancé.

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Pendant que je me débattais sur mon lit de douleurs , en proie au plus affreux délire, le vomito negro faisait de nombreuses victimes. De tous côtés on ne voyait que des enterrements. On attendait en vain la pluie depuis longtemps. Cette terre rouge dont j’ai parlé voltigeait de toutes parts, comme le sable que soulève le simoun du désert; cette poussière s’introduisait partout dans les maisons, couvrait les meubles, pénétrait dans les lieux les mieux fermés.

Quand je n’avais pas le délire, et bien que sous la garde d’une négresse, je me roulais par terre pour échapper à l’horrible chaleur qui me tuait plus encore que la maladie. Mais aussitôt que j’entendais rentrer M. Leduc, je me remettais bien vite au lit; car il était terrible. Il me grondait; mes draps rougis me trahissaient ; il n’y avait pas moyen de tromper la surveillance de mon tyran.

Je serais heureux que l’expression de ma reconnaissance, enregistrée dans ce volume, lui parvînt à travers l’Océan.

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