‹ Deux années au BrésilChapitre 5 sur 16 · DE RIO AU PARA · texte numérisé non relu

DE RIO AU PARA

Le navire brésilien le Pavana. — Fernambouc. — Parahyba du nord. — Les tableaux allégoriques. — Le cap Saint-Roch. — Aspect du littoral Géara. — San Luis de Maranhao. — Para ou Belem. — L’interprète. — Le consul. — M. Benoit. — La banlieue de Para. — Marajo. — Ara-Piranga.

Enfin je devins libre. Il nie fallait un domestique. On m’offrit lin Suisse qui avait déjà fait plusieurs voyages dans l’intérieur. J’avais éprouvé tout l’inconvénient d’être seul, mais le hasard me servit autrement : un Français avec qui j’avais fait cou

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naissance eut, de son côté, le désir de rentrer dans son pays, et comme il pouvait disposer de son temps, il voulut faire comme moi et aller d’abord au Para. Je n’avais donc plus rien à souhaiter : j’avais un compagnon et pas de domestique : c’était tout profit. Nous fîmes de grands projets; étant tous deux très-bons chasseurs, nous ne nous proposions rien de moins que de grandes razzias de tigres.

Une fois la place retenue à bord du bateau à vapeur le Pavana, j’allai prendre congé de Leurs Majestés, et le 23 juin nous partîmes. Les nombreuses embarcations qui attendaient le vapeur furent forcées de faire une foule de manœuvres dont je n’ai pas compris le sens. Quand ces embarcations étaient sur le point d’atteindre le but désiré, le navire virait de bord et en quelques tours de roues se trouvait hors de portée. Ce jeu dura plus d’une heure.

Enfin, je dis adieu à la ville de Rio. Mon compagnon et moi avions pu choisir les deux premières places. Quand nous voulûmes nous installer dans la cabine, deux individus y étaient déjà: cette première chambre devait contenir quatre personnes; nous n’avions pas eu la main heureuse.

Nos voisins étaient un comendador brésilien et un mulâtre. Il y avait à bord une chanteuse française allant à Rallia. Elle parlait beaucoup et surtout des sympathies qui naissent subitement, sans qu’on s’en doute. Cela s’adressait tantôt à un commis voyageur

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en nouveautés (à en juger du moins par le nombre de gants dont il changeait chaque jour), tantôt à un jeune docteur indigène. Excepté le comendador, la société n’était pas brillante. La table était assez bonne, le temps calme, mais nous roulions beaucoup. Trois jours après nous étions à Bahia.

Je n’avais à descendre à terre quun médiocre intérêt ; et comme la ville ne me plaisait pas plus que la première fois, je me hâtai de faire quelques emplettes et revins à bord longtemps avant le moment désigné pour le départ.

Nous avions laissé plusieurs passagers à Bahia, ce qui permit à mon compagnon et à moi de changer de cabine. Car, avec la chaleur, la vie à quatre était fort désagréable, et le mulâtre avait, en outre, la propriété de ronfler d’une façon un peu bruyante. Nous recrutâmes en ce port pour nouveaux compagnons de voyage trois Yankies mineurs, allant à Maranhao, deux gros Allemands, des Portugais nommés illos des îles , individus de basse classe, allant chercher fortune dans les villes : espèce d’Auvergnats.

En échange, nous laissâmes à Bahia un vieil amateur de violon. Ce digne homme nous avait régalés, sans en être prié, de tout son répertoire, joué, il est vrai, fort médiocrement. Il avait pourtant un faux air de Paganini. Peut-être ses solécismes en harmonie provenaient-ils de son instrument?

Nous avions également déposé à Bahia un gros et court Hollandais, mari d’une cantatrice. Il venait de traverser les Cordillères. En l’entendant raconter ses

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exploits parmi les sauvages, je me sentais bien petit. Il avait d’autant plus de mérite à mes yeux qu’il les avait accomplis avec un vêtement beurre frais, des lunettes vertes et un chapeau de bergère.

A neuf heures du matin nous entrions à Fernambouc; un navire français parti bien longtemps avant nous n’était arrivé que la veille. Sur ce navire se trouvaient des personnes de la connaissance de mon compagnon. Nous déjeunâmes à bord et allâmes visiter la ville, dans laquelle je n’étais pas entré à mon premier passage. Elle me plut bien plus que Babia, étant bâtie sur un terrain plat. Je rentrai toutefois à bord avec plaisir. Dans ces courses au grand soleil et au milieu du jour, on gagne toujours beaucoup de fatigue.

Quand j’arrivai à bord on embarquait du combustible dans un grand bateau plat ; des nègres se repassaient des corbeilles remplies de charbon. Le fond du bateau était plein d’eau, et les pauvres esclaves pataugeaient dans une boue noire, qui heureusement ne les tachait pas. Le maître' du bateau, un gros drôle à favoris noirs, les pressait, les injuriait, les battait, quand la fatigue les forçait à s’arrêter un instant. On entendait ses cris de fort loin.

Notre navire était entré dans la rivière, en dedans du récif, protecteur puissant de Fernambouc. Les lames s’élevaient très-haut. Le navire à vapeur le Tynes , celui sur lequel j’étais venu d’Europe, était, comme la première fois, mouillé au large, attendant les dépêches.

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Un vif chagrin m’attendait : mon compagnon vint m’annoncer que, forcé par certaines raisons de rentrer en France pins tôt qu’il ne l’avait pensé, il voulait profiter de l’occasion que lui offrait le Tynes , navire sur lequel il avait tout intérêt à prendre passage. Il espérait que nos rapports, à l’avenir, continueraient à être les mêmes. Je ne crus pas devoir lui rappeler que si je n’avais pas compté sur lui j’aurais emmené le domestique qui m’avait été proposé. Je ne témoignai ni inquiétude ni regret, et nous nous séparâmes, moi le cœur serré de voir une fois de plus qu’il ne faut compter sur rien.

