‹ Deux annees de l'histoire d'orient, 1839-40Chapitre 56 sur 86 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

européennes? Était-ce un dernier frisson de ses terreurs ou un moyen d'entretenir Tanimosilé contre TÉgypte ? Faudrait-il l'attribuer à une secrète combinaison de la Russie pour activer ses négociations en jetant l'alarme? Toute supposition est permise en faveur de l'habileté russe et contre la sincérité turque. Quoi (ju'il en soit, le lendemain, i5 octobre, comme si M. de Bouteneff eût été pleinement rassuré sur toutes les éventualités, il renvoya à Odessa le bateau à vapeur C Étoile Polaire. Il n'avait plus lieu d'appréhender l'introduction de l'escadre anglo-française dans le Bosphore, et la saison allait sur ce point mettre la diplomatie en hivernage, en obligeant bientôt les escadres à chercher un mouillage plus sûr que celui de fiéchika- Bay. La saison mettait aussi un terme aux menaces de l'emploi de moyens coërcilifs pour recouvrer sur Méhémed-Ali la flotte ottomane et à la demande si fréquemment réitérée de restitution. L'Orient s'était vidé de toutes les questions secondaires, et la question capitale était en Europe.

Les temps étaient changés depuis que le grand Cliatham disait aux applaudissements de sa nation : c Je ne prends pas la peine de discuter avec quiconque ne voit pas que l'indépendance de l'empire ottoman est pour l'Angleterre une

question de vie ou de mort. » Moins dédaigneux, lord Palmerston discuta avec M. deBrunow. Ju-

gea-t-il l'existence de cet empire compromise au point que l'Angleterre dût modifier la rigidité de la sentence et chercher au contraire sa vie à tout prix clans une artificieuse association pour la chute même de Tindépendance de cet état? Pen8a-t4l que l'invocation de son intégrité politique et territoriale ne devait plus être que le prétexte honorable d'une politique intéressée? C'est ce qu'il faut supposer, à moins d admettre qu'il ait cru à la sincérité du zèle de la Uussie pour la conservation de l'indépendance de la Turquie. Or, voici les propositions dont l'envoyé de Pétersbourg était le porteur, L'Angleterre aurait toute liberté d'agir contre TÉgypte, et au besoin même, si elle le désirait, la Russie lui viendrait en aide, à la condition que par réciprocité l'Angleterre lui laisserait pousser une armée, non jusqu'à Constantinople, la Russie tenait à donner un gage de sa modération, mais jusqu'à Sinope où elle se contentait de débarquer ses troupes, afin de couvrir la capitale au cas d'une marche en avant dlbraliini ; du reste, la Russie continuait l'interdiction des Dardanelles aux vaisseaux de guerre européens. Ën d'autres termes, la Russie maintenait le traité d'Unkiar-Skelesst qu'elle s'engageait seu-

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lement à ne pas renouveler, et elle essayait d*en faire sanctiouner par l'Augleierre une application prochaine en lui offrant Tappàt d'une satisfaction du c6té de l'Egypte et de la Syrie. N'estil pas évident que celle double mesure assurait l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman qui se trouverait dans un état parfait de conservation à Tombre des drapeaux russes au nord et des drapeaux anglais au sud? La France n'avait rien imaginé qui satisfit encore aussi bien l*esprit de lord Paluierslon. Aussi accueillil-il assez favorablement ces propositions quelle 1 4 octobre, il communi([uaau cabinet français. SurPopposiliou des tories et de quelrjues-uns de ses collèguesy le minislrei etirayé par l'opiuiou naliouale autant que par les difficultés insurmontables du c6té de la France, rejeta le projet russe en demandant que le point de départ des négociations fûtlannulation du traité d'Unkiar-Skelessi. Peu s'en était fallu qu'il ne cédât h la fascination de M. de Brunow et à la lenlalion de la Syrie. La Russie^poum'avoir point réussi du premier coup, n'était point battue; la négociation était liée.

