CHAPITRE Vlll
certitude, il l'avait accompli avec la viguenr ex*traordiaaire du monarque, abattant un à un les tvrans et les rebelles , sans se tasser. Mais à peine atteignait-il à la limile de celte irradial ion du pouvoir monarchique^ tout à conj) se révèle avec éclat ce qu'il y a dans l'orgaoïsation même de l'empire d'hétérogène et de naturellement séditieux. Ce ne sont plus des individus, cVsl une race tout entière qu'il lui faut terrasser. Dans le même temps, de i8ai à 1822, sur le même terrain , il remporte sa dernière victoire sur l'indépendance féodale et livre un premier combat à Tinsurrection d'une partie intégrante de r£tat. Sous le manteau d'Ali il retrouve les ileliènes; la tête empaillée du vieux \isir saigne à la porte du sérail*; ses bras sont en Grèce. Obligé d'appeler ses peuples à la répression d'un soulèvement d'autant plus menaçant que la croix en est l'étendard , tandis qu'il accepte cette nouvelle lutte pour la reconstitution de la monarchie ottomane, il se replie plus énergi* quement vers la conquête dëiiuitive de l'autorité souveraine. Ce n'est plus à l'extrémité des rayons du trône, c'est au centre même qu'il en attaque les ennemis; ce n'est plus loin de lui,
(t) AU lie TobeleDi |itdia d« Janiiia, fut Iné daai son chàttfn du Itc, le iS février iS^a.
36 i)£UX ANNEES EN OBlEIfTy
c'est autour de lui qu'il va frapjier. Avec la révolution grecque commencent ses hostilités con* tre les janissaires, et il se prépare à exhausser le trône où il s asseoira en réformateur; il ne s'est encore montré qu'un restaurateur patient et habile : dans le souverain tout-puissant Thomme nouveau se fera jour.
Eten effet, moins empressé de vaincre les Grecs que les janissaires, il se fait de cette insurrection un insliument contre eux; après avoir excité leur fanatisme et leur soif de pillage , il les envoie par détachements isolés, sans munitions, sans vivres, et les livre en détail aux coups de rennemi commun. On eût dit de la Grèce une arène où un .empereur, pour affermir son autorité, forçait ses prétoriens à combattre avec ses gladiateurs. Le successeur d'Osman abandonne les héritiers de la conquête aux descendants du peuple conquis, et comme s*il n'eût pas suffi que la race des vainqueurs entrât dans les voies de sa régc'iK'i ation au cri de délivrance de la race dépossédée, la Grèce fut destinée à exécuter les premiers arrêts du Sultan sur le fanatisme ar-* riéré des Osmanlis. De par le successeur des ca« lifes la croix châtia l'immobilité de l'Islam.
Ce fut par le conseil d'Halet-Effendi qu'il s'avisa de cette mesure. Le Sullan et son favori ne parurent pas comprendre d'abord toute la por-
CHAPIÏAE Vill. 27
tée de la révolte grecque qu'ils attisèrent, au lieu de réteÎDdrei comme un foyer destiné à dévo* rer leurs victimes. Arrosë du sang des martyrs chrétiens qu^let &i égorgera Coustautinople, ce foyer devint plus terrible encore.
