CHAPITRE XY. 3S
ments anglais dût être infaillibleiiient le signal d*uoe révolte à bord de Teseadre turque, s'efforçait du moins de provoquer la désertion dans les équipages. Avant d'arriver à Tobjet de sa visite, le consul général chercha de mauvaises querelles au Pacha à tout propos. Ce fut d'abord au sujet de riman de Mascate. « Vos gens, lui dit'ilf intriguent auprès de rimanpour troubler ses relations avec les Anglais, » On sait que riman de Mascate, placé entre les côtes de Tlnde et la mer Rouge, excite quelque peu les tentations de rAngleterre, et malheur à ceux qui Font tentée; elle les trouve toujours en fitute. L*inian était duQc coupahledeseprêterauxintrigues du Pacha f le Pacha ne l'était pas moins. Mébé* med-Ali répondit qu'il n'avait point de rapports avec Mascate, que depuis vingt jours ses troupes du Nedjd devaient être en route vers l'Egypte, et que de ces intrigues, s'il y eu avait, les habitants de cette province avaient seuls à répondre. «Vos intrigues, reprit le colonel, s'étendent jusqucu Komélie, et les Anglais ont saisi un bâtiment chargé de soldats albanais enrôlés pour l'Egypte. 9 Rien n'était plus vrai; mais les levées d hoiiuues que Meliémed-Ali pratiquait en Albanièy loin de se faire en contrebande, étaient tolérées par la Porte, et l'Angleterre, en captuuni œ bâtiment, avait simplement donné une
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preuve de sa haine contre le Pacha, de son peu de respect pour les usages du gouvernement turc. « Tous les ans, répondit fièrement le Pacha, il vient ici des Albanais, parce que mon gouvernement ne m'a point interdit de recruter ces troupes; j*en ai quarante mille en Egypte et en Syrie; j'en suis un moi-même; quant à mes intelligences, il est vrai que j'en ai en Romélie, en Anatolie, dans tout l'empire; j'ai partout beaucoup de partisans, et, si l'on me pousse à bout, je tiens l^empire entre mes mains, je le mettrai en révolte complète. » Enfin le colonel, croyant sans doute avoir préparé l'esprit du Pacha à une concession, exposa que les familles des marins turcs étaient fort inquiètes à Constantinople, et, dans sa sollicitude pour tant de cruelles séparations, il engagea le Vice-Roi à laisser les marins quitter son service à leur gré pour rentrer dans leurs foyers, o Messieurs les consuls, répliqua le Vice-Roi avec une vivacité altière, vous m'avez placé en étal de guerre; je mettrai donc en vigueur les lois militaires, et malheur au premier qui voudra quitter le service ou s'évader! Je le ferai fusiller. » Le colonel, après avoir joui de l'importance d'un agent tracassier s'amusant à piquer l'ennemi tenu en bride par tous les gouvernements, dit au sortir de l'audience que, puisque le Pacha avait refusé sa demande, il
OBAPITftl Xf. SSl
donnerait aux Turcs qui voudraiOTl partir det passeports anglais, et qu*on verrait alors si
hémed-Âli oserait les arrêter. Ce fut le couimeucemeot des menées que les consuls généraux d'Angleterre et de Russie pratiquèrent bientôt parmi les équipages pour amener la désertion. Irrité des procédés de la Porte et de l'Angleterrei le lendemain» 3i mars^ le Vice^Roi réintégra 4khmet dans ses fonctions de capitan-pacha et le chargea du < < mniKi ndenient di s deux escadres. Al(.hmet avait encore sa décoration, et le pavillon amiral n'avait jamais cessé de flotter sur son vaisseau.