Le cabinet des J uileries continuait à soutenir en Europe et en Orient des propositions qu'il croyait les plus propres à concilier tous les intérêts. Ce futaltjrs que l'anibassadeur de Fiance à Constantinople fut rappelé. Par une étrange

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fatalité, Famiral Boussin passait pour être, non moins que lord Ponsonby lui-même, et non moins même que de lord Ponsonby, Tennemi de Méhëmed-Ali, sans avoir justifié cette réputation autrement que par deux mesures sans grave portée, dont son zèle pour le maintien de l'équilibre et la perpétuité de l'influence française à Constantinople lui avait fait une nécessité *. Toujours est-il qu'il avait cessé d'être, aux yeux de la France et de l'Europe, un représentant impartial du plan français, et qu'il n'en pouvait plus être un interprèle efTicace auprès de la Porte. Son rappel fut un sacrifice aux nécessités présentes pour lesquelles tout était suffisant en lui, sauf la position qu'une erreur lui avait créée; mais l'opinion ne faitelle pas la moitié du crédit d'un diplomate?

Il laissa, en partant, auprès des nationaux un souvenir ineffaçable de sou dévouement à leurs intérêts, auprès de la Porte-Ottomane le renona d'une intelligente et énergique loyauté ; la France n'oubliera point, qu'envoyé à Constantinople en i833, il se montra à la hauteur de

(i) L'envoi récent de M. Anselme à Alexandrie, et en i8B3 la signification à Méhémed-Ali de se contenter de trois pachaliks de la Syrie sous peine d'encourir la punition de la France. Voir V Histoire de la Guerre de Méhéincd-'AH (i832-i83'i).

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circonstances difficiles, que sa fermeté contribua à la durée du siatu quo européen, et qu'enfin il eut le mërite de l'inilialive des négociations du traité de commerce de i838. Le 17 octobre, il partit sur le bateau à vapeur VBtna. Depuis le la, la remise officielle des affaires avait été faite au comte de Lurde, premier secrétaire d'ambassade; le aa, arrivait à bord du Lavoûier, le successeur de Famiral, M. de Pontois précédemment ministre de France aux Etats-Unis. Les bonnes relations qu'il avait entretenues au Brésil avec l'ambassadeur de la Grande-Bretagne pouvaient raviver entre les deux gouvernemenu une harmonie que la mésintelligence avérée de lord Ponsonby et de l'amiral Ronssin avaii peut-être compromise. Au lieu de s exiler à Thérapia, résidence de l'ambassade française depuis que le palais de Pér a avait été incendié, il s'établit à Péra même. Il sentit judicieusement qu'il importait de joindre

(i) M. delVmtois, après asoii iaà la campagne de Russie, • M employé aux affaires éirangères et sucoMttfemeot .Mâché tw représentants cie la France dans diver» oOBgrèk Deveiia premier secréuire de la légatioa du cWfé dWaiwi el

«miMre, après « oir raopli |«t fooctioiit de chargé d'affaire, t Londrta, il • «pri. 1, poate demîoittMi RIo-Jaaeiro. C'est Je là qû'U est puié eux Eteu-Uoli, et il éuit en congé à P.ri, «pinid il re^t sa noaveUe deaUnaUon.

à rintelligence de la situation et du but une étude du terrain sur lequel il avait à marcher et des moyens à mettre en œuvre. En Orient, surtout, toute affaire s'achemine par une série d'intermédiaires dont Tespèce d'interprétation n'est pas moins indispensable que celle des drogmans eux-mêmes.

Dans l'intérêl d'une prompte pacification et de la consolidation de l'empire, le gouvernement français eût aussi désiré ménager un rapprochement entre^ Khosrew, Reschid-Pacha et Méliémed-Ali ; intention louable, triumvirat impossible. Khosrew et Reschid se jalousaient entre eux; l'un inclinait à la Russie et l'autre à l'Angleterre, et tous deux eussent craint de se compromettre en se prêtant à un arrangement avec Méhémed-AJi. La concorde était bannie de l'Orient. Quant au Pacha, vers la fin d'octobre, il consentit à de premières concessions ; sa confiance dans la loyauté du cabinet français, le crédit que chaque jour M. Cochelet acquérait auprès de lui par un sens droit et un caractère honorable, l'intelligence des difficultés de sa position, tout l'avait amené à se désister de l'ultimatum du mois de juillet. Il ne faisait plus de la destitution préalable de Khosrew une condition de son arrangement avec Constantinople, et se montrait même disposé à renoncer à Ada-

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na, pourvu qu un en laissât à Tun de ses enfants le gouvernement à vie. La rëtrooession de Candie, dont la France n'avait point fait une des bases de son plan, mais qu'elle avait jugée une satisfaction convenable à la Porte et peu préjudiciable au Pacha, ne Favait point chagrine ; il exprimait seulement le ciesii qu'on lui eo laissât la jouissance viagère. Si Méhémed-Ali tendait volontiers à un rapprochement, la Porte, se sentant forte de l'appui et des promesses de la tiussie et de l'Angleterre, rendait chaque jour plus étroites les voies delà conciliation.

