CHAPITRE II
dispersa; mais plus d'une gënéralion viendra
\isiler ce dernier asile, voisin de la place fameuse de rhippodromey où l'étendard sacrë» déployé pai ses maius, fui le signal de la dëfaile des janissaires et le premier drapeau de la réforme; là ses cendres, reposant en quelque &urle dans le souvenir de sa vicloire, recevront un long hommage ; car son histoire n'a pas fini avec son regue ^ elle se continuera dans les développements de son œuvre immortelle.
Le jour même où le Suhau entrait dans la tombe, comme si Paris eût dû fidèlement répondre à Constantinople par une grave solennité et le péril de l'empire d'Osman s'accuser au cLuli e de la ciii élienlé avec une merveilleuse précision de sympathie, la Chambre délibérait sur ledestin de l'Orient. Il s'agissait uniquement de discuter le projet de loi des duL millions destinés à augmenter les forces navales de la France, projet sur lequel M. JoufTroy avait fait un rapport le jour de la bataille de Nézib. Dépassant le cercle élroii de la discussion, la Chambre entra vivement dans la question d'Orient, la plus européenne de loutes les questions. A peine le maréchal président du conseil eut*il annoncé en ^ termes simples et mesurés que le gouvernement se proposait de maintenir riudepeudauce et la stabilité de l'empire ottoman, les orateurs pa-»
86 DBUX UrHÉES ES OMXlfT,
vurent: on sait à combien de combinaisons une
debiiiiée chancelante lenjle Taudace des hypothèses, et œ qu'il y a dtorgueilleux plaisir peut» être à étayer, refaire et déiaire un empire.
Après les deux systèmes de MM* le duc de Valmy et de Carné, systèmes fondés sur l'exagération du droit et Tamphiication du lait, réfutés en ce moment même par le désastre irréparable de la légitimité et par la modération du irassal, tout à coup se produisit avec éclat un troisième système, celui de la dissolution et du partage^» Impuissant, caduc, agonisant, tel un grand poêle représenta l'Orient; du pied il en poussa dédaigneusement le cadavre sous les yeux ébahis de l'assemblée, des deux mains il en secoua le linceul. On eût dit que, de Stamboul à la tribune, un souffle mystérieux lui apportait Fiospiration d'un jour de funérailles pour s'exhaler par sa bouche en magnifiques images de deuil et de ruine; il immola l'empire sur la tombe du Sultan et convia l'Europe à cette proie, r£urope pleine à une immense région déserte, l'Europe
(i) Oo oomprendra que noua ne nom propotont point do
faire une analyse de cette séance si remarquable; il importe seulement à la suite de noire hisloire d'en indiquer les traits caractéristiqnea. L'apprécialion des opiniona qui forent alors coDlradîctoirement soutenues avec talent ressort de tout notre ottvra^ et de celui que nous avons précédemment publié.
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ardente a une œuvre qui occupât ses bras et ses tètes ; à ce prix seulement Tempire pouvait se régénérer. Certes, dans le nianiieste de cette prise de possession matérielle et morale d'une vaste portion de i islam par ia chrétienté, il y avait injuste oubli du respect du à d'héroïques efTorts pour revivre et à la civilisation musulmane, omission des moyens propres à la réaliser, présomption même de roccasiou^ ce monde oriental, immédiatement dévoué aus embrassements résurrecteursdu monde européen, n'ëlail-ce pas pour rbonneur du miracle et la satisfaction de l'opérant qu'il le fallait mort? Cependant , toute exagérée et toute incomplète que iùL cette parole, elle était admirable, non comme un discours, mais comme un oracle. Des parties de haute raison, des pressentiments lumineux, une incroyable supeibe de langage, toute une assemblée haletante de l'essor du poète, parcourant avec lui ia terre lointaine comme il l avail une première fois visitée, à vol d'aigle, d'utiles révélations de l'état précaire de l'Orient et une solennelle provocation aux migrations de l'Europe, c'était \k un beau spectacle, une splendide prophétie de la communion future de deux mondes que tout rapproche, que tout attire l'un vers 1 autre! Faut-il doue que des esprits elroilement positifs se soient ingéniés à demander
88 B£UX ÀVNifBS EN OEIENT,
compte au député de Saône^et^Loire des opt-
DÎons du barde inspiré, faut-il qu'ils aient prétendu que ce jour-là le Liban était aux bords de ]a Seine et lady Stanhope à la tribune? Qu'on n accepte point tout entière la vaticination poétique, que du moins on ne la ravale pas en la chicanant sur les licences qu'elle prend avec le temps et Tespace^ au mépris du chemin et de rheure!
