L’ile de Marajo sépare en deux l’embouchure de l’Amazone
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tous détruits; et comme il n’y avait pas beaucoup non plus de carne secca et de faigeons , les Français, habitués à un régime différent de celui du Brésil, mangaient beaucoup de conserves d’un prix trèsélevé, comme tout ce qui vient d’Europe et des États-Unis.
Nous partîmes un dimanche , dans une embarcation, et au bout de quelques heures nous arrivâmes devant une grande fazenda. Le maître de la maison, un Portugais, vint nous recevoir, et nous conduisit immédiatement dans la salle à manger, lieu de passage d’où l’on communique avec le reste des appartements. La table était parfaitement nue; je l’aurais préférée autrement, mais l’heure du déjeuner n’avait pas sonné, et j’appris avec terreur qu’il fallait attendre encore longtemps.
Dans cette fazenda étaient une cinquantaine d’esclaves occupés à fabriquer des vases de toute sorte ; on nous en montra de magnifiques, puis on nous conduisit au jardin où s’étalait du raisin verjus qui faisait le désespoir du propriétaire. Ce jardin, comme la plupart de ceux du Brésil , était découpé , par de petites allées, en plates-bandes, dont les bordures souvent en pierres ou en coquillages, remplaçant fort mal nos buis ou nos gazons, imprimaient à tout l’ensemble un cachet de sécheresse et d’aridité. La chaleur empêche les fleurs de se développer ou les développe trop tôt.
Le maître de la maison avait, au reste, une manière d’agir qui m’avait réduit au silence; car en
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arrivant ayant dit franchement mon avis sur certaines choses qui me plaisaient, immédiatement il me les offrit.
On alla ensuite parcourir File; nous chassâmes en chemin, à l’ombre de bois très-touffus, et nous arrivâmes ainsi de l’autre côté de l’île, où je fis un croquis de mangliers et ramassai des coquillages. Ensuite, ayant laissé le reste de la compagnie retourner à la fazenda, nous allâmes, M. Leduc et moi, nous baigner, sans songer que nous étions dans le voisinage des caïmans. Notre appétit fut considérablement augmenté par cette séance nautique, la marche forcée qui suivit l’accrut encore. Quand nous arrivâmes on avait déjeuné ; on reservit pour nous, et l’admiration fut au comble dans l’assemblée quand elle nous vit officier de façon à faire disparaître non-seulement le déjeuner qu’on nous avait gardé, mais une partie du dîner futur.
Le lendemain mon parti était pris : des Indiens à peindre commodément, des oiseaux peu méfiants et en grand nombre , des allées sombres pour la photographie que pouvais-je désirer de mieux? 11
fut convenu que je viendrais m’installer dans ce lieu. Effectivement, quelques jours après je profitai de la barque qui va et vient régulièrement de Para à Ara-Piranga, et, M. Benoît en tête de mes bagages , nous vînmes nous installer dans l’île.
Je m’étais permis de lui dire avec les plus grands ménagements, avant de partir, qu’il était complètement dégoûtant, parfaitement abruti, et que je le
Jardin de la fazenda à Ara-Piranga.
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priais de se modifier un peu, par pudeur, si ce n’était par propreté. Effectivement, mon avertissement parut le toucher, il changea de cravate. Je n’osai pas insister sur le reste, me réservant de le pousser dans l’eau, par mégarde, le premier jour où j’irais me baigner.
Il n’y avait à Ara-Piranga, quand j’y arrivai, que le frère du patron et un jeune artiste qui, sans avoir eu de maître, faisait tous les dessins de vases, quelquefois d’un style assez pur. Je m’installai de mon mieux dans une grande chambre ayant vue sur le fleuve, et pendant une quinzaine de jours je peignis tout à mon aise, pour la première fois depuis mon départ d’Europe.
Dans cette fazenda j’avais à choisir mes modèles, depuis le Mamaloca jusqu’au nègre. Quand j'eus peint quelques Indiens, je me mis à faire de la photographie.
