II
14G DEUX ANNEES EN OniENt,
tudes et semblait avoir vécn trois vies de pacha, ceque cette perpétuité d'honneurs suppose d'habileté et de souplesse, excitaient Tadmiration de rOrient qui adore le succès et préconise la ruse à régal de la force* Ferme dans Texércice du pouvoir, prompt à verser le sang, fécond en intrigues, inépuisable en tours de mains, c'élait un type à la fois terrible, admirable, bouffon, parfaitement figuré par sa personne même où s'alliait une vigueur triouipliante de l'âge à un eiLtérieur difforme, une vivacité intelligente à une laideur cynique, k la vue du redoutable visir, qui ne se rappelait en souriant comment, lorsqu'il fut mis à la retraite, le ministre, engraissé d*une insatiable rapacité, pensionné de i5,ooo fr. par mois, feignit la pauvreté ? Pour satisfaire ses créanciers il en était réduit à vendre ses meubles ; allait-il donc être victime de son intégrité ou de l'ingratitude du gouvernement? Le gouvernement se h&ta de prévenir ce scandale en lui faisant compter une gratification considérable; les meubles ne furent point vendus et les créanciers ne furent pas payés. Peu de tempsaprès, un jour il se jetait aux pieds de Mahmoud : « Seigneur, j'ai servi votre glorieux père Sultan Abd-ul-Hamid, Sultan Sélim, que Dieu l'ait reçu dans ses bras, Sultan Mustapha votre frère, et Votre Uautesse, que Dieu lui accorde
CHAPlTliK Xi. 147
mille années de règne! Aujourd'hui que jai un pied dans la lombe, je ne désire plàs rien que de passer le reste de ma vie auprès du turbé de mon premier maltret le sultan votre père, afin de pouvoir chaque jour prier devanl sun cer- - cueil pour lui et pour son (ils. » Certain palais délabré, voisin du tombeau d'Abd-ul-Hamid, lui faisait envie, et IVIahmoud, eu riant de l'ingénieuse tournure de la pétition, lui accorda le palais avec les frais de réparation. Le dévot moribond devait survivre au monarque, et c'était lui qui en ce moment même portait le fardeau de l'empire tombé au jeune héritier de ses maîtres.
Derrière ces deux personnages paradaient,
conduits à la main, les chevaux des écuries impériales, figurants obligés des grandes cérémonies, admirables de beauté, faisant étinceler à chaque pas les pierreries qui brodaient leurs selles et ruisselaient sur leurs rênes. C'était l'avant -garde de Tescorte du Sultan, gardes d'honneur cheminant à pied, tenant des hallebardes dorées, galonnés d'or sur les coutures de leurs vêtements a l'européenne, et conservant les bonnets antiques au sommet desquels s épanouissent en se recourbant d'énormes panaches. Ëntin, au milieu de leur double rangée, parut, monté sur un superbe cheval, le représentant
148 ,DBUX AUVIÎFft BN OniERT,
de la maison ottomane, le nouveau comman*
deur des croyauis, le Sultan ceint du sabre, le maître consacré des deux mers et des deux terres, tjui recueillait en héritage un désastre sur chaque élément, lePadischahÂbd-ul-Medjid; c'était sur lui que se dirigeaient tous les regards, voilà celui qu'on voulait voir pour savoir quel il était, pour deviiici quel il pouvait êlre.
Abd-ul-Medjid, le vingt et unième enfant de Mahmoud, né à Conslantinople le 1 1 cbabann I a3b ( i 9 avril 1 8si3), commençait sa dix-septième année et paraissait plus agé^ Pourtant son aspect n'indiquait pas une complexion vigoureuse; quelques mois auparavant même, une inflamma« t ion de poitrine avait mis ses jours en péril ^ c'était une religieuse catholique arménienne, Meriem* Khadoun, célèbre par ses cures, qui avait opéré la sienne. Mince, élancé de taille, il avait comme son père la figure longue, le teint plus blanc, les sourcils moins arqués; les lèvres sont un peu épaisses, le visage est légeieuient marqué de petite vérole. Ses traits n'offraient aucune expression accentuée, comme si rien n'eut encore vibré dans cette jeune âme; mais les yeux, beaux etbrillantsparfois,auuonçaienl(ie 1 liiielligence;
(i) Ce prince et son frère furent circoncis le 23 moharem xa56 (9 mai xôSi).