£nfin, un organe du gouvernement, le ministre de rinstruction publique, ramena la séance à la politique actuelle. Dans une discussion qui prétait a tous les développements de l'éloquence et à tant de combinaisons politiques, l'homme d'état devait être orateur ou Toraleur homme d'état. Avec une vivacité ingénieuse, M. Villemain démontra l'impossibilité d'asseoir par un bout ou par un autre les diverses utopies qui s'étaient succédé; il releva, aux yeux de l'assemblée encore éblouie de tant d'éclairs, l empire ottoman foudroyé, convainquit ce zèle du salut de rOrient d'une hâte homicide, la concorde des cohéritiers de zizanie, et pourtant il ne re* fusa point de s'associer aux élans généreux du poète en faveur du progrès de la civilisation et des droits de la France. Tant d'images brillantes avaient fasciné laCliambre qu'il s'arma habile-» nientcontre l'imagination d'imagination même;
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le rameau du poète était d*or; d'or fut la cognée du ministre. Par-dessus tout il établit noblement ]a moralité et la prudence de la politique françai.se; niaiiUenir ce qui fut et ce qui est sa us sacrifice incompatible avec une double cooserva* lioi] , ccarler toule iulluence fatale à leur existence, respecter ce qui vit encore au lieu de re* tourner le sablier près du moribond, et le faire durer dans Tinlérét de ia paix commune , telle lut la politique que le ministre professa au nom du cabinet du 12 mai; politique ioudamenlale du gouvernement depuis i83o, que les événements appelaient à des applications graves et délicates l Mais le cabinet , sans reculer devant sa tâche , pruleia par la bouche du ministre ces paroles qui étaient une profession de foi et une prophétie même: « Oui, messieurs, il est difficile de maintenir^ de garder l'empire ottoman ; mais il y a une difficulté plus grande encore dans le partage de cette dépouille, et de plus, cette fois, la difficulté est une iniquité. J*aime mieux une difficulté qui est une justice. » Ces paroles tom* baient noblement de la capitale de la vieille alliée de la Porte sur la tombe du Sultan Mahmoud.
Nul trouble 11 altéra Tordre de la cérémonie des funérailles. L'ancien r^ime était*il si bien
vaincu que le vainqueur pût iiupuiiéuient dis-
90 DEUX AmiBB a orieivt,
paraître? On sait que les partis ne meurent
jamais de mort subite, et ce serait mécounaitre leur persévérante vitalité que de ne pas supposer que les factieux remuèrent sourdement et tétèrent sous main le nouveau règne au succès de leurs tentatives. On a même prétendu que des complots avaient été ourdis vers les derniers jours de juin, lorsque la fin du Sultan était imminente, par les spitas et les muderris attachés aux écoles des mosquées. On ajoute qu'à ces complots étaient affiliés quelques débris de la milice abolie. Instruit de ces menées qui pouvaient le compromettre, le cheik-ul-islam en aurait indirectement informé la Porte. Déjà circulaient des bruits de conspirations puissantes et de manifestations audacieuses des signes du janissariat.
Tout était favorable aux machinateurs de désordre s la mort du Sultan^ l'avènement d'un prince encore enfant, une guerre sans popularité, Téloignementde la flotte, et pai^dessus tout la capitale dégarnie de troupes régulières, protégée par une insuffisante garnison de milices* Tout fut contenu; l'ombre de la main de Mahmoud pesait sur les mécontents et Khosrew veillait. Son renom de vigilance infaillible et de sévérité impitoyable imposa aux séditieux; on savait que son bras atteindrait partout ou son
œil dëooiivriraU Fobjet d'un soupçon , et son œil passait pour tout voir* Afiu de décourager les esprits remuants par un surcroît d'intiroi*
daliou, il fortiiia la terreur de sa persouue de la terreur d'un nom bmeux. En apprenant k mort du Keiurniateur, CoiislaatiDopIe appi il aussi que le pacha de Widdin venait d'arriver pour saluer le jeune souverain cl renfurcei la garnison de quelques milliers de soldats. Or, le pacha de Widdin était Hussein, l'exterminateur des janis» sairesi qui ne devait pas même venir à Stamboul, mais que Kliosrevir utilisait à propos dans sa spécialité d épou vantail. Si, au dire des derniers compagnons d'armes de Hussein» il n'était plus qu'une bonne lame de Damas dans son fourreau , on n'avait point oublié quels coups elle avait jadis frappés. £q face du fantôme menaçant des janissaires, le grand^visir se plut à faire reluire auprès du Uùne d'ÂbJ-Lil-Medjid celle lame encore rouge du sang qu'elle avait répandu pour la défense du trône de Mahmoud. Ce salutaire effroi, soutenu par des mesures prudentes, écarta l'apparition dej'émeute et la nécessité de sanglantes répressions^ tout autorise même k considérer le récit de tant de décapitations, de siraugulalious et de noyades au Bosphore comme une sorte de poésie orientale que rimaginaliou des habiUai^ de Conslaiilino|>le
rattache complaisamment à chaque occasion.
