‹ Deux annees de l'histoire d'orient, 1839-40Chapitre 70 sur 86 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

réponse pêu satiiAiisaiit». Sans se décourager, le

19 zil-hidjë I a55 ( a3 février 1 84o), il écrivit au grand-visir pour lui représenter qu'il avait épuisé la discussion avec les consuls^ ainsi que toutes les questions de concession , quMI ne lui restait qu'à exposer le dommage que porterait à l'empire une intervention année delà part des puissances ennemies de sa prospérité et qu'à adresser pour la dernière fois ses conseils dnns rintërét du Sultan ; qu'au cas où il serait rejeté il attendrait de pied ferme les événements et les décrets de la divine Providence. Le grand-visir fit accuser otliciellement réception de la lettre en ajoutant qu'elle serait soumise au conseil d'éut'.

Depuis sa lettre, il avait redouble d'activilé dans ses préparaliis; Acre recevait des renforts en matériel et cent canons de gros calibre ve* nusdeTAngleterre. Soliman-Pacha inspectait les fortifications des côtes de la Svrie. Rosette et ûamiette avaient été aussi appelées à former des gardes nationales. Les habitants du Caire envoyaient une députation pour solliciter Tautorii»atioo de former une douzaine de régiments, et les ulémas eua-mèmes réclamaient Phonneur de les commander* L'un des premiers

(i) Voir m pièow i«Miiaai««s.

d'entre eux, Sinari-cheikh-Osman, fut récompensé de son zèle militaire par les titres de bey et de pacha. La garde nationale du Caire s'organisa, et ce fut ainsi que le Pacha put envoyer de nouvelles troupes en Syrie sans compromettre la défense de l'Egypte.

Le Pacha comprenait que son salut dépendait de l'opinion que la Porte et l'Europe se feraient de sa résolution de ne rien céder; qu'il parût disposé à reculer d'un pas. à l'instant tous les assaillants se précipitaient sur lui ; il ne pouvait leur imposer que par l'intrépidité de sa contenance. Alors seulement, plutôt que de livrer l'empire aux suites incalculables d'une guerre générale, la Porte préférerait un arrangement que marchandait une inflexible obstination; alors seulement les puissances peu intéressées aux accroissements de l'Angleterre et de la Russie emploieraient leur crédit à une pacification définitive; mais la résistance ne pouvait tomber que devant son inflexibilité présumée; aussi il défiait toutes les menaces d'un front d'airain, et répliquait à tous les conseils de prudence par l'affectation soutenue de sa foi dans la prédestination, a Je suis Turc, disaitt il, et je me soumets au kismet (au destin). »

C'était cette doctrine du fatalisme musulman qu'il opposait aux représentations consulaires;

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quelquefois il justifiait son invincible espoir par le souvenir de Faudâce heureuse avec laquelle^

au début de sa carrière, il s'était abandonné à 5a confiance en son destin. «Que me ditesvous? répondait-il au consul de Prusse qui lui objectait son impuissance à tenir tête à l'Europe. Si dans leur sagesse les grandes puissances ont décidé reflhision du sang, est-ce à Méhémed-Àli, si peti t qu'il soit, k avoir horreur du sang qu'elles veulent l'aire coulerPJc ne me rappelle pas avoir demandé à Dieu une longue vie, et vous voulez qu'à mon âge je la demande aux hommes ? Dans quarante jours j'accomplirai mes soixante-douze ans; j usqu'à cette heure je n^i pas reculé; voulezvous qu'à présent je recule pour donner un coup de pied à ma renommée? » Et alors il contait qu'un jour qu il était caiiipé à Ghizeh, tout à coup était entré sous sa tente son médecin Bozari, s'asseyant sans permission pour la première fois de sa vie, tant il était troublé, et là, le bras appuyé sur un coussin, juraut de sa fidélité par le nom du Christ. « Les Anglais sont à Alexandrie, dit enfin Bozari. —Ëh bien! ils y viennent pour deux choses : ou pour détruire Méhémed-Ali ou pour l'aider à se grandir. Allez l allez! sortez d'ici. » liC même jour, continuait le Pacha, je suis parti, j'ai été battre les Diamiuuks près de Siout. Là, en effet, j ap-

prends la prise d^Alexandrie par les Anglais. « Ne vous Tavais-je pas dit? s'écrie Bozari avec terreur. — Eh bien ! lui dis-je, qu'est-ce? Il me faut sabrer des deux côtés ; ils seront vaincus ou Méhémed-Ali entrera au tombeau.» Et je partis pour Rosette. — Altesse, lui répliqua le consul, vous n'aviez pas à faire à cinq puissances. — Ce n'est ni pour une ni pour deux que j'ai pris ma résolution; c'est contre toutes que j'ai décidé d'obtenir mes droits ou de mourir. MéhémeS- Ali n'a jamais retiré son pied de là où il l'a une fois posé. »

