‹ Deux annees de l'histoire d'orient, 1839-40Chapitre 21 sur 86 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

pressé de s'expliquer sur ce qu'ils espéraieut (fun traité de paix conclu sans la participation

du Sultau et de son tuiuistère, développa leur plan avec complaisance : c'était, après avoir négocié avec Méhénied-Ali , de se concerter avec Hafiz, pour que Tannée du Taurus marchât sur CoDstantinople , taudis que le capilan-paclia y aborderait lui-même avec toute sa flotte; tel ëlait l'unique moyen de sauver le jeune Sultan de la tutelle de perfides ministres et Constanti- Dople des mains de la Russie. L'amiral devait désirer connaître tous leurs projets, mais il n'avait point à les discuter, et il termina la conféreuce en manifestant le désir d aller saluer le capitan-pacfaa.

Cette secoude eutrevue fut courte. Ou ne pouvait y revenir sur tout ce qui avait fait l'ob* jet de la première ; Osman avait supplié M* l-.alande de n'en point parler à Âkbmet à cause de sou entourage, et plus d'une fois même, durant le cours de leur entretien , il lui avait demandé le plus proiond secret sur des projets auxquels la flotte obéissait sans en avoir rien appris. L'en* trevue fui U isle. Menacé de perdre sa léle ou ses dignités, réduit à chercher son salut dans une résolution extraordinaire, inquiet de la soumission des équipages, n ayant devant lui qu'un avenir incertain , le capitan*pacha , dont en ce

moment la flotte portait aventureusement la fortune loiit entière, était en proie à de sombres agitations, et, trop habile pour en rien traliii-, il couvrait tout de sa douleur de la mort du sultan Mahmoud, du regret de la perte irréparable qu'il venait de iaire, et de l'expression de son affection pour un maître quHl aimait plus qu'un père. L'entrevue terminée, la flotte fit roiite pour passer en dehors de Scio, et Tamiral français alla prendre un pied d'ancre au cap Baba, d'où il expédia le Bougaimille en observation de la flotte turque et lePapin k Constan* tinople. Parti le lendemain 6 juillet dès le matin, ce bateau à vapeur portait M. Guyet, squschef d'état*major de l'escadre, chargé d'informer l'ambassadeur de France de tout ce qui venait de se passer.

V Tel est le récit exact des faits; mieux connu, il eût sans doute simplifié la polémique qui s'y est attachée.

L'amiral français avait mission d'empêcher un coniliL entre les deux flottes de Stamboul et d'Alexandrie; il n'avait pas Tordre d'empêcher la sortie de la flotte ottomane. Devait-il néanmoins lui interdire le passage? Sans instruction pour un cas qui ne pouvait être prévu , devait-il, en prenant autorité de la circonstance, y suppléer par une décision personnelle? D'abord,

qu on mette de côté la disproportion des iurces, ainsi qu'il Teut fait lui-même sans pouvoir lou« tefois réptler Navarin à lui tout seul. Si l'on veut même, la visite du reala-bey permet de présumer que lecapitan-pacha ne se serait point hasardé à forcer lobslacie moral d'un refus.

Il n'eût donc tenu qu'à M. Lalande d'arrêter toute la flotte turque en meilant en travers sa faible escadre fortifiée du nom de la France et de la présence d'un prince du sang. Qu'on le note pourtant : sa dernière raison était moins le nombre de ses canons que le nom de la France. Mais, sans une mission expresse, était-ce le cas de l'arborer I Dut-il penser que ce fût le rôle de son gouvernement de faire la police au profit de la Poiie-OLloujaue, disons mieux, au pi uliL de Khosrew? car c'était entre Kbosrew et Akhmet que la jeunesse du nouveau Sultan laissait Je débat tout entier. Il y a plus; Khosrew lui était représenté, non pas seulement comme un adversaire d'Akhmet^ mais comme Tempoisonneur de Mahmoud , le ministre perfide d'Abd-uI-Medjidy Tennemi de l'empire qu'il allait sacrilier à sa baine et à sa vénalité, en poursuivant la guerre contre l'Egypte et en appelant la Russie. Que ces assertions fussent des calomnies dictées à Àkbmet par l'effroi de son terrible antagoniste, par quelle voie un olficier en croisière aurait-il été