Un nuage noir s’étendit sur la ville, et puis après creva en se changeant en pluie torrentielle. De plus, la mer, que nous reprîmes dans la soirée, était mauvaise. Dans le lit occupé la veille par mon compagnon absent, s’était placé un individu qui avait le mal de mer, ce qui me fit revenir sur le pont en toute hâte, malgré le mauvais temps. Fort heureusement pour moi, ce voisin incommode descendit le lendemain à Parahyba du nord.

Depuis mon départ de France, je n’avais rien vu de si pittoresque que les atterrages de ce port. Nous étions entrés dans le fleuve, que nous remontions, ayant des deux cotés de riches plantations. Sur la rive droite, se dressaient une chose appelée citadelle, et un homme attaché à un porte-voix. Après avoir dépassé ces deux objets usités à l’entrée des villes grandes et petites du littoral brésilien, je vis

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le plus charmant petit village, baigné par les eaux du fleuve, et abrité par d’immenses cocotiers. Puis venaient les mangliers aux mille racines, aux bras qui se reproduisent et se replantent quand leur poids les courbe vers la terre. Comme toujours, les crabes y font leur domicile ; notre approche en faisait fuir des milliers.

Le sacristain de l’église de Parahyba du nord.

Je descendis avec mon premier compagnon de cabine, le Brésilien affublé du titre de comendador. Il ne savait pas un mot de français, je n’étais pas très-fort moi-même en portugais, cependant nous nous entendions à merveille. L’embarcation, connue sous le nom de montarie , était un simple tronc d’arbre creusé. Nous allâmes chercher notre déjeuner dans l’auberge unique de la

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ville, où déjà se trouvaient quelques voyageurs, entre autres deux Français, dont F un, jeune ingénieur, habitait Céara.

J’allai, toujours suivi du comendador, visiter la ville. On nous montra une immense croix en pierre, montée sur un très- gros piédestal. Un petit homme

Le moine bleu.

tout contrefait, porteur d’une tête qui eût pu servir à un géant, faisait profession de cicerone : il nous assura que cette croix était, ainsi que l’église, l’ouvrage des jésuites.

Cette église, ornée d’une façon bizarre, avec de très-gros et massifs ornements dorés, avait un ca-

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ractère sombre , faisant penser involontairement au temps de l’inquisition. J’avais vu autrefois des ornements pareils dans certaines églises d’Espagne. Pendant que nous parcourions les diverses chapelles , dont notre cicerone nous expliquait les merveilles, un moine vêtu de bleu passa près de

Un tableau de l’église de la Parahyba du nord.

nous. C’était le seul desservant de l’église. Notre guide nous apprit que ce prêtre était très- riche, mais qu’en revanche il ne donnait rien aux pauvres. Plusieurs tableaux fixèrent mon attention : l’un représentait un croissant autour duquel on avait roulé

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une corde, et sur cette corde et ce croissant une dame bien vêtue paraissait s’exercer à la danse. Je demandai bien vite l’explication de ce rébus. Le croissant représentait la lune ; la dame était la sainte Vierge, qui, sur le point d’être piquée par le serpent, que bien involontairement j’avais pris pour une corde, l’avait malicieusement enroulé autour de la lune , et, pour l’humilier davantage, le piétinait à outrance.

Un autre sujet m’intéressa également : au milieu d’un cercle de moines, un frère était debout, tenant un couteau ensanglanté ; sa tête était à terre et paraissait de fort mauvaise humeur. Notre guide m’apprit que ce frère , désespéré d’avoir abandonné la foi, n’avait rien trouvé de mieux pour se punir, que de se couper la tête lui-même. Cet exploit paraissait inspirer beaucoup d’orgueil à celui qui nous F expliquait. Je crus devoir un peu rabattre son caquet, et je lui parlai de saint Denis, qui avait fait quelque chose de plus adroit encore, puisque après avoir eu la tête tranchée , il l’avait embrassée trois fois. Je pensais avoir réduit notre homme au silence; mais, après un moment de réflexion, il me répondit qu’après tout, l’action de saint Denis n’était pas si extraordinaire, puisque le plus fort était déjà fait; et qu’il n’est pas si difficile d’embrasser sa tête que de se la couper.

Le temps ne me permit pas de me faire expliquer tous ces chefs-d’œuvre, dignes de figurer dans une petite église d’Allemagne que j’ai visitée jadis, un

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jour d’orage, en attendant la réparation d’une des roues de ma voiture. Je ne puis résister à l’envie de décrire ici l’un des sujets qui décoraient ses murailles. Deux personnes s’embrassaient; l’une d’elles avait, du côté gauche, à l’endroit du cœur, une petite ouverture carrée , très-bien fermée par des barreaux laissant voir dans l’intérieur un petit enfant jouant du violon. Le sacristain m’expliqua avec beaucoup de complaisance que ce sujet représentait la Visitation. Au moment où sainte Élisabeth apprend que la Vierge est enceinte , son fils saint Jean- Baptiste tressaille d’aise dans son sein. On est bien heureux de pouvoir comprendre ainsi les finesses de l’allégorie.

Le 2 juillet, à une heure après midi, nous passions devant le cap Saint - Roch , le point le plus saillant des côtes du Brésil sur l’Atlantique. Depuis Fernambouc nous avions toujours navigué entre la terre et le récif, qui se prolonge très-loin, du sud au nord, parallèlement à la terre.

Depuis quelques jours j’avais vu avec peine le littoral prendre un aspect presque aride. Des monticules d’un sable très-blanc se détachaient sur le bleu du ciel; mes belles montagnes disparaissaient peu à peu dans le lointain.

