V.OYAGE AU BRÉSIL
le chant de mort, chassant les mouches du visage de son fils, lui ouvrant les yeux par intervalles, et de temps en temps aussi, interrompant son chant monotone et lent pour mordre dans un poisson qu’elle allait prendre à la cuisine. J’avais dit en allant faire cette étude que je m’éloignerais aussitôt que les parents viendraient, et j’avais été cependant très-étonné de voir que la mère non-seulement n’avait rien trouvé à redire quand je m’étais mis à peindre le mort, mais encore quelle m’avait arrangé divers objets dont je l’avais priée : donc cette supposition qui arrêtait tous mes projets de travaux n’était pas réelle. Cependant j’avais promis et je ne perdis pas un instant. Mon travail touchait à sa fin quand j’entendis qu’on disait: « Voilà les Indiens; » j’allais à mon grand regret quitter la partie, lorsque mon hôte, se précipitant dans le lieu où j’étais, me dit avec un ton plus que grossier: « Allons, allons; il faut finir; dépêchez-vous. » Et sur ma réponse que, puisque la mère ne trouvait rien à redire à ma besogne, je ne voyais pas pourquoi les parents éloignés seraient plus difficiles, il sortit et je l’entendis crier en se promenant de long en large : a Qu’il termine son ouvrage une autre fois; croit-il que je vais me brouiller avec les Indiens pour lui? » Je suis féroce quand on me trouble dans mon travail, il n’en fallut pas tant pour faire déborder le vase.
L’indignation contenue depuis longtemps se fit jour, et prenant à la hâte tout ce que j’avais apporté dans cette chambre mortuaire, je passai en
L’indien Almeidi murt et la vieille Rose sa mère.
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silence près de cet homme qui m’avait si souvent entravé, me jurant de mourir dans les bois, plutôt que de vivre un jour de plus sous son toit. J’entrai dans ma chambre , je préparai mes malles en silence; je mis la clef dans ma poche, et je m’éloignai pour ne plus revenir. «Oui! disais-je, quand je devrais mourir de faim, de soif, de fatigue, je préfère tout à l’ignoble hospitalité que je fuis.» J’avais la veille ramassé, en chassant, une vingtaine de goyaves ; j’allai m'asseoir près du torrent , et après avoir pris un repas bien frugal, je me remis en marche ; j’errai longtemps dans les hautes herbes. La nuit approchait; déjà j’entendais des cris bien connus; j’étais brisé de fatigue. L’émotion qui m’avait soutenu pendant quelque temps avait cédé à notre pauvre nature. Si je ne sortais pas de la forêt avant la nuit, il fallait coucher à terre, ce n’était pas gai et peu rassurant. Par bonheur j’entrai dans une grande clairière, les arbres étaient coupés; on en avait déjà brûlé des parties parmi lesquelles commençait à pousser une plantation de manioc.
Une case tout à jour comme une cage était commencée, mais je ne vis ni entendis personne. Je fis fuir plusieurs animaux en y entrant, ils se perdirent dans les ténèbres , car la nuit était venue tout à coup.... Enfin j’avais un gîte. J’allai m’étendre dans le seul endroit qui fût couvert, et là, malgré la faim qui me pressait, je dormis parfaitement jusqu’au matin , où je fus éveillé par une grande chauve-souris qui, en me frôlant le visage avec ses
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ailes, me fit lever précipitamment pour essayer de la prendre, car un individu de cette espèce manquait à mes collections. J’oubliai un instant ma fâcheuse position, et je ne fus rappelé au sentiment de mon isolement que par le mauvais résultat de ma chasse. Je savais que de ce côté il y avait quelques cases disséminées, mais je n’y étais pas allé encore, cela m’inquiétait, et je regrettais presque de ne pas avoir pris un chemin un peu connu de moi; j’en avais été détourné par le désir de ne pas me rencontrer à l’avenir avec l’individu que je quittais.
Me voilà parti à la recherche d’une habitation; j’eus le bonheur de trouver tout près du lieu où j’avais couché des arbres chargés de goyaves; j’en fis un repas copieux, et je remplis mes poches pour le cas où je ne trouverais rien de mieux plus tard. Enfin, des aboiements se firent entendre; je dirigeai mes pas du côté d’où ils partaient, et bientôt je me trouvai près d’une case d’où s’échappait de la fumée. Je fus assailli par une demi-douzaine de chiens hargneux, mais si poltrons que je n’avais qu’à me retourner pour les faire fuir en hurlant. J’entrai sans autre obstacle dans l’intérieur, mais il n’y avait personne ; pourtant les maîtres du logis ne devaient pas être bien éloignés, car je voyais sous de la cendre chaude cuire doucement de ces grosses bananes qu’on mange rarement crues. Si j’eusse rencontré la veille un mets pareil, quand j’avais si faim, j’en aurais pris probablement sans demander permission, mais aujourd’hui, je pouvais attendre. On me
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laissa seul pendant une demi-heure. Au bruit que firent les chiens de nouveau, je compris que j’allais avoir de la société. Effectivement, deux hommes armés de fusils entrèrent en escortant trois femmes dont une très-vieille, celle qui sans doute préparait le festin qui cuisait sous la cendre. Ces gens-là parlaient le portugais. Je leur dis bonjour le mieux qu’il me fut possible, et comme j’avais entendu dire qu’un vieil Européen habitait de ce côté, je leur demandai s’ils le connaissaient. J’eus assez de peine à me faire comprendre ; était-ce de ma faute ou de la leur, c’est ce que j’ignore. Les hommes se consultèrent pendant que les trois femmes, certaines d’avoir des défenseurs, attisaient le feu, retournaient les bananes, et en mettaient deux des plus belles dans une feuille de manioc; l’une d’elles vint me les offrir, en même temps que les Jiommes déposèrent leurs fusils. 11 semblait que les chiens attendaient cette preuve de confiance de la part de leurs maîtres pour cesser les hostilités ; ils avaient toujours grogné depuis mon arrivée; ils entrèrent alors l’un après l’autre , la queue basse . Cependant j’ attendais ma réponse , que les Indiens ne s’empressaient pas de me faire. Enfin l’un d’eux me fit comprendre qu’il n’avait pas bien saisi ma demande. Alors je crus devoir ajouter à mon portugais un peu mêlé une pantomime savante et animée, pour indiquer le blanc que je cherchais ; je me montrais modestement , je portais le bout de mon doigt contre mon visage , et je disais dans un langage un peu rudimentaire : « Ou demeure celui
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qui est blanc comme moi?...» J’oubliais que j’étais aussi noir que mes auditeurs, et je me vantais.
Enfin, il paraît ou que mes gestes appropriés au sujet, ou que des mots de mon faible répertoire furent compris, car l’un des hommes reprit son fusil et me fit signe de l’accompagner. Après une heure de marche, au milieu d’un terrain qui paraissait avoir été cultivé, mais qui avait été abandonné, à ce que j’ai su plus tard, à cause des fourmis, mon guide frappa à la porte d’une baraque d’où sortit un bonhomme que j'aurais embrassé, car il me demanda en français ce que je voulais. Nous causâmes longtemps. Je lui parlai de ma résolution d’aller vivre dans les bois, si je trouvais à me loger. Il me découragea, me disant que c’était impossible. Enfin, je le décidai à venir avec moi dans un endroit où il y avait deux cases seulement. Là au moins, je serais bien seul avec les Indiens, comme je le désirais. Quand nous arrivâmes, on ajoutait à l’une de ces cases une petite pièce. Sans fenêtre, elle se composait, selon l’usage, de quelques légers troncs d’arbres, d’une porte, d’un toit recouvert en branches de palmier. Les murailles étaient faites avec une quantité de petites branches placées horizontalement et attachées par des lianes à des poteaux perpendiculaires. Entre ces petites branches, on pose à la main de la terre mouillée qui en se séchant forme une espèce de crépi, mais au moindre mouvement tombe en morceaux. C’était du sol même de cette petite pièce qu’on avait extrait la terre dé-
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trempée, si bien qu’en y entrant j’enfonçai jusqu’à la cheville. Quand on eut dit au propriétaire qui habitait l’autre case, que je voulais demeurer là, il répondit que je voulais donc me faire mourir. « Personne, me dit-il, ne peut habiter avant un mois dans
Le petit Manoël, mon cuisinier.
ce lieu, la nuit surtout, sans un grand danger. » Mais tout me semblait préférable à ce que je quittais. Et comme cette affaire me regardait seul, ce trou humide me fut octroyé sans rétribution; de plus, grâce à mon interprète, je me fis amener un jeune garçon nommé Manoël. Il voulut bien me servir de dômes-
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tique, remplir les fonctions de cuisinier, et surtout porter une partie des objets photographiques quand j’étais dans les bois. On me donna trois hommes et deux canots pour aller chercher mes malles, car, sans m’en douter, j’avais employé presque deux jours pour revenir dans le voisinage de la rivière dont je me croyais fort éloigné. Cette circonstance simplifiait bien mon déménagement, en m’enlevant une grande inquiétude; car, tout en courant les bois, je me demandais comment je pourrais faire transporter ces effets assez nombreux au milieu des difficultés semées à chaque pas. Enfin j’avais déjà réalisé en perspective les projets d’étude si longtemps caressés en vain. Déjà, en une heure, j’avais trouvé un logement, un domestique, les hommes et les canots désirés! J’allais vivre au milieu de nombreux modèles : j’étais certain de les rendre moins superstitieux au moyen de la cachasse, dont je me promettais de faire ample provision. En attendant, le bonhomme me donna un banc pour coucher et quelques bananes pour me faire digérer un morceau de lard complètement gras. 11 me fallut, cette fois, me contenter de farine toute sèche, ce qui ne me plut pas trop, car chez mon premier hôte j’en avais fait faire des petites galettes mêlées avec de la graisse et cuites sur des cendres chaudes. Mais ce n’était pas le moment de faire le difficile.
