LA FORÊT VIERGE
Le crapaud. — Le crabe. — Ma première journée dans l’intérieur des bois. — Les Indiens. — Le nègre fugitif. — Le bœuf deux fois vendu. — Le pulex penetrans. — L’araignée migale. — Une émigration de fourmis. — La fête de saint Benoît. — Incendie de forêt. — Le croquis incommode. — Le souroucoucou. — Mort d’un Indien. — Tribus indigènes de la province. — Une soirée dans les bois. — Le chat sauvage. — Les onces. — Retour à Rio.
Ne pouvant peindre des Indiens, j’aurais voulu faire du paysage. J’attendais le retour du beau temps avec bien de l’impatience, d’autant qu’à mes études en histoire naturelle j’ avais ajouté celle des orchi-
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dées, ces plantes parasites que j’espérais conserver jusqu’à mon retour en Europe. Je voulais aussi collectionner les coquillages terrestres, et de tous ces désirs aucun ne pouvait être satisfait. J’avais cependant commencé un second tableau. Le sujet était un naturaliste entouré des produits de ses explorations. Au premier moment d’embellie, je prenais ma course et j’allais au plus près choisir quelques fleurs, seules choses que je pouvais peindre en attendant mieux. Un soir, revenant de la provision, j’en rapportais, selon ma coutume, quelques-unes pour le lendemain. Cette fois j’avais été bien loin. La pluie m’avait surpris, je descendais dans un sentier qui, alors, était changé en torrent ; j’avais de l’eau à mijambe, et, comme toujours, les pieds nus. La nuit approchait rapidement, car dans ces pays entre les tropiques, il n’y a pas de crépuscule, le grand jour y est suivi sans transition de la nuit. Sautant de pierre en pierre pour éviter d’enfoncer au milieu des détritus de toutes espèces que les eaux emportaient, je marchai sur un objet gluant et mou; c’était un de ces énormes crapauds nommés par les Indiens sapo-boi (crapaud-bœuf). Déjà un peu familiarisé avec certaines rencontres, je jetai sur lui ma veste, puis je mis le pied dessus, et, malgré sa résistance, je l’attachai par les pattes de derrière; une fois dans cet état, il me fut facile de l’apporter en le suspendant en l’air pour éviter ses morsures. Les Indiens, après leur travail, se reposaient à la porte de la case : ce fut une grande occasion de
Une rencontre dans la forêt.
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plaisir pour tout le monde que ce crapaud, dont la colère était portée au plus haut paroxysme, car une fois à terre il se lança sur moi, en ouvrant une gueule formidable et en jappant comme un chien. J’aurais bien voulu conserver intact un individu aussi intéressant, mais je ne savais comment le tuer sans le détériorer; pour me tirer d’embarras, le feitor, qui était présent et avait pris sa part de la gaieté inspirée par les grâces de mon crapaud, trouva un moyen aussi simple que possible : ce fut de lui briser la tête avec une pierre. Je l’aurais battu; le malheureux avait gâté mon sujet. Cependant, à force de soins, j’ai rendu celui-ci à sa première forme; il fait partie de mes collections.
La pluie avait cessé; il faisait un peu de jour encore, et, mon crapaud mis en sûreté pour cause de fourmis, j’allai voir ce que faisait un groupe d’indiens. Dans une espèce de parc où on enfermait les bœufs, mon hôte en avait nouvellement acheté, et, pour les empêcher de se blesser entre eux, on était occupé à leur scier d’abord les cornes. Je fus bien surpris quand je vis par quel procédé : c’était tout simplement une ficelle qui faisait 1 office de scie, et le bout de la corne tomba. J’ai vu depuis lors renouveler plusieurs fois cette opération, et j’avoue que j’aurais eu de la peine à croire à son efficacité sur le simple témoignage d’autrui.
On m’avait parlé bien souvent, depuis que j’étais au Brésil, d’un affreux serpent, le plus grand des trigonocéphales, connu sous le nom de souroucou-
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cou, et quand j’avais exprimé à mon hôte le désir d’en tuer un, ses cheveux, je crois, s’étaient dressés sur sa tête. « Que Dieu vous préserve d’une pareille rencontre, c’est la mort certaine, car, nonseulement le monstre a un dard dans la gueule, mais il en a encore un autre à la queue ! » 11 répétait une chose que tous les Indiens affirmaient de bonne foi. J'avais donc, sauf le dard de la queue, la certitude que ce serpent était très-dangereux, qu’il avait des crochets à venin dans la gueule et qu’il ne fuyait jamais, se fiant à sa force prodigieuse et à celle du poison qu’il distille par la plus légère morsure. Un jour, je guettais quelques oiseaux; enfoncé jusqu’aux genoux dans les hautes herbes d’une prairie, j’aperçus tout à coup une tête et deux yeux flamboyants dirigés sur moi. En vrai citadin d’Europe, j’éprouvais encore une sorte de frayeur rien qu’à voir un reptile, quelque petit qu’il fût. C’était bien pis depuis que j’avais entendu dire du souroucoucou, qu’il s’élance sur tout ce qui passe à sa portée. Aussi, reculant précipitamment, je commençai à mettre une distance raisonnable entre l’animal et moi. Me trouvant à peu près en sûreté, je me mis à délibérer si je devais quitter tout de bon la place ou revenir sur mes pas. Ce dernier parti était chanceux; on m’avait prévenu que si par malheur on manquait son coup, le serpent, lui, ne manquait pas le sien. Tout en délibérant, j’avais glissé deux balles dans mon fusil. La tête avait disparu, mais certaines ondulations dans les herbes supérieures me
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révélaient sa présence. Après avoir regardé derrière moi pour m’assurer du chemin à prendre en cas de retraite, je tirai sur une touffe sous laquelle je venais d’apercevoir à l’instant l’énorme tête du reptile. La difficulté était de s’assurer s’il était mort ;
Autre rencontre.
il pouvait n’être que blessé. Rien ne bougeait; j’attendis au moins un quart d’heure avant d’approcher, et ce ne fut qu’après avoir rechargé mon fusil qu’enfm je me décidai tout de bon à connaître à quel ennemi j’avais eu affaire. Décidément j’étais un brave; autrefois un mannequin était tombé sous
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mes coups, aujourd’hui je venais de tuer un crabe! Mais que faisait ce crabe dans une prairie, loin de la rivière, et pourquoi avait-il un morceau de liane à la patte? Avec un peu de réflexion je m’expliquai bientôt ce phénomène. Les Indiens avaient rapporté la veille une très-grande quantité de crabes delà pêche, et, selon leur coutume, les avaient attachés par les pinces. Probablement celui-ci s’était esquivé chemin faisant, et ne savait que faire de sa liberté quand je l’avais rencontré : on ne peut échapper à la destinée ! On comprendra que je ne fus pas très-empressé à me vanter de ce nouvel exploit.
Depuis plus de deux mois j’avais essayé de pénétrer dans l’intérieur de la forêt, que je ne connaissais pas encore, et j’avais toujours été arrêté par un grand amas d’eau stagnante qui, n’ayant pas d’issue, formait un petit lac qui ne devait s’assécher que peu à peu, quand les pluies auraient cessé.
Jusque-là ce que j’avais vu, excepté le premier jour de l’arrivée, en remontant la rivière, n’était pas très-intéressant; il me manquait quelque chose.
Enfin arriva le jour où je pus continuer mes excursions ; j’avais fait des provisions pour la journée. Le livre de croquis, le plomb, la poudre, tout était en bon état, même les flacons destinés à enfermer les insectes. Un carnier était rempli de tout ce qui pouvait être nécessaire. Je me mis en route avant le lever du soleil. Les eaux avaient considérablement baissé, je n’en avais que jusqu’à mi-cuisse. Pour la première fois, dix mois après avoir quitté
Première excursion dans une forêt vierge
VOYAGE AU BRÉSIL. 175
Paris, je voyais se réaliser complètement ce que j’avais rêvé.