Le règne du favori touchait à sa décadence ; il avait fini par usurper tout le gouvernement et peut-être commençait-il à fatiguer son niailre. Deli*AbdaUahy auquel il venait de faire donner le sceau de rempire, se refusa à de serviles concessions ; Halet demanda sa destitution et sa tète. Prévenu parle mabem, le grand-visir fait éclater de nuit une révolte et un incendie $ la nuit même, autorisé par les circonstances, il se présente au sérail et expose en l'absence du favori le motif de la révolte : c'est la téte d'Halet que réclament les janissaires ; le Sultan se borna à Texiier à Konieh. Tombé de si haut, il douta de sa cbute. Ën s acheminant au lieu de Texil, il se pla^aà l'arrière de son chariot lentement traîné par des bœufs, tournaiil le dos à rhoiizon de Tinfortune et y de ses yeu& attachés à la route qui . fuyait toujours, allant toujours au*devant de la grâce qu'il attendait de Constantinople, ne reculant qu^avec un espoir immuable, incrédule au soleil couchant et sobsiinant à voir poindre une nouvelle aurore dans le sein même du déclin de sou astre, hélas ! et ne voyant de-
"vant lui que les traces poudreuses du chariot
que ses vœux ne pouvaient retarder. Aux portes de Konieh il crut à son exil. Retiré au Tekié dont il était membre comme derviche, il s'y croyait dans un asiie impénétrable, lorsqu'unémissaire impérial vint lui redemander sa léte dont la vengeance des janissaires ne lui faisait point grâce. Il essaya de se couvrir d'un khalt d'inviolabilité que le Sultan lui avait accordé; rémissaire déploya un second khalt qui annulait le premier, il en appela à son sabre et se dé* fendit avec courage ; mais sa téle, atteinte d'un large coup de ciuielerre, était bientôt exposée dans un plat d'argent à la Sublime^Porte^. Halet lient une large place dans la vie deMalinioudj si le soldat Mustapha-fiaïraktar intronisa le Sultan, l'astucieux derviche l'aida à relever peu à peu le trône au-dessus de la mêlée des vassaux^ des ulémas et des janissaires. Ambitieux d'être la seconde personne de l'empire, il travailla à ce que Mahmoud en fàt la première. C'est lui qui disait: « Le pouvoir ressemble au faite d'un minaret, où il n'y a place que pour un seul homme ; celui (^ui y est assis ne doit y laisser monter personne, sous peine d'être précipité et brisé sans pitié sur le pavé de la disgrâce ^ il doit donc
(i) hk téte d'Halei fut exposée le 4 déoeinbr« i8aa.
CHàPiXHË Ylil. 29
être sans pitié pour tous ceux qui clu i cheut à y gravir.» Ainsi avait-il vécu, impitoyable à ses ennemis, mai chant au but sans scrupule , assouvissant tyranniquement toutes ses passions; il légua dii moins au souverain qu'il avait longtemps dirigé une autorité plus entière; sa mort même compléta ralFranchissemenl.
Dès lors Mahmoud parut émancipé d'une tu* telle, parvenu à sa véritable majorité, et désormais il porte la responsabilité et la gloire des actes de son règne.
On sait quelles furent les altenialives de la lutte prolongée des Grecs et des Turcs, ce que remplie y usa de trésors, de soldais, de ilultes, et Mahmoud d'acharnement opiniâtre. Peut*étre lui eût-il été possible, en joignant la clémence à l'emploi bien entendu de la force, de réduire et d'apaiser cette insurrection; mais il prétendit la dompter par la terreur ou la noyer dans le sang. Les Grecs rompirent sans retour avec leurs maîtres dont la cause se perdit aux yeux de l*£urope.
CependaiU le système d'Halet avait décimé les janissaires ; ce qu'il y avait de plus brave avait péri, ce qui survivait pouvait cire allaqué de iront. Une dernière Ibis Mahmoud lenU de les {Mer à l'innovation; grftce au soulèvement de la r>rèce, il lui était permis d'appuyer ses projets
30 D£UX AJ^IîEES EN OEIEITT,
de i cioi me à la uccessité de coukbaUie les iufidèies avec toutes les armes qui sont au pouvoir des Croyants. Il fit sanctionner parles autorités religieuses la formation d'un corps àekingis (soldats actifs) qu^on devait tirer de cinquanteune ortas des janissaires et exercer à Teuropéenne. Le janissariat vit dans ce premier coup Tavant-coureur de sa ruine; il se courba en frémissant pour se relever soudain en engageant la lutte avec le Sultan : le Sultan était prêt. Depuis longtemps les chefs des janissaires avaient été gagnés; Hussein^ leur ancien aga, était lui-même le promoteur le plus ardent de leur destruction. Wommé pacha du Bosphore, il prenait en silence toutes les dispositions d'une bataille et n'attendait que l'ordre suprême Le 9 zil-kadé \ikt\i j(i5 juin 1826) y les janissaires transportèrent leurs marmites sur la place d'£t*Meidan : c'était le signal de la révolte. Sourd aux conseils de ses ministres qui l'engageaient à transiger avec les rebelles, Mahmoud secoua avec joie une résignation de dix-huit années. L'heure était arrivée de punir les outrages faits à la majesté impériale, de venger le sang de la maison ottomane et de tant de ministres ou de favoris qu'il leur avait
( I ) Voir U portnît da Hnaselo dant VBisioire de la gtieS^
de Mehemed^Ali (iS3a)> des mêmes auteurs.