Au bout de quelques jours mon bagage était d’autant plus facile à porter que j’en laissais une partie dans les bois; ma tente restait debout, et je ne craignais pas les voleurs. Malgré la chaleur, toujours accablante, je fus plus heureux que dans mes tentatives d’autrefois , et je pus grossir dans cette île mes collections de toute espèce. Je n’avais pas pour me désespérer des moustiques acharnés sur moi, mais j’avais, en compensation , M. Benoît. Grâce à lui, je perdis encore un pantalon, qu’il laissa tomber dans le fleuve en aidant une négresse à faire sécher mon linge ; il eût pu le sauver, son
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horreur de l’eau le retint attaché non au rivage, mais sur les marches du débarcadère en planches d’où les esclaves descendaient ordinairement pour charger et décharger les embarcations.
J’ai dit que pour simplifier mon bagage, j’en laissais une partie dans le bois.... Je m’étais arrangé une cachette où je déposais mes glaces, mes flacons, et quand j’arrivais il n’y avait qu’à les faire porter près de ma tente, puis je renvoyais M. Benoît, qui, faisant toujours le contraire de ce que je demandais, m’aigrissait beaucoup le caractère. Le plus souvent il disparaissait tout à fait, mais d’autres fois je l’apercevais appuyé invariablement sur son bâton, dans la pose de ces jardiniers en terre cuite qui font l’ornement de certains jardins. Cette pose durait autant qu’il me plaisait de travailler, et quand j’avais enfin terminé, si je lui faisais signe de venir m’aider à arranger mes différents ingrédients, c’était presque toujours le signal de son départ.
Un jour, étant pressé de rentrer, je le laissai mettre seul mon matériel en sûreté. Le lendemain, en arrivant à l’endroit où M. Benoît a déposé mes flacons, je ne les trouve plus. Je cherche de tous côtés; insensiblement je m’éloigne du point de départ, je m’égare; plus je m’éloigne, plus je m’engage dans un fouillis de lianes; pour comble d’ennui, la pluie s’en mêle. Enveloppé de tous côtés, je veux faire usage de mon sabre, je ne trouve sous ma main que le fourreau. Ce n’est qu’après de longs efforts que je parviens à me dégager, furieux contre
Vue du rio Tocantins, prise d’Ara-Piranga.
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M. Benoît, auteur de ma mésaventure. J’étais en outre mouillé jusqu’aux os. Au moment où je revenais sur mes pas, je tombai dans un trou où, pour me retenir, j’empoignai avec force le tronc d’un palmier épineux qui se trouvait devant moi. Quand je regardai ma main , je crus voir un hérisson : tous mes doigts étaient couverts d’épines, ainsi qu’une partie de B avant-bras. A la douleur que j’éprouvais vint se joindre la crainte d’avoir été blessé par un arbre vénéneux; j’oubliai bien vite mon sabre, mes flacons égarés ; la souffrance était trop grande pour que je me préoccupasse d’autre chose. Je retirai le plus d’épines que je pus, celles qui pouvaient se saisir avec les doigts, en attendant que je pusse me servir de pinces ou d’aiguilles. Ma colère s’était calmée, et, plus maître de moi, je m’orientai sur un rayon de soleil, et après de nombreux détours, je sortis enfin du bois, très-loin de ma tente. J’aperçus près d’elle, dans sa pose de jardinier galant, M. Benoît, qui m’avait apporté un parapluie aussitôt qu’il s’était aperçu que la pluie avait cessé. J’avais autre chose à faire qu’à le gronder, et, sans l’enlever au charme de son attitude, je pris en toute hâte le chemin de la maison, où mes pinces à préparer les oiseaux me furent d’un grand secours. Une mulâtresse me fit l’opération très-adroitement ; il ne me resta qu’une cinquantaine d’épines enfoncées très-avant sous la peau, et qui peu à peu sortirent sans me faire de mal. Je regrette d’avoir à ajouter que cette mulâtresse si adroite était un peu voleuse,
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et que j’eus la douleur de la voir fouetter quelques jours après, au grand contentement des autres femmes de couleur, moins jolies qu’elle. Cet événement, auquel sans doute elle était habituée, ne l’affecta pas beaucoup, car deux heures plus tard elle
La mulâtresse.
vint poser dans ma chambre avec tous ses atours et des fleurs dans ses cheveux.