CHAPITRË Xi. l49
une bonté naïve el douce respirait dans sa pliystoooniie. Quoique affraoclii par Mahmoud de la caplivilé réservée aux héritiers du troue, son éducatioD, dirigée d'après les usages du sérail, ne Tavait point préparé à une lourde succession prématurée. C'était depuis peu de temps que sa mère, habilement prévoyante , avait constaté sou émaocipatiou en lui donnant une maison et une esclave qui déjà promettait un rejeloti à la dynastie. Enfant lui-mcaie, ou le disait dominé par la sultane Validé, qui passait pour jalouse de son autorité et de ses prérogatives^. L'influence de chacune de ces princesses tient une place dans Thistoire de chaque règne. Esclave géorgienne, donnée en présent à Mahmoud par la sultane Esma, la suliaue Validé se nommait Bezmi*Alem, Fornement du monde^ claii. asiitz jolie, bienfaisante, affable, et n'avait pas plus de trente-cinq ans. Le Sultan était son en-
(i) Plttsiran écrivaiosont prétendu que k mère du Sultan, considérée comme la mère du peuple, a le prmtége de se montrer à visage découvert et d'assister au tltvan. Sur la lui de celle erreur ooosacrce, certains correspondants des journatix de r£urope ont fait le portrait de la mère d'Abd-ttt-Medjid et fiDlé son éloquence dans de solennelles délibérations. D*aprës les inforinaiions le» plus exactes, nous ( royons pouvoir affirmer qu'elle ii*a dérogé ui au voile ni au silence qui sont eu Orient le partage de son sexe. Nous ne contestons pas le privî* lége, nous en nions l'usage.
lôO DEUX AN2iÈES EN ORIENT ^
fant unique; si jeune, si inexpérimenté, il avait des droits à sa sollicitude et lui accordait une large part de confiance. On redoutait sa domi* nation parce qu'on la supposait ennemie de la réforme. Quelques milliers de bouteilles de vin jeites dans le Bosphore, réprobation bien excusable d'un breuvage tout récemment mortel, la suppression de queUjues ligures de pendules, n'annonçaient pas de sa part une réaction menaçaule; une ordonnance , en vertu de laquelle la redingote dut échanger ses deux pans couli e la coupe plus décente du jupon, en marqua la limite, Mabmoud, en abolissant les traditions antiques, en avait fondé de nouvelles j Âbd-ul-Medjid ne devait pas les renier.
Vétu des pantalons el de la redingote à la Irauque, recouvert du manteau impérial quat* tachaient des agrafes en diamant, portant sur sa poitrine la décoration du INichan - Iftikhari coiffé du fez surmonté de diamants en aigrette, le nouveau monarque reproduisait le costume de son pèré, en offrait une pâle image, saluait d'un gracieux message les représentants de l'Europe, et s'il ne rendait pas à la foule les fiers regards de Mahmoud, sans orgueil de la majesté de son rang, sans conscience du poids de l'empire, il promenait sur la foule les regards doux et bienveillsints d'un successeur débon-»
CHAPJTRB U. 161
ndre du terrible Réformateur; il s'avançait avec
une confiance tranquille, entant voué à toutes les conséquences de l'œuvre violente et hardie de son pèrCi également prédestiné peut-être, selon les temps et son entourage, à la continuer paisiblt^ineut et à raffermir, à trébucher au milieu de vastes ruines. Qui sait l'avenir d'une révolution? De raies acclamations se faisaient entendre sur son passage, le peuple l'accueillait favorablement, mais rien d'assez màle ue ressortait dans les traits du jeune souverain pour exciter rentliousiasmcj c'étaient les femmes qui, touchées de sa jeunesse même et de son air de bonté, l'accompagnaient de leurs cris de félicitatioD. La première fois qu'il avait paru en public pour se rendre à la mosquée de Bayeztdf ^Ugloum nègazel, n'est-ce pas que notre liis est beau?» avaient-elles dit en Tadoptant avec amoun; aujourd'hui elles répétaient autour de Imift Mach Allah Padischah,» et le prince, en se retournant vers elles, se montrait ému de ces témoignages de sympathie.
De nombreux détachements d'infanterie et de cavalerie, des corps de musiciens à cheval, . exécutant les airs militaires de l'Europe, étaient entremêlés dans les rangs de ce défilé et se succédaient encore apiès le Sultan; des mulets, chargés de pièces d*arçent frappées au chtlfre
152 DEUX Af^JNi^kb m OliiËjMTi
du nouveau souverain, onVaient au peuple la libéralité accoulumée de tout aveDement. Les eunuques noirs en jetaient par poignées; Tares et rayas se précipitaient sur cette aumône dans la poussière, se la disputaient en se heurtant, en se renversant^ et se relevaient sous le bâton des khawas. Plusieurs batteries, mèche allumée, et deux escadrons de lanciers fermaient la marche. Cette longue procession, se déroulant sous les rayons du soieil, éblouissante de vives couleurs et du reflet des armes, des pierreries et des dianiauts, dernier luxe que TOrient n*a point abjuré, serpentant à travers les baies de soldats, de femmes et de tant de populations diverses, vaste et mouvante bigarrure des pompes asiatique et européenne, disparate parfois grotesque de la magnificence antique et de la simplicité moderne, d'une civilisation surannée et d'une réforme hasardeuse, présentait 4in de ces spectacles que Vœ'il ne 6c lassait point de suivre^ et la pensée y retrouvait l'empire même, tel que Mahmoud l'avait fait, empire rajeuni et jeune souverain^ s'acheminant ensemble à des destinées inconnues... Qu'Allah les sauve Vun par Vautre, Âllali les conduise tous deux à une glorieuse virilité! A son retour dans le sérail, Abd-ul-Medjid se rendit auprès de la sultane Validé; tout le paripiet du harem avait été cou*
cuAmA£ XI. 153
vert sous les pas du nionai (|ue consacré de l idies élolîes de soie el de cliàies qui furent en* suile clistribués aux pages, lorsque Sa ilaulesse se retira après avoir baisé la main et reçu la bénédiclion de sa mère.