Ce ne fut que le i 5 avril que Méhémed-Ali reçut la réponse du grand-visir, datée du i^S moharemia56(ft6 mars 1 64o), dont les cabinets d'Europe reçurent en même temps la copie. Khosrew, feignait d'inviter Méhémed-Àli à s'expliquer plus clairement» récriminait longuement, exposait à sa manière les intérêts de l'empire et écartait toute posbililliie (11111 arrangement direct. Pour mieux rebuter toute autre démarche à ce sujet, il avait foit rédiger sa lettre dans un style commun et vulgaire, outrage détourné à la dignité de Méhémed-Ali qui s'en montra offensé et trouva que le style épistolaire de son vieil ami était fait pour dégoûter un khawas.
l\ieu ne se dccidail. i^a 1 raucc, asse^ hcur^iUiiÇ
pour contenir les velléités excentriques de la Grande-Bretagne, ne réussissait pas à la convertir. Pourtant lord Palmerston, toujours à cheval sur la ligne de partage en Syrie, consentit à abandonner Saint-Jean-d' Âcre à Méhémed-Ali ; mais en ajoutant cette place au pachaiik, il compensait la concession par le retrait de l'hérédité pour toute cette part de la Syrie; proposition dérisoire qui iieut même lieu que par l'entremise de M. de Brunow. La Russie était si jalouse de concilier les parties contendautes et de faire preuve de modération qu'elle décida le cabinet anglais à cette concession. Attendu que le champ deséventualités restait ouvert à Constantinople, le cabinet français se refusa à toute stipulation qui risquait de porter Méhéraed-Alià un parti extrême. Son plan n'était pas un ultimatum qu'il prétendit imposer de force et à tout prix; mais lorsque l'absence de toute détermination commune laissait cette capitale à découvert, quand les oscillations de l'Angleterre vers la Russie laissaien t durer le péril, il ne pouvait que persévérer dans des propositions qui paraient à tout mouvement avec l'inflexibilité de son sincère désir de la paix du monde et de la stabilité de l'empire ottoman.
Les conférences de Londres n'en marchaient pas avec plus d'harmonie ni même d'activité, si
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Ton nomme conférences des conversations àbàton rompu entre les ambassadeurs et lord Palmer* stODy sans que jamais les represeutantscies puissances agitassent la question en commun. Dans le courant d'avril, Nouri-Effendi» ambassadeur à Paris, s'étail transporté à Londres pour prendre part aux délibérations; il fit remeltre uoe note par laquelle il exposait aux ambassadeurs la pitoyable situation de l'empire et réclamait la Syrie. Tous ne lui en accusèrent poiul réception. L'Autricbe, fatiguée de cette incertitude, proposa avec insistance la régularisation d'msiatu quo, L* Angleterre, ne pouvant s'entendre avec la Russie, se rapprocha des propositions au tri» chiennes. £n même temps qu'on proclamerait ce staiu quo régularisé, on devait aider la Porte à réorganiser une armée de trente à quarante mille hommes qui arrêterait le premier mouvement d'Ibrahim, s'il voulait franchir ses lignes. Dans ce cas, un corps d'armée rosse serait autorisé à venir à Stamboul en même temps que la flotte anglaise iraitattaquer les Égyptiens à Alexandrie ou s'embosserait dans le Bosphore. Pendant le mois de mai cet état de choses essentiellement précaire parut régularisé, tant il y avait de lassitude d'un avortement perpétuel de la solution! tant une pareille mesure était favorable à toutes les vues ambitieuses en leur promettant la ruine
de rOrienl! Méliémed-Ali surtout semblait devoir succomber sans coup férir parle seul épuisement d'une paix armée. ËnHn, au commencement de juin, l'Autriche, comme si elle eut prévu les suites désastreuses du projet qu'elle avait fait adopter, présenta à la conférence de Londres un autre plan : c'était de concéder à Méhémed-Ali l'hérédité de l'Egypte et la jouissance viagère de la Syrie, moins Adana. Voilà donc à quoi s'enaployait la sagesse de l'Europe : à débattre la concession d'une province, tantôt dans son entier, tantôt dans une de ses fractions, tantôt héréditairement, tantôt viagèrement! et tout restait en suspens I
