CHAPITRE VII
Hakim nous conseille de ne pas nous jeter dans la gueule du léopard. — Conflit entre PAnglelerre et le roi Théodoros. — Avancerons -nous? reculerons-nous? — Un chef de partisans. — Arrivée malencontreuse d'un messager abyssin. — Mon escorte montre plus de prudence que de courage. — Je suis fait prisonnier.
20 Novembre. — Une foule de chasses ont signalé l'intrépidité des aggadjirs. Pendant quinze jours, ils ont livré une lutte incessante aux animaux du désert : éléphants, rhinocéros, buffles, antilopes, sont tour à tour tombés sous leurs coups.
Mes Devisme ont aussi amplement justifié leur renommée. Grâce à eux, j'ai abattu plus d'une pièce de gibier qui aurait échappé à l'adresse des Arabes. Riches d'ivoire et de viande séchée, les aggadjirs songent à regagner Thérat; de mon côté, il me tarde de rendre au redoutable Oued-Nimr la visite que j'ai projetée. Je me sépare donc, non sans regret, de mes compagnons de chasse, je reprends la route des montagnes.
Nous sommes sur le territoire des Basen, ces peuplades nègres dont les habitants de Cassala nous ont dépeint la férocité sous des couleurs si sombres; mais, accompagnés d'une nombreuse escorte, nous pensons n'avoir guère à redouter les attaques de ces pillards. Le guide Achmet et le vigilant petit Ouelda en aperçoivent de temps à autre quelques-uns en embuscade derrière les broussailles; ces rapports glacent de terreur le malheureux Hakim ; il ne veut plus avancer qu'au milieu de huit à dix cavaliers armés jusqu'aux dents. Cependant nos préparatifs de défense, et surtout nos fusils, inspirent sans doute aux indigènes une crainte salutaire; car ils ne risquent aucune attaque.
« C'est bien la peine, dis -je en riant, de venir dans un pays si mal famé pour n'avoir pas la moindre aventure!
— Ne parlez pas si vite, répond gravement Achmet, vous pourriez vous repentir d'un pareil souhait.
— Invoquer le mal, comme s'il ne venait pas toujours assez vite! murmufa Hakim d'un ton lamentable. N'est-ce pas déjà tenter le diable que d'aller nous fourrer dans la gueule du lion?
— Du léopard, voulez-vous dire; c'est le titre dont se contente Oued-Nimr. »
Le pays des Basen est situé sur le versant du plateau abyssinien. Les innombrables cours d'eau qui descendent des hauteurs développent partout une admirable végétation; le sombre feuillage des tamariniers semble rendre les ravines plus profondes, et le majestueux baobab enfonce ses racines noueuses dans des fentes de rochers qui paraissent ne pas pouvoir nourrir un brin d'herbe. Le sable dans lequel j'ai vu naguère se perdre les eaux du Settite fait place à un lit rocailleux où la rivière coule rapide et joyeuse. Des troupes d'hippopotames se jouent dans les flots, ou bien se chauffent paresseusement au
soleil, suivant d'un œil indolent leurs petits qui .s'essayent à la natation.
Non loin de là s'élève un village qui, l'année dernière, servait de quartier général à Oued-Nimr; mais, tandis que nous cheminions à petites journées dans le pays des Omrams, les troupes turques ont envahi le territoire du prince abyssin , qui a dû abandonner à l'ennemi une portion de ses domaines.
Le moment n'est donc pas très favorable pour demander une entrevue au célèbre partisan. Lorsque j'ai traversé l'Atbara, je lui ai, à la vérité, fait savoir mon intention de lui rendre mes hommages , et j'ai reçu la réponse la plus encourageante ; mais , depuis quatre mois , bien des événements se sont passés dont les escarmouches égyptiennes ne sont peut-être que la moindre partie.
Lorsque j'ai quitté l'Europe , une rupture était près d'éclater entre l'Angleterre et le roi Théodoros. Des causes de mécontentement, longues et multipliées, avaient amené ce conflit. Le prince abyssin voyait d'un œil jaloux les rapports du cabinet de Londres avec l'Egypte , son ennemie déclarée ; en outre , il supportait avec une impatience manifeste la propagande des missionnaires protestants. Il se plaisait à les abaisser aux yeux de ses sujets, en exigeant d'eux les choses les plus opposées au ministère évangélique ; il les avait employés à fondre des canons, il en avait fait des fabricants d'eau-de-vie. Quant aux missionnaires catholiques, il les avait, depuis longtemps, expulsés du pays.