M. Benoît me parut beaucoup plus peiné de ce qui m’était arrivé par sa faute : car étant rentré quelques heures après moi, le jour de ma mésaventure , il était resté jusqu’au soir dans son attitude
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favorite, sans donner autre signe de vie que celui de faire passer sa chique de la joue droite à la joue gauche. Je n’avais pas de suite aperçu toutes les qualités de M. Benoît. Il était de ces gens qui gagnent à être connus.
Aussitôt que ma main me permit de nouvelles courses, je pris forcément M. Benoit avec moi pour retrouver mes flacons. Il chercha vainement du côté où ils devaient être, à droite de la petite route, derrière un tronc d’arbre que je lui avais fait remarquer comme point de repère la première fois que je les avais cachés. 11 me laissa perdre toute la journée en vaines recherches, et ce ne fut qu’au moment où je tombai par hasard sur les objets perdus, qu’il daigna se rappeler qu’il avait changé l’emplacement et l’orientation du dépôt. « J’allais vous le dire, monsieur, si vous n’aviez pas trouvé la chose. » Telle fut, à mes questions pressantes, la seule réponse de M. Benoît.
A quelque temps de là, fatigué de peindre j’eus recours à mon fusil; je mis M. Benoît sur sa route en le poussant par les épaules; il ne pouvait se tromper cette fois qu’en passant sur moi, et je le vis s’éloigner, plein d’espoir d’échapper cette fois aux maladresses quotidiennes dont ce malencontreux successeur de Jocrisse empoisonnait mon existence.
Je rencontrai sur mon chemin deux nègres esclaves de la fazenda; ils me suivirent pour me montrer des oiseaux que je 11e voyais pas toujours dans la
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feuillée. Nous entrâmes ainsi dans l’épaisseur du bois. J’avais déjà témoigné le regret que j’éprouvais de ne pas rencontrer de serpents. Mes nègres en avaient vu de différents côtés, entre autres un boa énorme qu’ils s’engagèrent à traquer et à m’apporter vivant. Ces braves gens me contèrent toutes sortes d’histoires au sujet de ce dangereux reptile : il avait mangé des animaux d’une grandeur fabuleuse ; mais, puisque cela me faisait plaisir, ils le prendraient certainement le jour suivant.
Nous nous glissâmes pendant quelque temps à travers les lianes, et j’essayais de franchir un tronc d’arbre abattu par la foudre, quand de l’autre côté je vis étendu à terre , dans une immobilité rigide , un très-grand serpent couleur de fer. J’avais regretté souvent d’avoir été forcé de me servir du fusil en pareille occasion; je me retournai vivement pour dire aux nègres de m’aider à prendre l’animal vivant; mais ils étaient devenus invisibles; leur bravoure avait failli en présence de la réalité.
Cependant la barre de fer commençait à se mouvoir; il fallut prendre le parti ordinaire : mon coup fit balle, et, à mon grand regret, je perçai d’un grand trou la tête de l’animal, qui avait près de quatre mètres de long. Je rentrai bien vite dans ma chambre, pour réparer le dommage pendant que la dépouille était encore fraîche. Ce serpent, d’une espèce peu dangereuse, car elle n’a pas de crochets, fait aujourd’hui le pendant du fameux sourou coucou que j’ai rapporté en Europe ; tous
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deux sont enroulés autour d’un candélabre, et, ainsi que d’autres animaux gigantesques, font peur aux enfants qui se hasardent dans les profondeurs de mon atelier.
Tout le monde a fait cette remarque que dans les choses bonnes , comme dans les mauvaises , il y a une veine qui, une fois changée, ne s’arrête pas. Ainsi j’avais déjà passé bien des jours dans Ara- Piranga sans trouver de reptiles. Or, pendant que je préparais mon serpent de fer, on vint me dire qu’un grand crotale s’était glissé entre les poutres d'une baraque construite en haut du débarcadère où M. Benoit avait perdu mon pantalon.
J’y courus. La tète plate de F animal, sa queue obtuse , ne me laissèrent aucun doute sur sa nature dangereuse. Il fallait de grandes précautions pour le prendre sans péril. Il était beau, du reste; ses couleurs me tentaient beaucoup; je n’avais jamais vu son pareil. Mais il était fort difficile de le saisir, car il se glissait de poutre en poutre , à chaque mouvement répandant au loin une odeur fétide. Enfin, après avoir essayé vainement divers moyens, nous lui serrâmes fortement le cou dans un nœud coulant, et on le tira à terre moitié étranglé, puis on le fixa à un piquet.