CBAPitRS Vllt. 31
lui-même aacrifiës. 11 quitta presque seul son
palais, se rendit au sërail et déploya Tetendard du Prophète. A sa voix les ulémas et le peuple accoururent en foule; le canon f^ronda; le feu dévora la terrible caserne et bientôt Mahmoud apprit dans le sërail le succès de ses armes. Ce fut moins une bataille quel exécution solenueile d^on arrêt impérial. Les marmites anarchiques avaieul bouillonné pour la dei nieie lois; To^^'o^ fut aboli i perpétuité, remplacement de sa ca* serne voué à la solitude, son iu>iii condamné à Toubli, et le turban caractéristique de la corporalion proscrite supprimé même des toiiibcaux.
11 n'est d'institution si pervertie qui n'ait eu ses jours d'utilité et de gloire; vient-^lleà périr, on fleurit sa tombe de l'éloge de son passé^ et comme toutes les victimes les janissaires ont eu leur apothéose. Milice permanente, ils furent d'abord la force toujours présente de la monarchie et le peuple lidele des sullaiis à cheval. Fondateurs de Tempire, appuis du trûne, ils allVanchirent l'un de la dépendance des gi aiids vassaux, l'autre du secours précaire des troupes féodales. Plus tard , disséminés en colonies sur tous les points de 1 empire , ils en protégèrent l'unité contre les factions indigènes, l'indépen* dauce des déré-bejs et l'indiscipliiie des pachas. Partout comme dans la capitale ils s'étaient
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jérigés en censeurs de ratitorité, et les vastes va^
liiificatioiis d'une milice dont le chef résidait à Gonstantinople étaient autant de nerfs du gouvernement central. Enfin gi*àce à son affiliation à la race turque, elle fut une sorte de chambre populaire sous les armes^ une représentation nationale par légions. Mais à la loogue cette milice, abusant de l'Ëtat etd'eiie-ménie, avait opprimé la monarchie dont elle avait été le soutien ou le surveillant; la caserne délibérante bumiliait le sérail et dominait quelquefois la Sublime-Porte. A mesure que la cité envahissait l'odjak, Tesprit belliqueux s'éteignait sous les habitudes de la vie sédentaire et fumait en s'éteignant; cesguerriers bâtards, fanfarons de la place publique et déserteurs du drapeau en route vers les frontières, se complaisaient dans Théroïsme turbulent des foyers domestiques. Leur service permanent n'était plus que la permanence d'une faction. £t ce n'était pas seulement la capitale, c'était l'empire tout entier qui avait pénétré dans la corpora* tion ; aussi son unité, fractionnée et corrompue, ne se main tenait que par la communauté d'un privilège ly rannique. Incapable de défendre le fais* ceau de la conquête, elle en perpétuait le régime par son oppression sur les peuples tributaires; incapable d'assurer le triomphe de la vraie croyance, elle perpétuait le vieux fanatisme
CHAPITAE VIII* 33
comme une sauvegarde même de ses prérogatives : c'était la sédition de l'immobilité. Go a prétendu que leur abolition dt\sarmait l'Etal ; mais leur antique courage était tombé en désué* tude, et le bras de cette soldatesque n'avait plus de force que pour ia révolte. L'élément populaire fut-il donc écrasé en eux? Il n'y eut d'écrasé dans leur caserue qu un club anarchique votant contre le pouvoir par l'émeute et Tincendie. On a pareillement prétendu que toute la milice avait été livrée aux bourreaux, sans réfléchir qu*elle comprenait la naliDii presque entière et que la mitraille, la hache, le lacet^ n'en frappèrent que les enfants perdus ; sur plusieurs points, la population, presque entièrement janissairienne, se-» mut à peine du massacre de Gonstantinople.
Par cet événement le peuple turc perdit surtout un nom devenu de glorieux avili et sinistre.