Le même jour au maiio, la flotte ollomaDe louvoyait par une faible brise sous les hauteurs de Castei-llosso, ramiiicalioos du Taurus qui l>aignentdanslainer et qu'enveloppait par un beau jour une Irau&parente vapeur bleuâtre. Celait non loin de Rhodes. Le capitan-pacha, voulant à lûut hasard s assurer un abri, avait communiqué avec cette ile et y avait laissé quelques bàlimeuts en statiou. Depuis trois jours le calme le retenait dans ces parages et la réponse d'À« lexandne ne lui était pas parvenue. Soucieux , alarmé par des symptômes de mécontentement, il ue cessait d'occuper ses équipages à des manœuvres de voile et d'artillerie.
Vers neuf heures, un bateau à vapeur français fut en vue et bientôt à portée; c'était le Papin. Toujuui sen obscrvaliou du la liuile luiquesans eu avoir le secret , le Fanguard envoya à bord; on lui apprit la nouvelle de la bataille de Nézib, le reste fut passé sous silence. Le commandant du Bougainville communiqua en personne; on lui transmit Tordre, attendu que l'escorte de la flotte n^avait plus d objet, d'aller croiser sur les
154 DEUX A]!I£<ÉËS ËN ORI££(T,
côtes de Syrie. Enliu le capilan-paclia, curieux d'informations et ne pouvant deviner la destination de ce bateau, y expédia son drogman. A.
peine monté, quel n'est pas le saisissement d'Avedik en apercevant le musteehar Muschin- EiTendi» qui était resté à Constantinople et qui réapparaissait en mer! Pâle d'effroi, il veut se rejeter dans sou canot ^ mais le capitaine Lugeol, commandant du Papiriy le retient ; il avait Tordre exprès de déposer l'en voyé de la Porle sur le vaisseau amiral; qu'Aklimet eàt été prévenu, il pouvait refuser de le recevoir. Âccompagué du coinmandant du Bougainville et du mustecbar, il se rendit auprès du capitan-pacha. Akhmet attendait la visite dans la salle de l'arrière; il accueillit les oificiers français avec une politesse marquée et Uuschin avec une impassible froideur. Bientôt celui-ci tira de sa poche un sac de soie rouge renfermant le khatt^ impérial et se leva; égalenieul debout, Akluuet reçut le kliatt, le porta à ses lèvres et à son front, le lut et le remit dans sa poche, il aniionça que la paix était faite et le pardon accordé à TEgypte, causa tranquillement durant une demi -heure avec ses
(i) Khdtt ou Hatt avec une aspiration qui simule le sonda A, Uuératemeati écriture, caractère; fiar eztcntiooy ordrv liutoçrapbe,
liùles, et conféra ensuite à part avec l'envoyé de Constantinople. Le capitaiue Lugeoli ayaot heureusement accompli sa mission, salua le capitan-pacha, regagua le Papin^ et se dirigea vers Alexandrie, où il avait une autre mission à remplir.