Certain que cette nouvelle proie ne pouvait m’échapper, je retournai bien vite terminer la préparation de l’autre. Quand ce fut fini, mon crotale était tout à fait immobile. Par prudence, je coupais toujours la tète de ceux dont je redoutais les cro-
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chets ; je ne manquai pas d’en faire autant à celui-ci. Je crus comprendre au langage entremêlé de M. Benoît qu’il savait préparer aussi les animaux, ayant fait un voyage autrefois avec un savant dont naturellement il avait oublié le nom. Cette nouvelle me fut agréable : M. Benoît allait pouvoir m’aider et m’être utile à quelque chose. Tout le temps que j’avais mis à dépouiller le premier serpent, c’est-à-dire pendant deux heures, il avait suivi tout mon travail dans un silence profond, une immobilité religieuse. Quand j’entrepris de préparer le second, M. Benoît m’offrit son assistance. Il se mit donc à détacher doucement la peau, quand, avec mon scalpel, j’attaquai délicatement la colonne vertébrale du crotale. Cette peau très-fine méritait toute mon attention pour ne pas l’entamer avec cet outil extrêmement tranchant. J’étais arrivé à plus de la moitié quand sonna l’heure du dîner; je recommandai à M. Benoît d’aller tremper un linge dans la fontaine pour entretenir la fraîcheur de la dépouille pendant le temps du repas, que je me proposais de prendre à la hâte, voulant, avant la nuit, terminer une besogne qui me semblait une bonne fortune.
En ce moment on vint m’appeler; le dîner était servi dans une salle immense; la table aussi était fort grande et arrondie par les deux bouts, place ordinaire des maîtres du logis. On mangeait beaucoup d’herbages, des œufs de tortue, des agoutis (le lapin de l’Amérique), de la pasca, du tatou et
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de la tortue; des fruits nommés advocas, dont la pulpe est comme une crème fort bonne, surtout quand on y joint du rhum et du sucre, puis des melons d’eau et des ananas; les oranges ne sont pas bonnes au Para. On plaçait toujours du pain près de moi; les autres convives se contentaient de farine de manioc, et comme ils buvaient de beau, je n’avais pas osé accepter du vin qu’on m’avait offert, ayant affirmé modestement que ma santé exigeait que je me privasse de ce breuvage. Près de chaque couvert était un grand vase de terre en forme de calice ; une Indienne le remplissait à mesure que nous buvions.
Le repas achevé, je me hâtai de revenir à mon sujet.... Hélas! M, Benoît, par excès de zèle, avait voulu achever d’en détacher la peau et y avait fait une cinquantaine de trous : mon serpent était perdu. Je l’arrachai des mains de M. Benoît, je jetai le malencontreux à la porte, lui défendant de me parler et de me regarder.
Peu après je pris congé de ma demeure hospitalière, de son propriétaire et de l’île d’Ara-Piranga. Je comptais la revoir à mon retour, ainsi que celle de Marajo, lorsque je reviendrais du haut Amazone, où je voulais aller sans plus de retard. Aussitôt que le président connut mon intention, il me fit la faveur de me donner gratis mon passage sur un navire à vapeur allant à Manaos, petite ville située au confluent du grand fleuve et du rio Negro.