120 mux ANNiéES £ir orient,

saisi des pièces du procès entre ces deux personnages? quelle était sa compétence à se déclarer leur juge? L'immoralitë du grand-irisir étail: tellement notoire en Orient que toute calomnie contre lui était probable, même dans la bouche du capitan-pacha. Maintenant, que Ton songe à quelles conjectures la mort de Mahmoud et l'incertitude des événements de la guerre venaient d'ouvrir le champ ! Hafiz-Pacha défait, Ibrahim poursuivant sa victoire, rintervenlion russe sabattant sur Conslantinople, un grand-^isir lui livraiil la capitale de l'empire et ks intérêts mêmes de rËurope, tout était possible! Certes , sous l'influence de tant d'appréhensions diverses et surtout de la panique russe qui dominait à cette époque, il eût fallu à M. Lalande une singulière intrépidité pour oser cautionner vis-à-vis d'Akhmet, au nom de la France, la modération de la Russie, la vertu de khosrew et le sort des événements engagés. C'est pourquoi , écartant avec une judicieuse discrétion ce démêlé des deux visirs et s'abstenant d'une appréciation morale impossible, il se borna à envisager les conséquences politiques de la résolution qui lui était dénoncée. Ce qui importait à la France, c était de voir la guerre se terminer; autorisé à prévenir un conflit na val,comment se serai t-ilcru autorisé à empêcher un mouvement delà flotte

CHAPITBB X. 121

lurque favorable au réiablissemeut de la paix? Ce qui importait h la France^ c'était de voir la Turquie à Tabri de rinterventiun de la Russie^ comment de son chef se serait^il opposé à une démarche du capitan-pacfaa propre à eu suppri-merroccasion ou à en atténuer les conséquences? Pour seconder les vues de son gouvernement, il n avait donc pas à se livrer à une inspiration toute individuelle en dehors de ses instrucliuns, il hii suffisait de s' v conformer et de laisser faire. Cela lut bien modeste sans doute aux veux des gens qui ont toujours la prétention de faire quelque chose sous la responsabilité de leur génie ^ mais cela était de bon sens, et c'était un riire mérite peut-être que de s*y arrêter dans des circonstances imprévues qui pouvaient facilement tenter à l'aventure l'imagination ou la va* ni lé. Que les amis forcenés de la Forte-UUomane aient nommé cette inaction légitime un assentiment à la trahison en faveur de Méhénied-Ali, c'est le jugement précipité de l'ignorance des faits ou d'une légèreté passionnée. Akhmet avait trop d'esprit pour confesser sans nécessité à un officier européen le projet d'aller livrer Ja iloUe, lorsqu'il avait à se parer des beaux semblants de serviteur fidèle du souverain et de négociateur de la paiXy et Ton sait avec quelle énergie l'amiral repoussa tout ce qui offrait l'apparence

182 DEUX m omeut^

d'une défection. Peul-êli e lui est-il permis de regretter que les honorables couleurs de dévouement au prince^ de nationalité et de paix, dont le capitan-pacba s'était ingénieusement pavoisé, lui aient arraché des paroles nobles et loyales destinées à se perdre dans le vent qui poussait la flotte ottomane vers le sud; mais dans cet abordage de la diplomatie turque et de la dignité française, pas un mot» pas un acte équivoque ne lui fut surpris^et il peut se consoler d'avoir trop bien parlé par la conviction d'avoir bien agi. En résumé, rien ne parait plus net que la conduite de l'amiral Lalande, dés qu'on dégage, ainsi qu'il le fit, le point de vue poliliquc de tout le reste. Fidèle à Tesprit de son gouvernement qui voulait la paix et ne voulait point d'une nouvelle occupation russe, il ne céda point à une complaisante prédilection pour l'Egypte; il laissa se consommer, dans l'intérêt même de la Turquie menacée de trahison intérieure et d'in* tervention étrangère, un acfe qu il p'avait pas mission d'empéchèr.