Qu'allait faire Akhmet? Le récit véridique de
ituioius oculaires avait dissipé sa terreur des exécutions sanguinaires de Khosrevfr, le souverain le confirmait dans son rang, et la (lotte entière le saluait de ses bordées. Grand-Amiral d'Abd-ul-Medjid, retournerait-il donc dans le Bosphore? Cette confirmation ne lui semblerail-ciie 4U un moyen de le déterminer à ramener la flotte, à venir lui-même au-devant d'une destihiliijii ? Déjà était-il trop engagé avec Héhémed-Aliy dont il n'attendait plus qu'un mot pour lui livrer tous ses vaisseaux? Afin de prévenir uuedisgràce, n'était-il pas prudent de se liguer avec le Vice-Roi contre le grand->visir? Le Vice-Roi^ la nouvelle venait de lui en être don- Qée, était le vainque,vr deNézib; son étoile était à celte heure l'étoile même de l'empire; hésiterait-il à aller ladorer, et désormais ne lui était-il pas facile d'entraîner ouvertement ses officiers, lorsqu'il s'agissait de se rallier à la force glorieuse de la iKilion contre un grand -visir décrié ? U se hâta, dit-on, de convoquer tou3 l^^î
156 DBXiX AUSiÉEH EU UAlEJXTy
commandants de la flotte et leur comuiuniqua son projet; la délibération fut secrète et longue. Miischin, qu'il soupçonnait d*être cliai gé de pratiquer des intrigues parmi les officiers pour forcer son retour, fut soigneusement tenu sous le séquestre, et laissa , dit-on, tomber à la mer des papiers qui auraient pu le trahir. On assure même qu'en le prenant au collet et en lui serrant le bouton d'un peu près, Âkhmet lui lit avouer que son successeur était déjà nommé, que c'était Tahir-Pacha, qui devait se rendre à Mar uiarizza pour passeï de là à bord de la flotte et en prendre le commandement.
Quant au prudent Avedik, il avait obtenu de rester sur le Jt^apin^ où, loin de l'air des complots, il respirait à Taise, heureux de n'avoir point à se brouiller avec la Porte, et craignant, dans sa vanité de drogman levantin, de ne s'être déjà que trop compromis.
Le i3 juillet, dans la journée, tandis que le canon» selon Tusage, annonçait que Méhémed- Ali et Ibrahim étaient ofSciellement confirmés dans leurs gouvernements, /e Papin arriva à Alexandrie! Le capitaine Lugeol apportait aux cousuls'généraux de France, d'Angleterre et d'Autriche, des instructions en vertu desquelles ils devaient obtenir du Vice-lioi qu'il renvoyât la (lotte turque dans le cas oit elle aborderait
CHAMTAE XI, 157
en Egypte. Grâce à la célérilé de la vapeur, les sigoilications de la diplomatie Tavaieot devancée au port; elle approchait pourtant, après avoir été rejointe par le Nil. Le i3 même, vers le soir, quelques bâtiments se montrèrent à Tho» rizon, et le soleil couchant, en empourprant de ses reflets la flotte égyptienne ([ui louvoyait, hors des passes, ht ressortir daus le lointain les formes ombreuses des premiers vaisseaux de la flotte de Stamboul. Toute la ville attendit avec impatience le soleil du lendemain*
Dès le matiU| les abords de la i ade, les terrasses des maisons se couvrirent d'une multitude empresséC' d'assister à la cou^oiumation d'un événement étrange et à un beau spectacle. On comptait les navires turcs, auxquels manquaient la corvette arrivée le 9 juillet et les bâtiments laissés à Rhodes, dont plus tard les uns rallié-* rent l'amiral ^ les autres Constantinople; ils étaient huit vaisseaux, douze frégates et deux bricks^ les navires égyptiens étaient au nombre de vingt-huit. Sans pouvoir s'en détacher, tous les regards suivaient les évolutions paciUques de ces deux flottes qui n'avaient dù se rencontrer que pour un combat terrible, el qui aujourd'hui se rapprochant peu à peu, mêlant amicalement leurs pavillons, présentaient le coup d'œil admirable de cinquante bâtiments, édifices majes*
158 DEVX ATiSihtii EH OHIEdlT,
tueusement balances sur les flots, déployant au vent leurs blancs étages de voiles, et portant ensemble près de trente mille hommes et de U ois mille pièces de canon. Ce fut la fête d'Alexandrie que cet appareil imposant de force et de grandeur, féte digne du génie de Méhémed-Ali* Le Fanguardj qui n'avait point Je mot de l'énigme, assistait à ce spectacle avec étonnement. Tout à coup on bateau à vapeur se détacha des escadres, le pavillon de graud-amiral au màt, et entra dans le port. Sur la déclaration d*ÂkIimet que depuis vingt jours il n'avait eu aucune communication, il fut admis en libre pratique. A son débarquement tous les Torts et les deux iioUes le saluèrent de leur artillerie; les officiers supé* rieurs de la marine égyptienne et de la garnison d'Alexandrie, les fonctionnaires civils, tous en uniforme, le reçurent avec le cérémonial ordinaire, et Tescortèrent au palais entre les deux haies d'un bataillon sous les armes. Déjà la curiosité des Européens assiégeait le palais. « Ils ont raison, dit en souriant le Vice-Roi; ils vont voir quelque chose qui ne se voit pas tous les jours.» Et il ordonna que les portes fussent ouvertes. Lui-même, avec la délicate courtoisie de l'hospitalité, vint jusqu'au haut de l'escalier. Aussitôt qu'Akhmet l'eut aperçu, détaciiant son sabre et le remettant à un officier égyptien, il