M. Benoît était ravi de mes projets; il se rappe-
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lait ses courses au Pérou; il avait remonté plusieurs fleuves, fait le commerce avec les Indiens. En conséquence, il m’avait demandé de l’argent pour faire quelques acquisitions; il avait acheté des colliers, du tabac; j’en fis autant; et comme il était à peu près probable que je ne trouverais pas grand’chose, soit à Manaos, soit ailleurs, j’achetai, comme lors de ma première excursion dans les bois, des fourchettes, des couteaux, quelques livres d’huile, du poivre et du sel. J’aurais bien voulu avoir ma soupière. Je l’avais donnée au petit cabocle de Victoria. Il y en avait heureusement deux à vendre chez un tailleur, je profitai de l’occasion. J’achetai neuf livres de poudre anglaise de première qualité ; un hasard très-grand me fit trouver du petit plomb, car dans ce pays les petits oiseaux sont négligés; on ne chasse que pour manger. Cependant pour monter à bord du vapeur, il fallait bien cacher ma poudre. Selon un bruit courant alors dans la ville, un individu convaincu d’avoir trop parlé avait vu saisir et jeter à l’eau ce qu’il n’avait pas su cacher, de la poudre et des capsules. En conséquence, et pour ne pas avoir le même sort, je pris de trèsgrandes précautions : j’enveloppai chaque livre de poudre, contenue dans des boîtes de fer-blanc, avec du papier d’abord, puis avec des serviettes, et j’emballai mes provisions prohibées dans un grand sac de nuit, bourré d’oranges par-dessus. Ce qu’il me fut impossible de trouver, ce fut du papier de couleur pour dessiner aux deux crayons. Je courus
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partout; j’en fis demander là où personne ne pouvait supposer qu’il y en eût.... Je pouvais tout espérer du hasard.... Il ne me servit pas, car aucun marchand n’en possédait même le souvenir, et sans une heureuse idée que me fit naître une caisse de Paris envoyée à un négociant, et dans laquelle se trouvaient des étoffes enveloppées dans un papier grossier, j’aurais été bien embarrassé. Je fis des albums avec ce trésor inattendu et tant cherché.
J’avais fait mes adieux; j’étais muni de lettres de recommandation; le navire partait le lendemain dans la nuit : M. Benoît, que j’avais envoyé au consulat pour son passe-port , ne paraissait pas. La journée se passa à attendre. Le lendemain, au point du jour, une odeur d’eau-de-vie m’éveilla: M. Benoît, se tenant à peine debout, quoique appuyé sur son bâton, était devant moi; mais sa pose manquait de cette régularité qui m’avait charmé. Le malheureux était ivre. Longtemps il avait voulu démentir les bruits qui couraient sur son compte, et depuis qu’il était à mon service, cette habitude qu’on lui connaissait ne s’était presque pas révélée. Mais sur le point d’être privé forcément et pour longtemps de la cachasse , dont il soupçonnait avec raison que je ne l’abreuverais pas, il était allé en bon lieu et avait passé la nuit à boire. J’ai toujours soupçonné depuis qu’il avait un sentiment caché , et qu’au dernier moment, après avoir ajouté une forte dose d’eau-de-vie à sa sensibilité naturelle, il
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avait reculé devant un pèlerinage de six mois et peut-être plus.
M. Benoît, inondé de larmes, me déclara qu’il 11e pouvait plus me faire l’honneur de m’accompagner. En conséquence j’avais à le payer. M. Leduc, chez lequel j’étais alors , vint pour m’aider à faire mes comptes, ce qui ne fut pas facile : l’état dans lequel était l’ivrogne lui faisait oublier ce que j’avais acheté pour lui, et il n’était pas davantage capable de me rendre compte des dépenses dont je l’avais chargé. Nous engageâmes M. Benoît à se retirer ; il nous dit des injures, ajoutant qu’il me faisait présent de tout. Comme on ne pouvait pas rosser un homme dans cet état, j’envoyai une petite négresse quérir la police, quand il se retira en nous accablant d’invectives.
Il revint quelques heures après, complètement dégrisé ; il apportait ses comptes, me priant en outre de lui acheter ses colliers de perles, puisque j’étais mécontent de son service et que je ne voulais plus Remmener avec moi . Un peu blasé sur les excentricités de M. Benoît, dont cette dernière phrase, dite moitié en français et moitié en portugais, pouvait donner une juste idée, après ce qui venait de se passer, je le fis mettre à la porte.
Cette fois je me trouvais encore plus embarrassé que le jour où je quittai mon Italien pour aller chercher un gîte chez les Indiens ; plus qu’en arrivant au Para : car j’ignorais alors l’impossibilité de me procurer un domestique, et l’espoir du moins me
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restait. Cette fois j’étais certain, m’embarquant à minuit, d’aller seul dans le centre de l’Amérique, connaissant à peine la langue, n’ayant personne pour m’assister en cas de besoin. C’était surtout mon bagage qui m’inquiétait; j’allais être réduit à ne faire que des croquis au crayon, moi qui n’avais entrepris ce grand voyage que pour compléter des études peintes!...