Les canots partirent de très-bon matin; ils revinrent le lendemain avec mes effets. J’appris qu’on avait fait courir après moi le jour de mon départ;
ma fuite avait d’assez graves conséquences; mon cidevant hôte s’étnit fait des ennemis de tous côtés. S’abritant de ma personne contre eux, il avait répandu partout que j’étais un grand personnage, bien en cour, et fort à ménager. Ce mensonge n’était pas cher, et il en tirait vanité. Qu’allait- on penser en me voyant autre part, mal logé, mal nourri, sans autre protection que mon fusil?...
Enfin j’étais libre; j’avais de l’argent, grâce à ce bon et prévoyant M. Taunay; j’envoyai deux Indiens avec un canot à Santa-Cruz pour m’acheter des provisions, d’abord des haricots, de la carne secca ., une soupière, des allumettes, du vinaigre, du sel et du lard. En attendant leur retour j’arrangeai avec Manoël l’intérieur de la case. Mon trou se composait de deux compartiments; dans le plus obscur, après avoir égalisé la terre humide, je plaçai mes flacons dans un petit espace réservé et entouré de pierres. Et comme, pour préparer mes produits, j’étais obligé de me mettre à genoux, je fis un trou en terre pour plus de commodité. Comme je n’avais pas de planches comme chez le signor X..., je n’eus, pour préserver d’autres objets, que de petits troncs de palmistes que je coupai et fixai sur des pierres à quelques pieds du sol. J’avais heureusement des clous et quelques outils, je tendis des lianes et j’y pendis mes habits. J’achetai à bon marché aux Indiens quelques bassines, creusées comme les canots dans un morceau de tronc d’arbre. L’expérience m’ayant appris qu’il fallait avant tout se garantir des fourmis, je remplis
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d’eau une des bassines , la plus grande, plaçai un vase au milieu, une planche par-dessus et je mis ainsi mes provisions de bouche en sûreté. J’accrochai, aux poutres soutenant le toit de palmier, des ficelles enduites de savon arsenical, et au bout de chacune des cornets de papier pour recevoir les oiseaux non préparés. Je fixai aux mêmes poutres mon hamac, présent que m’avaient fait autrefois les bons et excellents naturalistes Édouard et Jules Yerreaux. Je me fis également une table, toujours avec des rondelles de palmiste, arbre précieux dont la tige terminale devait encore souvent composer mon dîner. J’avais une certaine quantité de toile à peindre; quand ma table fut clouée, les pieds enfoncés solidement dans la terre , un morceau de cette toile y remplaça la nappe et la toile cirée; je dois avouer que je fus content de mon ouvrage; ma chaise de voyage, également de ma façon , compléta le confortable de ma salle à manger. Mais où placer tout le reste de mon bagage? Il ne fallait pas songer h mettre certains objets à terre; ils eussent été pourris en moins d’une semaine. Où trouver ce qui me manquait? En allant et venant, je découvris un reste de canot dont personne ne pouvait se servir. Aidé de mon ami Manoël, je l’apportai à la maison, et par bonheur il se trouva juste de taille à en garnir un des côtés. Non-seulement alors j’avais le nécessaire, mais le luxe allait orner ma demeure. Car ce tronçon de canot, en économisant la place de mes ballots, devenait pour moi un ca-
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napé que je pouvais rendre aussi moelleux qu’un sybarite l’eût désiré, avec des masses de crin végétal appendues de tous côtés au sommet des arbres. C’est ce que je fis, sans pouvoir toutefois éviter une dépression fâcheuse au centre du canot, au grand détriment de mes jambes qui ne pouvaient toucher le sol.
Le retour des Indiens lit de mon gite un lieu de délices; rien n’y manquait. La plupart de mes effets étaient accrochés en haut des murailles encore humides, je glissai par-ci par-là des morceaux de bois pour les tenir éloignés de la paroi autant que possible; puis, comptant sur le soleil pour terminer promptement mes inquiétudes en séchant ma toiture, un beau jour je pris congé du vieux Français et allai coucher dans mon hamac, au milieu d’un luxe inconnu aux contrées habitées par les pauvres Indiens. Pendant cette première nuit, un orage accompagné d’éclairs et de tonnerre, un orage des tropiques, me tint éveillé d’une façon peu agréable. En construisant ma baraque on avait fait des amas de terre et de bois, qu’on avait déposés derrière elle, en attendant le moment de les enlever. En quelques minutes, une voie d’eau à y passer le corps se fit dans ma muraille de boue, et je me vis inondé littéralement. Pour donner passage à l’eau , il me fallut ouvrir une tranchée au milieu des immondices et faire un ruisseau pour l’écoulement; je devins terrassier par force majeure. De cet événement, il ne resta pas trop de traces fâcheuses dans mes effets, ayant pris,
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comme je l’ai dit, la précaution de ne rien poser sur le sol.
Cet exercice un peu forcé ramena le sommeil interrompu par cet accident, et, en m’éveillant, je me sentis heureux. Ce qui m’entourait avait été créé par moi ; un léger présent payerait mon humble loyer.
Victuriano, parent d’Almei a.
Tout le reste m’était égal; aussi en me levant je commençai gaiement à préparer mes matériaux de tous genres, et, sans attendre le lendemain, j’allai peindre une étude; pendant que je travaillais, je pris un insecte magnifique vulgairement nommé arlequin.
La case que j’habitais était, comme toutes le sont presque toujours, sur une hauteur assez éloignée de la rivière. Je n’eus plus la fantaisie de me baigner dans celle-ci, car pour y arriver il fallait entrer bien avant dans la boue. En face de moi, les montagnes, entièrement boisées, se dessinaient sur le ciel. L’autre case se voyait au loin, et toujours, selon l’habitude, on avait enlevé les arbres tout autour; dans cette case les Indiens allaient boire de la cachasse le dimanche. En passant ainsi près de mon domaine , ils se familiarisèrent peu à peu , et me voyant chasser, non-seulement aux oiseaux et aux quadrupèdes, mais aux reptiles, ils vinrent m’en apporter eux-mêmes. J’avais fait prendre de la petite monnaie à Santa-Cruz, et en peu de temps je n’eus plus que l’embarras du choix.
Tous les dimanches aussi les Indiens des deux sexes prirent T habitude de venir me voir. Je m’étais procuré de la cachasse : ils la sentent de loin. Je profitai de ces visites pour reprendre les tableaux que j’avais été forcé d’abandonner, et, à peu d’exceptions près, je ne trouvai pas les difficultés qui m'avaient arrêté si longtemps et m’avaient fait prendre ce parti de vivre seul. Je pus me procurer tous les types que je désirais vainement autrefois. Travaillant tous les jours, chassant au lever du soleil, une heure ou deux avant de prendre les pinceaux, vivant moitié de ma chasse, moitié de celle qu’on me vendait, grossissant mes collections de tous genres.... Qu’avais-je de mieux à espérer?
Je passai quelque temps assez sédentaire, c’est-àdire que je ne me dormais pas le loisir d’aller au loin courir pendant des journées et des semaines. Il fallait rattraper le temps perdu, et quand je crus pouvoir m’occuper d’autre chose que de peinture, j’organisai mes matériaux de photographie, après avoir été fort loin pour découvrir des grands bois encore respectés par la hache, car de tous côtés je n’étais entouré que par de nombreuses broussailles poussées sur des défrichements abandonnés, comme je l’ai dit, à cause des fourmis; et j’avais à peu près une heure et demie de ce taillis à traverser pour être tout à fait en pleine forêt vierge. Mon appareil était fort gros; je mettais dans la chambre noire la tente que j’avais confectionnée; ce poids, assez lourd, était destiné à Manoël; je m’en étais réservé un autre non moins fatigant. Dans mon sac de peintre de paysages, que je portais comme les soldats , était une boîte contenant une dizaine de glaces; j’avais en bandoulière une carnassière remplie de toutes sortes d’objets : vingt piquets pour ma tente, mon livre de croquis, du plomb et de la poudre en assez grande quantité, et dont mon dîner dépendait quelquefois; de la farine dans un vase, des bananes, des oranges, de la chandelle, des allumettes, des paquets de ficelle, des ciseaux, un étui renfermant de l’alcali, et, de plus, un grand sac de nuit contenant, outre plusieurs bouteilles d’eau, du nitrate d’argent, de l’acide pyrogallique, de riiyposulfite de soude, etc. Ma cein-
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ture supportant mon couteau de chasse et une vieille carabine de chasseurs d’Orléans, que m’avait prêtée mon vieux Français. J’ignore comment cette arme était tombée entre ses mains; mais comme mon fusil m’avait crevé dans les doigts, sans me blesser, heureusement, c’était une bonne fortune que cette carabine; je l’aurais désirée moins lourde, car ces poids combinés entre eux ne laissaient pas de me fatiguer beaucoup. Je me levais, selon ma coutume, au premier chant du coq. Je préparais tout ce qu’il me fallait pour la journée, et bien longtemps avant Manoël je me mettais en marche. Il fallait tout d’abord gravir une pente roide à travers un défrichement, puis j’entrais dans le bois, toujours en montant, et enfin je me trouvais sur un terrain plat, presque toujours avant le lever du soleil, mais déjà tout en sueur. J’avais négligé longtemps certains oiseaux ressemblant à des grives et nommés sabias , car ils n’étaient pas brillants de couleur; mais comme il s’agissait maintenant de manger, il ne fallait pas faire le difficile : j’en trouvais souvent sur mon chemin ainsi que des engoulevents, oiseaux de l’aube comme du crépuscule. Je n’avais qu’à me baisser un peu pour déposer doucement mon sac de nuit à terre, laisser glisser le long de mon bras, libre alors, ma carabine suspendue à mon épaule droite, et je me faisais des provisions. A force de marcher, j’atteignais enfin les grands bois, au milieu des racines qui étaient à découvert à cause des pluies. 11 11e fallait pas songer
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à me reposer, et en attendant ma chambre noire et ma tente, je taillais un terrain propre à les recevoir. Ce n’était pas facile, surtout quand je rencontrais de grosses racines. Quand Manoël arrivait, nous faisions de suite nos préparatifs, toujours bientôt
Femme Caboel. civilisée.