Nous avions en vue, par tribord, un navire naufragé sur le récif près duquel nous passions. Ce navire venait de Hambourg; le capitaine, ignorant le danger et ne connaissant pas la route, alla donner, tête basse, à pleines voiles, sur une pointe de ro-

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cher faisant partie de ce dangereux passage. L’équipage avait pu se sauver heureusement.

Tout ce littoral a une grande analogie avec le désert de Sahara : une plage basse et des sables mouvants. Le matin nous avions passé devant la ciutad de Piio Grande del Norte, localité qui m’a paru fort peu importante et pas du tout intéressante . Puis, comme je ne me souciais pas de me mettre les pieds dans beau sur les incommodes jangadas, je m’étais trouvé très-heureux d’avoir à donner les mêmes raisons que le renard de la fable : « Ils sont trop verts. »

Je passai la nuit du 3 juillet sur le pont. En m’éveillant, je revis en même temps le soleil déjà levé et ces étranges nuages noirs et opaques qui m’avaient frappé lors de ma première traversée. J’essayai d’en dessiner quelques-uns; mais, — ainsi que les aurores boréales qui, en Laponie, 11e faisaient souvent que paraître et disparaître, quand, debout devant une branche de résine allumée, plantée en terre, je veillais des nuits entières à les attendre au passage, — ces nuages traversaient l’horizon avec une grande vitesse.

Nous eûmes ce jour-là de petites émotions : on pêcha une bonite; une tourterelle venant de terre mit tout le monde en mouvement; on donna le fouet à un mousse; le capitaine avait ri deux fois dans la matinée. Ce digne homme, moitié militaire moitié bourgeois, était un peu bête, mais non légèrement vaniteux de son grade et de ses fonctions,

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dont la partie la plus importante se bornait à bien dîner.

Vers midi on jetait l’ancre devant Ciarra, qui prétend aussi au titre de Fortaleza. Entourée de cocotiers, cette ville est d’un assez joli aspect, bien que pour y entrer il faille traverser une plage de sable. On ne s’y arrête que pour remettre et prendre les dépêches. Je voyais passer des animaux qui m’intriguaient beaucoup; ils me paraissaient plus grands que des chevaux et ressemblaient à des chameaux. Je ne me trompais pas, c’étaient des chameaux transportés d’Afrique , sans doute par une société d’acclimatation indigène. Le pays me parut être excellent pour ces animaux, auxquels le sable est familier. Les jangadas, en grand nombre, sont les seules embarcations de Ciarra.

Je me levai le lendemain avec un grand mal de tête, ayant, en dépit de ma porte close, été forcé d’entendre pendant toute la nuit annoncer, sur le ton le plus lamentable, les numéros d’une partie de loto commencée après dîner et terminée seulement vers deux heures du matin.

Je passai la matinée, étendu sur des cordages, à regarder des matelots nègres et des soldats raccommodant leur linge, c’est-à-dire leurs pantalons, car peu d’entre eux avaient des chemises. Je n’avais pas toujours de si agréables passe-temps, et si n’eût été le soleil, que j’avais de la peine à éviter, et un peu la cloche du déjeuner, je serais resté tout le jour près de ces couturières d’un genre si différent des autres.

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Depuis que nous avions doublé le cap Saint-Roch, le soleil devenait d’heure en heure plus gênant. Après s’être dirigé d’abord du sud au nord, notre steamer maintenant marchait presque parallèlement à l’équateur et nous plaçait directement en face du

L'officier mélomane.

soleil le matin , en même temps qu’il nous mettait perpendiculairement dessous à midi. Le 4 juillet la soirée fut splendide; j’aurais passé une partie de la nuit sur le pont ; mais j’en fus chassé par un grand nigaud d’officier qui, après avoir chanté tris-

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tement les airs les plus vifs de nos opéras italiens, les recommença en sifflant.

Le 5 juillet nous étions en face de San Luiz de Maranhao, ville bâtie en amphithéâtre. Je ne sais pourquoi, mais je ne me sentais pas grand désir de la visiter. Cependant j’acceptai l’offre qui me fut faite par quelques passagers de profiter de leur compagnie pour descendre à terre ; j’allai bien vite prendre un vêtement convenable, mon album, et j’eus, en montant sur le pont, le plaisir de voir tout le monde embarquer et partir sans moi. C’était trop juste, je n’étais qu’un étranger. Ce manque d’égards me fit sentir davantage ma solitude. Où allais-je? qu’allais-je trouver au Para, où l’on dit qu’il n’y a pas moyen de se loger ? Pour remettre mes lettres d’introduction, il faut d’abord être casé quelque part; il faut se vêtir ; il faut un lieu pour déposer ses effets. Et où trouver tout cela, sachant à peine la langue? Je venais, pour augmenter mon découragement, d’apprendre que les billets, monnaie ordinaire du pays, perdaient beaucoup, transportés du Sud au Nord. Déjà le change avait été si mauvais à mon départ de Rio, que pour avoir une pièce d’or de vingt francs, il fallait donner en billets la valeur de vingt-cinq francs. N’étant pas bien certain d’aller directement au Para, j’avais pris mon passage pour Maragnon. Le prix de la traversée directe jusqu’au Para était de six cents francs, environ deux cent mille reis. Je changeai d’avis en route, et quand j’informai V immédiat, ou second du navire, que dé-

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cidément j’allais au Para, il m’en coûta cinquante francs en sus des six cents, pour m’apprendre à savoir du premier coup ce que je voulais.