Rapidement poussée d'une boiine brise du nord , le 6 j uillet, la flotte ottomane était à la hauteur de l'île deStanchio(Co^). C en est fait, àkhmet exécute le projet de défection que la veille il a soigneusement dissimulé; ce n'est ni vers Hacri, Marmarizssa et Rhodes, nimémçversCan-

CHAPITAE X. 122

die qu'il se dirige; il met le cap sur Alexandrie. Menacé du naufrage par la haine de Khosrew, c*est dans 1 inimitié de Mëhénied-Ali contre le grand-visir qu'il espère un port. Hier il était le iitguciateur de la paix, le représentant de la nationalité turqne^ le sauveur de l'empire, personnage d'emprunt qui excédait ses forces et son ambition même; aujourd'hui , libre d'abdiquer entre les mains du Vice-Roi la tâche de veiller aux destinées publiques et à la sienne, il lui expédie par une corvette son kyaliya-bey avec u ne lettre; il lui annonce son arrivée prochaine et lui en expose les motifs. Ce kyahya-bey, père du contre-amiral Osman, était Uadji-Cberif»

àga, vieille connaissance de Méhémed-Ali, dont en i8i I il avait accompagné le âlsaîné, Tossoun, dans Texpédition du Hedjaz, en qualité de muhurdar ou de porte-cachel. k la suite de quelques altercations avec son maître, il avait dé* serté et s'était retiré à Constantinople. L'heureux destin du Vice^Roi l'avait placé, ainsi que son fils, auprès du capitan-pacha pour Tentratuer dans la voie de l'Égypte.

Ce ne fut pas l'un des faits les moins surprenants de 1839 que cet acte du capitan-pacha; rapporté aux phases de sa vie, le laii est plus curieux. Avant que sa barbe fut blanche, il était un exemple accompli de la mobilité du caractère

124 DEUX AlViriBES EN OBIENT|

et de ia versatilité du courtisao ^ Qui accusait Khosrew et Halil de trafiquer des intérêts de l'empire avec la Russie ? le vénal partisan de cette puissance eo i833. Qui donc était fier en i836 de faire fraterniser la flotte ottomane avec rescadre anglaise? celui qui à cette heure se chargeait Je voiles pour tcliapper à la rencontre de cette éternelle compagne de Tan dernier: sa boussole n'était plus celle de TAngleterre. De i83ô à 1839, d'entremetteur zélé de Mébémed- Ali n'était-il pas devenu Tinstigateur le plus acharné de la nouvelle guerre? guerre sainte, guerre légitime, qu'il proclamait, un mois ne s'était pas écoulé, impie et sacrilège, qu'il avait bâte d*éteindre! Lui! le confident de la vengeance de Mahmoud, il était le premier à souiller sur la torche qu'ils avaient allumée ensemble en en chas*-

(1) ^ous croyons devoir rapporter ici quelques éclaircissemeDts qoe nous nous sommes procurés sor la cession faite par Âkbmet do dîstrîcl d'AlkhaUik à ta Russie pendant son ambas* sade à Pétersbourg (voir le chap. III du I'^^ vol.). Akhmet prétend que c'est pendant une orgie diplomatique que Nikolald Aristarchi, grand-logothète et drogman de la Porte, lui prit son cachet et l'appliqua sur le. traité. De son c6té le logothèle affirme que c est Akhmet lui-même quia apposé son cachet, mais qu*U était complètement ivre. Ce qui parait résulter de plus clair de ces deux versions, c'est que la Russie faisait boire la Turquie et portait le vin beaucoup mieux qu'elle.