terminés si les moustiques ne s’en mêlaient pas. Si je répète si souvent le nom de ce dyptère , c’est que toujours dans ces bois il joue le rôle principal. Je cherchais des vues à prendre, et malheureusement c’était souvent impossible, à cause de la trop grande proximité du modèle. Il me fallait tra-
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vailler à genoux dans ma tente; si je trouvais un bel effet de soleil, je courais à mon appareil photographique, et quand tout était prêt, le soleil était parti. Je passais une partie de la journée à l’ombre, ne m’arrêtant jamais, mangeant debout, buvant de l’eau. Souvent un orage, dont rien n’annonçait l’approche, venait fondre sur nous. Il fallait se bâter de tout emballer, et de partir à travers des sentiers encombrés de détritus et changés en torrents; on arrivait au gîte dans un piteux état. Nous buvions alors un verre de cachasse, je me jetais sur mon hamac, après avoir changé de pantalon, tandis que Manoël allait quitter le sien pour le faire sécher. Ces jours-là je peignais une tête, d’après un Indien mâle ou femelle, et je ne sortais plus, ou bien je préparais les produits de ma chasse, en retirant la chair et conservant la peau. Je ne pourrais dire si les jours d’orage, en me surprenant dans le bois, étaient plus pénibles au retour que les jours de soleil, où revenant vers deux à trois heures j’avais à traverser de grands défrichements et 11e rentrais au gîte qu’à l’état d’éponge, ce qui n’empêchait pas qu’après un instant de repos, si j’avais un modèle sous la main, je ne le laissais pas échapper.
Un jour, en préparant à la lumière des flacons de collodium, la flamme, poussée par un courant d’air, se communiqua à un litre d’éther; je 11e fus pas encore cette fois blessé par l’explosion; mais le feu prit à mon toit; je n’eus que le temps de sauter sur une grande bassine pleine d’eau, et j’étei-
guis l’incendie commencé en me brûlant les doigts et oiÉ'peu les cheveux. Avec le reste de mes produits chimiques, je recomposai mon chargement ordinaire. J’étais ce jour-là à genoux dans ma tente, et tout en travaillant j’entendais des voix; on parlait avec Manoël. Quel fut mon étonnement quand, en mettant la tête à la portière, je vis, au
Cn Botocudos.
lieu de quelque chasseur armé de son fusil, comme il s’en présentait quelquefois, une douzaine de sauvages Botocudos étalant leurs lèvres déformées et leurs oreilles longues d’un demi-pied. Ils ne comprenaient certainement rien à cette tente dans laquelle, au milieu du jour, ils voyaient de la lumière. Ce fut bien pis quand ils virent sortir en rampant une tête rasée et une longue barbe. Déjà
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Manoël leur avait dit ce que j’étais ; mais sa science n’allait pas jusqu’à savoir ce que je faisais.
Ces Botocudos revenaient de Victoria, où ils avaient été en députation près du président de la capitainerie. Ils étaient entrés tout nus dans la ville; on s’empressa de leur offrir des chemises et des pantalons, on leur donna des fusils, de la poudre et du plomb, on ajouta à ces présents de belles parôles, des promesses magnifiques, quitte à ne pas s’en souvenir, et on les congédia.
A peine hors de la ville, comme leurs nouveaux vêtements dérangeaient un peu leurs habitudes , ils en avaient fait, comme moi dans le voyage aquatique dont j’ai parlé, des paquets; ils portaient en bandoulière leurs fusils et à la main leurs arcs. J’avais quelques petits objets de peu d’importance, entre autres un couteau et une lime à ongles achetés à Paris dans une de ces baraques dont l’approche du jour de l’an couvre les boulevards. J’en fis présent à celui qui paraissait le chef de la troupe ; nous fûmes bien vite bons amis, car il m’offrit en échange un arc et trois flèches. J’ajoutai à mon présent une partie de mon déjeuner, qui fut également bien reçue. Je fus récompensé de cette bonne action par ce que je vis : il avait, comme ses compagnons , dans une ouverture faite à la lèvre inférieure, un disque de tige de cactus un peu plus large qu’une pièce de cinq francs; il s’en servit comme d’une assiette, découpant dessus, avec mon couteau, un morceau de viande fumée qui n’avait qu’à glisser ensuite dans la
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bouche. Cette façon de se servir de la lèvre en gnise de plat me parut d’une grande commodité. Mes nouvelles connaissances avaient également de grands morceaux de bois pareils dans le lobe des oreilles. Sans cette précaution elles eussent pendu d’un demi -pied. Je fus très-content de cette rencontre, car je n’étais pas certain d’aller dans leur pays, qui pourtant n’est pas fort loin dn lien où je me trouvais.
Ce fut la journée aux aventures : à peine revenu à mon travail, sous ma tente, j’entendis Manoël crier : Su Bia, un Bacourino ! (Un sanglier!) Je me précipite hors de la tente; je prends mon fusil avec une certaine émotion. Un sanglier! voilà de la nourriture pour longtemps, en supposant que je ne sois pas décousu par l’animal. La signo tali , no matto. (Là, seigneur; là, dans le bois.) Comme ce n’est pas un jeu d’enfant qu'un animal dont le caractère est loin d’être bienveillant, je mis une certaine prudence dans ma façon de me présenter à lui ; c’était le cas de glisser deux balles dans ma fameuse carabine. Je n’y manquai pas. Manoël, sur le courage duquel je ne comptais pas, avait grimpé sur un arbre, attendant l’événement. Il pouvait, de la place qu’il occupait, voir mieux que moi, dans l’intérieur du fourré plein de plantes grimpantes; et quand, ma carabine armée, je tâchais de découvrir le sanglier, Manoël, T intelligent Manoël, se mit à crier : Bacourino de casas ! et un moment après je vis grouiller dans les herbes une
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famille de porcelets sous la conduite de leur mère. Une case était à peu de distance, ce dont je ne me doutais pas. Grâce à mon domestique, j’allais faire un joli coup. Un moment après je pus apprécier en lui le caractère général de ses compatriotes, braves gens incultes, c’est vrai, mais parfaitement ingrats, fainéants, et stoïquement indifférents au mal d’autrui, même entre eux.
Depuis quelque temps, les bandes de fourmis voyageuses étaient venues me visiter. Quand elles traversaient le sentier où j’avais établi mon atelier, il ne fallait pas songer à continuer mon travail. Nous étions là à attendre qu’elles fussent passées. Cela durait depuis longtemps lorsque deux jeunes chasseurs indiens arrivèrent près de nous, sans apercevoir l’obstacle. Ce ne fut qu’au milieu des fourmis, dont en un instant ils furent couverts, qu’ils virent combien ils s’étaient fourvoyés. Leur camarade Manoël n’avait eu qu’un mot à dire pour leur éviter ce désagrément, il ne l’avait pas dit; en revanche, quand il avait peur, il criait comme un sorcier. Ceci pouvait avoir son utilité; un jour, empêtré avec mon bagage dans un amas de lianes, je l’entendis hurler derrière moi : Su Bia uma cobra ! (Signor Biard, un serpent!) Et, en même temps, il revenait sur ses pas lestement en criant toujours : Su Bia uma cobra! J’étais en effet à deux ou trois pas d’un grand serpent vert, qui, dressé sur sa queue, s’avançait tout doucement de mon côté. Sa couleur se confondait avec celle des feuilles et,
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sans les clameurs de Manoël, j’allais le toucher en passant. Il était fort gros, et ce ne fut pas une petite affaire que de le dépouiller quelques heures plus tard. Les Indiens le nomment le serpent de Murouba.