Quand un malheur ou une contrariété arrive, un autre malheur, une autre contrariété viennent à la suite. Lassé d’être sur le pont, peu satisfait de mes compagnons de route, je rentrai dans ma cabine, que j’occupais seul alors, avec le projet de préparer mes effets pour notre arrivée prochaine au Para. Je remontai plus vite que je n’étais descendu. Depuis Bahia, il y avait, dans la chambre la plus voisine de la mienne, une famille composée d’un grand individu à l’air insolent, de sa femme et de deux petits enfants. Ils occupaient à eux quatre une étroite cabine d’où ils sortaient rarement, et où les inconséquences de la petite famille rendaient d’nne impérieuse nécessité la mesure hygiénique du renouvellement de l’air. Quand il me fallait passer devant cette porte, ouverte en face de la mienne, mes cheveux se dressaient sur ma tête. Le mal pouvait se réparer quand j’avais à quitter ma cabine pour monter sur le pont et respirer le grand air. Mais c’était impossible s’il me fallait descendre : je ne pouvais fermer ma porte sans étouffer, ni la laisser ouverte sans être asphyxié.

Au retour de leur promenade à terre, les passagers qui avaient été si polis avec moi apportèrent les journaux d’Europe. Leur lecture fit naître de grands débats politiques. On cria, on se dit, selon l’usage, des grossièretés. Dans les entr’ actes le clian-

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teur sifflait ses romances. Le temps, comme on voit, était bien employé.

Enfin le 9 juillet nous entrâmes dans les eaux de l’Amazone : à notre gauche s’étendait la terre du Para; bien loin devant nous et à droite, la grande île de Marajo. Tous les passagers étaient ou paraissaient contents. Nous passions alternativement d’une chaleur insupportable à une averse qui faisait fuir tout le monde sous le pont, où, malgré le bruit, j’entendais croasser mon officier mélomane. Je préférais l’averse.

Le personnage qu’on nommait emphatiquement le comendador n’avait pas plus de gîte que moi ; et, pour mes péchés sans doute, le chanteur était dans le même cas. Cependant ce dernier connaissait le Para et un hôtel; — il y avait un hôtel! — c’était une fortune pour moi. Je lui pardonnai tacitement ses chants; nous nous entendîmes pour trouver un logement; et j’eus l’espoir que, en dépit de notre voisinage, les distractions qu’il trouverait dans la ville, paralyseraient son penchant trop prononcé pour la musique italienne.

L’aspect de la ville du Para a de loin une grande analogie avec Venise. La vue de ces plages basses, de ces arbres dont la petitesse ne me rappelait pas ceux des montagnes que je venais de quitter, ne me semblait pas en rapport avec ce que j’avais entendu dire ; car à Rio, si on parlait d’une chose merveilleuse, elle venait du Para; les oiseaux les plus brillants par leurs couleurs éclatantes étaient des en-

Le grand lit de l’Amazone,

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fants du Para ; les fruits les plus savoureux , les ananas, les avocas, les mangles, les sapotilles, etc., toujours des produits du Para.

Quand on jeta l’ancre, comme nous n’étions plus rafraîchis par la brise de la mer ni par le mouvement d’air dû à la marche du navire, je crus que la chaleur allait me suffoquer. On déposa sur le quai, sous une espèce de hangar, tous nos effets, et les confiant à la surveillance du comendador, nous allâmes chercher notre logement.

L’entrée de l’hôtel était une cuisine desservie par des êtres si sales et surtout d’une pâleur tellement étrange, que je ne doutai pas un seul instant d’avoir sous les yeux des malades attaqués de la fièvre jaune.

Ces fantômes débarrassèrent, sur l’ordre du maître, une grande pièce qui nous était destinée. On en enleva des tas de vieilles guenilles, de vieux pots cassés, un berceau d’enfant et un tonneau de vin. Cette pièce, à peu près aussi grande que mon magasin de Victoria, n’était séparée d’une autre dans laquelle couchaient pêle-mêle le maître de l’hôtel, ses enfants, les domestiques pâles et les nègres, que par une cloison s’élevant à peine à six pieds, et qui n’atteignait pas la moitié de la hauteur du plafond.

Après avoir assuré notre gîte et le dîner, nous retournâmes sur le quai. Le chanteur connaissait les usages : chaque pièce de notre bagage fut portée séparément par des gens de toute couleur, de tout âge et de tout sexe. Naturellement les plus gros objets avaient été laissés aux plus faibles commissionnaires ;

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il y en avait clix-sept; la cuisine, l’escalier étaient encombrés, et la file se prolongeait jusque dans la rue. Notre maréchal des logis fit entrer dans notre grande chambre tout ce monde, dont il forma un front de bataille, aligné par rang de taille; chaque porteur ayant devant lui son paquet. Comme cette manœuvre avait été faite sérieusement, la bande se gardait bien de sourire. Chacun reçut, selon son travail, une pièce de monnaie. Puis nous fermâmes la porte, après avoir un peu brutalement poussé les traînards, qui paraissaient vouloir réclamer. C’était, selon l’usage, ceux qui avaient été le mieux payés. Cette façon de mener les affaires m’avait fait pardonner la musique vocale à un homme qui les entendait si bien. J’attendis toutefois avant de lui donner l’absolution. Le dîner, comme je m’y attendais, ne fut pas précisément bon : c’était la cuisine portugaise réduite à sa plus simple expression. Nous allâmes le même soir courir la ville avec le comendador. Les rues sont larges, les maisons n’ont presque toutes qu’un étage ; elles ont des balcons à quatre à cinq pieds du sol. La terre rouge dont les rues sont remplies salit et tache tout ce qui est propre ; c’est ce que j’ai pu reconnaître en rentrant le soir.

Dans notre chambre destinée à quatre personnes, il n’y avait que deux hamacs. Fort heureusement j’avais apporté le mien; le comendador et le mulâtre, son compagnon de bord, occupèrent les deux autres. L’officier mélomane rentra au milieu de la nuit, et sans plus d’égard qu’à l’époque où il sifflait

a paye des commissionnaires, au Paia.

