CHAPITRE XII
malernelle. La sultane, à moitié dans la réforme par ses allures de liberté personnelle et par sa tolérante bienveillance pour lesgiaours, à moitié dans lancien régime par sa superstitieuse dévotion, du reste femme d'une rare bonté, la traitait en favorite et la nommait avec orgueil sa fille d'âme. Fleur de beauté qui réjouissait ses yeux, gracieuse et poétique imagination dont le souflHe murmurait à son oreille en vers d'une suave harmonie, esprit enjoué à dissiper les plus sombres vapeurs, Nassip faisait ses délices. i*lusieurs fois elle l'avait refusée aux instances de son frère vénéré, du Sullan Mahmoud, tant elle était jalouse de la possession de ce trésor, fière de celte merveille de sa cour! Mais Nassip avait vingt ans, mais dans ses excursions à côté de la sultane, à chaque promenade aux Eaux -Douces avec ses compagnes, elle devinait de muets hom mages : celui des Européens surtout Tavait (lat tée. La voir, c'était l'admirer; l'avoir vue, c'était s'en souvenir à jamais. Ce teint d'une blancheur pâle que le soleil avait légèrement relevée de ses grains de lumière, ces noires prunelles tour à tour élincelantes de feux et se novant de molles langueurs, l'arc de ses sourcils dont le pinceau renforçait l'ébène sans oser en corriger la ligne il réprochable, le nez élégamment aquilin , la bouche aux lèvres fines, Iraîches et souriantes, II. i3
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celle ravissaole figure, encadrée de Iresses brunes entrelacées de dtamanU et d'une gaze artis»
temeul déployée eu cornes latérales, et, plus ravissanle encore, celle physionomie mobile où s'exprimaient par nuances successives la curiosité de l'intelligence, la coqueUerie naiveinciil provocaute du voile, le rêve d'une supériorité contrainte» Tinvincible désir d'aimer, où soudain transpirait Tâme tout entière, ces mystères même de sveltesse plus attrayants pour n'être qu'entrevus à la dérobée sous l'enveloppe du feredfé, lorsque ce long masque flottant était écarté par le mouvement de la marche ou par l'espièglerie d'une main effîlée; tout laissait d'elle le souvenir d'une prestigieuse apparition. C'était la femme d'Orient avec un reflet ou un pressentiment de l'Europe. C'était le type virginal de la secrète aspiration des femmes de l'Islam à l'émancipation. Eiiiii) Nassip aima. Sur qui tomba cette faveur? £Ue ne voulait point d'un époux turc; son indépendance s'efFaroucbait de la captivité du harem, son cœur rêvait un autre 1» vnicu que l'hymen partagé d'un maître, et pourtant, musulmane, elle ne pouvait devenir la compagne d'un Européen: son amour répondit à l'amour d'un Grec. Ce Grec était-il l'un des princes de sa nation ? Non, c'était Dapery, fils d'un courrier du cabinet français sous l'empire, devenu
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depuis Tiin des hommes d^afTaires de Kliosrew. £tait-il digue du moins de celle conquêle ({uc les princes eussent enviée? Son audace fil tout son mërile peul-étre : il osa aimer et espérer. Leur culte les séparait; pour parvenir jusqu'à elle, sans scrupule il eût fait de la croix un marche-pied et du croissant Tanneau de leurs fiançailles. 11 y était résolu, lorsque le vieux Khosrew en fut instruit; sans le dissuader d'embrasser la croyance du Prophète, il lui déclara que sa conversion lui permettraitde prétendre dans Taulre vie à toutes les houris célestes, mais jamais dans cette vie à Nassip-Rhanoum. « Fou, lui-dit-il énergiquemenl, fou de croire que la sultane Esma t'accordera une femme que le Sultan Mahmoud ne put obtenir?» Dapery renonça à sa conversion, mais non pas à son amour. Tant d'obstacles irritèrent leur passion. Par quel art réussirentils à tromper la surveillance et à se concerter ? Tout ce qu'on sait, c'est que, le ^7 juillet, Nassip demanda à aller voir la bekchi-khadoun ou portière du palais que la sultane habile à Kourou- Tchesmé, sur la rive européenne du Bosphore; cette femme était malade et la permission fui accordée. Une heure s'écoule, et Nassip n'est point revenue. La sultane l'envoie quérir, la fait appeler par tous ses serviteurs et chercher .dans tout le sérail. Plus de doute; Nassip s'est enfuie!
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« Obi de quel malheur est-ce donc le présage ? • s'écrie la sultane désolée, pour qui la dispari-
liun de son étoik csL le signe de ([iielque épouvantable catastrophe. Ne restait-il aucun espoir de la retrouver? De quel côté a-t-elle tourné ses
pas? On se mit à sa poursuite. . . Ajires avoir franchi le seuil de la maison materneUe, dont Tair peut-être développa son penchant à la liberté, Nassip avait paisiblement traversé les rues à la faveur d'un costume européen^ Dapery iattendait, et un bâtiment grec, sous voiles dans le canal, les avait reçus pour les conduire loin de Constantiuople. On raconte que, dès son arrivée dans une petite fie de la Grèce, Nassip reçut au pied du même autel le baptême chrétien .et la raain de son époux; sa dot fut un iiiiilion de piastres en or, diamants et bijoux, qu'elle avait prudemment emportés. Constantinople avait beau être ébranlée, l'enlèvement de cette Hélène turque par un Paris grec futl'un des événements du jour, et peut-être le roman de la musulmane s'abandonnant à Taraour du chrétien n était pas sans analogie avec l'histoire de Teiupire ottoman fiant aventureusement sa destinée au zèle concupiscent de TËurope.
Ce foit politique si grave détermina le 3o juillet une conférence des cinq ambassadeurs à Emirgben chez le grand-visir. Déjà se manifes-*