En commençant ce récit, j’ai fait une comparaison entre le courage qu’il faut pour quitter les êtres qui nous sont chers et celui dont on a besoin en présence des dangers probables dans certains voyages ; ainsi je m’étais senti bien plus seul dans les rues de Paris qu’au milieu de ces forêts sans issues, sans chemins frayés, où à chaque pas je pouvais faire une mauvaise rencontre, où j’avais mille chances de m’égarer pour ne plus revenir.
Je suis bien embarrassé d’exprimer ce que je ressentais alors ; il me semble que c’était un mélange d’admiration, d’étonnement, peut-être de tristesse. Combien je me sentais petit en présence de ces arbres gigantesques qui datent des premiers âges du monde! J’aurais voulu peindre tout ce que je voyais et je ne pouvais rien commencer. Hélas ! faut-il le dire, les moustiques me dévoraient : ils régnent en maîtres dans ces bois qui laissent à peine pénétrer quelques rayons de soleil, sur le sol où l’ombre épaisse entretient une humidité perpétuelle.
Là jamais ne passe aucune créature humaine; il faut se frayer des sentiers à coups de sabre. Si on s’arrête un instant, on est assailli de tous côtés.
De ce premier jour de mes grandes excursions dans les forêts du nouveau monde je conserverai longtemps le souvenir. J’entends encore le cri des perroquets perchés aux plus hautes branches, ainsi
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que ceux des toucans. Je vois encore ramper sous l’herbe ce joli reptile paré du plus brillant vermillon, qu’on appelle le serpent corail, et qui donne la mort aussi sûrement que la vipère et le crotale. Toujours coupant les lianes, toujours gagnant du terrain, non pied à pied, mais pouce à pouce, j’arrivai dans une espèce de clairière. Une douzaine d’arbres brisés, peut-être par le tonnerre, avaient donné passage au soleil. Des insectes voltigeaient sur ces fleurs immenses qu’on trouve à chaque pas; j’en fis une riche moisson en dépit des moustiques. 11 n’en fut pas de même d’un bel oiseau que j’allais viser, que je voyais déjà dans ma carnassière, car au moment où je le mettais en joue, un affreux moustique m’entra dans l’œil, et quand je m’en fus débarrassé, l’oiseau était parti.
Comme pendant ma chasse aux insectes j’avais oublié de prendre les précautions nécessaires pour reconnaître la direction que j’avais suivie, j’eus quelques instants un affreux serrement de cœur. Se perdre dans ces bois inextricables, c’est courir mille chances de mort. En cherchant bien je retrouvai heureusement non-seulement la place d’où j’étais parti pour entrer dans la clairière, mais quelques pas plus loin un sentier déjà caché en partie par les herbes, puis à l’aide du soleil je continuai à m’orienter. Je m’étais donné la journée pour aller à l’aventure. J’étais armé d’un bon coutelas, fer tranchant d’un côté, scie de l’autre; j’avais des balles toutes prêtes, dans le cas possible
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d’une mauvaise rencontre, car si en Amérique on ne trouve pas de lions ni de tigres, les jaguars, les ours et les chats-tigres sont en grand nombre.
Je marchai longtemps, toujours escorté de mes ennemis les moustiques, sans pouvoir me décider, à cause d’eux, à faire le moindre croquis. Il faut l’avoir éprouvé pour comprendre combien cette lutte incessante paralyse toutes les facultés. J’arrivai, après une descente très-rapide, près d’un torrent, où j’allai bien vite me désaltérer et me laver les pieds et les mains. Cette eau, coulant sous les arbres et toujours dans l’ombre, était pourtant presque tiède. Ce torrent était, à ce que j’ai su plus tard, la limite d’une certaine quantité de terrain accordée par le gouvernement à une petite tribu indigène, les Pu ris. En ce moment j’étais sur leur territoire. Je vis quelques plantations de ricins, des orangers, des citronniers et des champs de manioc.
Qu’on me permette une parenthèse, pour expliquer ce qu’est la racine du manioc, comment on la travaille pour obtenir un aliment qui, dans toute l’Amérique du Sud, remplace le pain non-seulement pour les classes pauvres, mais même pour les plus élevées. Cette racine a une grande ressemblance avec la betterave; on la fait tremper plusieurs jours dans l’eau, puis on la fait cuire dans un four, qui, chez les Indiens, est tout simplement un vase en fer de la forme d’une assiette; au sortir du four on la pile dans une espèce de mortier, taillé le plus
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souvent dans un tronc d’arbre, puis on la remet au four une seconde fois à l’état de farine grossière; elle se mange généralement sèche, mais les gourmands la mêlent avec de la graisse de porc. On fait également avec le manioc du tapioca et de l’amidon.
Quand je parus dans le voisinage des cases, les femmes et les enfants se sauvèrent à toutes jambes; les hommes, plus hardis, tinrent ferme, mais parurent très-étonnés de me voir chercher et prendre des insectes, chose inusitée jusqu’à ce jour parmi eux. Je ne remarquai d’ailleurs rien d’hostile dans leur façon de m’examiner; bien au contraire, en voyant que, profitant de la trêve que me laissait l’éloignement des moustiques, j’allais préluder à mon déjeuner en ramassant quelques oranges tombées sur le sol, deux de ces Indiens vinrent à moi, armés d’une grande perche et abattirent une demi-douzaine des plus belles qu’ils m’offrirent de la meilleure grâce du monde. Le repas que j’allais faire avait été bien gagné. Dès que je me fus assis sous les orangers, mes deux nouveaux amis osèrent s’approcher encore plus près de moi qu’ils ne l’avaient fait en me donnant les oranges. Mon couteau de chasse, mes flacons pleins d’insectes, mon couteau à plusieurs laines les préoccupaient beaucoup.
Il était déjà tard; le soleil avait fourni les deux tiers de sa carrière, et moi j’avais un long chemin à faire pour revenir au gite. Je rentrai
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dans la forêt, où, malgré les sentiers et les remarques que j’avais faites pour m’orienter, j’eus de la peine à retrouver ma route. Je tuai par-ci parlà quelques oiseaux et un joli petit singe. Tout en marchant je cherchais aussi ce qu’il y avait de plus intéressant à peindre pour les jours suivants.