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ses romances dans les oreilles des gens, il se mit à parler tout haut, appelant le maître du logis, les domestiques; réclamant un lit, avec des jurements de possédé et tout furieux , il sortit pour chercher gîte ailleurs. J’étais aussi furieux que lui et, cette fois, je lui donnai ma malédiction. Seul le mulâtre ne s’était aperçu de rien, et ronflait comme de coutume. J’allai passer le reste de la nuit sur un balcon, au clair de la lune, qui brillait calme et pure dans une atmosphère rafraîchie qui ne commence à s’embraser chaque jour qu’ après le lever du soleil.

J’appris avec peine le lendemain que je 11e trouverais pour me servir aucun domestique parlant le français. On m’indiqua un horloger qui peut-être pourrait me renseigner un peu mieux. Il demeurait à côté de l’hôtel. Il faut avoir voyagé dans un pays dont on connaît peu ou point l’idiome, pour comprendre avec quel plaisir, après avoir été longtemps dans la société d’étrangers, j’allais entendre la langue maternelle. L’horloger m’offrit de m’accompagner partout où j’avais à remettre des lettres d’introduction. J’acceptai avec grand empressement et nous allâmes faire nos visites. Partout je fus reçu à merveille et l’hospitalité me fut offerte avec cette cordialité qui est générale chez les Brésiliens; mais je préférai ma liberté, puisque j’avais trouvé à me loger, et je revins avec mon guide pour faire quelques emplettes.

Nous courûmes toute la ville pour trouver les choses les plus ordinaires; un petit livre qui, en France,

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m’aurait coûté cinq sous, me coûta six francs. O11 doit s’attendre ici à rencontrer chez un marchand les objets les plus complètement étrangers à son commerce : des souliers ou un parapluie chez un marchand de tabac; le bottier a quelquefois de l’élixir de la Grande-Chartreuse, une guitare ou des perroquets à vendre; ainsi des autres. J’ai longtemps cherché une écritoire ; j’avais perdu un scalpel, il m’a été impossible de m’en procurer un autre; les boutiquiers chez lesquels mou horloger me conduisait pour cette emplette, s’empressaient de me donner non pas un scalpel, mais une lancette pour saigner; tout le commerce du Para en avait à vendre; j’ai oublié de m’informer pourquoi la lancette joue un si grand rôle dans cette ville.

J’appris en parcourant les rues que ces ligures pâles, ces cadavres vivants qui m’avaient d’abord impressionné désagréablement, n’étaient pas malades le moins du monde. La plupart de ces individus sont des Portugais venant des îles. Ces gens-là, par économie, ne dépensent rien; on m’a dit que plusieurs vivaient avec quelques bananes par jour. Leur sang s’appauvrit, ils perdent leurs forces; ce régime, auquel pourtant ils s’habituent, leur donne cette couleur dans laquelle le vert domine, ce qui ne les empêche pas, en amassant sou sur sou, de devenir fort riches. Mon guide faisait toujours cette plaisanterie en les voyant :

« Voilà M. le comendador futur; ces gens-là le deviennent tous. »

Une ^boutique au Para.

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J’avais l’intention d’en peindre un, car ce type de cadavre vivant était une étude curieuse à joindre à celles que je possédais déjà; mais quand j’ai été en mesure de le faire, je me trouvai à mon tour pâle, vert et malade.

Par l’intermédiaire de mon horloger, j’eus l’espoir de me procurer pour domestique un Français habitant le Brésil depuis trente-deux ans; mais on ne savait où le trouver. Une fois mes lettres remises, j’allai faire une visite à M. de Froidfond, notre consul au Para. 11 habitait à une demi-lieue de la ville, à Nazareth. C’est dans ce lieu que les gens riches résident généralement; c’est encore, comme le Catette de Rio, un faubourg Saint-Germain.

Je trouvai le consul étendu dans un hamac; il était fort pâle et très-maigre. J'avais aussi pour lui une lettre du bon M. Taunay, qui, avec sa modestie ordinaire, s’excusait de prendre la liberté de recommander un homme comme M. Biard , ne se croyant pas- de titre pour se poser en protecteur. Il remerciait d’avance M. le consul de Para de ce qu’il voudrait bien faire pour moi. M. de Froidfond me présenta à sa femme, une fdle de Mme la duchesse de Rovigo que j’avais eu l’honneur de connaître à Paris. C’était un grand bonheur pour moi de pouvoir, presque en arrivant dans ce pays, parler de personnes qui m’avaient honoré de leur bienveillance. Quand je témoignai le désir d’avoir un domestique sachant le français, M. le consul, sur l’intermédiaire de <pii je comptai tout naturellement

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pour trouver ce qu’il me fallait, me découragea en me déclarant qu’il ne connaissait personne. Le peu de Français résidant au Para étaient des négociants représentant des maisons de commerce soit de Nantes, soit du Havre. Mon guide ayant alors cité le vieux Français : «Mais, dit M. de Froidfond, c’est un vieux misérable, un ivrogne. Gardez-vous de le prendre à votre service; il s’est fait chasser de partout.»

Puis, en apprenant que mon dessein était d’aller dans les bois vierges pour y peindre et faire de la photographie, M. de Froidfond m’interrompit encore en s’écriant : « Des bois vierges ! mais il n’y en a pas , ou il faut aller bien loin. »

Cette nouvelle était plus décourageante que l’impossibilité d’avoir un domestique. Ainsi j’avais fait plus de cinq cents lieues de côtes en quinze jours pour venir chercher une grande déception!