En compensation de sa poltronnerie, Manoël possédait la paresse. J’avais depuis quelque temps le désir de manger à mon dîner un ragoût de chouxpalmistes. Je l’envoyai dans le bois pour en récolter. Ce légume, on le sait, n’est autre chose que le bourgeon terminal d’un palmier; or Manoël, trouvant fatigant d’aller le cueillir à quarante pieds de haut, se contenta d’étêter dans le taillis quelques palmiers en herbe ; il eût fallu une centaine de ces choux pour faire un plat. Je le renvoyai bien vite à la provision; mais cette fois il ne revint pas, malgré les cris, les menaces dont je fis retentir les échos. Ce jour-là mon dîner se composa de bananes. Si Manoël me fût tombé entre les mains, j’aurais fait une grande faute, car à la suite de la volée de bois vert qu’il aurait inévitablement reçue, j’aurais été forcé de faire moi-même ma cuisine. Le lendemain, selon mon habitude, ayant précédé le soleil dans les bois, j’aperçus Manoël portant son bagage ordinaire et se promenant comme si de rien n’était; j’en fis autant par nécessité.
Cependant, de courses en courses j’arrivai à la consommation de mes produits chimiques. C’était beaucoup de travail pour peu de résultats. N’ayant qu’une douzaine de glaces, quand j’avais fait des épreuves presque toujours mauvaises, faute d’expé-
rience , puis par excès de chaleur, d’humidité, et de mille autres causes, j’effaçais le peu que j’avais produit pour recommencer sans plus de succès. Le dernier jour de mes excursions photographiques, Manoël me parla d’un lieu où se trouvaient beaucoup d’orangers. Je laissai aussitôt mes bagages dans le bois, et nous voilà partis à l’aventure, car il ne connaissait pas trop bien la direction qu’il fallait prendre pour arriver au but.
Nous voilà coupant, taillant un passage, et une heure après nous débouchions dans une grande clairière, au milieu d’un champ de hautes herbes qui se fermaient derrière nous dès que nous étions passés. J’ai déjà dit que les oiseaux et les insectes sont bien plus nombreux dans les endroits déjà défrichés que dans l'intérieur des forêts. Toutes les jeunes pousses sont chargées de baies dont la plupart des oiseaux du Brésil font leur nourriture. Car généralement ils se nourrissent de fruits; j’en ai trouvé fort peu vivant de graines: c’est ce qui rend presque impossible leur transport en Europe. Dans le lieu où nous étions, je n’avais qu’à choisir; j’en voyais de toutes couleurs. L’un d’eux me séduisit particulièrement; il était du plus beau bleu. Je l’apportai en triomphe à Manoël qui me dit : « Voilà un oiseau d’un joli vert. » Je levai les épaules et lui demandai de me conduire aux orangers. Nous avions de l’herbe souvent par-dessus la tête; il était difficile de s’orienter. Enfin nous arrivâmes devant une case à moitié renversée. En face d’elle était une plantation d’orangers et de ci-
tronniers, portant des fruits en quantité, mais plus de feuilles. Cela faisait un singulier effet. Ici encore les fourmis avaient accompli leur œuvre de destruction, et ruiné les pauvres planteurs, forcés d’aller chercher plus loin une existence moins disputée. Je fis un croquis du tout; je mangeai beaucoup d’oranges, et comme je n’avais plus le moyen de faire de la photographie, je projetai de consacrer en ce lieu une huitaine de matinées à l’accroissement de ma collection d’oiseaux. Nous rentrâmes ce jour-là bien fatigués, et quand j’eus déployé et mis au jour mes richesses, je fus fort étonné en voyant mon oiseau bleu passé à un vert d’eau très-prononcé. « C’est Manoël qui avait raison, » me dis-je. Au moment même celui-ci entra dans la case et à son tour il convint de suite que l’oiseau était bleu. C’était un effet de la position des plumes du volatile, par rapport au jour; si bien que vu d’un troisième côté, il apparut violet. J’en ai rapporté en Europe une douzaine d’échantillons.
Je retournai souvent dans le voisinage des orangers, et, en m’orientant, je découvris le plus charmant endroit qu’un chasseur puisse désirer : un sentier praticable, sous de grands arbres très-épais et flanqué de clairières de chaque côté. Les oiseaux, après avoir butiné, venaient se reposer à l’ombre, et je n’avais qu’à choisir tout à mon aise. Je me promenais sans fatigue ; je chassais, puis, quand je me sentais un peu las, j’allais chercher des oranges et je m’asseyais sur des troncs d’arbres. Je dessinais
Le chat sauvag<
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des fleurs, des feuilles, sans perdre de vue le sommet des arbres. Comme je ne faisais pas grand bruit, un jour j’entendis derrière moi quelque chose marcher dans les herbes. En me retournant doucement, je vis un très-beau chat sauvage, se promenant aussi de son côté. 11 faisait de petits bonds, s’accrochait aux lianes, et de temps en temps faisait entendre de faibles miaulements. C’était le premier qui venait ainsi à ma portée. J’avais toujours dans les poches de mon pantalon des balles et des chevrotines. Je glissai quelques-unes de celles-ci dans ma carabine, toujours chargée fortement. Quand je voulus me lever, d’un bond il fut sur un arbre, et avant que je pusse le viser, il était tout en haut. Je le tirai presque au hasard, et je fus bien surpris de le voir tomber en s’accrochant de branche en branche; arrivé à terre, il était mort. J’en avais assez ce jour-là, et je revins à la case portant un gibier qui me parut très-lourd.
Déjà, selon l'habitude qu’avaient prise les Indiens, pour lesquels je n’étais plus un objet de crainte, plusieurs d’entre eux étaient déjà assis devant ma case en m’attendant. Dans le nombre figuraient les parents du pauvre Alméida, ceux-là même qui, selon mon ex-hôte, étaient si superstitieux, et avaient été cause de mon départ. Je peignis donc en présence de l’ assemblée. J’entendais répéter de tous côtés: taie quai (tel quel). Si j’avais été disposé à continuer, je n’avais qu’à choisir mes modèles; je donnais par tète une pataca, à peu près seize sous.
254 VOYAGE AU BRÉSIL
Puis venait la distribution de la cachasse : les hommes d’abord, les dames après. Ma générosité allait à une bouteille par réception. Une fois le vase vide, tout le monde s’en allait sans dire adieu à su Bia.
J’avais bien quelques protégées, celles qui n’apaient pas encore posé; je leur réservais quelques
La buveuse de cachasse.
petits verres en cachette de la société. L’une d’elles, profitant d’une légère absence de ma pari, me vola une bouteille et la but tout entière. Au bout d’un instant elle se mit à pousser des hurlements, et à se rouler par terre avec des contorsions épouvantables. Au milieu de tout ce bruit je compris qu’elle disait qu’elle était empoisonnée, qu’elle avait bu de mes dro-
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gués. J’avais prudemment fait courir le bruit qu’il fallait bien se garder de toucher à mes bouteilles, contenant des poisons très-violents. Mes doigts, tout noirs de nitrate d’argent, attestaient combien les liquides dont je me servais étaient dangereux. La bouteille vide ne me laissait aucun doute sur l’état de la malade; aussi comme son époux commençait à mê-
Mari de la buveuse de cachasse.
1er ses cris aux siens, je me vis forcé de les jeter un peu brusquement à la porte de mon logis.
Partout où j’ai été, j’ai essayé de manger de tout ce qui se mange, et de me servir de tous les objets à l’usage des pays que j’ai habités. J’avais été témoin de résultats extraordinaires obtenus avec des arcs à deux cordes, nommés bordoques, que l’on charge non avec des flèches mais avec des pierres, ou plutôt
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des boulettes de terre durcie. 11 n’y a pas de fusil qui ait une plus grande portée. Je pris des leçons, mais je dois avouer que je ne fus pas récompensé de ma patience par la réussite. Ce que je fis de plus fort fut de mettre, à la distance de dix pas, une pierre dans un but de vingt pieds de surface.
Cependant je devais songer au retour; je n’avais presque plus de vêtements; mais avant de partir, je m’étais donné pour tâche de peindre un panorama, afin d’avoir une idée plus complète de l’ensemble d’une forêt vierge. J’avais autrefois passé un mois sur une terrasse d’Alexandrie d’Égypte, pour copier tout ce qui était à portée de ma vue, occupant le centre d’un grand cercle. D’un côté étaient la mer, la pointe du Sérail, et les nombreux bâtiments de la rade ; de l’autre, le fort Napoléon, la colonne dite de Pompée, les aiguilles de Cléopâtre, les restes de la Bibliothèque, et dans le lointain le désert de Barea, et la pointe du Phare. L’humidité de la mer endommagea ce premier panorama.
Bien longtemps après, quand le navire la Lilloise , capitaine Blosseville, se fut perdu dans les glaces, le gouvernement envoya dans les mers polaires la corvette la Recherche ; je me joignis volontairement à cette expédition. Nous parvînmes au 80e degré latitude N., au Spitzberg. Je passai quinze jours dans la neige ; je faillis perdre les doigts, mais du moins je fis le panorama de la baie de Madelaine, au nordouest de l’île. Quelques années plus tard un travail me fut commandé pour orner une des salles du
Réception dans les forêts vierges.
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Jardin des Plantes ; j’avais rassemblé autour de ce panorama tout ce qui peut avoir de l’intérêt au milieu de cette nature habitée seulement par les ours blancs, les renards bleus, les rennes et les morses. Un côté de cette salle était terminé, quand je fus arrêté dans ce travail si intéressant pour moi par l’hostilité de celui qui administrait les affaires des beauxarts. Pour faire le troisième panorama, j’avais à surmonter de bien autres obstacles: les moustiques; il faut bien les nommer encore, puisque toujours ils étaient en scène.