De retour à la maison, j’appris qu’un nègre, auquel j’avais donné la veille un paletot de caoutchouc, avait profité de l’occasion, indépendamment de quelque autre motif, pour se sauver, au grand désappointement de M. X. . . . Il ne pouvait se consoler de cette perte, d’autant plus grande que le fugitif était devenu gros et gras de maigre et malade qu’il était quand on l’avait acheté à bon marché, comme qui dirait pour un morceau de pain. Ce départ était une perte de quelques mille francs. Mon hôte écrivit de nombreuses lettres et envoya tous ses domestiques à la recherche d’un homme assez ingrat pour fuir celui qui l’avait engraissé. Je faisais tout bas des vœux pour que les recherches n’eussent aucun résultat et je pensais qu’ils avaient été exaucés, quand un jour je vis amener, par un Indien et un mulâtre, ce pauvre diable les mains serrées dans des menottes de fer. Le nègre savait du reste qu’il avait encouru une peine grave : sa pauvre tête se penchait, des larmes coulaient sur ses mains, qu'il avait croisées sur sa poitrine. J’attendais avec anxiété ce qu’on allait ordonner, me réservant de prendre le parti d’intervenir si la punition était trop sévère. Heureusement que le coupable se souvint à temps
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d’un usage qui permet au maître d’être indulgent sans déroger à sa dignité. 11 se recommanda à la clémence du feitor, qui, par ce fait, devint sa caution, et demanda la grâce de son pupille, devenu pour un temps donné son débiteur. Celui-ci fut seulement condamné à recevoir dans la main quelques coups de palmatora, espèce de férule destinée aux petites corrections domestiques. Dans cette maison, un petit événement venait chaque jour rompre la monotonie de ma vie intérieure; les animaux y jouaient presque toujours le principal rôle : c’était un rat qui avait rongé les souliers , un chien mangé le dîner, un cochon renversé la marmite; des poules indiscrètes, qui, entrant et voltigeant sur les meubles, brisaient les objets fragiles quand on les poursuivait; enfin diverses générations de chats des deux sexes, qui, après avoir commis des délits de toutes sortes pendant le jour, se répandaient la nuit sur les toits et faisaient un tapage à réveiller un mort. Tout autour de la case les trois cochons se plaisaient à venir grogner, ce qui m’était fort désagréable , surtout quand ils se plaçaient en face de ma porte. J’avais trouvé une espèce de massue en bois de fer que je faisais agir à propos au milieu du groupe; celui-ci, en fuyant, réveillait les bœufs endormis, qui, à leur tour, se sauvaient , poursuivis par une terreur panique , en renversant tout ce qui se trouvait sur leur passage; alors les chiens mêlaient leurs voix aux grognements et aux mugissements. Le signor X...,
croyant la case attaquée par des hordes sauvages, mettait prudemment la tête à la fenêtre, à l’abri de son rideau. Comme je ne me souciais pas de paraître au milieu d’une pareille bagarre , dans laquelle j’avais joué un rôle si important, je me recouchais bien vite , décidé à ne me réveiller à aucune démonstration. Mais le lendemain on me voyait prendre un intérêt bien naturel au récit de ces aventures de nuit. Les bœufs étaient destinés à jouer de grands rôles dans mes impressions de voyage; ainsi, un jour mon hôte en ayant acheté une douzaine qu’il fit partir pour l’intérieur, l’un d’eux, après avoir mangé d’une plante vénéneuse, creva au bout de quelques heures. Les Indiens le rapportèrent dans un canot , et arrivés à terre , en face de Y habitation , jetèrent la tête dans un buisson, après avoir dépouillé l’animal. Le maître du logis était absent; mais la mulâtresse, espèce de sous-maîtresse, fit mettre dans un tonneau, qui peu de temps auparavant contenait du vin, des morceaux de chair dont on avait enlevé les os d’une façon à faire soulever le cœur, et si bien préparés qu’en moins de deux jours les vers s’en étaient emparés; une semaine après on m’en faisait manger encore.
Comme il s’agissait de faire des économies et que mon hôte m’avait souvent parlé de la cherté des vivres, la mulâtresse s’était bien gardée de me prévenir de quel accident le bœuf était mort. Pendant quarante -huit heures, tous les compagnons de celui
qu’on me faisait manger se rassemblèrent près de sa tête sanglante et poussèrent nuit et jour des cris lamentables auxquels vinrent se mêler les rugissements des jaguars ; puis accoururent des centaines de vautours noirs nommés urubus (prononcez ouroubous). Étranges contrastes, au milieu de cette nature si riche, si brillante ! c’était sous des orangers en fleurs que je me cachais pour tirer ces affreux oiseaux qui se disputaient les restes d’un bœuf dont je faisais mes délices, sans me douter toutefois du genre de sa mort.
Cependant au bout de trois jours, malgré la sauce au piment dont on assaisonnait le défunt, je commençais à sentir le besoin d'une autre nourriture. Inutile de dire que quand mon hôte rentra au logis, il ne goûta pas à ce mets, bon seulement pour une personne à qui on donne T hospitalité.
Je croyais bien n’avoir plus affaire avec les bœufs morts ou vivants: je me trompais, car s’il en avait perdu un, il venait d’en acheter un autre à Santa- Cruz. Le jour où on devait l’amener, les fils du vendeur, rapportant l’argent reçu, vinrent seuls excuser leur père qui, par une cause indépendante de sa volonté, avait été forcé de céder l’animal à un autre. Mon hôte, à cette nouvelle, fut cruellement désappointé , car l’acheteur était sa bête noire, son cauchemar; c’était , me disait-il chaque jour, un homme sans foi ni loi. Comme, après tout , je n’avais aucune raison de penser le contraire , j’oubliai en cette circonstance ce
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dont j’avais à me plaindre , et je conseillai au signorX.... de pousser cette affaire vigoureusement, lui proposant d’être de la partie. J’avais à cela quelque mérite, car les plaies que j’avais aux pieds ne me permettaient pas de mettre des chaussures. Je dus attacher mes éperons sur la chair vive; nous chargeâmes soigneusement des pistolets et nous partîmes. En route, passant près d’une case, des chiens firent peur à mon cheval : il se dressa tout debout, et reculant d’un pas, rencontra une souche qui le fit tomber à la renverse. Dans moins d’une seconde je vis le mouvement, je compris le danger : fort heureusement, j’avais été en Laponie! Voilà qui devra paraître un peu étrange : se réjouir d’avoir été en Laponie à propos d’un cheval qui se cabre dans les forêts du Brésil, de manière à vous laisser le temps de voir qu'il va vous écraser dans sa chute ; pourtant, rien n’est plus vrai. Un jour mon cheval enfonça dans une tourbière, et, en se débattant, me fit tomber; un de ses pieds se posa sur ma main gauche et tous deux nous allions disparaître, quand mes gens vinrent à notre secours, et, à l’aide de perches et d’un mât qui servait à élever ma tente, parvinrent à nous remettre sur pied, dans un triste état cependant. Depuis ce moment, dans la crainte de me voir enterrer tout vif, au moindre faux pas que faisait ma monture, je levais lestement ma jambe, et, soit dans l’eau, soit dans un buisson, soit sur des pierres, je coulais doucement, à peu près comme ferait un sac de blé mal
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attaché : ce jeu s’était renouvelé trois ou quatre cents fois dans un rayon de cent lieues.
Il y avait au moins dix jours que je marchais ainsi sur la terre ferme quand j’arrivai dans le lieu où Regnard dit, en beaux vers latins, qu’il s’est arrêté là où la terre finit. On nomme peut-être ces espèces d’erreur des licences poétiques; je décline donc mon incompétence, et comme toujours, dans les choses que je ne comprends pas, je prends le parti de m’abstenir. Donc, mes études lapones pour tomber de cheval proprement ne me furent pas inutiles au Brésil. Dans le cas présent, je fis un mouvement si brusque que le cheval, au lieu de me briser la poitrine en tombant en plein sur moi, ne me fit qu’une légère contusion à l’estomac; il est vrai que je me donnai en outre une entorse au pied déjà malade. Malgré cela je remontai à cheval.
Nous allâmes d’abord chez le mulâtre afin de savoir comment et pourquoi , après avoir reçu le prix de son bœuf, il avait ensuite fait affaire avec un autre. Le brave homme était très-embarrassé; il paraît que l’autre acheteur s’était présenté longtemps avant, et croyait avoir engagé ledit mulâtre avec une promesse. Enfin, tout cela était très-embrouillé; il n’y avait plus qu’à aller chez le nouveau possesseur du bœuf, et d’après sa réponse marcher droit à l’animal innocent et lui casser la tête , quitte à se la casser après avec le détenteur. En arrivant près de l’habitation, mon hôte fut désagréablement surpris de voir tous les serviteurs
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nègres et indiens assis devant la porte, et le patron debout, les bras croisés, attendant son adversaire. Celui-ci descendit de cheval, ce que je ne pus faire. Il est impossible de dire tout ce que mon hôte eut à supporter d’insultes de tous genres : il était un voleur, un calomniateur, un homme dangereux. Il avait voulu perdre l’orateur en répandant sur celui-ci les bruits les plus fâcheux.