« Je connais la tactique de vos gouvernements européens, avait -il répondu au consul de France, M. Guillaume Lejean, qui lui adressait des représentations à ce sujet. On lance des missionnaires d'abord , puis des consuls pour appuyer les missionnaires, puis des bataillons pour soutenir les consuls. Je ne suis pas un radjah de l'Inde pour être berné de la sorte; j'aime mieux avoir affaire tout de suite aux bataillons. »
L'agent diplomatique n'avait dû qu'à une prompte retraite la vie et la liberté. Moins bien inspiré , le consul anglais , M. Cameron, était demeuré auprès de Théodoros.
A quelque temps de là, des perquisitions opérées chez les missionnaires protestants amenèrent la saisie d'un grand ilombre de lettres et de notes intimes , dans lesquelles le roi était peu
ménagé. La pensée d'être présenté à l'Europe sous un jour aussi défavorable le jeta dans une véritable fureur; car il se préoccupait beaucoup de l'opinion qu'auraient de lui les nations occidentales. Il fit mettre aux fers tout le personnel de la mission; et, regardant désormais les Anglais comme ses ennemis, il étendit sa rigueur sur M. Cameron lui-même, qui fut enchaîné et gardé à vue nuit et jour dans une tente voisine du quartier général. M. Rassam, envoyé par le gouvernement britannique pour obtenir la mise en liberté du consul , se vit également retenir captif. Théodoros n'ignorait pas les conséquences probables de cette violation du droit des gens :
<r Que les Anglais viennent s'ils le veulent, avait-il dit; je ne suis pas une femme pour avoir peur de me battre. »
Les choses en étaient là au printemps de 4867. Depuis lors, je n'ai eu aucune nouvelle; les dépêches ne voyagent pas vite dans les déserts : Égyptiens et Arabes n'ont pu rien m'apprendre. Oued-Nimr ne doit pas être mieux informé; toutefois, avant de me diriger vers le lieu où réside le vassal de Théodoros, je tiens conseil dans mon for intérieur.
« Il n'est pas encore trop tard pour reculer, dit la prudence. Le fils du roi Léopard voit peut-être dans tous les Européens des ennemis de sa nation, et il pourra lui prendre fantaisie, sinon de m'enfumer comme Ismaïl- Pacha, du moins de me retenir captif comme le consul Cameron. — Bah! répond la curiosité, les situations ne se ressemblent pas. Pourquoi Oued- Nimr voudrait-il nuire à un étranger inoffensif , qui n'a eu- avec lui aucun différend , et qui , comptant sur sa bonne foi , vient se remettre entre ses mains ? A supposer même que le conflit se soit envenimé entre l'Angleterre et Théodoros, j'appartiens à une puissance neutre, qui n'a rien à voir dans la querelle. Les Abyssins d'ailleurs ne sont pas des barbares : ils sont chrétiens , ils ont des sentiments de justice. »
28 Novembre. — Rassuré par ces réflexions, je prends le parti de tenter l'aventure, et je m'engage dans une fertile vallée dont les déchirures laissent voir : à l'ouest , le haut plateau de Bourkotan; à l'est, le sommet de PAllatakoura, qui s'élève de sept mille pieds au-dessus de la plaine. Le soir venu, je fais dresser les tentes au pied d'un bouquet de magnifiques tama-
riniers; puis je me mets à fumer tranquillement un chibouk en pensant à la France et aux amis qui m'y attendent. Tout à coup Hakim, pâle comme la mort, s'élance vers moi en s'écriant d'une voix altérée :
c Des Abyssins! Fuyons, cachons-nous!
— Au diable le poltron! Montrons-nous, au contraire; ils nous diront où nous pouvons rencontrer leur chef. »
Sortant aussitôt de la tente, j'aperçois un homme qui, monté sur un dromadaire blanc, va passer à cent pas des arbres qui nous abritent. Il est suivi par une file de cavaliers, et tous s'acheminent vers la rivière. J'en compte vingt-six; leurs épées et leurs boucliers pendent aux flancs des montures; ils portent en croupe des sacs pleins de provisions. Les derniers poussent devant eux un troupeau de moutons et de chèvres. Nul doute que je n'aie sous les yeux quelques-uns des maraudeurs chargés d'approvisionner le camp d'Oued-Nimr.