A la faveur de ces incertitudes, le gouvernement français essayait de faire prévaloirson plan que l'Europe repoussait sans pouvoir se mettre d'accord. Ce n'était ni par entêtement de zèle pour Méhémed-Ali, ni même par le sentiment profond de l'équité qui les avait dictées qu'il persistait dans ses propositions; mais il jugeait que l'emploi de moyens coërcitifs et violents pour réduire le Pacha à subir d'autres conditions déterminerait une conflagration générale; après avoir arrêlé la guerre en î839, consentait point à ce qu'on la provoquât en i84o; avant tout il prenait l'intérêt de la paix auprès de l'Europe comme il l'avait pris naguère auprès de
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Méhetned-Ali. Ce n'était dune ])as quand même qu'il souteuait des stipulations plus avautageu&es au Pacha, D'ailleurs «près Tavoir engagé, pour le retenir, à remettre sa cause entre les mains des grandes puissances, il croyait de son honneur de plaider cette cause devant le tribunal européen. Entre l'Europe et lui il remplissait le rôle de médiateur. C'était ce qu'il avait promis et il teuait religieusement sa parole. Pour hâter le succès de sa mission» il eût désiré ramener le Fâcha aux concessions d*abord consenties. Mais la France avait l)ean lui dire: Cédez afin que j'arrange votre ailaire, la France ne lui disait point : Cédez sur ces points et je vous réponds que vous n'aurez pas à céder sur d'autres. Aussi ne voulait-ii rien abandonner et justitiait-ii son obstination à conserver Adana en disant que c'étaient lesclefsdesamaiton;wm s'attachatt*il à susciter toutes les influences occultes dont il disposait à Constantinople contre une soumission absolue aux décrets de l'intervention, tandis que la France essayait de son c6lé d'amener la Porte à se relâcher de ses prétentions exagérées et à mettre l'Europe en demeure de ratifier un accommodement volontaire.
Constantinople, divisée entreles partisans d'un arrangement direct et les zélateurs de l'intervention, ne décidait rienj les influences deTAngle*
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terre et de la Russie prédominaient dans le ministère et mettaient obstacle à toute concession. Sous ces influences extérieures, Kbosrew, Halil et Reschid travaillaient à se renverser, et le champ même des réformes était devenu une arène entre les fauteurs des vieux abus et les promoteurs des améliorations. Reschid déploya une énergie soutenue pour assurer le triomphe du hatti-chériff de Gul-khané. On vit, chose inouïe! de hauts fonctionnaires, coupables de violation des nouveaux règlements, mis en jugement et destitués. Akif-Pacha fut exilé à Ândrinople; INafiz^, pacha d'Ândrinople, destitué; le vieil Hussein réprimandé, et le terrible Tahir- Pacha traduit devant le conseil suprême de justice pour des extorsions. Reschid osa même s'attaquer à Halil, le beau-frère du Sultan, homme léger, médiocre et corrompu, en se servant habilement de Tanimosité de Kbosrew contre son fils adoptif. Pour remplacer Halil dans le poste de serasker, il mit en avant Akhmet-Felhi-Pacba, et quand il eut obtenu du grand-visir son consentement à la destitution de Halil, tout à coup
(i) Cest ce même Nafiz qui , plus tard, fut condamné à la dégradation. Uaateur d'un voyage récent en Syrie a fait peser sur Hafiz-Pacha la honte de la condamnation ; la ressemblance des noms a induit M. B. Poujoulat en erreur.
il proposa, au lieu cî Akhiuet-l tiihi (It'clarant ne vouloir poinl accepter, Mustapha-Nouii%pa* cfaa de JaoÎDa, l'un des adversaires du gnodyiiir qui, pris au piège, dut céder. Le renversement de Halil, destitué le lo mai, fut l'avantcoureur de sa chute; le crédit de Reschid Temportait auprès du souverain et du divan. Tandis que les intérêts particuliers et la sollicitude de Tadministration unérieure occupaient Tactivilé du ministère, la Porte abandonnait à l'Europe la question d*£gypte, à laquelle son propre sort était pourtant attaché.