Je crus alors devoir intervenir, et tendant le bras avec beaucoup de majesté, je fis entendre, au milieu d’un silence solennel, ces paroles, que n’aurait pas désavouées Sancho Pança:
« Depuis quelques instants j’écoute attentivement tous les griefs qui viennent d'être dirigés contre mon hôte ; déjà les mêmes griefs m’avaient été exposés par lui contre celui qui l’attaque. Ce qui se passe en ce moment me prouve que tout ce malentendu vient de différents bavardages colportés de l’un à l’autre et embellis, selon l’usage, d’une foule de commentaires. Allons, messieurs, serrez-vous la main et donnez-vous parole que le premier à qui on fera un rapport ira trouver loyalement le second à l’instant. Quant au bœuf, on va le tuer, le saler, et il sera partagé pour le bonheur de chacun. »
Mon discours fut traduit et un tonnerre d’applaudissements fut ma récompense : l’homme blanc avait bien parlé.
Le beau temps était revenu. Le soleil perdait de sa chaleur; le vent chaque jour se levait plus frais vers huit heures du matin. J’avais été plusieurs fois
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peindre dans la forêt, avec laquelle je me familiarisais, sans rien perdre de mon admiration. Déjà je connaissais tel tronc d’arbre, telles plantes que je me proposais de copier. Je portais toujours mon déjeuner avec moi et une partie de la journée se passait à l’ombre, toujours harcelé par les moustiques, toujours défendant mon déjeuner contre les fourmis. J’avais ajouté à mes collections les orchidées; une fois, j’en rapportai un si grand nombre que j’y gagnai une courbature. Je me disais chaque jour que décidément je ne retournerais plus dans les bois : il en coûte trop cher de travailler, dévoré par les insectes. Et puis, quand j’entendais chanter le coq, je me levais et je partais. Au retour j’allais passer une heure dans la plus délicieuse petite rivière qui soit au monde : un sable très-fin, des arbres touffus au-dessus de la tête, des fleurs pendant de tous côtés! Comme c’était toujours l’après-midi que je revenais des bois, le soleil descendait, et je pouvais, après le bain, me reposer ou faire la chasse aux insectes. Dans l’impossibilité où l’on m’avait mis de peindre des Indiens, on d’aller faire de la photographie, faute d’avoir des gens pour porter mon bagage, je réparais alors le temps perdu en faisant du paysage. Puis, quand j’étais fatigué d’un exercice non interrompu depuis bien avant le lever du soleil, je m’asseyais sur l’herbe et je dessinais des feuilles. La variété ne manquait pas, et pour ajouter à la vérité de mes crayons, je mettais ces mêmes feuilles dans un herbier, précaution
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dont plus tard j’ai apprécié toute la valeur quand, de retour en France, j’ai voulu peindre en grand une forêt vierge.
Pendant que je profitais du retour du beau temps, mon hôte eut l'idée d’agrandir sa demeure. C’était bien naturel, d’autant plus que cet agrément n’avait d’inconvénient que pour moi, car, pour lier la toiture nouvelle avec l’ancienne, qui précisément recouvrait mon gîte , il fallait au préalable enlever celle-ci. Mais on remplaça mon toit absent par une peau de bœuf, laissant de tous côtés passer le vent, la pluie, et malheureusement tous les insectes attirés par la chandelle dont, par parenthèse, je me servais modestement afin de n’être pas indiscret. Comme je me levais de grand matin, je ne restais éveillé le soir que pour me faire faire une opération bien douloureuse. Il existe au Brésil un insecte infiniment petit : le pulex pénétrons ou bicho do pé, sorte de tique imperceptible qui se glisse sous les ongles des pieds, dans les doigts et quelquefois dans d’autres parties du pied; cette tique une fois introduite, souvent assez profondément dans la chair, pond des œufs par millions dans une poche qui grossit énormément. Si on les laisse éclore dans la plaie, des désordres très-graves en sont le résultat. On m’a affirmé qu’un savant, ayant voulu emporter en Europe un échantillon de ces tiques avec les œufs, n’avait pas voulu les faire enlever et était mort pendant la traversée. Ma case était, comme je l’ai dit, fort mal-
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propre; chaque soir je m’étendais sur mon matelas et on faisait la visite de mes pieds avec une épingle et un canif, afin d’enlever adroitement la poche entière : si on la crève les œufs restent dans la chair. Un jour, ennuyé de cette opération, je ne voulus pas m’y soumettre. Le lendemain on me trouva onze nids dans le pouce du pied droit. Il est facile de comprendre l’effet que produisent ces trous, dans lesquels se glissent plus facilement d’autres fléaux du même genre, et qu’il faut agrandir toutes les fois qu’on enlève un nouvel insecte. Pendant qu’on me disséquait par en bas, toutes les espèces attirées par la chandelle à travers mon toit à jour, venaient s’exercer sur le reste de ma personne de manière à me rendre presque fou. J’avais, au-dessus des hanches, de chaque côté, une place toute rougie par des morsures provenant d’un insecte si petit qu’on ne peut le distinguer, sinon au microscope ; il se nomme maroui. Je trouvais souvent, un peu partout, une affreuse bête, cousine du pulex , nommée carapate, qui vivait à mes dépens et grossissait à merveille, soit sur les jarrets, soit ailleurs. Les puces de poules étaient fort désagréables aussi, et il y en avait beaucoup. Outre mes plaies aux pieds, les moustiques m’avaient fait enfler les yeux et le nez : un jour ayant frôlé par hasard un nid de guêpes, tout l’essaim en fureur s’était rué sur moi, et comme je m’étais rasé la tête, c’était là qu’elles s’étaient attaquées d’abord.
Voilà pour les êtres malfaisants ; restaient les eu-
Opération désagréable.
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rieux, les visiteurs inoffensifs. D’abord des milliers de coléoptères nommés brooks , s’attaquant à tout, perçant avec leurs mandibules même le bois, si bien qu’ils firent un trou à un tonneau, dont le vin se répandit. Ils s’abattaient par masses sur les objets brillants, et comme la lumière servait pour m’opérer les pieds, il fallait les prendre à poignées et les jeter dehors. Les hannetons, les papillons nocturnes me visitaient en tourbillons. Je dois citer une chose assez curieuse : les cancrelats, ces affreux cancrelats, avec leur enveloppe molle, leurs grandes antennes, couvraient les murs de ma case à la tombée de la nuit. Un jour, j’avais peint une fleur rouge et un oiseau dont le ventre était également rouge; le lendemain, cette couleur avait disparu. Je réparai le dommage. Le fait se renouvela encore. Ne sachant à qui m’en prendre, je pendis mon tableau, et ayant éteint ma chandelle, j’attendis; à un petit bruit venant de ce côté, j’allumai vivement et je reconnus les cancrelats. Je n’avais pas besoin de ce dernier trait pour leur vouer une haine à mort. Comme je ne suis pas chimiste, il m’a été impossible de comprendre pourquoi cette bête, ma bête noire, s’attaquait au rouge seulement. Quand l’opération des pieds était terminée et que la chandelle était éteinte, d’ordinaire les visiteurs s’en allaient, excepté les moustiques. Depuis que la peau de bœuf abritait mon grabat, j’étais éveillé chaque nuit par des rats, grignotant ce mets un peu coriace; si je faisais du bruit, ils décampaient pour revenir. J’eus une idée
heureuse, et à la massue, réservée aux porcs, mes voisins, je joignis mon grand bâton ferré de paysagiste pour combattre les rats; quand ils étaient bien acharnés après ma toiture, mon bâton enlevait la peau dans les airs avec tous les convives. 11 faut bien se distraire un peu quand on ne dort pas, et ce jeu ajouté à l’exercice de la massue me faisait oublier les morsures de ceux de mes ennemis que je ne pouvais pas contrarier aussi un peu.
Un matin que la pluie m’avait rendu paresseux, j’étais sur mon matelas, moitié endormi, moitié éveillé; un objet horrible me fit lever précipitamment en m’arrachant à ce far nient e auquel je me livrais rarement : une migale était près de moi. Cette araignée, large de neuf à dix pouces, velue par tout le corps, est pourvue de deux crochets, dont la piqûre occasionne la fièvre pendant plusieurs jours; elle guette et mange des petits oiseaux; le dégoût ne m’empêcha pas cependant de la joindre à mes collections. J’avais déjà fait connaissance avec le scorpion.