Aucun des aventuriers ne nous a vus, aucun n'a même tourné la tête de notre côté; car, dans ce lieu sauvage, ils ne s'attendent à rencontrer personne. Ils tressaillent de surprise quand je les arrête par un retentissant salam aleikoum (la paix soit avec vous)! Un mouvement instinctif leur fait porter la main à l'épée. Je leur explique qui je suis , et, pour mieux affirmer encore mes intentions pacifiques, j'invite leur chef à prendre une tasse de café pendant que le reste de la troupe viendra se reposer à l'ombre du campement. L'Abyssin hésite; mais un présent d'une à deux livres de tabac a bientôt vaincu son indécision. Quelques minutes après, assis ensemble sous les tamariniers, nous sommes les meilleurs amis du monde.
Mes nouvelles connaissances appartiennent, en effet, à la bande d'Oued-Nimr. Le lendemain, je prends avec eux le chemin qui conduit au camp du célèbre chef, et nous y arrivons dans la matinée.
Deux hommes se sont détachés pour annoncer notre approche : le premier déploie en mon honneur autant de pompe que le permettent les chétives ressources d'un fugitif. Un ht de repos , étendu sous un arbre, lui sert de trône; des guerriers à la mine farouche, aux vêtements en lambeaux, forment son escorte d'honneur; des chevaux sellés et bridés occupent l'arrière-plan ; car il faut que la troupe soit également prête pour la fuite ou
pour le combat; au loin se dresse la chaîne des montagnes d'Ethiopie, citadelle imprenable où les partisans sont toujours sûrs de trouver un asile.
c Venu dans l'Afrique orientale pour contempler ce qu'elle renferme de noble et de grand, dis -je à Oued-Nimr, je n'ai pas voulu passer près des frontières d'Abyssinie sans visiter le guerrier célèbre qui a su conserver son indépendance en face des forces de l'Egypte. » .
Un amer sourire contracte les lèvres d'Oued-Nimr.
« L'Egypte n'est peut-être pas l'ennemie la plus redoutable de notre liberté. Les échos de ces montagnes ont retenti de bruits sinistres; ils nous ont dit que notre négus Théodoros aurait peutêtre bientôt à lutter contre les Européens; ne le sais-tu pas? »
A cette brusque apostrophe, un sentiment d'inquiétude me saisit ; toutefois je réplique avec assurance : ' \ ;
« J'ai appris, en effet, que des démêlés regrettables s'étaient élevés entre l'Angleterre et le roi d'Abyssinie; mais j'aime à croire que ce désaccord a cessé. D'ailleurs je ne suis pas sujet anglais; je ne m'occupe nullement de politique, et j'appartiens à une nation qui a de tout temps professé pour votre pays une sympathie sincère.
— Qui es-tu donc?
— Un simple voyageur français. »
Le visage sombre du chef s'éclaircit légèrement.
« Puisque tu es un homme de paix et de science, sois le bienvenu, répondit-il avec un reste de froideur. Il n'a pas dépendu de moi de te faire une réception plus convenable; ma vie est aussi agitée, aussi incertaine que ceHe du lion du désert. »
La conversation , ainsi amenée sur un terrain moins brûlant , se prolonge plus d'une heure. Oued-Nimr a été informé de tous mes mouvements depuis que j'ai quitté l'Atbara; il me soupçonnait d'être un espion , et la moindre démarche inconsidérée m'eût été fetale; mais, comme son active surveillance n'a rien pu lui faire découvrir, il a, au contraire, donné des ordres pour qu'aucune attaque ne fût dirigée contre moi. C'est à sa protection que j'ai dû, sans le savoir, ma sécurité.
En échange de ces bons offices, j'informe le chef que j'ai constaté l'existence de l'or dans le sable de plusieurs cours d'eau.
a De l'or! Qu'en ferais-je? s'écrie-t-il; c'est du plomb qu'il nous faut pour tuer nos ennemis !
— Tu parles en brave. Eh bien ! permets-moi de t'offrir quelques présents dignes d'un vaillant chef comme toi. Voici des revolvers fabriqués par nos meilleurs arquebusiers ; j'y ai joint des balles et de la poudre. »
Oued-Nimr examine curieusement les armes, et m'en fait expliquer le mécanisme. En ce moment une agitation singulière se manifeste parmi les Abyssins : l'un d'eux s'approche du chef, et lui dit quelques mots à voix basse. Presque aussitôt un homme couvert de poussière et de sueur paraît sur le seuil de la tente. Oued-Nimr lui adresse plusieurs brèves questions dans une langue que je ne comprends pas , probablement la langue amharique, qui est le dialecte de Gondar. A chacune des réponses du messager, une fureur qu'il cherche vainement à contenir se peint sur le visage du redoutable partisan ; il lance de mon côté des regards farouches, et je commence à penser que je pourrais bien avoir à me repentir de m'être aventuré dans l'antre du léopard.