Uiyiii^ed by Googlc

GHAPiTae x. 125

saut la fumée sur la face de son maître mort, et c'était aux pieds du rebelle dont il avait juré la ruine, de l'adversaire détesté du Sultao, qu'il se cberchait un refuge ! « Tu iras bientôt voir ton pére eu Égypte, » lui avait dit eu i836, prophète sans le savoir, Mahmoud qui le voyait enthousiasmé de Méhénied-Àli. « Ah! jen*ai pas d autre père que vous! » avait^il répliqué en se prosternant. Mais Akbmeta toujours besoin d^un père, c*est-à«dire d'un protecteur puissant qui lui soit uo soutien , et le père enseveli ne vaut pas le père vivant; en pleurant l'un il allait donc saluer Fau* Ire. En attendantla réponse à sa lettre, Akhinet- Fevzi-Pacba, à tout événement, passe du Mah^ moudieh à bord du FevzieJi dont la niarctie est supérieure; le pavillon amiral, transféré du bâti* ment qiu poi le le nom du Sultan sur un vaisseau qui porte Tun des siens, ne semblait-il pas signifier la destination de cette flotte impériale qu'il engageait pour le salut de sa personne?

Cependant, le 7 juillet à six heures du matin, leFapin mouillait à Tiiérapia et apportait enfin des nouvelles de la flotte toujours vivement attendues; l'ambassadeur de France s'empressa de les communiquer à la Porte. Ce coup imprévu suivait de bien près la nouvelle de la défaite de Nézib, qui lui était parvenue depuis le 5 juillet et

qu'elle tenait encore cachée. Jusqu'au dernier instant la Porte avait espéré que le contre-ordre expédié à Uafiz serait arrivé à temps; déjà la bataille était livrée et perdue , sans que l'on sût à cette Heure ce qu^étaient devenus Hafiz et les débris de son armée. Le jour même oii le gouvernement turc avait appris cette funeste nouvelle, Khosrew avait envoyé, par le Peili-ul- ChevÂet, Akif-Ëffendi en mission auprès deMéhémed-Ali. Et aujourd'hui c'était la défection de toute la Hotte» nouvelle victoire pour Theureux Pacha! Le divan fut alarmé d'une situation aussi critique.

Il fallait pourtant annoncer à Stamboul le sort des troupes et des vaisseaux. En prenant ses mesures pour assurer la tranquillité publique, le gouvernemeuL laissa transpirer dans la journée les deux nouvelles de la défaite et du départ delà flotte. L'une de ces impressions neiitialisa Fautre. La flotte était partie; où était-elle allée ? que voulait le capitan-pacha? ioiiicslcs conjectures soulevées par ce fait inattendu firent diversion à i'cifeldu revers essuyé par l'ai iiiée. La population dailleurs se résignait à la malheureuse issue d'une guerre qu'elle n'avait jamais prise à cœur. Depuis la mort de Mahmoud il n'y avait en Turquie qu'un seul homme qui déplo«

rit sinoëréinent cet échec des troupes ottomanes, celle victoire d'un vas5»ai rebelle, celle ruine de longues espérances; trois jours entiers,

dit-on, il resta terrassé de ce désappointement: c'était l'ambassadeur de la Grande-Bretagne* Quant au départ de la flotte, il regretta sans doute d'avoir si prudemment servi les projets de guerre du Sultan que l'escadre anglaise eùl été absente au moment de cette fatale évasion. Cependant cette dernière nouvelle avait mis en émoi toutes les familles des officiers et des marins résidant à Gonstantinople, et la calamité publique troublait, irritait même une foule d'intérêts privés. Après une délibératioiv du divan, il fut décidé à l'unanimité d'envoyer à Akbmet, par Muschin-Effendi, mustechar de la flotte, un khatti-chérif qui le confirmât dans ses fonctions de capitan-pacfaa, et l'invitation de revenir è la capitale« Coiiinie il importait de prévenir la jonction amicale des deux flottes égyptienne et turque, dont on pouvait craindre 1 apparition simultanée dans le Bosphore, il n'y avait pas un moment à perdre. L'ambassadeur de France mit à la disposition du ministère le Papin^ qui repai lit dans la uuaI du ^ au 6, a deux lieures du matin.

Tel était donc le legs du Sultan Mahmoud à

128 DfiOX AIiIiÈK& EJH OAJE«T«

son empire : défaite de 1 armée, défection de la flotte, triomphe de l'I^gypte, et crainte d'une prochaine, applicalion du trailé d'Unkiar-Skelessi. CoQStaotiDople s'agitait sous un ciel dé* sastreux.

Page 1