Un jour, je peignais un tronc d’arbre entouré de lianes; elles l’enveloppaient comme des cercles de tonneau. Leur volume était bien plus gros que cet arbre, qui d’abord paraissant énorme, n’était pourtant en réalité qu’une tige frêle en comparaison des parasites dont il était la proie. Tout en travaillant, je voyais des insectes, des lézards passer près de moi et se diriger du même côté; j’entendais derrière des cris d’oiseaux se rapprochant
Présages d’une invasion de fourmis.
insensiblement. Ma première pensée fut de terminer promptement mon étude, car ce 11e pouvait être autre chose qu’un orage qui se préparait, et comme j’avais à peu près une lieue à faire, j ' allais quitter l’endroit où j’étais, quand tout à coup je me trouvai enveloppé des pieds à la tête par une légion de fourmis. Je n’eus que le temps de me lever, renversant tout ce que contenait ma boîte à couleurs, et je m’enfuis à toutes jambes, en faisant tous les efforts possibles pour me débarrasser de mes ennemis. Quant à aller chercher les objets que j’avais été forcé de laisser à terre, il 11e fallait pas y songer. Sur une largeur de dix mètres à peu près et tellement serrées qu’on ne voyait pas un pouce de terrain, des myriades de fourmis voyageuses marchaient sans être arrêtées par aucun obstacle, franchissant les lianes, les plantes, les arbres les plus élevés. Des oiseaux de toute espèce, des pics surtout, suivaient, en volant de branche en branche, les émigrantes et se nourrissaient à leurs dépens. J’aurais bien voulu avoir mon fusil que j’avais oublié dans ma précipitation; mais c’était impossible, car pendant trois heures je n’aurais pu trouver une place pour poser mon pied. Enfin, peu à peu il se fit, dans la masse émigrante, des petits sentiers, sur lesquels je me hasardai à sauter, en évitant de mettre le pied à côté : j’aurais été de nouveau escaladé. J’attrapai bien quelques piqûres, car mon fusil 11’était pas seul, et retournant à cloche-pied comme j’étais
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venu, je me mis de nouveau hors de portée. Je tuai quelques oiseaux, et quand l’armée innombrable des fourmis eut laissé le passage libre, ma chasse s’était transformée en squelettes : tout ce qui était mangeable en elle avait été dévoré , même les plumes. En revenant à la case, j’appris qu’une autre troupe était entrée dans ma chambre et l’avait quittée après avoir procédé de même que celle qui m’avait dérangé de mon travail d’une façon si intempestive. Cette troupe était bien moins nombreuse que la première, et comme je n’avais que des oiseaux préparés, le savon arsenical n’avait eu pour elles aucun attrait. Mes collections n’avaient pas tenté les fourmis fort heureusement. Il n’en était pas de même de moi. J’avais été piqué de plusieurs côtés, cela m’avait exaspéré le système nerveux, déjà fort irrité par mes combats de nuit, et au lieu de m’endormir, je me mis en embuscade, armé de ma massue, décidé à tout exterminer, quand j’entendis dans le lointain un bruit confus; on frappait sur quelque chose comme un tambour dont la peau serait mouillée. Que pouvait signifier un pareil bruit dans ces solitudes? Je restai éveillé presque toute la nuit. J’appris le matin que c’était la fête de saint Benoît, en grande vénération parmi les Indiens. Ils s’y préparent six mois à l’avance et en conservent le souvenir six mois après. Du moment où le tambour a commencé à battre, il ne s’arrête ni jour ni nuit. Le jour de la fête, j’allai avec mon hôte me réjouir à la vue de la cé-
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rémonie ; elle avait lieu dans un petit village nommé, je crois, Destacamento. Dans chaque case où nous entrions on buvait du câouêba et de la cachasse; on ne chantait pas, on hurlait. Les hommes étaient assis, ayant entre les jambes leur tambour primitif; petit tronc d’arbre creux recouvert à une extrémité seulement d’un morceau de peau de bœuf; d’autres grattaient avec un petit bâton un instrument fait d’un morceau de bambou entaillé de haut en bas. Au bruit de ce charivari, les plus vieilles femmes dansaient dévotement un affreux cancan qu’auraient désapprouvé certainement nos vertueux sergents de ville.
Quand on avait bien dansé, bien bu, bien hurlé dans une case, on allait recommencer le même sabbat dans une autre.
Dans l’une des cases je fis preuve d’un bien grand courage en buvant à même d’une calebasse pleine de câouêba, politesse inspirée seule par mon désir de me rendre populaire et d’attraper plus tard quelques portraits. Pourtant je n’ignorais pas de quelle manière se préparait cette boisson. Je savais que les vieilles femmes (car toujours ce sont elles qui remplissent les fonctions importantes) mâchaient des racines de manioc avant de les jeter dans une marmite; je savais qu’elles crachaient l’une après l’autre dans le vase et puis laissaient fermenter le tout. L’amour de l’art l’avait emporté sur le dégoût. De cette case trop hospitalière j’entrai dans une autre; dans celle-ci il n’y
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avait point de femmes; un Indien chantait, en s’accompagnant d’une guitare, un air doux et monotone : il avait un charme tout particulier. J’allai m’asseoir en face de lui, et je fus bien surpris quand je me vis l’objet de ses improvisations, dont le refrain était :
Su Bia ao sertcio guerea Matar passarinhos Su Bia ao sertao E tambem souroucoucou.
M. Biard dans la montagne Désire tuer petits oiseaux,
M. Biard dans la montagne Cherche aussi serpent dangereux.
Tous les auditeurs étaient enchantés de me voir rire aux éclats de cette cantate en mon honneur, malgré ses petites imperfections.
Enfin, bientôt arriva le moment désiré par tout le monde : deux personnages importants parurent sur la place. Le premier, un grand Indien revêtu d’une souquenille blanche, imitant de fort loin le surplis d’un enfant de chœur, tenait d’une main un parapluie rouge, orné de fleurs jaunes; son autre main portait une boîte, déjà soutenue par un vieux châle à franges, placé en façon de baudrier. Dans la boîte était saint Benoît, qui, je ne sais pourquoi, est nègre. Cette boîte renferme aussi des fleurs; de plus, elle est destinée aussi à recevoir les offrandes. Le second personnage, digne d’appartenir à l’ancienne armée de l’empereur Soulouque, était
La fête de saint Benoît dans un village indien.
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vêtu d’un habit militaire en indienne bleu de ciel, avec collet et parement en indienne également et imitant le damas rouge; ses petites épaulettes en or retombaient par derrière comme celles du général la Fayette; sur sa tête se dressait un chapeau à cornes, phénoménal de longueur et de hauteur, surmonté d’un plumet jadis vert, et portant pour cocarde une étiquette ayant au centre trois cerises du plus beau vermillon. Ce second personnage est le capitaine. Pour être digne de ce poste, il faut avoir un jarret d’une force supérieure à celle de toute la bourgade, car le capitaine ne doit pas cesser de danser pendant toute la cérémonie. Il ouvrit donc la marche en dansant, tenant délicatement devant lui et perpendiculairement une petite canne de tambour-major, que je pris d’abord pour un cierge. Le bedeau et le saint, l’un portant l’autre, suivaient, parasol au vent, en guise de dais; les musiciens, sur deux rangs, venaient immédiatement; tout autour du saint les vieilles dévotes dansaient le cancan. De loin en loin on voyait de jeunes et jolies têtes regarder, cachées derrière les fenêtres et les portes. On s’arrêtait devant la case de chaque invité au banquet; le capitaine, toujours dansant, entrait, faisait le tour intérieur de la maison. La musique allait son train, on hurlait et on repartait pour une autre case d’invité; enfin on entra dans l’église, où des palmiers avaient été arrangés par les décorateurs du lieu; des calebasses contenant de la graisse étaient disposées en guise de lampions.