Dans le lieu que j’avais choisi, il n’y avait pas moyen de les éviter; il fallait ou souffrir ou quitter la partie. Je me résignai; mais le premier jour il me fut impossible de faire quelque chose; revenu le lendemain avec Manoël, j’allumai un grand feu qui les éloigna un instant; mais ils revinrent à la charge plus enragés que jamais, et malgré tout ce que faisait Manoël pour les écarter, j’en avais dans les yeux, dans le nez, enfin partout, malgré un énorme cigare que j’avais essayé de fumer, et dont l’odeur et la fumée me soulevaient le cœur. Le jour suivant, j’arrangeai une moustiquaire sur quatre bâtons, et après avoir chassé mes ennemis je me glissai lestement dessous, comme à Rio dans le lit du palais. C’était le seul parti à prendre; mais il avait bien un petit inconvénient : l’étoffe de la moustiquaire étant verte, tout ce que je peignais l’était aussi. Cependant assis là-dessous, à l’abri des piqûres, je voyais et j’entendais, avec une cer-
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taine fierté, des milliers cle maringouins se heurter à mon faible rempart , et l’assiéger en vain. Bien plus gros que les moustiques ordinaires ils sont plus dangereux, car leurs piqûres déposent dans la peau un principe vénéneux.
Moyen d’écarter les moustiques.
Je travaillais avec le courage que donne la certitude de la sécurité, lorsque je me sentis piquer au front. La chasse fut longue, enfin j’écrasai Fin secte entre mes deux mains, ne pouvant l’assommer contre ma muraille, et je repris ma palette : autre piqûre, autre chasse; en m’agitant je fis une
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brèche dans mon rempart; l’ennemi s’y précipita en masse. C’en était trop: je renversai tout, boîte, étude, moustiquaire; j’essayai de m’arracher les cheveux, mais ils étaient trop courts. Si Manoël eût été là, je l’aurais assommé. Je déchirai ma mous-
La moustiquaire.
tiquaire et j’en brisai les supports. De retour à la maison, voyant qu’après tout la colère ne mène à rien, j’essayai d’autres procédés. Je songeai à un masque de salle d’armes, et je voulus m’en faire un avec du fil de fer ; cela ne me réussit pas, et enfin je m’arrêtai au parti qui me parut le meil-
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leur : sur mon grand chapeau de planteur j’installai un morceau de ma moustiquaire, à peu près comme un voile de mariée; il me tombait sur les épaules qui étaient défendues sous ma veste par un cahier de papier; le cou se trouvait préservé par devant et par derrière. J’avais, à l’endroit des yeux, fait deux trous, bordés avec un ruban de fil pour y placer mes lunettes; j’ajoutai à cet attirail deux
Désespoir.
vieux jupons descendant bien plus bas que les pieds et que je pouvais replier.
La journée du lendemain pouvait être bonne ; je partis satisfait. Ce dernier procédé me réussit d’abord complètement; je pouvais cette fois en prendre à mon aise et braver mes ennemis. Tout à coup mes lunettes sautèrent en l’air, je venais de leur donner un coup qui heureusement ne les cassa pas. Un maringouin s’était introduit entre elles et mon œil gauche!... Cette fois j’étais vaincu; je jetai mes
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armes défensives et j’acceptai le martyre. Hélas! je n’ai aucune chance d’être canonisé, et pourtant j’ai bien supporté, pendant trois semaines, des souffrances dont je renonce à parler davantage, certain que je ne serais pas compris. Au bout de ce temps, on me voyait à peine les yeux; mais, ainsi que dans
Costume contre les moustiques.
le voisinage du pôle nord et des ours blancs, j’avais achevé mon panorama. Il était composé de six feuilles; j’avais mis, selon mon habitude, une grande conscience à ce travail, copiant tout servilement, les plantes, les arbres, les fleurs, ainsi que je l’avais fait des glaciers, des rochers noirs et aigus du Spitzberg.
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Je pouvais considérer cette peinture comme mon œuvre capitale. Mon but principal était atteint ;, et après quelques jours encore de courses et de chasses dans les bois, j’allais pouvoir quitter ces lieux, qui, malgré les inconvénients sans nombre, les périls qu'ils présentent à chaque pas, vous font perdre la mémoire du passé, et vous donnent cette fièvre que le capitaine Mayne-Reid, dans son roman intitulé les Chasseurs de chevelures , nomme avec tant de vérité la fièvre de la prairie. J’errais, vivant comme un sauvage, me nourrissant le plus souvent de ma chasse, sans devoirs à remplir, sans contrôle, mais aussi sans affection. Je ne comptais plus que sur ma force. Cette vie avait un grand charme, et peu à peu elle m’était devenue naturelle comme si elle eût été toujours la mienne. Malgré moi l’idée du retour m’était pénible. Heureusement j’avais bien employé mon temps , c’était une consolation.
Je chassais en attendant que mes études fussent sèches; je passais mes journées entières à courir les bois dans le voisinage de la case abandonnée. Une nuit, entendant quelque bruit, je me jetai en bas de mon hamac et je sentis au pied une piqûre trèsvive; je m’empressai d’allumer ma chandelle. Quel fut mon étonnement quand je vis marcher plus d’un litre de haricots sur lequel je comptais pour mon dîner. Une tribu de fourmis termites à grosse tête avait fait invasion, et je foulais l’arrière-garde qui emportait le reste de ma provision. Inutile de dire si ces termites étaient gros, le fait même le prouve.
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Je les mis en déroute avec une gamelle d’eau et je regagnai mon hamac, décidé à faire bonne chasse le lendemain pour remplacer mon repas perdu. Comme l’expérience m’avait appris avec quelle persistance les fourmis reviennent quand elles savent où trouver à butiner, j’eus, avant de me coucher, la précaution de jeter à ma porte des débris d’oranges. Ainsi que je l’avais prévu, à peine la nuit fut-elle venue que toute la bande emportait ce que ma générosité, un peu calculée, avait laissé à sa disposition; le jeu me plut, et le lendemain nouvelle offrande acceptée, avec le même enthousiasme, par la bande pillarde, à qui une demi-heure suffisait pour le déménagement.
On se lasse de tout , même de nourrir des fourmis; aussi le quatrième jour j’allai me coucher, pensant qu’elles se retireraient après avoir reconnu qu’il y aurait de l’indiscrétion à insister.
A mon réveil, j’entendis grignoter sur mon toit de palmiers; puis le bruit se répétait à terre. «Je connais, pensais -je, cette façon de procéder; les fourmis, partagées en deux troupes selon leur usage, coupent les feuilles du toit, lesquelles sont emportées immédiatement par la bande qui les attend sur le sol. Voler des haricots , des tronçons d’oranges, c’était judicieux ; mais des feuilles sèches, c’est un peu fort.... » Je riais tout seul du tour que j’avais joué à ces voleuses enragées. Hélas ! le jour parut. Ce bruit entendu au-dessus de ma tête, ce bruit répété à terre, c’était mon panorama,
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découpé , presque détruit. Chaque feuille ressemblait à un fragment de ces jeux de géographie dont les pièces anguleuses et dentelées sont destinées à entrer l’une dans l’autre. La tête de Méduse était devant moi.... Tant de peines, de souffrances perdues sans résultat! Je restai plus d’une heure regardant sans voir, ne pouvant croire à la réalité du malheur qui me frappait, et ce n’est pas de l’exagération; dans ce moment, c’était pour moi un véritable malheur. Qu’un pareil événement me fût arrivé aux environs de Paris, ce n’eût pas été trèsgrave : cela m’eût coûté pour réparer le dommage quelques petites courses en chemin de fer, quelques heures bien assis à l’ombre, et le lendemain il n’en evit plus rien paru.
Je passai une partie de la journée à pleurer comme un enfant, sans volonté, sans savoir ce que j’allais faire. Cependant, comme après tout cela ne menait à rien, je collai de mon mieux mes pauvres fragments les uns aux autres, et le lendemain je retournai me livrer au supplice qui m’attendait. Cinq jours après, j’avais remis les choses dans le même état, qu’avant le repas des fourmis. Le destin me devait quelques compensations. J’eus pendant ces cinq jours la visite de plusieurs animaux d’un caractère assez malveillant. Heureusement que mon fusil, toujours chargé avec soin, était à portée de ma main. Je n’avais qu’à laisser glisser ma palette et, sans me déranger, j’augmentais mes collections. Une fois entre autres, j’assommai avec la crosse un très-gros
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serpent qui s’était glissé si près de moi, que je n’eus que ce moyen de me le procurer. Enfin, j’en finis tout de bon avec mon panorama, et Dieu sait les transes dans lesquelles j’ai vécu en attendant qu’il fût sec. Au moindre bruit j’étais sur pied , et cependant telle est la force des vocations, qu’au milieu de mes inquiétudes j’en rêvais déjà un quatrième : le pororocci ou haute marée dans l’Amazone.