Cependant, à supposer qu'on m'attaque, et en mettant les choses au pis, j'ai une escorte d'une vingtaine d'hommes pourvus d'excellentes carabines ; moi-môme je ne suis pas mauvais tireur, je parviendrai bien à me tirer des griffes de cette bande d'aventuriers, armés de fusils tout à fait primitifs. J'en, aurai tué dix avant qu'ils m'aient seulement touché, et je profiterai du désordre pour battre en retraite. A peine cette réflexion, prompte comme l'éclair, m'a-t-elle traversé l'esprit, que je cherche des yeux Achmet et Hakim pour leur faire signe d'avertir mes gens de se tenir prêts. Les misérables ont disparu. Ouelda, les traits bouleversés et les cheveux en désordre, se précipite vers moi.
« Maître, Hakim a dit aux hommes que vous alliez être tué. Au lieu de venir vous défendre, les lâches se sont tous enfuis, et ils ont emporté vos armes ! »
Je m'élance vers la porte, afin de poursuivre les déserteurs; mais la voix menaçante d'Oued-Nimr m'arrête :
« Qu'on s'empare de ce Franc, qu'on le mette aux fers, et, s'il veut s'échapper, qu'on tire sur lui. »
Celui à qui cet ordre est donné se dispose à sortir de la tente
pour requérir l'assistance de la troupe de maraudeurs postée au
dehors.
c Qu'est-ce là? dit le chef. Deux cents hommes pour en arrêter un?
— Mais , répond V Abyssin tremblant , ne voyez-vous pas qu'il a quelque chose de très brillant? C'est peut-être une machine formidable qui peut nous tuer tous. »
L'objet en question est une petite lunette d'approche que j'ai coutume de porter avec moi.
« Triple fou! ne diras -tu pas bientôt que les Européens peuvent nous tuer en fronçant le sourcil? Allons, dix hommes, et qu'on, l'arrête. »
Je ne songe guère à résister; mes efforts ne feraient qu'empirer la situation.
Je me borne à demander, du ton le plus calme qu'il m'est possible de prendre, le motif de cette colère subite du chef et des procédés inqualifiables dont je suis victime.
« Nieras-tu , s'écrie Oued-Nimr, que tu sois un espion aposté par nos ennemis pour reconnaître nos forces sur ce point du royaume? L'armée anglaise vient de débarquer à Zoulla, et juste au même moment tu franchis les frontières d' Abyssinie ! » Ces paroles me frappent comme un coup de foudre. Depuis plusieurs années que ses agents étaient retenus captifs, la Grande-Bretagne avait toujours reculé devant les difficultés et les dépenses d'une guerre aussi lointaine. Par quelle fatalité fallait-il qu'elle eût pris la résolution d'agir précisément lorsque l'ouverture des hostilités peut me mettre dans un tel péril? Je tente cependant de me justifier; mais Oued-Nimr me coupe la parole :
« J'ai reçu les ordres de Théodoros. Tes explications sont inutiles; tout étranger suspect doit être arrêté. »
Avant que les hommes qui m'entourent aient pu me saisir, Ouelda se jette au-devant de moi pour me défendre; le brave enfant tient un revolver, et il en menace quiconque tente de m'approcher. Je lui arrache l'arme des mains; le moindre acte de violence serait le signal de ma perte.
« Malheureux! cherche plutôt à fuir pendant qu'il en est temps encore, et que personne ne songe à toi. — Moi! vous quitter! jamais! »
Cependant les Abyssins ont apporté deux lourdes chaînes terminées par de grossières menottes. On m'en fait passer une au poignet droit, et un homme armé d'une grosse pierre se met en devoir de la river. La souffrance physique n'est pas grande; pourtant cette opération me semble la plus douloureuse qu'il soit possible de subir. Chaque coup retentit dans mon cerveau comme un glas funèbre. Adieu la liberté , adieu les excursions hardies au milieu d'un pays splendide, adieu le mouvement et l'action! Une captivité rigoureuse, suivie peut-être d'une mort cruelle, voilà le sort qui m'attend. Quand la chaîne est enfin fixée à mon poignet, on attache à l'autre bout un robuste Abyssin chargé de répondre de moi sur sa tête; puis on me ramène à ma tente, où une vingtaine d'hommes armés me gardent à vue.