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La table était mise devant l’autel; on avait prudemment tendu au-dessus des draps cousus ensemble , pour cause sans doute d’araignées et autres bêtes malfaisantes. On enferma saint Benoît dans la boîte, après en avoir retiré les offrandes, et nous partîmes.
En chemin, j’avais arrangé dans ma tête une composition de cette fête grotesque. Pour l’exécuter, il fallait me procurer bien des détails, et comment y parvenir sans le secours de mon hôte?
Cette fois il eut l’air de s’intéresser à ce travail projeté et me promit de faire son possible pour le faire réussir. Effectivement, il me prêta encore un de ses Indiens; je dis un de ses Indiens, parce qu’il est d’usage, dans la province d’Espirito-Santo, de les prendre jeunes, quand, encore soumis à une administration , ils sont comme qui dirait des enfants trouvés; on s’engage à les élever, et on doit les garder jusqu’à un certain âge, non comme esclaves, mais en qualité de serviteurs. Le premier moment passé et le premier modèle fourni généreusement, il en fut comme de mon précédent tableau; les modèles de détails, comme le parapluie rouge, les tambours, la casaque, le chapeau à cocarde cerise, je ne pus rien obtenir et fus encore obligé de suspendre mon fravail.
11 est facile de comprendre le chagrin que me causaient toutes ces entraves, le temps s’écoulait. Enfin, un jour je reçus une lettre de l’excellent M. Tauuay, le contraste le plus complet de la nature malveillante
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de mon Italien. Un instinct de cœur, car ce ne pouvait être que cela, lui faisait m’envoyer, à tout hasard, de l’argent. Je disais, la première fois que j’eus le bonheur de le voir, que souvent, pendant ce récit, son nom reviendrait se placer sous ma plume : c’est que jamais, dans mes relations avec ce digne homme, il 11e s’est trompé un instant dans ce qu’il faisait pour moi. La somme qu'il m’envoyait n’était pas suffisante pour m’en aller ailleurs et quitter le lieu où je trouvais si peu d’aide et de ressources : mais précisément quand je pris le parti définitif d’en finir , une autre somme plus forte m’arrivait, et peu après une troisième. Toutes les occasions avaient été saisies pour me les faire parvenir en détail, afin de n’être pas trop embarrassé si par malheur l’une d’elles n’arrivait pas à sa destination. Enfin, j’étais riche ; il ne fallait plus que des canots et des hommes pour me tirer de mon guêpier. E11 attendant l’occasion, qui ne tarda pas à venir, je collectionnais toujours. O11 avait abattu des arbres dans une assez grande étendue de terrain ; c’était là que j’allais chercher des insectes, le soleil les attire bien davantage que l’intérieur des bois. On devait bientôt y mettre le feu, qui terminerait ce que la hache avait déjà commencé; pour cela, il fallait plusieurs conditions : une journée trèschaude et un certain vent d’est, je crois. Un matin on vint me prévenir que je pouvais me préparer; j’allai de suite chercher une place pour voir et peindre en même temps un spectacle dans lequel,
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indépendamment de l’intérêt de curiosité, se trouvait un sujet de tableau. Tous les domestiques de la case, d’autres attirés par la curiosité, et sans doute pour prendre leur part de la cachasse, qui, dans cette occasion, se distribue à profusion, vinrent en même temps sur plusieurs points à la fois voir l’incendie. Je n’eus, en peu d’instants, que l’embarras du choix. Ces amas de branches, ces vieux troncs d’arbres, ces feuilles desséchées par le soleil depuis six mois, tout s’enflamma en même temps. Chaque serviteur, armé d’une torche, se portait où le feu languissait. Ces hommes rouges, noirs, s’agitant à travers la fumée, ressemblaient à des sorciers assistant à une scène de sabbat. La flamme, en serpentant au sommet des arbres que la hache n’avait pas abattus, simulait d’innombrables torches gigantesques. Je ne savais par où commencer, tant s’élevaient, s’élançaient, se mêlaient et se succédaient avec impétuosité les tourbillons de feu et de fumée. Je m’étais adossé à un arbre abattu depuis bien longtemps ; il était si gros qu’on l’avait laissé à la place où il était tombé autrefois. Il fut sur le point de m’être fatal, car au moment où, bien installé derrière lui, je peignais rapidement l’incendie, le vent changea tout à coup; en un instant les flammes furent poussées de mon côté. Je fus un instant couvert d’étincelles brûlantes qui m’entrèrent dans les yeux; ce n’était pas le cas de les fermer, il fallait s’échapper bien vite; cet immense tronc ne pouvait se franchir, car il avait plus de quatre mètres d’épaisseur et plus de
vingt de longueur. Cependant le seul parti à prendre était de courir parallèlement à lui, ce que je fis, abandonnant mon chapeau et mon siège de campagne. Je sauvai heureusement ma boite à couleurs et mon papier, et j’arrivai couvert d’une poussière noire dont j’eus beaucoup de peine à me délivrer. Une petite pluie vint retarder l’effet de l’incendie; bien des souches restèrent à moitié consumées.
Je revins dans la nuit, et cette fois, assis tout à mon aise, je pus contempler sans péril un admirable spectacle ; parmi tous ces arbres brûlés, plusieurs étaient encore debout, n’attendant que le moindre souffle de vent pour s’écrouler, le feu rongeant la base peu à peu. Je fermais à moitié les yeux, suivant les progrès du feu, qui alors brûlait lentement, me donnant pour tâche de ne les ouvrir tout à fait que quand un arbre perdait son point d’appui. Alors d’immenses nuages de cendre s’élevaient, le bruit de la chute se répétait au loin, des cris perçants y répondaient, c’étaient les chats-tigres et les singes, fuyant ces lieux autrefois leur asile.
Déjà l’homme sauvage avait cédé le pas à la civilisation , c’était le tour des animaux. Peut-être un jour d’autres envahisseurs viendront-ils prendre à leur tour la place des défricheurs d’aujourd’hui sur le petit espace que j’occupais. En voyant tomber de tous côtés ces arbres brûlés, mes pensées suivaient un cours bien étranger à ce qui se passait sous mes yeux.
J’avais été souvent témoin de discussions politi —
ques auxquelles je n’ai jamais rien compris. On disait qu’un jour le Brésil serait la proie des flibustiers américains ; d’autres, que le nord se détacherait du sud et deviendrait république, et plus tard, probablement, le sud aussi. On disait surtout que l’impossibilité de renouveler la race noire rendrait ces choses inévitables, surtout si l’on n’aide pas davantage les colons. Les bras manquent; que faire d’une terre qui ne produirait pas. J’avais entendu dire bien d’autres choses : peut-être tout le monde avait raison. Depuis que j’habitais les bois, l’expérience me venait et je faisais aussi de la politique à ma façon; elle se rattachait, cette fois, à mes réflexions sur les envahisseurs.