Ainsi que je l’ai dit plus haut, je n’avais plus qu’une pensée : vivre dans la solitude. J’allais quitter les grands bois pour le grand fleuve, — toujours dans le but unique d’en rapporter des études intéressantes ; — dans ces derniers jours, je m’étais donné un compagnon de chasse, un Indien, véritable Bas-de-cuir , grand, maigre, d’une adresse prodigieuse. Ayant quitté l’arc pour le fusil, il avait tué un jour cinq sangliers à travers une dizaine de lieues de fourrés et de lianes, où j’aurais fait à peine un kilomètre. Le lendemain il m’apprit qu’il avait perdu son couteau; il était reparti et l’avait retrouvé là où certainement je n’aurais pas vu un bœuf à dix pas. Il m’a conté que lorsque son père, encore meilleur chasseur que lui, perdait une flèche, il retournait où il avait tiré, recommençait, et allait ramasser à la même place les deux flèches.
Enfin arriva le jour du départ. J’allais quitter mes grands bois. Le jour de Pâques, un an après mon départ de Paris, je retournai encore une fois dans ce lieu où, malgré les désagréments sans nombre dont j’ai tant parlé, trop peut-être, j’avais vécu
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heureux; j’allai revoir cette case abandonnée, ces orangers couverts de fruits et dépouillés de feuilles, j’allai dire adieu à ce long sentier où, si bien abrité de la chaleur, je passais mes journées à chasser, à dessiner. Je restai longtemps assis sur ce tronc d’ar-
Mon compagnon de chasse.
bre, mon canapé habituel. Là, pas de moustiques. Je m’y étais endormi quelquefois, rêvant à ce qui faisait ma vie tout entière. Je ne peignais dans ces songes que des chefs-d’œuvre. Je n’avais qu’à choisir parmi les animaux les plus merveilleux qui se faisaient un devoir et un plaisir de venir se placer
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au bout de mon fusil. Mes repas prenaient les plus belles proportions. Je mangeais, sans craindre les indigestions , des bananes grosses comme la tête, des haricots plus gros que des noix, et le reste à l’avenant. Hélas! ces rêves ne se retrouveront plus! Je vais retourner à la ville; je vais reprendre l’habit obligé, remettre des bas, des souliers, et mon chapeau de forme ridicule à la place de mon grand sombrero de planteur. Je revins tristement à ma case, et le lendemain, je montai en canot pour redescendre cette rivière de Sangouassou, à qui je devais mes plus douces impressions. J’ai vu depuis bien des rivages, avec leurs bordures de forêts impénétrables, et toujours, comme en descendant celle-ci, j’ai subi ce charme dont le souvenir m’est encore si présent, que, quelle que soit ma disposition d’esprit , l’impression que j’éprouve en y pensant est toujours aussi profonde qu’ alors.
Pendant ces six mois de ma vie toutes les minutes avaient été bien employées. Ma santé, ébranlée par mon séjour à Rio, s’était raffermie. Le principe de maladie que j’en avais apporté avait cédé aux exercices violents et aux grandes fatigues que je m’étais imposés volontairement. J’y avais gagné de la force et une grande indifférence pour toute espèce de dangers. Les serpents, que d’abord j’avais redoutés plus que tous les autres animaux, ne m’inquiétaient même pas au milieu des hautes herbes où mes pieds nus pouvaient en rencontrer à chaque pas. J'avais pourtant bien
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des raisons pour les redouter. Plusieurs Indiens étaient morts sous mes yeux de morsures faites par des reptiles très -petits. J’avais tué deux sangliers; j’avais entendu souvent des hurlements inconnus assez près de moi. Je n’en avais pas moins continué sans broncher l’ouvrage qui m’occupait alors. Enfin , j’étais retrempé, comme me l’avait prédit mon général belge, celui qui m’avait fait songer au Brésil.
Je retrouvai au retour les forêts de palmistes, les cocotiers penchés sur la rivière ; je me courbai de nouveau sous les arbres chargés de parasites en fleurs. Je revis les crabes effrayés se sauvant sur leurs longues pattes ; les hérons blancs s’envolant avec des cris perçants; les temples fantastiques, les formes étranges de cette végétation primitive, s’effaçant peu à peu. Les mangliers reparurent avec le flot de la mer. Ceux qui n’ont pas vu ces forêts de mangliers, ne peuvent se faire une idée de ces milliers de racines formant des arceaux sans nombre, et s’avançant à une trèsgrande distance dans l’eau salée, de telle sorte que regardant à leur base, on voit, aussi loin que la vue peut s’étendre, de l’eau, toujours de l’eau, et pas de rivage. On dirait une inondation.
Le voyage se fit sans accident, et j’arrivai à Santa-Cruz, ayant, cette fois à ma disposition , la clef d’une maisonnette et le fameux Manoël pour me servir. Malheureusement, pour me rendre à Victoria, il me fallut attendre le vent favorable.
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Car je n’avais pas seulement des malles à y transporter, je devais les accompagner. N’ayant pas de cheval pour faire le voyage par terre, je fis marché avec un patron de barque, le brave Portugais Domingo. Cette campagne n’était pas sans danger; il v avait une trentaine de lieues à faire sur mer.
Il fut convenu qu’on porterait premièrement mes malles à bord; et si le temps changeait, on me préviendrait une heure avant le départ. Dans le cas où ce serait dans la nuit, je devais mettre sous la porte d’un voisin la clef de la maison hospitalière. Le vent, comme à l’époque de mon arrivée, fut longtemps contraire. 11 ne me restait pas beaucoup de ressources pour me distraire ; j’étais blasé sur tout depuis mon retour des forêts. D’ailleurs je n’avais à peindre que des choses déjà faites , même en histoire naturelle; je connaissais les environs; j’avais rendu ma fameuse carabine. Mais comme, après tout, la chasse, si peu intéressante qu’elle fut dans ce lieu défriché depuis bien des années, pouvait m’aider à passer quelques heures dans la journée, j’empruntai un mauvais fusil à deux coups. Je ne fus pas longtemps à P apprécier : il fallait brûler vingt capsules pour obtenir deux explosions à peine. Le canon droit surtout était paralysé; je pris donc le parti de le considérer comme nul, et, tout en le laissant chargé pour la forme, de ne me servir que du côté gauche.
Avant mon départ pour les bois, j’avais grimpé souvent un petit sentier taillé dans la montagne;
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j’y avais fait mon apprentissage de chasseur. La végétation, alors luxuriante, remplissait d’ombre toute la pente, jusqu’au sommet, et cachait ce sentier, d’où je tirais à droite et à gauche, sans trop me déranger. Quand je le revis, il avait bien changé. Les pluies incessantes des mois de décembre et de janvier y avaient fait de grands ravages ; une partie de la montagne avait glissé sur sa base ; dix-sept cases ou maisonnettes avaient été ensevelies. De cette magnifique verdure , il ne restait que des troncs dépouillés, des amas de branches et de feuilles desséchées, mêlées aux débris des huttes écrasées sous l’avalanche. La moitié du sentier était restée : c’était au-dessous seulement qu’avait commencé la chute des terres. Taillé dans la montagne, 11e présentant aucun point d’appui, malheur à T imprudent qui s’y hasardait , le moindre faux pas devait le précipiter d’une grande hauteur, au milieu des débris, que personne ne pensait à enlever, selon l’usage des gens du Sud.
J’avais vu descendre par là quelques individus, et cette vue me rappelait toujours les chemins d’opéra-comique, Fra-Diavolo et d’autres brigands fameux descendant enveloppés de longs manteaux. Quant à moi, n’ayant aucune raison pour essayer de me casser quelque membre, je faisais un grand détour pour atteindre le sommet à travers bois et éviter la chaleur.
Dans une de ces excursions où, fatigué de mon inaction (je 11’avais pas touché un crayon depuis
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quinze jours), j’avais choisi un lieu bien couvert. Mon croquis était à peine commencé, quand tout à coup je fus salué par des cris que j’attribuai à l’enthousiasme. Je regardai; un troupeau de dindons domestiques s’était approché doucement de moi ,
Les dindons domestiques.
et gloussait sans doute pour m’encourager à bien faire .
Je me hâtai de finir, et j’allai bien vite me placer à quelques centaines de pas. Je me croyais en sûreté et à l’abri de tout amateur indiscret.
Tout en dessinant, je remarquai des volées de
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perruches s’abattant sur certains arbres à ma portée. Quittant le crayon pour le fusil, je me glissai
inaperçu auprès des objets de ma convoitise
Déjà je visais la bande, mais une salve de clameurs encore plus formidable que la première fit partir les perruches ! C’étaient encore ces abominables dindons.... Je fus tellement contrarié que, sans égard pour le droit de propriété, je tirai sur eux; heureusement mon coup ne partit pas.
J’avais, comme je l’ai dit, si peu de goût pour la chasse, que je ne pris pas la peine de recharger ; mais, si je ne pouvais me servir de mon arme, devenue inutile, je poursuivis à coups de pierres, et dispersai ainsi ce troupeau qui m’avait tant agacé par sa persistance à me poursuivre de ses chants, m’avait fait abandonner mes crayons et manquer mes perruches.
J’étais alors dans un lieu découvert, et, à part quelques arbres, on ne voyait que des broussailles se prolongeant jusqu’à la lisière d’une forêt où je n’étais pas encore allé. J’avais ajouté à mes collections un herbier composé seulement de feuilles qui, par leurs formes, me paraissaient mériter l’honneur d’être rapportées en Europe ; et puisque je n’avais rien de mieux à faire, je me dirigeai de ce côté.