S'il y eut des victimes^ elles furent heureusement peu nombreuses. Le pouvoir du nom de KhosreW| les ressources de son intelligence, sa merveilleuse activité suffirent à maintenir l'ordre et à ranimer la confiance. Malgré ses infirmités et son âge, c'était lui qui donnait à ses collègues Texemple d'un zèle infatigable. Dès la pointe du jour il se rendait à la Porte et leur disait : « Ce n'est pas le temps de faire iie/^ il faut auparavant nous tirer de ce mauvais pas. » Que celle justice lui soit rendue ! A cette heure le vieux topai à la. barbe blanche et au pied boiteux fut le soutien de l'empire 5 il en était rhomme nécessairci seul il était en état de faire face aux difficultés de la transition. L'empire pouvait dire de lui ce que souvent Mahmoud lui-même avait dit du serviteur dont la verte et puissante vieillesse secondait ses travaux : « C'est Dieu qui me Ta donné, c'est Dieu qui me le conserve! »
Jaloux d'ajouter à son crédit et de mettre son pouvoir sous la protection de la mémoire de Mahmoud, le grand-visir, qui s'amusait à trans^ porter Hussein de Widdin à Stamboul, ne fut pas moins habile à faire parler à son bénéfice le Sultan, trépassé dans le silence et Tisolemenl, qu'il ne lui avait même été donné de voir qu'au
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moiiieiit où la mort l'avait à moitié glaco. Ses alBdés propagèrent la fable d^une entrevue entre le monarque mourant, Abd-ul-Medjid et lui. Dans cette scène touchante^ Mahmoud reconxmandait à son fils de s'appuyer sur la sagesse consommée d'un vieux serviteur^ il léguait au vieux serviteur rinexp^rience de son jeune fils^ et il les couvrait tous les deux de sa bénédiction paternelle, impériale, califale, sans oublier de nommer de sa voix, expirante Khosrew grandvisir. Halil ne se fit pas faute d'inventer une autre scène où il avait aussi huu lùie à cûie de Khosrew et d'Abd*uUMedjid, afin de recevoir de lu bouche de Mahmoud un ceiiificat de loyauté et de courage. Les deux ministres savaient que tôt ou tard ces bruits, ramasi.ts dans ks cafés de Constant inople ou dans les antichambres diplomatiques de Fera, feraient, de journal en journal, le tour de r£urope, et ils ne dédaignaient pas de s'enraciner aussi dansTopinion publique étrangère. Taudis qu'ils prêtaient à Mahmoud ces intéressantes allocutions,Vhekim-bachi stgni« fiaitaux médecins du sérail qui Pavaient traité le mécontentement d'Âbd<ul-Medjid et leur congé ; au contraire il transmeltait à M. Millingen la nomination de médecin du palais impérial, en récompense du zèle el de rintelligence de ses soins; c'était ce docteur qui avait non-seulement
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constaté, mais expliqué chez le mourant l'altération des facultés intellectuelles dont Halil et Khosrew lui laissaient jusqu'au dernier moment le plein exercice. Que Ton remarque en passant que le sérail, en honorantle docteur anglais d'une faveur exceptionnelle, reconnut hautement pour la cause véritable de la maladie celle qui lui avait été assignée par le diagnostic du delirium iremens ou de Verethismus ebriasomm.
Parmi les discours gratuitement atlr ibués au souverain défunt, on ne manqua pas d'émettre la sage recommandation de persévérer dans la réforme. Là en effet était le salut du nouveau règne. Toute apparence d'une déviation eût ressuscité les espérances de l'ancien régime, provoqué le soulèvement d'obscures ambitions et aliéné les sympathies de l'Europe. Les ministres lavaient parfaitement compris, et se trouvaient d'ailleurs profondément intéressés au maintien dé Tordre de choses avec lequel ils s'étaient élevés, avec lequel ils seraient tombés. Dés le % juillet, le mustechar Nouri-Effendî ^empressa de déclarer officiellement aux drogmans des ambassades que le gouvernement du Sultan Abd-ul-Medjid persisterait dans les principes de réforme, de modération et de paix, que la même politique progressive animait le divan et tous les ministres de la Sublime-Porte, entre