Le Brésil a été conquis par les Portugais; les Hollandais y ont dominé quelque temps, puis les Portugais les ont de nouveau remplacés : de l’alliance de ces derniers avec les indigènes est sortie la race brésilienne. Depuis longtemps les tribus sauvages sont reléguées dans l’intérieur, et on dit qu’un jour viendra où d’autres peuples remplaceront les Brésiliens. Moi je pensais que si cela arrive, des ennemis inévitables feront fuir vainqueurs et vaincus et s’empareront de ce beau et magnifique pays. Des légions innombrables creusent depuis longtemps des mines souterraines; des armées plus nombreuses que les sables de la mer se répandent partout sans qu’on puisse les dompter ; chassées d’un côté elles reviennent de l’autre, plus acharnées, plus invincibles. Voilà les ennemis véritables du Brésil ;
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ceux qui déjà ont réduit des tribus entières à abandonner leurs demeures, le sol qui les avait vus naître : ce sont les fourmis ! Et je parle sérieusement : j’ai vu des meubles massifs, d’énormes portes en bois dur comme le fer tomber en poussière ; j’ai vu des plantations dévastées dans une nuit. Les fourmis se séparent en deux troupes, Tune grimpant aux arbres, coupe les feuilles, l’autre les emporte. Elles en construisent des nids à faire reculer d’horreur par leur immensité, dont aucune description ne peut donner l’idée. Une fois, chez mon hôte, on fit de grands préparatifs pour attaquer un monticule, siège d’une tribu voisine tellement nombreuse qu’à un quart de lieue de là on trouvait des sentiers souterrains y aboutissant. A la tombée de la nuit, par chaque issue, des armées partaient et revenaient chargées de butin ; on prépara pour cette expédition des papiers, des matières combustibles mêlés avec de la graisse, et à un signal donné plusieurs Indiens, armés de longues et fortes perches, découvrirent le sommet du monticule, et un cratère s’ouvrit, laissant voir au fond les œufs, formant un volume au moins aussi grand qu’un éléphant; une partie de la nuit fut employée à brûler ces œufs. Les fourmis se sauvaient par les issues sans nombre qu’elles s’étaient préparées. Je me sentais frissonner en entendant le bruit que faisaient ces œufs en brûlant!... un mois après le nid était reconstruit.
On ne peut faire dix pas dans le bois sans rencontrer des processions de feuilles vertes; je les ai
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prises d’abord pour des insectes; ces feuilles, souvent très-grandes, paraissent marcher toutes seules, et on trouve à tout moment des petites bandes de fourmis voyageuses vous barrant le chemin. Si une branche traverse un sentier, on les voit se suivre une à une pendant des heures entières sans interruption. Si on veut se procurer une orchidée, il faut bien se garder d’y toucher avant d’avoir sondé le terrain. J’ai appris cela à mes dépens : un nid est presque toujours renfermé dans ces fleurs; on voit de tous côtés, soit à terre, soit sur les arbres, des objets durs, noirs, gros et hauts de trois, quatre et six pieds; faites-y un trou, et des légions armées de mandibules dangereuses vont sortir. On ne saurait croire tous les procédés qu’il m’a fallu employer pour garantir mes collections, mes repas, l’eau que je buvais; les fourmis se glissaient partout ; j’eus plus tard une bien triste preuve du mal que ces détestables bêtes peuvent faire. Une fois, en voulant prendre un nid, je m’en suis vu couvert de la tête aux pieds. En voilà assez sur ce sujet maintenant; je n’aurai que trop tôt l’occasion d’y revenir.
Je lis un jour la partie d’aller dans l’intérieur du Sertaô, du côté du Rio doce et des Botocudos. Je savais que les difficultés ne manquaient pas, et je pris mes précautions en conséquence. Nous marchâmes deux journées, toujours à travers bois, mais dans des chemins un peu frayés. 11 fallait d’abord rejoindre les Indiens qui devaient faire le voyage. Si, de Victoria àSanta-Cruz, j’avais dû entrer
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souvent dans l’eau, cette fois c’était dans la boue ; plusieurs fois nos chevaux faillirent y rester, car ils en avaient jusqu’au ventre.... Plus nous avancions, plus les arbres, et la végétation en général, me paraissaient grandir; nous passions dans de certaines clairières où chaque arbre était couvert de fleurs. Je descendais souvent de cheval pour tirer quelques oiseaux. Nous couchâmes dans une baraque faite à peu près comme celles que font les cantonniers des grandes routes, et malgré les inconvénients ordinaires, je dormis parfaitement au bruit d’une cascade. Enfin le second soir nous arrivâmes dans une case où habitaient quelques Indiens cherchant du bois de palissandre ; ces bois, dont ils faisaient des madriers, étaient tirés par des bœufs jusqu’au bord d’une petite rivière. Autour de cette case on avait planté du capi pour les bœufs; ces animaux sont tellement nécessaires et ce mode de nourriture si imparfait que mon hôte préférait se priver de lait plutôt que d’avoir une vache qui eût mangé la part des bœufs.
Comme j’allais quelquefois à pied pendant la route, j’avais confié mon cheval à un Indien; il était parti en avant et n’avait pas jugé à propos de revenir me le rendre; et comme j’ai dit que les chemins étaient détestables, j’arrivai couvert de boue de la tête aux pieds, et, de plus, très-fatigué; ce qui ne m’empêcha pas de préparer divers oiseaux tués en chemin. Je me couchai sur quelques planches; les Indiens ajoutèrent à la chaleur ordi-
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naire celle d’un feu considérable, autour duquel ils se couchèrent; j’étouffais et j’eus d’affreux cauchemars. Au point du jour on partit, cette fois pour explorer des bois bien plus impraticables que ceux qui étaient près de mon habitation ordinaire. Chacun de nous, armé d’un grand sabre nommé machette, coupait, taillait à droite et à gauche. Les araignées, en très-grand nombre, qu’on dérangeait, s’accrochaient partout à nos personnes ; j’en avais des douzaines quelquefois, tantôt sur le corps, tantôt sur le visage.
Après avoir marché assez longtemps de cette façon, en montant légèrement, nous arrivâmes à des pentes si rapides qu’il eût été impossible de les gravir sans le secours des arbres et des lianes.
Pendant que nous faisions ces montées et ces descentes, une troupe de chiens, qui nous avaient suivis, chassaient en amateurs; il vint un instant où ils firent tant de bruit que nous jugeâmes qu’ils avaient trouvé à qui parler. Effectivement, c’était un coati qui, avant d’être tué, avait ouvert le ventre à deux de ses agresseurs.
Comme le temps était précieux et que nous avions beaucoup de chemin à faire dans la journée, les Indiens furent bien contrariés de ne pouvoir abattre un arbre dans lequel étaient des mouches’ à miel. Elles avaient fait à l’arbre, pour entrer, une petite embouchure comme le pavillon d’une trompette. Plus nous marchions, moins nous pouvions avancer. Les bras se lassaient à force de couper; nous étions
Chacun de nous coupait, taillait à droite et à gauche.
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au milieu d’une forêt de bambous tellement serrés qu’après y avoir ouvert un passage on s’y déchirait tout le corps et surtout les pieds, en marchant sur les tiges innombrables qui hérissaient, à une grande hauteur, le soi, jonché en outre de grandes feuilles armées de pointes aiguës.
Nous arrivâmes ainsi au bord d’une rivière sans nom ; elle coulait fort bas au-dessous de nous. Pour T atteindre il fallut se suspendre aux branches des arbres, au risque de se briser la tête si les points d’appui eussent manqué. J’avais déjà pris mon parti des contusions ; mes pieds étaient à peu près guéris; je fis le saut comme les autres. Arrivé en bas tout le monde était harassé, on ne pouvait faire un pas de plus, et nous allâmes nous asseoir en plein soleil, sur une butte de sable, pour nous reposer et déjeuner.
11 fut décidé pendant cette halte que si on ne pouvait retourner dans les bois on essayerait de remonter la rivière. Je n’avais, d’abord, de l’eau que jusqu’aux hanches; mais au bout de quelque temps je fus forcé de quitter mon dernier vêtement, d’en faire un paquet et de le placer sur mon fusil, attaché en travers sur mes épaules. Ce n’était guère commode pour voyager, d’autant que je fus forcé d’augmenter mon paquet de tout mon attirail de chasse que j’aurais bien voulu n’avoir pas apporté. D’ailleurs il ne fallait rien mouiller, ce qui était fort difficile; je suivais de loin mes compagnons, et quelquefois, quand je n’avais de Peau que jusqu’au
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cou, en élevant les bras, je faisais bien lestement un croquis, regrettant de n’avoir pas derrière moi un collègue qui pût, à son tour, en faire un autre ; ma pose , avec les bras en l’air, mes habits et mon fusil sur la nuque et le reste de ma personne immergé, devait être assez pittoresque. Je ne m’arrêtais pas aux choses qui avaient de l’analogie avec celles que je connaissais déjà; mais quand nous passions sous l’ombre d’une forêt de bambous qui formaient au-dessus de nos têtes d’immenses arcades parfaitement régulières; quand au haut de cette voûte de verdure je voyais pendre des masses d’orchidées se balançant au souffle du vent comme les lustres d’une cathédrale , et dont la frêle liane qui les suspendait en l’air échappait aux regards par sa petitesse, alors malgré moi je m’arrêtais; j’indiquais seulement la disposition, la proportion relatives de chaque rive, car avec les bras élevés au-dessus de l’eau la lassitude venait bientôt et me forçait d’abandonner mon travail à peine commencé.