Depuis que les janissaires s'étaient mêlés dans tous les rangs, ce qui fermentait à la surface n'était que la lie du peuple. Donc ils périrent justement et à propos. Ën vertu de cette logique secrète qui préside aux événements, ils périrent le lendemain de la ruine de la féodalité dont ils avaient été le conUe -poids nécessaire. Chacune de ces institutions avait fait son temps; elles devaient succomber ensemble, et dans quel au(t*e moment eiJt*on osé les frapper 7 La révolu-
lion grecque, eu exaltant le faDatisme des vrais croyaDtSy ne faisaiUeile pas disparattre l'importance d'une milice dégénérée devant le vaste élan de toutes les races musulmanes? Quand tout le peuple se levait en masse, le privilège s'auéau lissait et le péril de la foi relevait Tautoriié impériale. Par leur mort Mahmoud sembla justifier ce surnom d'Adli (juste) qu'il avait pris au début de son règne: il se montra le justicier de Tempire.
La féodalité abattue, les janissaires extermines, el, tète dcsoi niais sans bras, les ulémas soumis, Mahmoud était tout-puissant. Chose remarquable peut-être que ces phases d'une dynastiel D'abord, unité absolue du pouvoir, c'est l'époque delà conquête; éclipse de cette autorité pendant la durée du gouvernement qui suc* cède à la fondation et auquel participent à l'envi les ouvriers de la conquête; enfin, dès qu'il s'agit de régénérer r£tat, victorieuse de toute autre influence, reparaît l'unité du pouvoir monarchique. Ën Orient, c'est le despotisme qui régé* nère ainsi qu'il a fonde,
Mahmoud s'empressa de rétablir le nizam tombé avec Sélim et d'organiser des troupes régulières. Son auxiliaire le plus actif fut Khosrew ; alors capitan-pacha, absent de Constantinople durant la grande journée, en revenant dans le
Bosphore, il y reutra les voiles déployées et tous les janissaires de la flotte pendus aux vergues. Bieutôt il supplanta UusseïQ dont le bras s était baigné dans le sang de la vieille soldatesque et qui avait été nommé serasker de la uouveile milice. Hussein avait détruit, Kbosrew organisa. Son intelligente activité, secondée par un esprit à expédients, (it son crédit pendant plusieurs années. Chose étrange que le vibir le plus vieux de la PorteOttomane fût le soutien le plus ferme de la Turquie nouvelle! Celait le syiiibole de la conversion de l'ancien régime, miracle de fermeté de la part du Suhan et de souplesse de la part du ministre! Mahmoud lit davantage; il mposa à ses soldats cl à tous ses fouctioiuiaircs p^bUcs le costume européen, sorte de travestissement qui semble avoir affligé la réforme d u^ ridicule; mais toute réforme a besoin d'un drapeau ; mais ce vêtement, dont Mahmoud dépouilait son peuple, était le complice de cette immobilité danslaquellele Turc restait accroupi; mais suis la forme antique s'enveloppait Tidée surannée; sous la forme orientale, l'intolérance de l'Europe; sous le luxe de l'or et de la soie, l'orgueil du la misère. Un peuple ne se régénère jaiuais sam se déshabiller. Ce qui ajoute a la gloire de Mihmoud, c'est qu'il fit un effort vers la civihsatiou alors que celte civilisation lout
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entière était année contre lui. £n idi5^ la Sainte-Alliaoce l'avait rois au ban de l'Europe; depuis la révolution de^ Grecs une ligue chrétienne s'était organisée. L'£urope le repoussait; il n'en persista pas moins à i>e rapprocliei de r£urope.
Toutefois, ce Tut avec opiniâtreté qu'il se défendit d'en subir les lois. Entre les Grecs révoltés et sa souveraineté il refusa d*admetlre la médiation de la France, de l'Angleterre et de ia Russie. Exalté par les succès d'Ibrahim en Morée et plus encore par la conquête récente de Tautorité, loin de consentir à un démembrement, il se persuada que la Grèce 11 \' lait point perdue pour lui. Pouvait-il avoir le secret des liens que nouait de ses misérables rayas en révolte à l'Europe une triple sympathie religieuse, classique et libérale? C'était une autre Sainte-illiauce des peuples pour le déchirement du barbare empire des Osmanlis, et, grftce k la ra« turesavammeiitdictée dans le traité de la Sainte- Alliance des gouvernements, l'empire, démuni de toutes stipulations conservatrices, se rouvait abandonné aux inspirations ardentes ie l'opinion publique. La Russie avail liabilenent présidé à TexcommunicalioD de Vienne et, moins l'Autriche qui se ravisa tardivement à la croi* sade de l'Europe. Sous ie drapeau de ran)bi<-