Entre les deux visites de M. Benoît, M. Leduc, qui voyait mon embarras, avait envoyé à tout hasard s’informer auprès de la compagnie des nègres si on pouvait m’en donner un pour compagnon (on sait qu’il faut bien se garder de dire un domestique). Le chef vint me parler. S’il y a une grande différence entre la laideur d’un vieux nègre et une jolie Parisienne, il y en avait une aussi grande entre cet homme et un vieux nègre. C’était bien la plus horrible tête que j’aie jamais vue; de plus il avait pour ornement, ainsi que cela se pratique dans certaines tribus africaines, une crête partant du front et descendant jusqu’au bout du nez. Cette crête, ou plutôt ces crans, ont dû être inspirés par la queue du crocodile (j’en ai rapporté un jeune qui me fait faire cette comparaison à l'instant où j’écris : heureusement pour moi, car j’étais embarrassé pour dire à quoi ressemblait cet ornement inusité parmi nous). Quand la bouche s’ouvrit pour répondre à ma demande, je crus voir la gueule d’un tigre : les dents, qui étaient taillées en pointe très-aiguë, ajoutaient à l’horrible exprès-
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sion de cette tête, que je me promis bien de peindre à mon retour, ainsi que l’une de ces fîgu-
Portrait et tic de Polycarpe.
res pâles et celle d’une négresse albinos que j’avais vue mendier dans les rues de la ville.
Cet homme nous dit qu’il ne pouvait pas me don-
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ner un noir, mais qu’il avait un Indien Tapuyo à ma disposition. Cet Indien connaissait le pays puisqu’il était des bords de l’Amazone.
J’étais pressé : une heure après l’Indien parut. C’était de plus fort en plus fort; je reculai d’un pas : j’avais devant moi Méphistophélès en personne. Goethe et Scheffer avaient deviné Polycarpe.... Il s’appelait Polycarpe. Ce nom , qui éloignait de la pensée toute idée diabolique, me rassura. A toutes les recommandations qui lui furent faites, il baissait la tête et ne répondait pas. Il parlait pourtant déjà le portugais, car il habitait le Para depuis un an. Je n’avais pas le choix ; l’affaire fut conclue à l’instant.
A la police, où j’allai demander un permis de passage pour lui, on me fit mille difficultés et on finit par me refuser net. 11 pouvait être esclave, déserteur, débiteur, puisque Polycarpe n’avait pas de papiers : il était venu un beau jour au Para; il n’en pouvait prouver davantage. J’allai, en désespoir de cause, à T administration des bateaux à vapeur, où, par considération pour moi — j’avais remis en arrivant, au directeur, une lettre de recommandation de M. le baron de Maoa — et puis des employés connaissaient de vue mon compagnon, l’affaire s’arrangea. Je payai pour son passage jusqu’à l’embouchure du rio Negro, 25 mille reis; je payai également pour moi la nourriture, encore 25 mille reis.
L’adjudant du président fit venir Polycarpe dans son bureau; il lui fit une longue morale sur ses devoirs envers moi, le menaçant, dans le cas où j’au-
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rais à me plaindre de lui, de le faire mettre en prison, et ensuite de l’incorporer dans l’armée, ce qui effraye le plus les Indiens, qui jamais ne perdent dans la civilisation ce besoin de liberté qui semble être pour eux une seconde nature. J’ai appris plus tard qu’aussitôt en prison ils dépérissent et meurent en très-peu de temps.
Une fois le Polycarpe bien convaincu de l’importance de ses devoirs, j’allai par la ville acheter pour lui un fusil et un machete , ce sabre sans fourreau destiné à ouvrir des voies dans l’intérieur des forêts.
En embarquant je vis M. Benoît sur le quai; il ne quitta pas son bâton tant qu’il fut en vue ; sa pose était aussi régulière que de coutume. Il perdait sa dernière chance de briser le reste de mes produits chimiques et de détériorer mon dernier pantalon.
L'AMAZONE