Unautrejour M. deLaurin, dans une causerie familière, disait que son cheval venait de lui faire faire un grand saut. « Votre saut, dit le Pacha en caressant sa barbe blanche, n'est rien en comparaison de celui que j'ai fait avec mon cheval, il y a trente ans. J'étais campé à Torah, aux environs du Caire; près de nos tentes était un canal assez large pour donner passage à des barques de trois cents ardebs ; je proposai de le sauter. Aussitôt mes compagnons d'armes de dire que j'étais toujours le premier à tout entreprendre. Je compris qu'ils entendaient parler des projets d'élévation dont j'étais occupé, et, piqué de leur défi, je voulus leur montrer que, ce que je proposais, j'étais capable de l'exécuter.

me met$ en selle, à tout hasard je lance mon

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cheval d'un coup d'éperun, et, grâce à Dieu^ je me trouvai de l'autre o6t^ du caoal* » Personne ne lui épargnait les observations. L'un des oliiciers des bâtiments anglais en rade chercha k leUrayer en di ployaut Tiiuage de toutes les forces qu'il osait alfronter. Le Pacha Técouta paisiblement et dit : « Un chameau avait conduit vingt fois le lapis sacré à laMekke^ pour prix de ses longs services le chameau resta libre, et personne n'aurait osé le chasser ni de son champ ni de sou jarcim. Au coin d'une rue, un pauvre homme vendait des dattes étalées sur une table ' lorsque le chameau vint à passer^ s^arréta devant les dattes et y porta la bouche. Le marchand ne pouvait ni battre ni chasser Tanimal à cause de sa sainteté. Des deux, mains, à l'autre bout de la table, il disait du moins grand bruit pour lui faire peur et le chameau ne bougeait; voyant son embarras, u Levez-vous doue, lui dit un passant, et si vous voulea sauver vos dattes, emportez votre table; car tant de bruit que vous fassiez, vous n'épou vai) Urcz jaiiiaii> un animal qui a entendu si longtemps le tambour battre à son oreille alors qu'il portait le tapis sacré. » Son récit terminé, le Pacha se tut; d'un air réfléchi et avec le flegme brituutiique l'officier lui dit : « Altesse, c'est vous qui êtes le chameau ; le bruit

ne vous épouvante pus* »

328 DEUX ANNJ^ES ORIEITT,

Que Méhéined-Âli affectât un parti pris de résistance, il n'en gardait pas moins au milieu de toutes les complications une inaltérable sérénité. Son front était calme, ses forces se soutenaient, et le vieillard, comme s'il eût fait appel à toute la verdeur de sa jeunesse pour une nouvelle lutte, se plaisait à faire éprouver ses forces, tantôt en serrant les mains de Tun de ses familiers, tantôt en bondissant dans sa marcbe avec un reste de vigueur élastique qui lui faisait dire : « Ah! si vous m'aviez vu il y a vingt ans! mes cuisses étaient des ressorts d'acier!»

Après un silence d'un mois de la part du grand-visir, vers la fin de mars, Méhémed-Ali apprit que Khosrew avait communiqué sa lettre aux cinq ambassadeurs. Ce ne fut pas sans irritation qu'il vit son avance rejetée et livrée aux puissances étrangères. Il s'irritait surtout de ce que sa démarche eût pu être interprétée comme un effet de la peur et dénoncée à l'Europe comme une indication du bon marché qu'on aurait de sa résistance. A aucun prix il ne voulait paraître avoir fait le premier pas par timidité. Sur ces entrefaites, le 3omars, le colonel Hodges se présenta chez le Vice-Koi, à l'instigation de lord Ponsonby qui, n'ayant pu réussir à faire envoyer l'escadre anglaise devant Alexandrie, quoiqu'il eût aflirmé que la présence de quelques bàti-

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