Cependant en prenant congé de M. le consul, je me promis bien de ne pas me tenir pour battu, plus que je ne l’avais fait Tannée d’avant, alors que les habitants de Rio m’affirmaient que les Indiens étaient des mythes, et je répétai tout bas : « J’en aurai, dussé-je aller jusqu’au Pérou ! »

Je logeais toujours dans mon galetas, avec mon comendador et son mulâtre. L’officier mélomane était parti; je n’avais plus que les ronflements à redouter. Je parvins à leur faire baisser de ton en sifflant de toutes mes forces, procédé fort en usage dans les postes de la garde nationale parisienne, et que j’avais souvent pratiqué avec succès.

Place à Nazareth,

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Mon voisin de cabine m’entraîna on jour avec lui faire une visite au président de la province. Il fallut endosser le vêtement noir de la tête aux pieds. C’était bien pis qu’à Rio; ici nous étions à peu près sous la ligne, et, malgré le désir que les indigènes ont de se montrer dans les rues vêtus à l’européenne , ils daignent porter aussi des habits blancs sans rougir; j’étais donc dans mon élément. Mais un président!... une espèce de vice-roi!... Mon plus mortel ennemi se fut attendri en me voyant faire ma toilette, vers midi, alors que le soleil planait si bien sur moi, que mon corps n’avait plus d’ombre. Oh! que je regrettais le temps où le soleil projetait la silhouette de mes guides jusqu’au fond du désert de la Laponie, pendant cette longue journée de six mois où il se montre toujours à l’horizon, dont il fait le tour sans jamais disparaître ! J'étais bien plus à mon aise alors avec mes trois ou quatre vêtements de laine, mes immenses bottes, mes gants de peau d’ours , etc., que je ne l’étais au Para avec un habit de drap léger, un gilet de soie et une cravate blanche; je mis beaucoup de temps à les ajuster. Quand je voulus mettre des gants, les coutures éclatèrent de tous côtés, et cela, je l’avais bien mérité. Je me suis moqué, en commençant ce récit, des conseils qu’on m’avait donnés à mon départ ; eh bien, parmi ces conseils était celui d’avoir des gants cousus avec du fil, la soie ne résistant pas à l’extrême chaleur. Sur une douzaine , un seul, à peu près entier, put remplir son office;

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j’enroulai le moins déchiré autour de l’autre main, celle qui devait tenir mon chapeau, mon affreux chapeau, qui me serrait les tempes, et dont la couleur noire me causait une transpiration plus abondante encore que de coutume.

Mon Brésilien, lui, triomphait; il portait d’un air d’aisance son pantalon à sous-pieds et à bretelles.

Nous partîmes munis de nos parapluies, meuble toujours indispensable, bien plus contre le soleil que pour la pluie. Quelques gardes nègres et indiens, un peu déguenillés, un peu dépareillés quant à l’uniforme, sommeillaient dans T antichambre et sur l’escalier du palais. M. le président eut la bonté de me faire dire par mon compagnon qu’il se mettait à ma disposition, regrettant de ne pouvoir causer d’une manière suivie avec une personne qui lui était si particulièrement recommandée .

L’audience terminée, je rentrai chez moi au pas de course; j’arrachai mes instruments de torture et les jetai loin de moi avec horreur, décidé à ne plus les remettre qu’en France , si j’avais le bonheur de la revoir jamais.

J’avais aperçu en rentrant, sur la porte de mon horloger, un individu dont la mine m’avait déplu : il était très-sale, très-vieux, très-laid; des sourcils descendant au-dessous des yeux les lui cachaient complètement; il était en outre un peu boiteux : j’ai su depuis que c’était par suite d’une blessure reçue à la jambe à l’époque des révoltes du Para. Ce personnage peu agréable me fut présenté dans

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un bon moment : je n’avais qu’un pantalon blanc et des pantoufles ; s’il était entré chez moi quand j’étais vêtu de noir, nul doute que je ne l’eusse jeté à la porte. C’était le Français, mon futur domestique, M. Benoît. Au Brésil, on dit à tous les garçons d’hôtel : « Monsieur, faites-moi le plaisir de me faire parvenir un potage. » Si par malheur vous conservez la mauvaise habitude que vous avez prise en Europe de dire : « Garçon, mon potage, » vous êtes jugé, vous attendrez toujours. Donc l’individu en question était M. Benoît; je n’avais pas le choix, j’arrêtai avec lui ce qu’il aurait à faire.

La cuisine d’abord , je jetai un regard sur ses mains; — mes habits à entretenir, ainsi que mes chaussures; — involontairement je le parcourus de la tête aux pieds, j’en eus le frisson;— me suivre dans les bois et porter mon bagage, — sa jambe m’inquiétait un peu; enfin et surtout il devait me servir d’interprète. A ses premières réponses je crus avoir affaire à un polyglotte, car il me parla dans une langue inconnue. N’ayant besoin que d’un homme sachant le français et le portugais, je répétai ma question ; il répliqua quelque chose d’incompréhensible. L’horloger m’expliqua que depuis son séjour prolongé au Para, M. Benoît avait un peu oublié le français et fort peu appris le portugais; mais qu’il avait bonne volonté. Ceci était vrai, car à peine lui eus-je dit d’aller me chercher une chaise à droite de la chambre, qu’il se précipita à gauche et m’apporta mon chapeau. Ce trait seul m’eût décidé: j’en-

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gageai M. Benoît au prix de mille reis par jour et la nourriture ; il avait son hamac et un petit coffre dans lequel étaient un pantalon et une chemise de rechange. M. Benoît n’a jamais rien changé pendant tout le temps qu’il a été avec moi.

Maintenant, avant de me composer un petit ménage, il s’agissait de trouver à me loger dans le voisinage des bois, tels qu’ils étaient, faute de mieux. Encore des impossibilités; chaque jour j’apprenais que, dans ce pays, on trouve de tout, excepté ce dont on a besoin.