Depuis mon séjour forcé àSanta-Cruz, j’avais pris l’habitude de me promener les mains croisées derrière le dos et tenant mon fusil comme un bâton. J’allais ainsi marchant ou plutôt flânant sans but à travers bois depuis quelques minutes, la tête basse,
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cherchant à terre, sans trop d’intérêt, quelques plantes à ajouter à mon herbier, ne me préoccupant pas trop des embûches que les lianes semaient sur mon passage. Je n’étais pas pressé et, de plus, je n’avais pas de coutelas pour me frayer une voie. Quand j’étais pris dans le lacis de ces mille lianes, qui souvent ne paraissent pas, tant elles sont minces, devoir arrêter un lapin, et qui pourtant ont la résistance du fer, j’allais de l’avant, tirant avec force toutes les entraves auxquelles j'étais attelé, comme un cheval le fait d’une voiture trop lourde ; quelquefois je réussissais, mais pas toujours, et, afin de ne pas déranger la position de mes mains croisées sur le dos, je préférais revenir sur mes pas, obligé de faire amende honorable aux lianes, et convenant que je n’étais pas le plus fort.
C’est dans une de ces luttes qu’entendant un petit bruit à quelques pas devant moi, je levai la tête.... Un arbre dont les branches ayant poussé très-bas et, s’étendant horizontalement, avaient gagné un terrain immense, s’enlaçait fortement avec les futaies voisines. Sur cet arbre, dont l’épaisse et vaste ramure me couvrait de son ombre et touchait déjà ma tête, je vis avec stupéfaction trois ocelots prêts à s’élancer sur moi. Je ne pouvais avancer ni reculer, et je n’avais pas mon coutelas; mon fusil était déchargé du canon gauche, et je ne pouvais compter sur le coup de droite, que j’étais habitué à considérer comme inutile. D’ailleurs, en supposant qu’il Ut feu, il ne contenait que du très-petit plomb. En
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outre il fallait faire un grand mouvement pour changer la direction de mon fusil. Ces réflexions se succédèrent plus promptement que je ne les écris.
A la naissance même des branches se tenaient le plus gros et le plus jeune de ces animaux. Le troisième était placé un peu plus haut, sur une autre branche. Habitué, comme je l’étais, à tuer les oiseaux-mouches au vol, je n’avais qu’un seul parti à prendre, celui de viser aux yeux de la bête la plus rapprochée. Mes regards avaient sans doute une bien étrange expression , car ils ne firent aucun mouvement. J’eus le temps d’ajuster avec soin, et quand, par une espèce de miracle, le coup partit, j’entendis un grand bruit de feuilles, mais je ne pus rien voir : la fumée ne s’élevait pas sous ce dôme de verdure. Je pris alors mon fusil par le canon, et le tenant comme une massue, je fis un pas en avant, cherchant à percer le nuage qui m’enveloppait.
J’avais bien visé , car deux ocelots étaient blessés. Le plus gros se leva sur ses pattes de derrière; il avait les deux yeux criblés de petit plomb. Je lui assenai un coup de crosse qui le fit tomber, et quand il se releva, je redoublai. Malheureusement mon fusil toucha également l’arbre, et le canon seul me resta dans les mains. J’allais recommencer, quand je vis l’animal se perdre dans les broussailles. Le petit, qui était également blessé aux yeux, était couché sur le dos et miaulait à faire pitié. J’eus beaucoup de peine à l’achever; cependant je parvins à lui briser le crâne.
Je pris alors mon fusil par le canon.
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J’avais hâte de m’éloigner; mais il fallait retrouver les débris du fusil qui m’avait été prêté. Je mis à cette recherche plus d’une heure, tenant toujours le canon , seule arme qui me restât si par hasard l’ocelot revenait à la charge. Alors, attachant ma victime par la queue, je la tirai hors du bois, où je respirai enfin librement. Arrivé dans le voisinage du sentier escarpé dont j’ai parlé, et ne voulant pas perdre mon temps à en chercher un autre, je me hasardai à le descendre à mes risques et périls.
Je dois avouer que j’eus un grand succès. Mon fusil cassé, ma figure tachée de sang, ainsi que mes habits, ma proie traînée en triomphe, firent beaucoup d’effet. J’entrai dans la ville escorté de plus de cinquante Indiens des deux sexes; T étonnement était au comble, et à cet étonnement se mêlait une certaine dose de frayeur : c’était la première fois que l’on voyait des ocelots à Santa-Cruz. Tout le monde voulait toucher celui que je rapportais.
Aussitôt arrivé chez moi je me mis à dépouiller mon sujet; je donnai la chair aux voisins; ils en firent un excellent repas. J'y goûtai, mais cette chair me parut bien amère; je n’étais pas encore assez indien pour la trouver bonne : plus tard elle m’eut paru excellente.
Je retournai le lendemain au lieu du combat de la veille, escorté d’une douzaine de personnes. Nous fîmes une battue générale, mais nous ne trouvâmes pas la moindre trace de l’animal blessé et l’on s’en tint là. J’avais rêvé toute la nuit à ses yeux fixes et
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ardents; cela m’avait plusieurs fois réveillé. J’aurais bien pu, accompagné comme je l’étais, m’enfoncer à sa recherche dans les hois; mais, outre que je n’avais plus de fusil, je crois que je ne me souciais plus de faire une mauvaise rencontre.
Cependant les jours s’écoulaient et le temps ne changeait pas. Quand j’avais couru sur le sable jusqu’au moment où la chaleur me faisait désirer un abri, j’allais dans la case d’un vieux nègre libre, qui s’était chargé de réparer mon fusil, et il y mettait le temps. Ce pauvre bonhomme cumulait plusieurs fonctions; il était fort lent dans tout ce qu’il faisait, et ne s’échauffait qu’en jouant de ses deux cloches: car, outre son état de serrurier, il était sonneur de la cathédrale que l’on sait, sans préjudice de ses fonctions de cordonnier en vieux. Homme libre, il avait droit à porter des souliers, et je ne crois pas en avoir jamais vu de si grands que ceux qui décoraient ses pieds, d’une longueur démesurée.
Mon nègre, en dehors de tous ces cumuls, élevait pour son compte et pour compte d’autrui des dindons et des oies. Leur vue me rappela que j’allais m’embarquer, que si, par malheur le vent me devenait contraire, j’aurais besoin de vivres une fois en mer, et qu’ils ne me seraient pas moins utiles s’il fallait se réfugier dans quelque crique. Parmi les pièces importantes de mon bagage, était encore cette fameuse soupière qui m’avait rendu de si grands services, et qui pouvait m’en rendre encore. J’achetai au vieux nègre une de ses oies, que je payai un peu plus de
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dix francs. Sa ménagère l’accommoda assez bien. Elle fut prête pour le départ qui eut lieu la nuit même, les vents ayant changé selon nos vœux. La soupière fut portée avec respect et placée dans un lieu sûr. Je glissai la clef de mon logis sous la porte indiquée et je pris congé de Santa-Cruz.
L’équipage de notre barque se composait, outre Domingo, d’un nègre et deux Indiens. Nous partîmes vers trois heures du matin. Nous roulions prodigieusement sur cette coquille de noix ; le temps était superbe. Domingo, au gouvernail, chantait à tue-tête des cantiques édifiants. Cela alla à merveille jusqu’au soir; mais tout à coup le vent tomba; nous pouvions présager deux choses peu rassurantes : du calme plat ou une bourrasque. Les cantiques continuèrent; ce qui n’empêchait pas un mouvement de balançoire qui me jetait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Malgré cet inconvénient, je m’endormis profondément; j’avais à réparer un sommeil interrompu la nuit précédente. Celui-là le fut d’une façon fort agréable : le bon vent était revenu pendant la nuit, et nous entrâmes au point du jour à Victoria. Je revis l’homme au porte-voix, la forteresse, et enfin la ville. On jeta le grappin devant la maison du patron.
En quittant la barque, j’entrai dans un grand magasin rempli d’objets très-divers : des tas de poteries, de petits mâts, des rouleaux de cordages, etc.; un encombrement général.
Au fond de ce magasin, un escalier en bois conduisait aux appartements réservés à la famille Do-
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mingo. Là, séparées par des cloisons à claire-voie, étaient plusieurs chambres avec leurs murailles nues. Des hamacs étaient, selon l’usage, accrochés de tous côtés.
Je fus présenté à la maîtresse du logis, qui tout d’abord m’offrit l’hospitalité. J’acceptai, mais autre chose que ce qu’on me proposait. Je demandai à pendre mon hamac dans le magasin. Quant au dîner, j’avais mon oie intacte ; cela devait me conduire jusqu’à l’arrivée du Mucury, mon ancienne connaissance : il devait arriver dans deux jours. Je pouvais me traiter en Lucullus, sans songer à l’économie. Je fis seulement acheter du pain et des bananes; il me restait un peu de sucre; on me donna des limons; et dans ce grand galetas je fis un excellent repas arrosé de limonade, boisson à laquelle je conservais une grande reconnaissance, car elle m’avait guéri jadis du principe de maladie que j’avais rapporté de Rio.
Je me fis une espèce de parquet avec des pièces de bois, aidé du plus jeune des Indiens, la plus charmante petite tête rieuse qui se puisse voir.