Telle était dooc la situation générale des choses; le staiu quo renaissait de Timpuissance d'une solution; la France échouait contre toutes les prétentions et se trouvait déjà isolée de l'Europe. Que nul ne lui reproche cette solitude; elle n'a voulu être de moitié dans aucune ambition, dans aucune injustice, dans aucune imposlure. Sincèrement elle a désiré la restauration de l'Orient et la paix du monde; elle a tenu son drapeau élevé, et ceux*là ne s'y sont pas ralliés qui avaient quelque chose à prendre et à cacher, au prix même du désordre. A qui dooc la honte de son isolement? Ira-t-on l'accuser d'avoir
(i) Voir pour les détails sar MosUpiM-rfouri V Histoire de la Guerr* de Méhémed-Jli*
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failli à tel ou tel système d alliance; qu'elle eut voulu se prêter à la complicité de la ruine, nulle alliance ne lui aurait fait défaut; si elle se trouvait seule en dehors de l'Europe, elle subissait Tostracisme de la justice et de la modération, et pourtant elle avait^ il y a un an, sauvé la paix en Orient, sauvé les intérêts communs de l'alliance anglo-française, concouru franchement pour sa part à l'établissement de l'intervention européenne!
La Porte-Ottomane prétait l'oreille avec une inconcevable complaisance à tous ceux qui la berçaient dans sa décrépitude des mots sonores de sa glorieuse jeunesse: intégrité de l'empire. Avec cet incorrigible entêtement de feu Sultan Mahmoud, elle pensait s'accroître de la diminution de Méhémed-Ali et renaître à sa force par un suicide. Constantinople, tête sans vigueur pliant sous sa couronne, était jalouse de son bras portant l'épée, et rêvait que l'affaiblissement mieux que l'appui de ce bras protégerait sa caducité. Une seule puissance voulait son salut avec sincérité, dont elle repoussait la voix amie parce que la France ne voulait pas plus être le janissaire du droit qu'elle n'était le mamlouck du fait, et elle donnait cet étrange speclacle d'un gouvernement se précipitant tête baissée dans le complot laborieusement ourdi contre lui-
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même. La nation, avec l'énergie du sens popu* Jaîre et musulman, souhaitait la glorification de
Méhéiiicd-Ali, l'appelait nicnie vn libérateur, et la Sublime-Porte, la Porte du palais des sultans sur le monde et de la victoire sur Tennemi, la Porte-Ottomane se faisait la porte de FEurope . sur tout rOrienl.
Et Ikiéhémed-Ali, usant de ses dernières ressources» tendant tous ses ressorts, ne cessant d'intriguer à Gonstantldople, quêtant on appui en Europe, restant seul et ne voulant rien céder, supportant avec fermeté cette dégradation de sa fortune, qui, montée hi habt après Nêsib, peu à peu redescendait en pâlissant, croyant tout gné tant qu'il n'avait encore rien perdu, grandissant sa cause personnelle de la cause même de l'empire, parce que, mieux que les ministre» de Stamboul, il se savait la f orce vive qu'otl voulait anéantir, uniquement chai|;ë de ia destinée nationale depuis que la mort du Sultan Mah* moud n'avait laissé à Gonstantinople qu'un trône fainéant sous la tutelle étrangère, dernier pacha comme Mabmoud fut le dernier sultan, personnification du génie de l'Islam se défendant contre les envahissements de la chrétienté, réprouvé par Gonstantinople, mais chanté par les populations de r^sie-Mineore dans une sorte de Marseillaise turque, Méhémed«Ali représentait en->
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core rOrient par sa foi intrépide dans le destin.
Et ce vieillard que l'Europe pouvait broyer, imposait aux puissances; si &ibie devant leurs forces conjurées, il les tenait en échec par les dëmoDstralioos de sa fermeté. Dans cet Orieot , désarmé, un homme seul semblait debout, capable de tout ébranler et de tout entraîner dans sa chute. Son attitude fortifiait le parti de la modération contre le parti de Faudaccll semblait tenir en ses mains la paix et la guerre, etr£urq>e hésitait. Avant de l'attaquer de ftce, on cherchait à quel piège ce vieux lion se pourrait prendre, quelle épine au pied pourrait raffaiblir. Mais ce n'était pas en vain que la Russie et l'Angleterre avaient deux fois tenté de se rapprocher. Toutes deux regardaient d*UD œil de convoitise cette toison d'or que défendait seulement la vigilance de la France, et la persévérance infatigable du JasoD russe, en dépit de l'alliance la plus sainte^ devait retrouver sa Medëe dans l'Angleterre.