Après quelques heures de cette promenade aquatique, nous rencontrâmes des obstacles : des troncs d’arbres brisés , d’immenses pierres arrachées à la montagne. Il fallut rentrer dans le bois, et comme les eaux, à l’époque où elles sont grosses, détrempent la terre pour longtemps, quand nous voulions monter sur un terrain qui nous paraissait solide , nous étions exposés à nous y enfoncer jusqu’à mi-cuisse, bien heureux quand nous rencon-
Le croquis incommode.
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trions quelques-uns de ces petits sentiers que font les tapirs pour aller boire à la rivière. Nous étions obligés , avant de retourner dans l’eau , de marcher dans ces bois impraticables , sans pouvoir faire usage de nos sabres; et comme en ces occasions mon costume était des plus simples , mon corps se couvrait d’égratignures ; aussi, quand l’obstacle qui nous retenait hors de la rivière était franchi, pareils à une compagnie de canards, nous nous précipitions dans l’eau, où nous pouvions marcher tant qu’elle ne nous arrivait que jusqu’à la lèvre inférieure.
La journée se passa ainsi à remonter le courant, avec des intermèdes de marche dans le bois, au risque d’enfoncer d’abord dans la vase et se déchirer ensuite. Dans une de ces dernières promenades, l’Indien qui me précédait m’arrêta en étendant la main , ce que j’allais faire de moi-même , car un immense tronc d’arbre barrait le passage. Cet homme n’avait que son fusil à préserver de beau; il ne l’avait pas quitté, l’élevant seulement de temps en temps pour ne pas le mouiller; il visa un objet que je ne voyais pas, et à bout portant il tira sous le tronc d’arbre que j’allais essayer de franchir. Ce qui en sortit me fit reculer précipitamment. Je tombai à la renverse au milieu d’un tas d’épines. La douleur me fit relever d’autant plus vivement que j’étais en présence, pour la première fois, de ce serpent si dangereux, le souroucoucou. 11 était blessé à mort. Le monstre paraissait long d’une don-
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zaine de pieds; il brisait avec sa queue tout ce qui était à sa portée; sa tête, grosse comme un grouin de cochon, se dressait, et il faisait des efforts pour se lancer sur nous, mais vainement : il avait la colonne vertébrale brisée. Je me souviens, comme si c’était d’hier, de l’effet que produisit sur moi cette gueule ouverte, étalant deux crochets à venin, dont la moindre atteinte nous eût donné instantanément la mort. Il se débattit une demi-heure. Les Indiens voulaient l’achever, mais mon parti était pris : je voulais l’emporter et ne pas le détériorer. Je le vis s’affaiblir insensiblement; quand il ne fît plus de mouvement, je coupai une forte liane, car il ne fallait pas songer à demander aux Indiens de m’aider, et je m’approchai avec précaution; je le touchai à la tête avec une branche, et sûr qu’il était mort, je lui passai la liane au cou en faisant un nœud. Les Indiens regardaient en silence. Je traînai longtemps le monstre, ce qui n’était pas facile; d’ailleurs, outre les divers objets attachés sur mes épaules, son poids était fort lourd. Cependant celui qui l’avait tué, et qui, par parenthèse, avait été mon seul et unique modèle, m’offrit de m’aider, ce dont je fus fort aise, car je ne sais si mes forces m’eussent permis de continuer la route. Enfin, nous arrivâmes dans un lieu où il fallait décidément quitter la rivière. J’avais les pieds tellement enflés que j’eus bien de la peine à mettre mes bottes; de plus, malgré les soins que j’avais pris, tout mon bagage était mouillé et ma poudre perdue.
Le souroucoucou.
La nouvelle traversée sous bois pouvait être longue ; je dus reprendre mes vêtements, hélas! tout dégouttants d’eau; puis il fallut recommencer la lutte avec les lianes et les épines. Comme toujours, les Indiens, avec l'instinct de la bête fauve, nous dirigeaient, tout en taillant notre chemin, malgré la nuit; souvent on tombait, arrêté de tous côtés par des obstacles. On entendait fuir des êtres invisibles; les chiens se tenaient près de nous; partout on voyait des objets de nature à effrayer; entre autres des lueurs pareilles à ces feux follets qui égarent les voyageurs. J’eus la curiosité de connaître par quelle cause ils étaient produits. Je mis la main sur de vieilles souches pourries, et j’y pris quelques parcelles brillantes comme de longs vers luisants. Plus tard, quand je voulus en revoir l’effet, le phosphore avait disparu.
Cependant je tirais toujours après moi mon serpent, moitié seul, moitié avec l’Indien, et quand nous trouvâmes une éclaircie dans le bois, quand nos guides eurent reconnu qu’ils étaient à peu de distance d'une case, ils me prièrent de laisser là mon butin afin de ne pas attirer d’autres individus de la même espèce, qui d’ordinaire suivent la trace du sang. J’accédai à leur demande; mais le lendemain, au point du jour, armé du scalpel et de mon fidèle coutelas, je vins me mettre de tout cœur à l’opération que j’avais projetée. J’attachai à une haute branche le souroucoucou, après lui avoir coupé la tête, que je mis aussitôt dans un gros flacon rempli d’esprit-de-vin.
VOYAUE AU BRESIL.
Quand les Indiens eurent compris ce que j’allais faire, ils se sauvèrent dans les bois, et tout le temps que je mis à dépouiller et retourner la peau du serpent, ce qui fut très-long, je pouvais voir caché derrière quelques troncs d’arbres des yeux effrayés.
L’Indien Almeida.
L’opération terminée, tout le monde rentra à la case, et malgré l’assurance que je mis à déclarer que je n’avais pas trouvé de dard à la queue du reptile, personne ne fut convaincu .
A la suite de cette opération, j’eus la douleur de m’apercevoir que j’avais perdu mes lunettes. J’a-
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vais eu l’imprudence de n’en pas apporter d’autres avec moi, mais seulement des verres, et au retour je m’épuisai en vains efforts pour les ajuster. J’avais bien confectionné mon siège de voyage pour remplacer celui que le feu avait brûlé; mais mes ressources d’opticien étaient à bout quand on me rapporta les lunettes que je regrettais si justement. Quelques jours après cette excursion, la case inhospitalière qui m’abritait reçut de nouveaux hôtes. On y apporta, étendu dans un hamac, un des Indiens dangereusement malade, à la suite de cette course dans l’eau, puis un autre presque mort: c’était le pauvre Almeida, celui qui avait tué le serpent, celui qui m’avait aidé à le traîner. Deux jours après il était mort. J’appris en me levant qu’on avait fait prévenir les parents et qu’on viendrait bientôt enlever le corps. Comme je n’avais pu peindre des Indiens vivants, je résolus de profiter de la triste circonstance qui me permettait de peindre un mort; j’allai immédiatement dans le petit réduit où on l’avait étendu sur deux planches. Son lit ordinaire était une vieille natte ; il était là couché, les mains serrées l’une contre l’autre. On l’avait enveloppé dans une vieille blouse bleue; ses jambes et ses cuisses étaient nues. Tout à côté était la cuisine. Ses camarades, que je voyais par les interstices de la terre dont on enduit les cases, riaient et causaient entre eux. Un grand feu était allumé ; ils y faisaient cuire des poissons. Près du défunt se tenait sa mère, la vieille Rose; elle marmottait à voix basse