Ce bon petit garçon, auquel j’avais dit souvent que j’allais l’empailler comme mes oiseaux, passait sa journée à rire du souvenir de cette menace et de l’espoir de se l’entendre redire. Il se tordait de joie quand, le prenant par sa veste , je faisais le geste de lui ouvrir le ventre avec précaution, pour ne pas endommager ses plumes. Ses deux oreilles avaient sans doute été placées exprès pour arrêter sa bon-
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che, qui, sans cette précaution, eût pu faire le tour de sa tête.
Ce charmant enfant était un excellent marin. Il eût bien voulu faire mes commissions, ne pas me quitter; mais son patron, et lui plus encore, redoutaient ce qui arrive aux Indiens , d’être pris pour servir dans l’armée. Aussi il ne bougeait pas de la barque ou du magasin : il s’était fait chien de garde. Cela a duré tout le temps de mon séjour, prolongé
Le hamac.
par le retard du navire qui devait me prendre. 11 avait manqué la marée.
Si j’avais dans mon magasin une grande liberté, il y avait bien quelques petits désagréments : les enfants Domingo couchaient au-dessus de moi ; les planches étaient mal jointes au-dessus du magasin, où d’ordinaire personne ne couchait; on 11e pouvait guère s’étonner si quelques légers désordres venaient déranger celui qui rhabitait momentanément.... Je
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m’empressai d’aller pendre mon hamac dans l’endroit le plus éloigné: je venais d’apprécier combien j’avais été mal inspiré de le mettre directement audessous du lit des enfants.
J’allai visiter la famille Penaud, et je crus devoir
La poule.
refuser l’ hospitalité qu’elle m’offrit. J’avais fait connaissance, comme on sait, avec l’hospitalité des Européens. Je préférai mon magasin, malgré les évéments nocturnes. Un matin je trouvai dans mon chapeau une poule et un œnf tout frais pondu.
Peu à peu cependant les prévenances de^ l’ex-
cellente famille Penaud fondirent la glace qui me faisait tout refuser : j’y allai dîner, chasser et passer la soirée pendant les jours d’attente du steamer.
Je tuai deux singes charmants , de l’espèce des ouistitis : ceux-là avaient le visage tout blanc, bien coiffé par une chevelure noire comme du jais.
Une fois, en rentrant, je trouvai assis sur des tonneaux trois des principales autorités du port : le juge de droit, le chef de port et le subdélégué. Mon ami José, ainsi se nommait le petit Caboele , se tenait respectueusement au fond du magasin, après avoir dit que j’allais rentrer. Cette visite toute flatteuse m’humilia bien un petit peu. On m’offrit aussi l’hospitalité , que je refusai d’autant plus que j’attendais pour le lendemain l’arrivée du bateau.
Enfin il vint. M. Penaud et ses fils eurent la bonté de mettre mes effets dans leur embarcation, et après les avoir fait placer convenablement, ils allaient me dire adieu, lorsqu’on me demanda mon passe-port. Je l’avais donné à la police en arrivant. L’usage est que la police le fasse remettre au bâtiment, où on vous le rend. Il y avait eu erreur, le passe-port n’était pas à bord, et il ne s’agissait rien moins que de me mettre à terre avec mes effets. M. Penaud s’élança dans sa barque, courut à la police, et ramena, avec mon passe-port, le négligent employé, qui vint presque se jeter à mes pieds, en me suppliant de ne pas le perdre.
Sur le bateau je reconnus presque tout l’équipage, excepté le capitaine, gros homme boiteux étayant
sa marche d’un énorme bâton. Je lui demandai ce qu’étaient devenus les blessés du 4 novembre. Un nègre passait près de nous; il lui donna amicalement quelques coups de sa massue sur la tête, et rempoignant par sa chemise :
« Viens ici Moricaud. »
C’était le pauvre blessé, celui dont le docteur désespérait. Sa peau était toute couturée de taches blanches, pareille à celles des albinos de sang mêlé.
Je vis avec plaisir ce pauvre diable, qui, pour remercier son chef de ces joyeux coups d’assommoir, montra une double rangée de dents taillées en pointe comme celles d’une bête fauve. Celui-là était à coup sûr un enfant de l’Afrique nouvellement transporté .
Après trois jours et demi de traversée, nous entrions dans cette baie immense de Rio , dont on parle toujours en sens inverse. Les uns, dans leurs descriptions, en font une merveille ; les autres déclarent n’y rien voir d’extraordinaire. Je crois avoir découvert les raisons de ces versions différentes.
Les premiers sont entrés au coucher du soleil ; la température était douce ; les divers plans des montagnes se coloraient de mille manières : rien de monotone; la nature grandiose du Brésil se montrait dans tout son éclat.
Les seconds, harassés, épuisés par la chaleur, ne distinguaient pas très-bien les objets. A leurs yeux éblouis par un mirage fatigant, tout paraissait triste et monotone ; la couleur violâtre de presque tous les rochers déteignait sur le paysage.
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C’était exactement ce que j’éprouvais alors, contrairement à la première fois, où nous étions entrés le matin, après une légère pluie qui avait rafraîchi le temps. Une barque remplie de nègres vint prendre au passage les voyageurs, qui descendaient bien avant le lieu destiné au mouillage du vapeur.
Je me lis conduire au palais en arrivant ; mais je n’y logeai pas. On m’assura qu’il était destiné à être abattu : les fourmis coupis l’avaient miné. Le palais était alors fort peu habité ; les nègres qui m’avaient servi n’y étaient plus; j’allai directement à l’hôtel après avoir déposé mes malles dans mon ancien appartement.
J’étais d’une tristesse profonde, ce premier jour, et je me promenais sans but sur la place du palais, en m’étonnant d’avoir maintenant des pensées si différentes de celles qui occupaient mon esprit pendant les six mois que j’avais passés dans cette ville. Je ne voyais plus la civilisation du même œil qu’ autrefois. J’avais laissé dans les forêts que je quittais tout mon enthousiasme pour ce pays qu’on pourrait rendre si florissant, et qui, en ce moment de mélancolie injuste, avait tant perdu de charme à mes yeux.
Le lendemain on lisait dans un journal :
« Hier, un individu, dont le costume laissait beaucoup à désirer, se promenait en silence, les mains derrière le dos. Cet individu, porteur d’une longue barbe de prophète, semblait méditer quelque mauvais cou]). Les petits enfants qui, par mégarde, passaient près de lui, s’enfuyaient au plus vite après
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l’avoir regardé. Un poste de permanents se tenait tout prêt à marcher, sur un signe fait par l’officier commandant, à la moindre démarche équivoque de l’individu. »
Le jour suivant, on lisait dans une autre feuille publique :
Retour de l’auteur à Rio-de-Janeiro.
« Le personnage éminent dont parlait hier d’une façon si inconvenante le journal le , est le cé-
lèbre artiste français Biard, de retour d’une longue excursion dans les forêts de la province d’Espirito- Santo, etc., etc....)) J’étais réhabilité.
Vue de i’île Santo-Domingo, aux environs de Rio.
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J’avais coupé bien vite ma longue barbe ; un honnête perruquier français m’avait frisé; je lui avais en outre acheté une drogue pour faire couper les rasoirs : Je voulais paraître avec tous mes avantages et détruire la fâcheuse impression que le premier article avait dû faire naître. Je priai mon compatriote de donner un petit coup, sur son cuir à repas ser, à quatre rasoirs qui 11e m’avaient pas servi en voyage ; il voulut bien me rendre ce petit service, que je n aurais pas osé payer, tant c’était peu de chose. Toutefois je me hasardai à lui demander ce que je lui devais : il me fit un compte qui montait à deux mille reis (près de six francs).... Tenant à conserver le souvenir de ce fait, je réclamai humblement une facture, que je possède encore aujourd'hui. J'essayai plus tard de me servir de la drogue destinée à affiner le tranchant des rasoirs; mais, 11’ en obtenant pas un résultat satisfaisant, je pris le parti de l’abandonner. J'ai appris à mon retour en France que c’était de la cire à moustaches. Cette découverte compléta le sentiment d’estime que je conserve à cet honorable compatriote.
Quelques affaires me forcèrent de séjourner un mois encore à Rio ; mais rien ne pouvait plus me distraire, ni les excursions que je tentai dans les environs de la ville, ni même les études de mœurs que m’offrait son intérieur ; il me tardait d'être en mesure de partir soit pour f Europe, soit pour réaliser mes projets d’excursion sur l’Amazone. Ainsi j'allai visiter en vain les iles du Gouverneur et de
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Santo-Domingo : celle-ci entourée d’écueils fort pittoresques pourtant. Je regardais sans voir et j’essayais vainement de dessiner ou d’écrire. Parmi mes notes et croquis glanés à cette époque dans les rues de Rio, je retrouve cependant un grand bourgeois portant sur ses irréprochables vêtements noirs une sorte de souquenille en soie verte, et dans sa main tendue aux passants, une bourse ouverte. Que faisait-il ainsi costumé et appuyé contre l’angle de la maison qui faisait face à mon hôtel? Je ne tardai pas à l’apprendre de sa bouche même. Il faisait une quête religieuse, et sur un ton monotone ne cessait de répéter :
« Pour les âmes du purgatoire, s’il vous plaît ! »
L’AMAZON E