Un jour, devant la porte du consul, j’exprimais mon mécontentement de ne rien pouvoir faire, quand de loin nous vîmes un jeune homme monté sur un cheval blanc.

« Voilà votre affaire, me dit M. de Froidfond; c’est M. Gingembre, un ingénieur français qui habite Nazareth; il a fait une route dans les bois, il connaît tous les Indiens des environs, qu’il a employés à ce travail. »

Il l’appela. M. Gingembre se mit à ma disposition; et une heure après nous courions la campagne. Nous entrâmes dans le bois où la route avait été faite par ses ordres. Après avoir marché assez longtemps pour trouver ce que je désirais, nous revînmes sans avoir réussi : tout ce que j’avais vu était loin de1 me satisfaire; mais, comme je n’avais pas le choix, il fallait se contenter de ce qui se présentait. En allant de tous côtés, nous découvrîmes une case bien cachée par 1rs arbres. Elle appartenait à un médecin et était

habitée par deux Indiens, homme et femme. Nous allâmes de suite chez le propriétaire, qui voulut bien m’accorder la permission d'aller m'y loger, me prévenant toutefois que je serais bien mal. Il ne comprenait pas ce goût de vivre seul, en compagnie de M. Benoit, dont la réputation était connue de tous les gens de la ville. Enfin, puisque j’étais décidé, cela me regardait seul.

M. Gingembre eut la complaisance d’extraire de son ménage de garçon quelques objets à mon usage, en me donnant une liste des choses les plus nécessaires à la vie que j’allais mener; et le lendemain, après avoir pris congé du comendador, je fis placer sur une charrette tous mes effets et mes emplettes.

Nous avions déjà dépassé Nazareth, quand nous rencontrâmes le docteur qui venait au-devant de moi, pour me prévenir que la seconde pièce de la case, dans laquelle allait habiter le ménage indien, puisqu'il me cédait la première, avait son toit de feuillage en fort mauvais état, et que jusqu'à parfaite réparation de cette pièce je ne pouvais occuper la première.

Contrarié au dernier point, je revins sur mes pas. M. Gingembre me conduisit chez lui, et ne voulut plus me laisser partir. J’acceptai volontiers, car j'avais un moyen de lui faire plaisir à mon tour : c’était de faire son portrait pour en faire don à sa famille, dont il était séparé depuis longtemps; je m’installai donc chez lui dans une grande pièce du rez-de-chaussée, où j'accrochai mon hamac.

Le Benoît avait été déjà renvoyé autrefois de cette maison; je fis mes excuses à mon nouvel hôte sur l’embarras que je lui causais; il me pria de ne plus rien lui dire de semblable, sous peine de le désobli-

M. Benoît.

ger : M. Benoît fut autorisé en conséquence à suspendre son hamac dans un corridor, et le lendemain il porta mon bagage sur cette route nouvellement faite, où personne ne passait, et qui

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déjà était en partie cachée de tous côtés par la végétation.

M. Benoît commença son service par casser une bouteille contenant du nitrate d’argent, et la chose se fit assez adroitement pour gâter complètement un pantalon que je mettais pour la première fois. Il s’excusa beaucoup, et je vis bien qu’il prendrait garde à l’avenir et que je pouvais être tranquille, puisque le même jour il mit son pied sur une glace photographique qui séchait contre le mur, et sur laquelle était l'image de M. Gingembre, en attendant le portrait dont je voulais lui faire la surprise.

J’allai le lendemain dans le bois. La chaleur me joua de mauvais tours; mon collodion ne coulait pas; l’éther séchait immédiatement. Je n’en persistai pas moins à vouloir travailler. Me défiant un peu de M. Benoît, je l’avais remplacé par un nègre pour porter mon bagage. M. Benoît avait suivi de loin, et tout le temps que je passai à travailler, il resta immobile, appuyé sur un grand bâton. J'évitais de regarder de son côté : son air et sa pose m’agaçaient; j’avais tort, car sans doute il attendait mes ordres. Il cherchait à deviner mes goûts, et, comme il était plein de bonne volonté, je pouvais espérer qu’il me serait fort utile un jour. Effectivement, il emporia mon bagage assez gentiment, sans se tromper; cependant, à un signe que je lui avais fait d’approcher, il s’était empressé de s’en aller aussi vite que sa jambe le lui permettait. J’avais été obligé de cou-

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rir après lui , et comme il était un peu sourd et que son organisation le faisait se méprendre sur les intentions autant que sur les paroles soit françaises, soit portugaises, il avait fallu le rattraper à la course.

Une fois seul, je restai quelque temps à dessiner à l’ombre et à chasser, pour faire l’essai d’un magnifique fusil anglais que j’avais acheté à Rio. Pour revenir à Nazareth chez M. Gingembre, il fallait marcher plus d’une demi-heure au soleil, et, ainsi que je l’ai dit, ce soleil du Para est bien brûlant. J’avais peu à peu ôté de mes vêtements ce que la décence permettait, et comme personne ne se hasarde à courir les routes à cette heure de midi, je pouvais en prendre à mon aise; j’étais ainsi occupé à simplifier ma toilette quand, de l’autre côté de la route, je vis passer lentement un boa rouge auquel, sans trop me hâter aussi, je cassai les reins d’un coup de fusil. J’ai appris plus tard que cette espèce était assez rare.