Tandis qu^Alexandrie et Gopstantinople restaient sur le pied de la défensive et que l'Europe avait tant de peine à s*eutendre, la Porte, tranquille sur la foi de ses auxiliaires, s'efforçait de relever l'empire, abaissé par la guerre et par la protection extérieure, en faisant surgir les germes de prospérité qu'il renferme et en le débaridssanl des ruines écrasantes du passif L'empire Dévalait que par la réforme, c'était elle qu'il fallait développer. Jusque-là, Abd-ul-Medjid s'était montré lidèle aux errements de son père, et rien ne le prouvait mieux que ia liberté dont il laissait jouir son frère Abd-ul-Haziz, contrairement aux usages de la monarchie Mais le ministère, in-

(i) Abd-nl-Haiu, fils d'une «otr« nèrv qoe h toltaa« Yt-

2T2 JIEUX AHAiBS Bir obibht,

quiet de rinlluence du sérail, désirait que Tliéritier du trône de Mahmoud prit publiquement FinTesliture du Réformateur. On contait que le grand-visir, afin de l'entretenir dans de salutaires dispositions, avait aposlé dat^s le turbé de Blafamoud un vieux cheikh chargé de faire parler le réformateur mort, chaque fois que son cercueil recevait la pieuse visite de sou tils. Il était sans doute plus important que la voix de Mahmoud se f!t entendre à TEurope, aux vieux Turcs, au Sultan lui-même par i orgaue du ministère, dut-elle se grossir et s'exagérer pour mieux persuader que la réforme n'était pas tout entière au tombeau et son ceuvre un fantôme.

Parmi ces ministres, il en étàit un surtout qu'un amour sincère des améliorations de la Turquie, un goût d'imitation de 1 Europe et l'intérêt de sa position devaient rendre le promoteur d*un acte caractéristique: c'était Reschid- Paclia.NéàConstantinople, d'abord attacla- àtitre de kiatib à Ali-Pacha de Morée, dont son père était le kyahya, et plus tard au grand-visir Izzet-Mé* hémed, Beschid était ensuite entré dans les bureaux de la Pûi te^ où il avait mérité rafTection

lidé, est âgé aujourd'hui de quatorze ans. C'est un bel enfant, au teint chaud, à l'œil vif, a la volonté énergique, aux instincts violents.

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difficile de Perte w. L*élégance de sa parole et de sa rédaction est Tenommëe en Turquie. Nommé amedji (secrétaire^rapporteur d'état) il avait

pris parla la convention de Kulahyeh; en i835, il avait été le premier des ambassadeurs que le Sultan résolut d'établir à poste fixe pour relever le crédit public de son empire, et le rattacher par des liens nouveaux à i'Kurope; il en avait rempli les fonctions à Paris et à Londres. £nfin en 1837 il avait été nommé par l'entremise de Pertew au ministère des affaires étrangères et rappelé à Stamboul; il arriva à Andrinople pour y voir la tombe toute fraîche de son protecteur. Eulre le rappel el le retour la toute-puissance ministérielle s'était anéantie. Ce sinistre événeinent exerça sur son esprit une profonde in^ fluence; frappé de douleur et de terreur même, ii tourna en soupirant les yeux vers TEurope, où ' une sentence de mort ne pouvait être prononcée contre le citoyen le plus obscur qu'à la lace du soleil, et ce ne fut pas sans résignation qu'il continua son voyage jusqu'à Gonstantinople ou la capricieuse iiigt aliliule el roiiibrageuse jalousie du despotisme sutiisaient pour donner la mort à un ministre dontlavertu, le talent et la fidélité avalent été éprouvés par de longs services. Incertain du sort qui l'attendait lui-mémey il entra dans Stamboul comme dans l'antre du lion.

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