Je passai, avant d’arriver à Nazareth, devant plusieurs maisons de campagne; deux messieurs causaient devant la porte de l’une d’elles. Mon humiliation fut grande en reconnaissant le président de la province que j’avais vu à la ville. J’aurais bien voulu l’éviter, mais il était trop tard : j’avais été éventé, moi et mon serpent. Si on m’eût dit, quelques jours avant cette rencontre, que je serais placé dans une position telle que je regretterais mon habit noir, mes bottes vernies et mon gant, j’aurais regardé cette insinuation comme une insulte, impossible à tolérer et même à imaginer. En ce moment je les regrettais partout.

M. Benoît fuit quand on l’appelle.

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M. le président parut prendre un vif intérêt à ma chasse; il profita de l’occasion pour me parler assez longuement de Rio et des personnes qui m’avaient donné des lettres pour lui. J’aurais préféré m’en aller.

Cette audience, qui fut plus longue que la première, eut enfin un terme, et arrivé à Nazareth, je dépouillai

Attention délicate de M. Benoit.

mon boa sous les yeux de M. Benoît. Deux jours après il attendait mon réveil, tenant enroulés autour de lui des boas vivants, avec la précaution pourtant exigée en pareil cas d’avoir une main sur le cou des reptiles, très-près de la tête. Tout habitué que j’étais avec les serpents, ce ne fut pourtant pas avec une bien grande

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satisfaction que je vis, à quelques pouces seulement de ma figure, frétiller ceux-ci, la gueule ouverte et sifflante. Je ne parle que pour mémoire de deux ou trois serpenteaux qui se tortillaient autour du chapeau de M. Benoît.

Il avait rencontré un nègre qui faisait jouer ces boas avec un rat attaché à une ficelle, au grand plaisir des enfants nègres et indiens. Chaque fois que les serpents serraient de trop près ledit rat, le nègre les reprenait très-adroitement, en leur passant sur le cou une petite palette en bois de la forme d'une bêche, et derrière cette palette il les empoignait, sans craindre d’être mordu.

Au Para tout le monde connaît les boas ; on sait qu’ils 11e font pas de morsures dangereuses, on ne s’en inquiète pas; dans beaucoup de maisons même ils font office de chat. Ils sont inoffensifs, à moins qu’on 11e les frappe ou qu’011 ne les dérange. Si j’avais su où mettre un de ces animaux, déjà un peu familier, je l’aurais acheté ; mais j’avais déjà assez encombré la maison hospitalière. Je remerciai toutefois mon page, qui alors se précipita sur mes vêtements pour les brosser, ce que je ne lui permis pas de faire. J’avais échappé heureusement à sa cuisine ; la prudence me faisait un devoir d’être mon valet de chambre. M. Benoît restait seulement investi des fonctions d’interprète, et encore !

De Nazareth j’allais fréquemment en ville. Je n’ai vu nulle autre part la population de couleur se vêtir d’une façon si recherchée, si coquette qu’au Para. Les

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négresses — et les mulâtresses surtout, grâce à leur laine frisée — se font des échafaudages d’une grande dimension, qui pourraient se passer du secours du peigne : cependant toutes en ont, en écaille et immenses. Les fleurs jouent là dedans un grand rôle aussi, et quelquefois ces femmes sont assez agréables à voir, avec leurs robes décolletées et toujours de couleur brillante.

Quand je n’allais point dans les bois, je partais de bonne heure de Nazareth et, ainsi qu’à Rio, j’allais me promener dans le marché, qui se tient tout à fait sur le bord de la rivière. De grandes et de petites embarcations viennent s’amarrer contre le quai; les acheteurs, du haut de la falaise qui est fort élevée, plongent dans ces embarcations, et ils peuvent voir d’un seul coup d’œil, à vol d’oiseau, ce qui est à leur convenance. Il ne faut pas oublier de faire ses provisions d’assez bonne heure, car dans la journée on ne trouverait presque rien, et surtout point de viande.

Un autre marché intérieur m’offrait moins d’intérêt, la terre rouge dont j’ai parlé, quand il n’a pas plu de quelques jours, s’y élève de tous côtés en nuages sous les pieds de la foule : malheur aux vêtements! Ce marché d’ailleurs a moins d’étendue que l’autre, et, sans en être bien sûr, je crois qu’il est consacré spécialement aux objets ayant déjà passé entre les mains des revendeurs et des revendeuses.

Là on voit tous les croisements de race, depuis le blanc jusqu’au noir, en passant par les nuances les

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plus diverses : le Mamaloca d’abord, le Tapouya, le Kafouse, le mulâtre, le métis, l’Indien et le nègre.

Pour décharger les bagages sur le quai, une compagnie de noirs s’est organisée ; elle procède avec ordre et est soumise à des chefs. Je dois convenir que c'est par hasard quand j’apprends quelque chose concernant les administrations, les détails de police et, en général, ce qui émane du gouvernement. Ma sobriété à ce sujet, quand j’ai parlé de Rio, en est une preuve. J’ai sous les yeux un livre, peut-être fort intéressant, sur le Brésil; on y apprend, sou par sou, ce que coûte ' chaque ministère ; on y voit tout ce que rapportent les cafés, tabacs, etc.; on y raconte le passé, on y prédit l’avenir. Tout cela est au-dessus de ma portée : c’est pour cette raison que je laisse les autres parler sur ces sortes de choses, et que je m’abstiens soit de louer, soit de blâmer.

M. Gingembre me fit faire la connaissance d’un Français, M. Leduc, représentant d’une maison de Paris, et par ce dernier, je me vis de suite en rapport avec d’autres Français, MM. Cullière, de Nantes, M. Harismudi, du Havre, etc. Nous finies un jour la partie d’aller dans l’île d’Ara-Piranga, tout près de l’île des Onces et de la grande île de Marajo1, la patrie des crotales et des tigres. C’est de l’île de Marajo qu’on tire les bœufs pour l’alimentation du Para. L’année 1859 avait été fatale à ces animaux : les inondations de l’Amazone les avaient presque

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